- il y a 1 heure
Au XIXe siècle, toute la Bretagne se met au travail. Alors que la pêche et la broderie s'industrialisent, les femmes rejoignent les travailleurs dans des métiers jusqu'alors traditionnellement masculins. À Douarnenez, les conserveries de sardines se multiplient et accueillent des Bretonnes travaillant jusqu'à 72 heures par semaine. Les « penn sardin », comme on les appelle, ont marqué le Finistère tant par leur productivité que par leurs revendications sociales. À Pont-l'Abbé, au sud de Douardenez, les femmes s'approprient le travail de la broderie pour confectionner les célèbres coiffes bigoudènes. Un patrimoine fragile, transmis encore aujourd'hui de brodeuse en brodeuse. Année de Production :
Catégorie
📺
TVTranscription
00:00Générique
00:36Ok, paré derrière. Allez, on visse le taillement.
00:46Ok, on est bon. On frappe comme ça et on reprend la mure.
00:52En baie de Douarnenez, tout au bout du Finistère, les marins affectionnent particulièrement les vieux Gréments.
00:59À bord du Télène-Mor, réplique d'une ancienne chaloupe de pêche du XIXe siècle,
01:04on aime la saveur de cette navigation virile qui rappelle un temps où toute la ville de Douarnenez se battait
01:11pour les sardines.
01:12Souvent, c'était un départ à l'aube le matin, donc assez silencieuse du port, on partait à la voile.
01:20Une fois qu'ils arrivent sur la zone de pêche, à certaines époques, il y avait jusqu'à 800 bateaux
01:24qui s'amassaient sur cette zone de pêche.
01:25Ils descendaient les voiles, ils descendaient les mâts et puis ils se mettaient à la pêche à l'aviron.
01:31On raconte que ces marins avaient un profond respect pour la sardine parce qu'il fallait le conserver,
01:37parce que les commises, donc les femmes qui allaient acheter la sardine, étaient très exigeantes.
01:41Donc, ils les mettaient dans des paniers, ils les rangeaient une par une avec la tête vers l'intérieur.
01:46Ils avaient des vieilles panées de sang qui les comptaient vraiment.
01:49Chaque année, du printemps à l'automne, les petits poissons au reflet bleuté remontent le golfe de Gascogne
01:56et trouvent refuge dans cette baie à la pointe de la Bretagne, au biotope exceptionnel.
02:03Un vrai trésor pour les marins et pour leurs femmes, surnommé peine sardine, tête de sardine en breton.
02:10Ces ouvrières des conserveries ont fait du petit port de Douarnenez un fleuron industriel et un laboratoire politique.
02:18Par les luttes des sardinières, par le travail de la pêche, ça a marqué toutes les mentalités.
02:23Le fait que Douarnenez reste une ville qui bouge, une ville où il y a de la contestation,
02:27où il y a des prises de parole, je pense que c'est l'héritage de cette pêche, la sardine.
02:36Au fond d'une baie refuge, on accoste à Douarnenez par l'un des trois ports.
02:42Port-Rue pour le commerce, Tréboule pour la plaisance et le Rossmeur pour la pêche.
02:54Ces 14 000 habitants aiment les embruns, le sel et le poisson.
02:58Ils n'ont pas le choix, la mer est omniprésente.
03:01Ici plus qu'ailleurs, la géographie a fait l'histoire.
03:09La sardine a depuis l'Antiquité attiré les peuples sur ses côtes.
03:19Dominant la baie et la ville, le site des plomards.
03:23Au-dessus des falaises, les archéologues ont mis à jour les vestiges d'un site de transformation de poissons,
03:30installé par les Romains au premier siècle de notre ère.
03:33Vous avez ici tout un ensemble de cuves, il y en a un peu plus d'une dizaine, 14 exactement.
03:40Ce sont des cuves qui, certaines étaient voyées enduites d'un béton hydraulique, un béton imperméable,
03:46qui montre qu'on y disposait d'un liquide.
