00:00C'est Michel Fayad, bonjour, professeur de géopolitique à l'Institut français du pétrole et des énergies nouvelles.
00:04On a beaucoup de sujets géopolitiques à débriefer ensemble, on va les prendre les uns derrière les autres.
00:09On commence par ce sujet qui inquiète énormément le ministère de la Défense en France et d'autres en Europe,
00:14autour de l'opposition entre l'armée syrienne et les Kurdes en Syrie, qui a poussé à la libération de djihadistes.
00:20Est-ce qu'on peut reprendre le sujet au départ ? Qu'est-ce qui s'est passé pour qu'on en arrive à des prisonniers relâchés ?
00:25Vous savez, il y avait un accord qui avait été conclu le 10 mars 2025 entre Joulani, le président Ahmad El-Chara,
00:32qui avait renversé Bachar el-Assad en décembre, et le chef des forces démocratiques syriennes,
00:41qui en réalité est essentiellement composé d'éléments de la branche syrienne du PKK kurde,
00:47ce qu'on dit, le groupe qui est appelé YPG, YPG en anglais.
00:51Et donc cet accord consistait à ce qu'il y ait un cessez-le-feu global sur l'ensemble de la Syrie,
00:57qu'il y ait des droits reconnus aux Kurdes, que les Kurdes puissent participer à la vie politique du pays,
01:02et en échange de quoi, les institutions kurdes du nord-est de la Syrie,
01:06parce que les FDS contrôlaient le tiers de la Syrie au nord-est du pays,
01:12puissent être intégrées complètement à l'État syrien.
01:14Le problème, c'est que dans les faits, en 2025, le pouvoir central contrôlé par Joulani n'a rien effectué.
01:22Aucun droit n'a été donné aux Kurdes, aucune participation des Kurdes n'a été faite.
01:26Et en même temps, lui a continué à réclamer aux FDS, aux Kurdes, de s'intégrer à son État.
01:32Et donc, ces dernières semaines, il a forcé la main, il est rentré dans la région kurde,
01:40et il a attaqué notamment le quartier kurde d'Alep, qui a été le premier à tomber.
01:45Et puis, il a continué à avancer, si bien qu'en 48 heures, les Kurdes, enfin les FDS,
01:49avaient perdu 40% du territoire qu'ils contrôlaient.
01:52Aujourd'hui, c'est assez réduit en quelques pots de chagrin, finalement, ce que les Kurdes continuent à contrôler.
01:59Le grand problème dans tout ça, c'est que...
02:00C'est qu'il y avait des prisonniers.
02:01Exactement. Il y avait des milliers de prisonniers, parce que les FDS avaient été nos alliés,
02:07donc aux Français, aux Britanniques, aux Américains, durant cette fameuse guerre, vous savez, contre Daesh.
02:13Et bien, ces prisonniers, au fur et à mesure des avancées de cette dite armée syrienne,
02:19mais qui est en réalité les anciens éléments de Hayat Harir El-Sham,
02:24c'est-à-dire l'organisation dirigée par Joulani, le président autoritaire armé syrien,
02:29qui est donc, à force d'avancer, à libérer ses prisonniers.
02:33Je rappelle quand même que ce président, Ahmad El-Sham, Joulani, était le lieutenant de Daesh.
02:39C'était le lieutenant de l'État islamique en Syrie.
02:41En fait, pas de Daesh, ça ne s'appelait pas encore Daesh, mais...
02:44Il y a des liens.
02:45Ce qui est devenu ensuite Daesh.
02:47Parce qu'à la base, vous savez, il y avait Al-Qaïda Irak, Al-Qaïda Syrie,
02:50et lui-même était membre d'Al-Qaïda Irak.
02:53Et au fur et à mesure des avancées, Al-Qaïda Irak a souhaité avoir une branche en Syrie
02:59que Joulani lui-même a créée.
03:01Et une fois qu'Al-Qaïda en Irak est devenu l'État islamique en Irak,
03:05et a voulu se fusionner avec sa branche en Syrie,
03:09lui a refusé et a prêté allégeance à Al-Qaïda.
03:11Puis après, s'en est démarqué et, disons, a fait son chemin.
03:15Mais pourquoi est-ce que je dis cela ?
03:16Parce qu'en réalité, ces prisonniers qui ont été libérés
03:18sont des anciens camarades, des anciens compagnons.
03:21Aujourd'hui, on nous présente Daesh contre le pouvoir en Syrie.
