00:00Elle est assurément fondée comme cette crainte d'une crise économique mondiale, mais plus encore, et c'est ce que
00:06je proposerais de faire aujourd'hui d'abord,
00:07elle peut radicaliser, si cette crise advient, toute une série de tensions sociales, de fractures sociales déjà très vives, très
00:15présentes dans notre société.
00:17D'une certaine manière, cette crise, si elle advient, pourrait être un accélérateur des catastrophes possibles que portent en elle
00:24nos sociétés.
00:25Donc, ce que je chercherais à explorer, en quelque sorte, je serais pessimiste, c'est le scénario du pire.
00:31C'est-à-dire, si on se retrouve avec une crise économique généralisée par la crise énergétique, que va-t
00:36-il se passer dans nos sociétés?
00:37Alors, le point de départ, ne l'oublions pas, c'est que les besoins énergétiques n'ont jamais été aussi
00:41élevés dans les sociétés.
00:43Enfin, je vais dire en Occident, mais partout dans le monde, mais en Occident en particulier pour notre civilisation.
00:48La dépendance aux énergies fossiles demeure tout à fait réelle.
00:52Et les énergies fossiles, quoi qu'on en dise, c'est essentiellement le Proche-Orient.
00:56Par ailleurs, certains pays sont autonomes.
00:57Les Américains, on le sait, le Canada a de véritables ressources.
01:00Il y a le Venezuela.
01:01Mais l'Europe, c'est beaucoup plus compliqué.
01:03Donc, l'Europe dépend véritablement de la circulation de ces énergies, du débraxé à ces énergies.
01:09Si la crise se radicalise, l'Europe sera, à certains égards, première frappée.
01:13Les énergies non fossiles, les énergies hautes, le nucléaire, par exemple, en France,
01:17il y a eu une forme d'interruption pendant quelques années du développement du nucléaire.
01:22Et plus largement, je dirais, les sources d'énergie les plus efficaces ont été laissées de côté,
01:26en bonne partie à cause de l'écologisme régressif qui disait,
01:30exploiter cela, c'est pousser à une croissance qui nous rendrait fous.
01:33Donc, on paie le prix aujourd'hui du refus d'avoir une stratégie énergétique cohérente.
01:39Et, on le sait, si le prix de l'énergie augmente, si l'économie est paralysée,
01:43si plus encore nos sociétés basculent une forme de confinement énergétique involontaire,
01:48c'est-à-dire qu'on ne peut plus se déplacer, il faut rationner l'essence,
01:51il faut limiter le déplacement des uns les autres au nom du rationnement de l'essence,
01:55mais c'est le confinement énergétique.
01:56Le mot confinement, j'espère que ça nous dit quelque chose.
01:59Dans quel état sont nos sociétés?
02:01Imaginons que le choc arrive.
02:02Ce que je décris me semble, sans être probable et rapidement, ça me semble possible.
02:06Si le choc arrive, quel est l'état de nos sociétés?
02:09Mais d'abord, les finances publiques sont plombées.
02:10Il faut le comprendre, aucune société occidentale aujourd'hui n'en est moyen,
02:14par ses finances publiques, de soutenir une crise nouvelle.
02:16On a encaissé le COVID il y a quelques années,
02:19on paie encore les dépenses insensées de cette période,
02:21et il ne faut pas oublier que les finances publiques étaient déjà désastreuses avant le COVID.
02:25Deuxième élément, le capital social de nos sociétés,
02:28la capacité d'entraide, autrement dit, des uns des autres,
02:30s'est effondré depuis des années.
02:32Aujourd'hui, l'individu est plus seul que jamais.
02:35Tout ce sur quoi on peut compter pour avoir de l'aide,
02:37c'est plus la famille, c'est plus parce qu'elle s'est décomposée,
02:40c'est plus le village, c'est plus la communauté, c'est l'État.
02:42Mais l'État lui-même s'est affaibli, je dis, s'est affaibli sur le plan financier.
02:46Il ne peut plus soutenir la prochaine crise, ça me semble à peu près évident.
02:50Nos sociétés sont beaucoup plus conflictuelles, je le disais,
02:52c'est-à-dire manque de cohérence, de cohésion sociale.
02:54Elles sont conflictuelles.
02:55Le niveau de violence est plus élevé que jamais.
02:58Il y a, par ailleurs, il y a des tensions entre communautés,
03:01les tensions culturelles et identitaires.