03:50En l'occurrence, il s'agissait certainement de sardines qui entraient en fermentation avec du sel.
03:56Tout ça pour fabriquer une sauce qui servait de condiment.
04:00Lointen ancêtre des usines de conserverie, l'immense édifice de 40 mètres de long
04:05n'est que l'un de la dizaine de sites présents tout autour de la baie
04:09qui permettait de fabriquer ce condiment appelé garum.
04:12Le poisson, c'était déjà une affaire industrielle.
04:15C'était en lien avec un commerce maritime qui s'était mis en place
04:19puisque les capacités de production vont bien au-delà du territoire, évidemment.
04:23C'est un produit de luxe, c'est un code culturel aussi, Romain.
04:27Ça correspond à un goût véritable.
04:30C'est une sorte de produit, un peu de spéculation en termes alimentaires.
04:35Après cette première aventure antique,
04:38la baie de Douarnenez redevient le bout du monde.
04:41Pendant des siècles, des petits villages de pêcheurs vivent oubliés
04:45jusqu'au 18e siècle.
04:48À l'entrée de la ville, une île protège les porcs.
04:51C'est l'île Tristan, chère au cœur des douarnenistes.
04:59Autrefois, sous l'Ancien Régime, il vivait un abbé, un prieur qui levait un impôt sur les terres environnantes.
05:06Et les terres environnantes, en breton on dit ça à l'Édouard.
05:09Et c'était donc les terres qui appartenaient à l'île, les terres de l'île.
05:13Douar en Enes.
05:14Enes voulant dire l'île.
05:16Ici, la révolution industrielle a fait basculer la ville dans une nouvelle ère.
05:22Jusqu'à la fin du 18e siècle, on conservait la sardine,
05:28particulièrement grâce aux presses à poissons.
05:31Ensuite commence l'inventure de l'apertisation.
05:34Nicolas Appert est un génial inventeur qui crée cette méthode pour fixer les saisons.
05:40C'est-à-dire un petit bois, un bout de poulet, une sardine, va passer plusieurs saisons.
05:45D'où l'expression de 1821, l'art de fixer les saisons.
05:49Et sur tout le littoral atlantique vont s'installer, comme ici à l'Édouard-Nenay,
05:52des conserveries de poissons.
05:54La première conserverie de Douar-Nenay est créée en 1853 par un Nantais.
06:00Rapidement, les petits patrons locaux y voient une opportunité.
06:04L'une des toutes premières usines bretonnes est fondée sur l'île en 1860
06:09par le maire Gustave Leguilloux de Pénanrose.
06:12Dès lors, l'histoire s'accélère.
06:14Douar-Nenay a bénéficié complètement de cette explosion de l'apertisation
06:18qui a été favorisée par des facteurs internationaux.
06:20C'est par exemple la ruée vers l'or.
06:23Les Américains ont besoin de conserve.
06:25C'est aussi la guerre de sécession.
06:26On retrouve encore aujourd'hui sur des terrains de bataille de la guerre de sécession
06:30des boîtes de conserve de Douar-Nenay.
06:32En un siècle, la ville passe de 1500 à près de 12 000 habitants.
06:37Les paysans affluent pour devenir marins
06:40et les femmes, seules main-d'oeuvre disponibles,
06:43prennent le chemin des usines.
06:45Dans la conserverie Pénanrose,
06:4740 ouvrières se pressent pour ététer,
06:50éviscérer, frire et mettre en boîte le poisson.
06:53La sardine est fragile.
06:54Elle doit être traitée en quelques heures.
06:58Partout, les cheminées des fritures crachent leur vapeur odorante
07:01et recouvrent cette ville, qui se mue de manière anarchique.
07:06On peut dire que Douar-Nenay est une ville pétrie par la mer.
07:11Sur ses abords extérieurs, ça va être des quais, des molles, des digues, des cales.
