00:00Il est 7h11 sur Europe 1, Dimitri Pavlenko, vous recevez ce matin le grand reporter et spécialiste du Moyen-Orient, Emmanuel Razavi.
00:07Bonjour Emmanuel.
00:09Bonjour Dimitri, merci de me recevoir.
00:11Bienvenue sur Europe 1, les auditeurs d'Europe 1 vous connaissent bien votre dernier livre,
00:15La pieuvre de Téhéran, enquête sur les réseaux d'espionnage et d'influence de l'Iran en France et dans le monde.
00:20C'est paru aux éditions du CERN, on vous lit aussi régulièrement dans Paris Match.
00:24Vous êtes un observateur attentif, reconnu de l'Iran, Emmanuel.
00:29Depuis une dizaine de jours, la révolte enfle à nouveau en Iran.
00:33On a des images impressionnantes qui nous parviennent ces dernières heures de Téhéran, mais pas seulement.
00:36Dans tout le pays, la population descend dans la rue et elle répond d'ailleurs à l'appel à la mobilisation générale,
00:42lancée par Reza Pallavi, le fils en exil de l'ancien monarque déchiré en 1979 par les ayatolles, par l'ayatollah romainé.
00:51Qu'est-ce qui se passe exactement en ce moment, Emmanuel Razavi ?
00:54Ce qui se passe, vous l'avez très bien expliqué, est inédit, Dimitri, en Iran depuis 47 ans.
01:01Les manifestations battent leur plein.
01:03Contrairement à ce que j'ai pu entendre dire d'ailleurs par certains experts sur le service public,
01:08des manifestations comme celle d'hier, on n'a jamais pu en voir depuis 47 ans.
01:13Les Iraniens n'ont plus rien à perdre, c'est ce qu'il faut comprendre.
01:16Cette révolte des Iraniens, elle racine très très loin, il y a des années en arrière.
01:22Vous savez qu'au mois de juillet dernier, il y a une étude qui est sortie, Dimitri,
01:26publiée par la Fondapol en France, réalisée par l'Institut Gaman qui analyse les tendances de l'Iran.
01:3481% des Iraniens ne veulent plus entendre parler de république islamique.
01:40À cela s'ajoute un ensemble de choses.
01:42Les Iraniens sont en rupture avec l'islam politique, ils le supportent depuis 47 ans.
01:46Les Iraniens n'ont quasiment plus à manger.
01:49Vous savez qu'il y a des famines dans certaines provinces, je pense notamment au Balouchistan.
01:53Vous n'avez quasiment plus d'eau potable sur le territoire.
01:57Deux tiers du territoire n'a plus d'eau potable.
02:00L'électricité en Iran est rationnée.
02:03Dans la plupart des grandes villes, les administrations sont fermées, les banques sont fermées, les magasins sont fermés.
02:09Bref, l'économie est à l'arrêt.
02:11Les commerçants ne peuvent plus se fournir en différentes marchandises, ils ne peuvent plus rien vendre de fait.
02:17Vous l'avez très bien dit, il y a eu un appel du prince Reza Palavi, qui se positionne comme le leader de l'opposition monarchiste,
02:27mais aussi libérale, démocratique, et qui vit en exil à Washington,
02:33qui a demandé, il y a 48 heures, aux manifestants de scander un certain nombre de slogans,
02:40de descendre massivement dans la rue.
02:42Et ça a marché, son pari est réussi, son test est réussi.
02:46Dans de nombreuses villes de l'Iran, à Téhéran, à Machad, à Ispahan, dans les grandes villes,
02:52on a entendu des jeunes, c'est ça qui est important, scander son nom, lui demander de revenir.
02:58Alors bien sûr, il crie à mort le dictateur, en référence à Ali Khamenei, le guide suprême,
03:04mais aussi vive le roi, longue vie au roi, en faisant référence à Reza Palavi.
03:11Je vais donner deux chiffres pour donner une idée de l'état de l'économie iranienne.
03:14Le PIB iranien, moins 14% entre 2024 et 2025.
03:18Je ne sais pas si vous imaginez la récession, c'est deux fois ce qu'on a connu pendant le Covid.
03:21Le PIB par habitant, il est passé de 9000 dollars en 2011 à à peine 3000 aujourd'hui.