03:26Ce n'est pas aussi évident que ça, vous voyez.
03:27Mais on parle de combien de personnes potentiellement libérées ?
03:30C'est ça qui est assez compliqué à déterminer,
03:33mais certains vont jusqu'à dire que 7000 ont été libérées.
03:37Je ne suis pas sûr de ce chiffre,
03:38parce que c'est très compliqué à déterminer.
03:41On sait qu'une partie a été transférée sous le contrôle
03:45du Parti démocratique du Kurdistan irakien,
03:50pour que les Américains soient assez rassurés,
03:52et les Français, bien sûr, et les Britoniques,
03:55que ces éléments ne créent pas de problème,
03:58que ce soit en Syrie ou en Europe.
04:01Parce que vous savez que malheureusement,
04:02il y a énormément de ces prisonniers
04:04à qui, dans le temps, Erdogan a donné la nationalité turque,
04:08et donc peuvent se retrouver beaucoup plus facilement
04:11sur le sol européen.
04:13Le problème, c'est aussi que le pouvoir syrien est encore très fragile.
04:16Al-Shara est arrivé au pouvoir en décembre dernier,
04:19donc ça fait un peu plus d'un an.
04:20Il y a quelques mois, quand on célébrait les un an au pouvoir,
04:24les observateurs internationaux louaient la stabilité,
04:27une sorte de stabilité retrouvée de la Syrie.
04:29Là, les choses commencent à changer.
04:31On commence à se retrouver dans une situation très compliquée.
04:33Et ça pourrait changer quoi, sur le plan international ?
04:35Sur le plan international, je pense que, en fait,
04:37la communauté internationale a longtemps fermé ses yeux,
04:39parce qu'en mars, déjà, 2025,
04:41il avait massacré des alawites.
04:43On a parlé de plusieurs milliers d'alaawites tués en trois jours.
04:47Ensuite, il y a eu le plus grand attentat
04:49dans une église chrétienne de l'histoire de la Syrie,
04:52en juin 2025, au moment de la guerre en Iran.
04:54Et puis ensuite, en juillet, il y a eu une attaque
04:56contre les Druzes, au sud du pays,
04:59qui a aussi coûté des centaines de vies.
05:01Mais pour tout ça, la communauté internationale,
05:03quand même, fermait un petit peu ses yeux
05:05et voulait lui donner une chance.
05:07Vous avez promis d'intégrer davantage les minorités ethniques ?
05:10Absolument.
05:11Mais le fait est qu'au lieu d'intégrer ces minorités,
05:15au lieu d'être inclusives, comme il nous l'avait promis,
05:18en réalité, il est en train de mettre en place
05:19une république islamique,
05:21dans laquelle il n'y a pas de droit aux minorités,
05:23même si, officiellement, il a reconnu ces derniers jours
05:26sa volonté de reconnaître les droits kurdes.
05:28Mais dans les faits, rien n'a été réellement effectué.
05:30Enfin, il y a de l'autre sujet géopolitique du moment,
05:34c'est l'Afghanistan, avec ses critiques de Donald Trump,
05:36directement contre les membres de l'OTAN.
05:38Alors, on a eu toutes ces critiques sur l'Europe
05:40ces derniers temps, qui n'ont pas assez dépensé
05:42sur le plan militaire.
05:44Là, c'est sur le nombre de soldats présents
05:47sur les lignes en Afghanistan.
05:48Ça a poussé l'ensemble des membres de l'OTAN
05:49à publier chacun ses morts sur les réseaux sociaux.
05:53Est-ce que vous pensez que c'est une opération réussie,
05:55cette critique de l'Afghanistan,
05:56ou que ça s'est retournée contre Donald Trump ?
05:58En fait, je pense que lui, son message,
06:00il était plus en interne pour montrer,
06:02comme d'habitude, vous savez,
06:04le fait que les États-Unis payent trop.
06:06Il parle toujours aux Américains, en fait.
06:08Exactement.
06:08Les Américains sont morts bien plus que les Européens.
06:11En réalité, dans les faits, ce n'est pas vrai.
06:12La France a quand même subi plus de 90 personnes tuées,
06:17je crois, sur le chiffre.
06:19Et proportionnellement, le Danemark a eu beaucoup plus de morts
06:23que les Américains, proportionnellement parlant à sa population.