07:18Et à l'intérieur, dans l'espace urbain, on va avoir coincé,
07:23je vais même dire, on aura une ville parmi les usines,
07:27et non pas des usines dans la ville.
07:30À Douar-Nenay, on a profité du moindre endroit qui était hors de l'eau
07:34pour y installer des conserveries de poissons.
07:37On a par exemple ici l'îlot Saint-Michel, qui a été détruit par les Allemands en 1940.
07:44Mais autrefois, sur cet espace improbable, on avait deux maisons d'habitation et une grande conserverie.
07:53En face de l'île Tristan, la plage des Dames était le lieu de baignade des femmes d'industriels
07:59qui font bâtir juste au-dessus certaines de ces maisons monumentales.
08:04Mais la foule, elle, se masse juste à côté,
08:08dans le quartier matriciel de Douar-Nenay, le Rossmeur.
08:13Le long du quai, les anciennes usines s'entremêlent dans les habitations.
08:17L'ancien désordre fait désormais son charme.
08:21Dans cet imbroglio de ruelles, de venelles, de ribines,
08:24on trouve les grands-parents, les parents, les enfants, le tonton, la tata.
08:31Et toute la vie est articulée autour de ces rues-là
08:34qui sont baignées par le port du Rossmeur.
08:39Donc il faut imaginer ces rues bruissantes de bruit,
08:43de chevaux, de sabots, de femmes, d'hommes
08:47qui, par milliers, fréquentent, arpentent ces petites rues-là
08:50pour se rendre sur le quai, près du molle, à la cale,
08:54sur le bateau qu'il faut entretenir, entretenir les voiles, les filets.
08:57Et puis les femmes, elles, elles vont aller à l'usine de poissons.
09:00Et elles vont y aller jour et nuit.
09:02Donc jour et nuit, Douar-Nenay baignent dans la conserverie de poissons.
09:08Quand les bateaux rentrent au port,
09:10le balai du Rossmeur commence.
09:12Les commises négocient les cargaisons,
09:15puis la cloche teinte.
09:16Il faut sortir en toute hâte.
09:17On dévale les rues, les sabots claquent.
09:19Le poisson n'attend pas, les conserveurs non plus.
09:22La femme, à Douar-Nenay, elle travaille toujours.
09:24On les voit partout dans la rue.
09:25Elle s'occupe du linge, elle s'occupe de la tannée des filets aussi.
09:28Le ramandage, le raccobodage des filets,
09:30c'est elles qui le font également.
09:32Donc la femme est omniprésente dans cette société
09:35que parfois on caractérise en deux matriarcales.
09:39Mais c'est vrai que la femme a une importance première à Douar-Nenay.
09:41D'abord, tout simplement parce qu'elles sont là.
09:44Le marin, lui, il n'est pas là.
09:45Son métier, c'est de toujours ne pas être là,
09:48comme on le dit en mauvais français.
09:51Jusqu'à 72 heures par semaine à l'usine,
09:54ces femmes gagnent le surnom de peine sardine,
09:57à l'image de la coiffe qu'elles portent.
09:59Ce quartier où s'empilent les familles
10:01crée toutes les conditions d'une explosion sociale
10:04qui va évidemment se jouer sur le port.
10:07La sardine est un poisson qui est extrêmement versatile.
10:10Tantôt il vient dans la baie,
10:12tantôt il ne vient pas.
10:13Donc il y a des périodes de grande prospérité
10:16avec un afflux massif de la sardine
10:18et des périodes où le poisson ne vient pas.
10:20À l'automne 1902 et jusqu'en 1905,
10:24la sardine boudera la baie.
10:26La ville qui ne vit que de ce poisson se meurt.
10:29La communauté est littéralement affamée
10:32et vit des distributions alimentaires.
10:35On a l'impression de,
10:37quand on voit les conditions de vie
10:39et de travail des femmes,
10:40d'être soit dans Germinal
10:43ou n'importe quel livre de Zola.
10:44On est vraiment dans des conditions de travail
10:46et de vie qui sont déplorables.