03:26Mais alors, venons-en à l'actualité.
03:28Selon vos informations, Emmanuel Razavi, des gardiens de la Révolution sont actuellement déployés dans les rues.
03:35Ça veut dire quelque chose... Est-ce que vous pouvez nous rappeler qui sont ces gardiens ?
03:38Est-ce que leur déploiement signifie concrètement Emmanuel Razavi ?
03:43Les gardiens de la Révolution, c'est le bras à la fois idéologique et armé du régime.
03:49C'est une milice qui compte environ 180 000 combattants.
03:54Ils sont, comment dire, de très très haut niveau.
03:57Ils sont extrêmement bien formés.
03:58Ils sont réputés, évidemment...
03:59Oui, c'est eux qui sont allés sauver Bachar al-Assad il y a quelques années.
04:03Exact.
04:04Ils sont réputés pour leur extrême violence.
04:08Ils disposent d'un armement d'assez haut niveau, de blindés.
04:11Enfin, on sait que quand les gardiens de la Révolution se mêlent de répression,
04:14vous savez, ils tirent dans la foule.
04:16Lorsqu'ils arrêtent, en fait, des gens, ils les emmènent en prison.
04:19La porte d'entrée, le sas d'entrée, si je puis dire, des prisons en Iran, c'est le viol, la torture.
04:25Il faut comprendre que les gardiens de la Révolution jouent leur survie.
04:28Ils possèdent, et c'est important pour que vos auditeurs le comprennent, de le dire,
04:32ils possèdent 70% de l'économie iranienne.
04:35Quand ils ont pris le pouvoir avec l'Ayatollah Khomeini en 1979,
04:41ils ont fait main basse sur les entreprises du pays,
04:44ils ont fait main basse, en fait, sur les compagnies aériennes,
04:47sur toutes les compagnies de transport maritime,
04:50mais aussi, de façon plus générale, si vous voulez,
04:52sur les administrations, sur les banques, sur la télévision,
04:55sur l'ensemble, en fait, quasiment, des médias, des universités.
04:59En fait, les gardiens de la Révolution, ils tiennent, en réalité, la République islamique d'Iran
05:04aux côtés du guide suprême, qui est Ali Khomeini.
05:07Autre information que vous partagez avec nous ce matin sur Europe 1,
05:10Emmanuel Razavi, on compterait des défections par milliers,
05:15parmi les militaires et des dignitaires du clan réformateur du régime
05:20auraient fait des demandes de visa à la France ces dernières heures.
05:23Écoutez, on a compté au moins une vingtaine de familles de très hauts dirigeants,
05:29en fait, du régime iranien, ou d'anciens dignitaires.
05:33Alors, je vais vous donner un exemple très simple.
05:34L'ancien président de la République islamique d'Iran, Hassan Rouhani,
05:39donc une partie de sa famille, a mandaté, en fait, un avocat franco-iranien,
05:44qui est à Paris, pour obtenir, en fait, un visa, en fait, pour la France,
05:49des visas pour la France.
05:49Mais un certain nombre, en fait, de familles de ces dignitaires
05:53demandent aussi, en fait, des visas pour pouvoir fuir vers l'Iran.
05:57Donc, c'est la preuve par A plus B que, de toute façon,
06:00tous ces gens-là ne croient plus du tout à la survie, en fait, du régime.
06:03C'est une réalité.
06:04Il y a beaucoup de défections, vous l'avez justement rappelé.
06:06On les compte par milliers.
06:07Moi, j'ai même, comment dire, le constaté,
06:09parce que depuis plusieurs mois au téléphone,
06:11j'ai parfois eu des gens qui travaillent à très haut niveau au sein du régime,
06:15qui m'ont demandé comment obtenir un visa, vous savez, pour l'Europe, etc.
06:19Alors, moi, je suis journaliste, je ne peux évidemment pas leur répondre,
06:22mais ça montre à quel point ils ne croient plus du tout dans la République islamique.
06:27En fait, ils sont comme la population.
06:29Ils voient bien, de toute façon, que le système ne fonctionne pas.
06:31L'Iran est à l'arrêt économiquement, comme je vous le disais en début d'entretien.
06:35Vous avez des gens qui commencent à mourir de faim.
06:37On voit réapparaître, avec le manque d'eau potable,
06:39des maladies qui n'étaient plus présentes en Iran depuis 60 ans.