03:03Il ne faut pas croire qu'elles disparaissent dans le contexte présent.
03:06Il n'est pas inimaginable qu'elles se radicalisent
03:08dans un contexte où nos sociétés seraient poussées vers la crise.
03:12Nous avons une partie de nos sociétés qui sont armées.
03:14Ne l'oublions pas.
03:15En ce moment, on fait semblant de ne pas le savoir,
03:16mais d'autres parties, on n'a pas le droit de pratiquer l'autodéfense.
03:19Mais on est dans des sociétés où il y a quand même des segments armés.
03:22Il y a des bandes armées.
03:24Il y a des gangs armés.
03:26Et dans un contexte de crise et de pénurie de ressources,
03:28ça peut vouloir dire quelque chose.
03:29On peut s'attendre si la situation se dégrade durablement.
03:32Ça se compte en semaines, ça se compte en mois.
03:35C'est le cas.
03:35À des scènes de pillage, des scènes de violence.
03:38On peut s'attendre, autrement dit, à une crise sociale qui s'accélère.
03:41Et dès lors qu'une telle crise s'accélère,
03:43il est très difficile de la rattraper.
03:45Il n'est pas interdit de croire que les conditions sont réunies
03:47pour que ça aille encore plus mal.
03:50Cette crise est le fruit immédiat de la guerre menée par les États-Unis
03:54contre l'Iran.
03:55Et certains, dont la presse, parlent de la malédiction iranienne de Donald Trump.
04:01De quoi parlons-nous concrètement ?
04:02J'emprunte la formule du Figaro pour un très bon papier
04:04qui est paru sur le fait que Trump, fondamentalement, on le sait,
04:07il faut le redire, il espérait éviter d'aller au Proche-Orient.
04:10Bien qu'il a toujours été favorable à une opération contre l'Iran.
04:13Il y a une forme de paradoxe.
04:13Mais globalement, il espérait délivrer les États-Unis des guerres impériales.
04:17Or, qu'est-ce qu'on voit aujourd'hui ?
04:18Ce qu'il redoutait, ce dont il ne voulait pas, il y est ramené.
04:22Malgré lui, ou j'en sais rien, mais ce qui est certain,
04:24c'est qu'il y est ramené.
04:26Et ce qu'on voit à partir de ce moment-là, c'est ce que j'appelle,
04:28je cite souvent Roger Caillois, pour qui j'ai beaucoup d'estime,
04:30Roger Caillois, le sociologue, le philosophe,
04:32disait de temps en temps, nos sociétés sont prises par le vertige.
04:36Qu'est-ce que c'est le vertige ?
04:37C'est quand on sent que la catastrophe est possible et on y est attiré.
04:39On y est aspiré.
04:40C'est plus fort que tout.
04:41Plutôt que d'avoir un réflexe de prudence, on se calme,
04:44on se calme, tout va trop vite.
04:45On se calme, tout, il y a une forme d'engrenage qui nous emporte,
04:48comme en 1914, comme en d'autres moments dans l'histoire.
04:51Mais c'est le moment où tout se décide de s'y jeter,
04:53plutôt que d'avoir le sain réflexe de prudence.
04:56Et là, qu'est-ce qu'on voit ?
04:57C'est ce que disait Le Drian, je crois, l'ancien ministre des Affaires étrangères,
04:59ce matin sur France Inter.
05:01Il dit qu'on a changé de monde,
05:03on vient de basculer dans quelque chose de tout à fait nouveau,
05:05une guerre de cette ampleur au Proche-Orient,
05:06et on ne contrôle pas tous les paramètres du monde qui s'installe devant nous.
05:09On ne les contrôle pas.
05:10On ne sait pas exactement quelle force nous avons libérée.
05:13Et le génie de la politique, souvent la vraie politique,
05:15la grande politique, ça ne consiste pas à faire le bien sur Terre.
05:18Les faiseurs de miracles sont exaspérants politiques.
05:21Le génie politique, le vrai,
05:22c'est la capacité à contenir le plus grand mal.
05:25C'est à éviter de succomber à la tentation de la violence.
05:28Ça consiste à éviter de succomber à la tentation,
05:30quelquefois religieuse, dans le mauvais sens du terme,
05:33de la guerre apocalyptique.
05:34En cette idée que c'est plus fort que nous,
05:35il ne faut jamais oublier que les politiques,
05:36la psychologie d'un homme politique,
05:38ce n'est pas la psychologie d'un homme ordinaire.