10:48Les ouvrières d'usines,
10:50elles sont payées aux 1 000 de sardines travaillées.
10:54En fait, 1 000, c'est extrêmement difficile
10:56à compter exactement.
10:58Est-ce que ce n'est pas 1 200, 1 300 ?
11:00Dans tous les cas, elles se font avoir.
11:02Donc, elles demandent une rémunération à l'heure.
11:06Et cette revendication ouvrière
11:08va se manifester par des mouvements sociaux
11:11extrêmement importants,
11:13des grèves importantes,
11:14durant l'année 1905.
11:17Cette première grève pose les jalons
11:19d'une société militante.
11:2120 ans plus tard,
11:22les ouvrières se soulèvent à nouveau
11:24pour réclamer une augmentation salariale.
11:27Nous sommes en novembre 1924.
11:30On est, vous savez,
11:32au sortir de la Première Guerre mondiale,
11:34au lendemain de la Révolution russe,
11:37avec la création du Parti communiste
11:39au Congrès de Tours en 1920.
11:41Donc, on est dans une ébullition politique,
11:44une expérimentation politique
11:46qui est assez impressionnante.
11:48Et quoi de mieux qu'une terre ouvrière
11:50comme celle de Douarnenez ?
11:54Les quais du port du Rosmeur
11:56sont remplis par toute la population
11:58qui défile drapeau rouge en tête.
12:04Pendant 46 jours,
12:06les quais et les môles
12:07vibrent alors au chant révolutionnaire.
12:19Le premier de l'an,
12:20le maire communiste est victime
12:22d'une tentative de meurtre
12:24commanditée par les conserveurs.
12:26Le 3 janvier,
12:27le journal l'Humanité titre
12:29« À Douarnenez,
12:31première flaque de sang fasciste ».
12:33L'écho de la grève retentit
12:35dans tout le pays
12:36et l'émotion est telle
12:37que les peines sardines
12:38gagnent leur combat.
12:39Elles appartiennent maintenant
12:41à l'histoire de France.
12:42C'est des chansons
12:43qui sont célèbres
12:44dans le patrimoine immatériel
12:46de Douarnenez,
12:47mais qui est reprise aussi
12:49dans les mouvements sociaux
12:50qu'on a pu voir
12:51ces dernières années.
12:54Seules trois conserveries
12:55ont survécu,
12:56mais la sardine à l'huile
12:57est devenue iconique.
12:59La boutique bien nommée
13:01peines sardines
13:02dans les ruelles
13:02du port du Rosmeur
13:03est un incontournable.
13:06La petite boîte de métal
13:07s'y expose
13:09car elle est devenue
13:09une œuvre d'art.
13:11« Conserverie à la Quibernaise.
13:15Millésimée. »
13:15Millésimée comme
13:16les plus grands champagnes.
13:18Les amateurs retournent
13:19même leur boîte
13:20tous les trois mois.
13:22« Alors moi,
13:23vous voyez,
13:23celle-là est au bleu.
13:25Oui,
13:26elle fond dans la bouche.
13:27Elle a vu.
13:28Quelle année, celle-là ?
13:292017.
13:31C'est comme du vin, oui.
13:32Je vous ai dit qu'à midi,
13:33j'ai déjeuné
13:34d'une boîte de filets de sardines
13:35qui avait 10 ans.
13:36C'est comme ça que j'ai bon. »
13:41La communauté maritime
13:43de Douarnenez
13:44a rendu ses descendants fiers
13:45et a donné
13:47ce petit supplément
13:48d'âme et de goût
13:49qui distingue
13:50ses sardines des autres.
14:11C'est une histoire
14:12qui n'a jamais été écrite.
14:16« Elisa Vandevorde,
14:19Paris.
14:20On s'est dit
14:20une pièce bigoudaine
14:21avec une étiquette
14:22de Paris.
14:23Qu'est-ce que c'est
14:25que cette affaire-là ? »
14:29La broderie bigoudaine
14:30n'a pas encore livré
14:32tous ses secrets.