06:43C'est la faillite totale de l'islamisme en Iran.
06:47C'est la faillite, mais comme à Gaza, je dirais d'ailleurs.
06:49C'est la faillite totale, si vous voulez, de l'islam, comment dire, politique.
06:54Alors, on dit aussi, on va terminer par là, Emmanuel Razavi,
06:57que des tractations sont en cours.
06:59C'est Delphine Minoui du Figaro qui écrit cela ce matin pour son journal.
07:04On dit que des tractations sont en cours pour écarter Khamenei,
07:06mettre fin au principe du guide suprême,
07:10dans le but, bien sûr, de protéger le système.
07:13Est-ce que ça vous paraît plausible ?
07:14Avez-vous eu des échos de cela ?
07:15Oui, bien sûr.
07:17Delphine Minoui a parfaitement raison.
07:19Il y a effectivement, au sein même du régime,
07:22il y a évidemment des discussions.
07:25Ali Khamenei, si vous voulez, ne fait plus du tout l'unanimité autour de lui.
07:28Mais de même que le président Masoud Pézéchian,
07:30les défections dont je parle aussi,
07:32au plus haut niveau de l'administration, au plus haut niveau de l'appareil,
07:34elles sont dans l'entourage aussi de Masoud Pézéchian,
07:38le président de la République islamique,
07:39et du guide suprême, Ali Khamenei.
07:42Donc je rejoins en tout point ce que dit ma consoeur,
07:44qui est très brillante, Delphine Minoui.
07:46Mais au-delà, en fait, si vous voulez,
07:49comment dire, de tout cela,
07:51vous avez très clairement des discussions
07:54qui se déroulent depuis plusieurs jours
07:56en Omane, au sultanat d'Omane,
07:59entre des émissaires iraniens
08:01et des émissaires américains
08:02pour essayer de trouver une issue.
08:04Évidemment, les Américains observent aussi,
08:07si vous voulez,
08:08le travail des oppositions iraniennes,
08:11parce que c'est de plus en plus dans les esprits.
08:13Moi, j'ai discuté avec plusieurs responsables
08:15de groupes d'opposition laïcs, libéraux,
08:18y compris monarchistes.
08:19J'ai discuté avant-hier avec le prince Reza Pahlavi.
08:22Tous disent que, de toute façon,
08:24il faut créer les conditions
08:25d'un gouvernement de transition,
08:28en fait, d'union,
08:29et que, dès lors, tous ceux qui n'ont pas de sang sur les mains
08:31en Iran,
08:32qui peuvent permettre de, comment dire,
08:35la continuité de l'État,
08:36parce que si le régime tombe,
08:37ce n'est pas le tout qui tombe,
08:38le gouvernement de transition
08:39ne va pas se monter en quelques heures.
08:41Il faut absolument assurer
08:43la continuité, en fait, de l'État,
08:44des administrations.
08:45Il faut qu'il y ait des fonctionnaires
08:46qui continuent à travailler.
08:48Dès lors, il est aussi important,
08:49si vous voulez,
08:50que, donc, il y ait des discussions
08:51entre les différentes tendances,
08:53y compris parfois à l'intérieur, en fait,
08:55bien sûr à l'intérieur de l'Iran,
08:56mais aussi à l'intérieur du régime
08:57et ceux de l'extérieur,
08:58pour trouver les meilleures conditions
09:00à mettre en place,
09:01pour la continuité, en fait, de l'État
09:03et la mise en place
09:04d'un gouvernement de transition démocratique.
09:07Reza Palavi le dit extrêmement bien,
09:08qu'il souhaiterait, effectivement,
09:10comment dire,
09:11emmener avec, effectivement,
09:13cette coalition,
09:14cette unité nationale
09:15qui se réunirait, donc,
09:17au sein de ce gouvernement.
09:19Merci beaucoup, Emmanuel Razavi,
09:21de vos lumières sur la situation en Iran.
09:23Je rappelle le titre de votre dernier ouvrage,
09:24La pieuvre de Téhéran,
09:26enquête sur les réseaux d'espionnage
09:27et d'influence de l'Iran en France
09:28et dans le monde.
09:29C'est paru aux éditions du CERF.
09:30Bonne journée à vous.
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