06:27Mais tout ça montre en réalité que les Européens étaient aussi sur le fond,
06:30sinon ils n'auraient pas eu de morts.
06:32Donc oui, je pense que soit Donald Trump est dans un délire,
06:34soit Donald Trump parle uniquement aux Américains.
06:37J'espère pencher plutôt vers le côté qui parle à sa population,
06:41pour l'électorat même.
06:42Dernier point, c'est l'Iran,
06:44avec cette intervention américaine
06:46dont on ne sait pas très bien si elle aura lieu ou pas.
06:49Il y a une armada, ce sont les mots de Donald Trump,
06:51qui arrive vers l'Iran avec des navires de guerre.
06:54Est-ce qu'il y a, selon vous,
06:56une intervention possible dans les jours à venir ou pas ?
06:58Cette armada coûte 300 millions de dollars par jour.
07:02Ah oui ?
07:02Donc je ne pense pas qu'il ait déplacé cette armada pour rien.
07:06parce que sinon il devra en répondre par rapport au Congrès,
07:09par rapport à son électorat dont on parlait maintenant.
07:12Et donc je pense qu'il interviendra.
07:14Ou alors, il est en train de négocier avec certains membres du régime
07:17qui préparent un coup d'État contre le pouvoir.
07:20C'est une option, je ne dis pas que c'est ce qui lui arrivera,
07:22et donc il met la pression maximale par sa présence.
07:25Donc il y a ces deux options à mon sens.
07:27Annalisa ?
07:28La question c'est aussi le rôle de Kheména
07:29et qu'est-ce que l'Ayatollah va faire ?
07:31On sait qu'il a envisagé pendant un moment
07:33l'hypothèse de la fuite vers la Russie
07:36qui était prête à l'accueillir.
07:38Est-ce que vous pensez qu'il est prêt à négocier avec Donald Trump
07:40ou plutôt qu'il choisira de quitter le pouvoir ?
07:42Moi je pense qu'il ne négociera pas
07:44et il ne quittera pas le pouvoir.
07:45Je pense qu'il est jusqu'au boutiste,
07:47qu'il est prêt à mourir.
07:48De même que, vous avez vu,
07:49le chef du Hamas, Sinoir,
07:51est allé jusqu'à sa mort.
07:53Et Nasrallah, en Liban,
07:54au Hezbollah, est allé jusqu'à sa mort.
07:56Et aussi Qassem Soleimani, en Iran même,
07:58avait été jusqu'à être tué par Donald Trump.
08:01Ces gens-là sont jusqu'aux boutistes.
08:02Les seuls qui peuvent négocier avec Trump,
08:04si jamais une négociation est possible,
08:06ce sont certains membres des gardiens de la révolution
08:08qui voudront préserver leurs avantages économiques
08:11et militaires dans le pays.
08:13Qu'est-ce que vos sources vous racontent aujourd'hui
08:14de la situation en Iran ?
08:16On parle d'accalmie,
08:17mais est-ce que c'est réel ?
08:19Accalmie sur le terrain,
08:21c'est-à-dire que les gens manifestent moins
08:22parce qu'il y a eu cette déception
08:24et énormément de répression.
08:25On parle ce matin encore de 36 000 morts.
08:28Enfin, c'est quand même énorme.
08:2836 000.
08:30On ne sait pas le chiffre exact,
08:31mais en tout cas, c'est ce qui a avancé.
08:33Mais on voit aussi que tous les soirs,
08:35les Iraniens, sur leur toit,
08:36scandent des slogans contre le régime,
08:39contre le dictateur,
08:40celui qu'ils appellent le dictateur,
08:41donc Ali Khamenei.
08:43Et donc, il y a quand même cette volonté des Iraniens
08:45toujours de faire tomber le régime.
08:47Je rappelle quand même que 90% des Iraniens
08:50aujourd'hui vivent sous le seuil de pauvreté,
08:52que les mosquées sont vides pour la plupart.
08:56Et donc, il y a un rejet,
08:56un double rejet,
08:58à la fois idéologique et donc politico-religieux,
09:00et un rejet économique et social de ce pouvoir.
09:04Donc, il y a cette double faillite
09:06qui me rappelle beaucoup,
09:07si vous vous souvenez,
09:07en 1991,
09:09la faillite de l'URSS,
09:10qui était aussi à la fois idéologique
09:12et économique.
09:13Merci beaucoup Michel Fayette
09:14d'être venu ce matin
09:15dans la matinale de l'économie.
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