14:34Depuis plus de 200 ans,
14:36le petit territoire
14:37du pays bigoudin,
14:38dans le sud du Finistère
14:39en Bretagne,
14:41développe ce savoir-faire
14:42flamboyant
14:43reconnaissable entre tous.
14:48Cette broderie s'étale,
14:50ronde et généreuse,
14:51sur les plastrons
14:52cousus de fils d'or
14:53de ses costumes.
14:55Sur ses coiffes
14:56qui sont devenues
14:56l'identité
14:57et l'image bien connue
14:59de ses habitants.
15:02On s'est toujours demandé
15:03pourquoi les bigoudins
15:04avaient pu développer
15:05une telle broderie
15:06alors qu'on n'est pas
15:06dans un pays hyper riche
15:07parce que la broderie,
15:08à la base,
15:08elle est quand même destinée
15:09aux populations aisées
15:11assez riches.
15:12Et donc, vraiment,
15:13il nous manquait un truc
15:15sans trace écrite,
15:17il a fallu décrypter
15:18le velours et la soie
15:20pour comprendre cet art
15:21qui a bien failli disparaître.
15:30À l'extrême sud-ouest
15:32du Finistère,
15:33le pays bigoudin
15:34est un cap exposé
15:35aux vents de l'Atlantique.
15:41À la fin du XVIIIe siècle,
15:42c'est une terre pauvre
15:44où vivent marins et paysans.
15:48La broderie y est un métier
15:50itinérant et masculin.
15:53Au gré des commandes,
15:54les tailleurs-brodeurs
15:55se déplacent de ferme en ferme.
15:57Ils confectionnent un vêtement
15:59pour chaque membre
16:00de la famille paysanne.
16:02Le costume d'une vie.
16:04Une pièce exceptionnelle
16:05en drap de laine
16:06brodée de petits motifs de soie
16:08portée pour les mariages
16:10ou les fêtes religieuses.
16:12Les tailleurs-brodeurs nomades
16:14arpentent ces paysages granitiques
16:16couverts de mégalithes
16:17datant du néolithique.
16:21On voit l'entrelat celtique
16:23qu'on retrouve dans le pays d'Irlande,
16:26en Écosse, en Pays de Galles,
16:28dans tous les pays celtiques.
16:29Là, c'est très distinctif.
16:31Et dans le bas,
16:32cette spirale est très intéressante
16:34parce que c'est un élément
16:35qu'on retrouve sur le costume
16:37traditionnel du pays bigoudin,
16:39dans le haut des plastrons,
16:42dans du rouge, orange et jaune.
16:45et j'imagine que cet élément
16:49a pu inspirer un brodeur.
16:55On ne pourra jamais savoir
16:56de quoi se sont inspirés les brodeurs.
16:59Ils ne sont plus là.
17:00Il n'y a pas de traces.
17:02On n'a pas d'écrit d'un brodeur
17:03qui nous dit
17:04« Moi, je me suis inspiré de ça. »
17:06Et comme ça n'a été
17:07qu'une transmission orale
17:09et non écrite,
17:11on peut imaginer.
17:18La Bretagne déchaîne
17:20les imaginaires
17:20des premiers voyageurs.
17:22Leur récit raconte
17:23une terre lointaine,
17:25archaïque et superstitieuse,
17:26dont les habitants
17:27parlent une langue incompréhensible.
17:32Située au fond d'un estuaire,
17:34Pont-la-Bée
17:35est la capitale
17:36du pays bigoudin.
17:37Au début du XIXe siècle,
17:40c'est un petit carrefour
17:41commercial et portuaire
17:42où vivent armateurs
17:44et négociants.
17:49Curieusement,
17:50au XIXe siècle,
17:51il y a les romantiques
17:51qui viennent en Bretagne
17:52voir les sauvages,
17:54voir les ruines,
17:55les tempêtes et tout ça.