05:40Un homme ordinaire, ce qu'il veut dans la vie,
05:41c'est qu'on lui fiche la paix,
05:42qu'il puisse élever ses enfants,
05:44avoir sa famille, aller travailler,
05:45avoir une vie confortable, correcte et sécuritaire.
05:49Les grands politiques rêvent de passer à l'histoire.
05:51Les grands politiques rêvent de laisser leur marque dans l'histoire,
05:54de laisser leur empreinte dans l'histoire.
05:55Quand il y a une guerre,
05:56ils sont tous excités comme des petits-enfants, quelquefois,
05:59et on ne doit jamais sous-estimer à quel point la guerre
06:01est une forme d'excitant, toxique et morbide
06:03pour une partie importante de la classe politique.
06:05Quand, par ailleurs, j'entends des gens présenter
06:07la guerre actuelle comme une guerre civilisationnelle
06:09que nous devrions mener sous le signe de la croisade,
06:12je les trouve dangereux.
06:13Je comprends que ça puisse être une guerre nécessaire.
06:15Je le comprends.
06:16Il y a plein d'arguments rationnels
06:17qui peuvent justifier les présentes opérations.
06:19Mais quand j'entends un langage religieux,
06:22apocalyptique, civilisationnel,
06:22comme on dit, pour justifier une guerre
06:24qui pourrait pousser le monde vers le chaos,
06:27je trouve qu'il manque singulièrement de prudence.
06:30Et la plus grande prudence, je l'ai dit,
06:31c'est d'éviter l'engrenage.
06:32On a réussi au moment de l'Ukraine,
06:33quoi qu'on en dise,
06:34est-ce qu'on va réussir à éviter l'engrenage maintenant?
06:36C'est une question que je me pose sincèrement.
06:38À vous entendre, Mathieu Bocoté,
06:40donc le chaos global entraînera un chaos interne
06:43dans nos sociétés.
06:44Est-ce que vous voyez un scénario
06:45où le pire n'adviendrait pas quand même?
06:47Le pire n'est jamais certain.
06:49Vous savez, c'est ma manière d'être optimiste.
06:51Le pire n'est jamais certain.
06:53À peine.
06:53Ce qui ne veut pas dire qu'il n'est pas probable.
06:56Nos sociétés, surtout je parle de l'Europe ici,
06:58mais ça pourrait être le reste de l'Amérique du Nord,
06:59le Canada, le Québec,
07:00nos sociétés s'étaient habituées à la protection militaire américaine,
07:03à la protection sociale de l'État-providence,
07:05à la protection sécuritaire qui venait avec une société civilisée,
07:08aux mœurs raffinées et intégrées.
07:09Nous ne pensions plus revivre ce monde
07:11ou qu'il redevienne darwinien en quelque sorte.
07:14Or, finalement, est-ce qu'on risque d'entrer,
07:16si le pire advient, dans le monde de Mad Max?
07:18Vous connaissez ce film américain, 1979,
07:21qui cherche à penser un monde apocalyptique
07:23après la crise pétrolière.
07:24Il nous dit que c'est un monde de pillages,
07:26c'est un monde de violences,
07:27c'est un monde de combats pour des ressources rares.
07:29Dans les circonstances, je ne dis pas que c'est le pire.
07:31Je dis que l'homme politique brillant
07:33sera celui qui évitera d'avoir de l'enthousiasme
07:36pour la possibilité du pire
07:38et par ailleurs, qui évitera la passion du chaos.
07:41Et j'ajouterais peut-être un élément qui me semble important.
07:43De temps en temps, les réponses importantes
07:45sont des réponses individuelles.
07:46C'est très étrange, mais je crois aux politiques,
07:48je crois aux collectifs,
07:49mais de temps en temps, dans ces moments-là,
07:50la responsabilité première d'un homme, d'une femme,
07:52c'est d'assurer tout simplement la sécurité de sa famille,
07:54la mettre à l'abri des catastrophes collectives
07:56si jamais elles adviennent.
07:57Vous me direz que j'ai peu d'ambition
07:59dans la situation présente,
08:01mais je pense que défendre les siens
08:02quand on a l'impression que tout s'écroule
08:03demeure aussi une réponse à portée de chacun.
08:05Ce n'est pas très optimiste,
08:07mais ça me semble à tout le moins atteignable.
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