17:56Et en fait,
17:57ils disent
17:57« Venez voir à Pont-la-Bée
17:58ce costume,
17:59ce vêtement
18:00de la nuit des temps. »
18:02c'est vraiment le truc
18:03hyper exotique.
18:04Et en fait,
18:04quand on détricote tout ça,
18:06on se rend compte
18:06que grâce à ce port,
18:08ils ont pu importer
18:08des marchandises de partout.
18:10On a les soirées lyonnaises,
18:12les rubans de Saint-Etienne,
18:13enfin,
18:14on a tout un tas
18:14de marchandises
18:15qui vont faire
18:16que les bigoudins
18:16vont développer
18:17une mode vestimentaire
18:19hyper curieuse,
18:20hyper chatoyante,
18:21hyper singulière.
18:24Grâce à l'industrialisation
18:25et l'accessibilité
18:27des matériaux,
18:28les tailleurs-brodeurs
18:28rivalisent d'imagination.
18:31Ils créent un style
18:32spécifiquement bigoudin.
18:35Sur les gilets noirs,
18:36la broderie s'organise
18:37en rangées.
18:39Les motifs s'agrandissent
18:41dans des couleurs dorées
18:42ou orangées.
18:46Cette broderie va prendre
18:47de plus en plus de place.
18:50Alors évidemment,
18:50ce sont aussi des commerçants,
18:51ces tailleurs-brodeurs.
18:52Donc, ils vont faire en sorte
18:55qu'on ne puisse pas se passer
18:57au moins de génération
18:58en génération le vêtement.
18:59Donc, on va la faire évoluer
19:00tranquillement,
19:01mais sûrement,
19:02de manière à ce que
19:0320 ans après,
19:03pour le mariage de ces enfants,
19:04on ne puisse pas reporter
19:05le même gilet.
19:06Il est passé de mode.
19:07Donc, on est obligé
19:08de s'en racheter un.
19:12L'arrivée du train
19:13accélère les échanges.
19:18Les flamboyants motifs bigoudins
19:20gagnent le cœur
19:21des bourgeois et des citadins.
19:24Les grands magasins parisiens
19:26demandent toujours plus
19:27de broderies bigoudaines.
19:28C'est la mode de la capitale
19:30qui permet à l'économie
19:31de la broderie
19:32de se développer
19:33à Pont-la-Baie.
19:36En 1860,
19:38la famille Pichavant
19:40crée le premier atelier.
19:41La broderie se spécialise,
19:43se sédentarise
19:44et se féminise.
19:47Brodeurs et brodeuses
19:48affluent pour travailler
19:49en ville.
19:51En 1900,
19:52ils sont 250
19:53à se transmettre
19:54les techniques
19:55et les secrets.
19:58Et donc,
19:58on les voit beaucoup
19:59devant les devantures,
20:00assis par terre.
20:02Les femmes,
20:02notamment,
20:03à broder comme ça
20:04dans la rue,
20:05profitaient de la lumière
20:06en extérieur.
20:06Donc,
20:06quand il faisait beau,
20:07il y avait des brodeuses
20:08absolument partout
20:09dans les rues,
20:10en extérieur.
20:11C'est vraiment visible
20:12dans l'espace public.
20:18Pendant plusieurs décennies,
20:20l'activité permet
20:21aux familles bigoudaines
20:22de vivre
20:22et de surmonter
20:23les crises de la pêche.
20:28La Première Guerre mondiale
20:29sonne le glas
20:30de la broderie.
20:36En rentrant du front,
20:38les hommes ne portent plus
20:39le vêtement bigoudin.
20:43Les cultures régionales
20:45sont en recul
20:46et les nouvelles générations
20:47se laissent séduire
20:48par les nouveautés.
20:51Les broderies
20:51ne sont plus au goût
20:52du jour.
20:55Il faut attendre
20:56les années 1950
20:57et la multiplication
20:59des cercles celtiques
21:00pour les voir ressurgir.
21:02Dans toute la région,
21:04ces associations
21:05remettent en valeur
21:06les traditions
21:06et les arts bretons
21:08menacés par l'uniformité
21:09républicaine.
21:10Un grand mouvement
21:11de renaissance culturelle
21:13est en cours.
21:14La musique et la danse
21:15sont mises en avant.
21:19Les danseuses
21:20et danseurs
21:21ont ressorti
21:23les costumes de famille,
21:24ce qu'il en restait
21:25encore beaucoup
21:26dans les armoires,
21:27des costumes
21:28qu'on ne portait plus,
21:29bien sûr.
21:30Ces costumes
21:31ont été portés
21:32un certain temps
21:33et puis il est arrivé
21:34un moment
21:34où il a fallu songer
21:35à refaire
21:36un petit peu
21:37le vestiaire
21:38parce que ces costumes
21:38s'usaient
21:39surtout ceux
21:40qui étaient brodés
21:41à la soie.
21:44Au sein des cercles,
21:45les bigoudins
21:46ressortent les aiguilles
21:47et reprennent le fil
21:48d'une histoire
21:49qui était en train
21:49de se perdre.
21:52Quand je brode,
21:53c'est...
21:54Moi, je pense toujours
21:55à mes grands-mères.
21:56Je pense toujours
21:57à mes grands-mères
21:58parce que moi,
21:58je ne brode que des coiffes
22:00et que des coiffes
22:00bigoudaines en plus.
22:02En fait,
22:03j'avais aussi
22:03l'une de mes grands-mères
22:04qui était repasseuse de coiffes.
22:06Je la voyais
22:07en bout de table,
22:08je me souviens,
22:09avec toutes les coiffes
22:10que d'autres personnes
22:11venaient lui déposer.
22:12Mais en fait,
22:13quand quelque chose
22:14fait tellement partie
22:15du quotidien,
22:15on n'y prête pas attention.
22:17Et c'est après,
22:18avec le recul,
22:20les années après,
22:21qu'on se rend compte
22:22que j'ai peut-être
22:23raté quelque chose,
22:24j'aurais dû interroger
22:25ma grand-mère,
22:26j'aurais dû m'intéresser.
22:28Aujourd'hui,
22:30j'essaie de transmettre...
22:33Alors,
22:34ça,
22:34c'est une reproduction
22:35d'une coiffe
22:36des années 30
22:37que j'ai recopiée
22:38à l'identique.
22:39Voilà,
22:41il faut savoir
22:41que même si le fil
22:42n'est pas...
22:42La transmission
22:43des savoirs
22:44reste orale
22:44et donc fragile.
22:48Voilà,
22:49on va enlever maintenant
22:50tout ce thule-là,
22:51tout ce qui se trouve
22:52dans le fond.
22:53Et je vais y aller
22:54tout doucement
22:56avec la pente
22:57des ciseaux.
22:58Tout le monde est stressé,
22:59là.
22:59Voilà.
23:01Sans couper
23:02les pattes des araignées.
23:05En moyenne,
23:07la confection
23:07d'une coiffe
23:08demande une centaine
23:09d'heures
23:09d'un travail minutieux.
23:13Voilà,
23:14et ainsi de suite.
23:17Et on ne laisse
23:18que les araignées
23:19visibles.
23:28Deux brodeuses,
23:30Viviane Elias
23:31et Geneviève Jouannic
23:32prennent conscience
23:33dans les années 80
23:34que des techniques
23:35de broderie
23:36sont en train
23:36de disparaître.
23:37Donc là,
23:38tu as commencé
23:38par un point de chaînette.
23:40Ouais.
23:41Colle bien
23:42ta chaînette blanche
23:43contre la jaune.
23:44Tout un patrimoine
23:45de savoir-faire textile
23:46est au bord du précipice.
23:49Dans leur sillage,
23:50Pascal Jaouen
23:51crée à Quimper
23:52la première école
23:53pour enseigner
23:54et projeter
23:55la broderie bretonne
23:56dans le futur.
23:58Il était plus que temps
24:00d'entreprendre
24:02des collectages,
24:04d'aller auprès
24:05des personnes
24:06qui étaient
24:06des professionnels
24:07de la broderie,
24:08de les enregistrer,
24:09de les écouter,
24:11de prendre
24:12toutes les informations
24:13possibles
24:14parce que c'était
24:14des personnes
24:15vieillissantes
24:16dans toutes les techniques,
24:18que ce soit
24:18le patient piétant,
24:19que ce soit
24:19la broderie sur tulle,
24:20que ce soit
24:20la broderie bigoudaine,
24:21que toutes les techniques
24:22de broderie.
24:2436 écoles
24:25existent désormais
24:26en France.
24:29Ici,
24:29on a deux festons
24:30différents.
24:31On voit la petite
24:33côte de la chaînette
24:34ici.
24:35Par contre,
24:36ici,
24:36il n'y en a pas.
24:37Mais ça,
24:38c'est très subtil.
24:39C'est en décortiquant
24:40le costume
24:41qu'on a pu voir
24:42qu'il y avait
24:43cet apport-là
24:44complémentaire.
24:47Pascal Jaouen
24:48organise
24:48des défilés
24:49de haute couture.
24:50Sur les podiums,
24:52il rend de nouveau
24:53visible
24:53la richesse
24:54de la région,
24:55sa broderie,
24:56son identité.
24:58Dans son musée,
24:59ce passeur
25:00retrace l'histoire
25:01de tout l'artisanat
25:02pour les nouveaux
25:03visiteurs.
25:15Après ses voyages,
25:17c'est dans le village
25:18de sa grand-mère
25:19que le jeune styliste
25:20brodeur Mathias Ouvrard
25:21est revenu s'installer.
25:24À l'Esconil,
25:26au sud de Pont-Labbé,
25:28il organise
25:28les séances photos
25:29de sa collection
25:30Bigoudins contemporains.
25:34C'est beau
25:35les cheveux
25:35dans le vent, là.
25:38Comme ses prédécesseurs
25:39tailleurs brodeurs,
25:40ils confectionnent
25:41l'ensemble du vêtement.
25:46Tu veux que je descends ?
25:47Non, tu ne bouges pas,
25:47tu restes comme tu es.
25:51Ils s'inspirent aussi
25:52de leurs motifs
25:53pour créer
25:54de nouvelles pièces uniques.
25:57Alors là,
25:57on garde un pull
25:59qui reprend toute
26:00l'esthétique
26:01du gilet féminin
26:03traditionnel.
26:04Donc on retrouve
26:04tous les motifs
26:06qu'on peut retrouver
26:07sur les manches,
26:08tous les rangs
26:08qu'on peut retrouver
26:09sur les plastrons également,
26:10mais qui sont traités
26:11avec une technique
26:12qui n'est pas traditionnelle.
26:13C'est une broderie
26:14à base de laine
26:15mais qui reprend
26:15cette esthétique
26:16de volume,
26:18ces broderies de volume
26:18qui sont caractéristiques
26:20des broderies
26:20du pays Bigouda.
26:23C'est vraiment avoir
26:24toute cette tradition
26:25de notre identité
26:26à nous,
26:26mais de manière
26:27beaucoup plus simple,
26:28qu'on n'ait pas besoin
26:30d'une occasion
26:32celtique,
26:33folklorique
26:33pour pouvoir le porter,
26:34mais qu'on puisse
26:34le porter tous les jours
26:35et que ça représente
26:36quand même
26:36ce qu'on est au final.
26:43Tout le but,
26:44c'est de réussir
26:45à transposer
26:46l'esthétique ancienne
26:48sur un vêtement
26:49qui est contemporain
26:49et qu'on pourrait vouloir
26:51porter aujourd'hui
26:52et fièrement.
27:00Sous-titrage Société Radio-Canada
Commentaires