00:00Bonjour Xavier Doraison, vous êtes sans conteste l'un des scénaristes de bande dessinée les plus talentueux et réclamés de sa génération.
00:05Vous avez démarré avec la série Le Troisième Testament qui a obtenu une reconnaissance immédiate de la part du métier, de la critique et du public.
00:11Autant avant de prêter votre imagination et écriture à Mathieu Laufray pour la série Prophète,
00:17où l'histoire de ce scientifique et archéologue des couverts de vestiges qu'il aurait mieux valu ne pas connaître suivront Ouest et Sanctuaire.
00:23Mais votre plus gros coup de projecteur s'est fait par le biais de votre scénario du film Les Brigades du Tigre,
00:28évidemment réalisé par Jérôme Corniaux avec Loïs Cornillac, Diane Kruger et Edouard Baer entre autres.
00:33Là vous venez de publier avec la complicité et le coup de crayon unique de Julien Tellot à la bande dessinée Les Gorilles du Général,
00:39aux éditions Casterman avec Gaétan Georges aux couleurs, je le précise.
00:42Cette bande dessinée raconte le général de Gaulle sous un aspect que peu connaissent.
00:46Nous sommes 11 ans avant sa mort et vous nous racontez une histoire de trahison, d'espoir, de grandeur et de déception, de victoire, d'échec aussi.
00:53Celle des quatre gardes du corps surnommées Les Gorilles du Général qui l'ont accompagné quand il est revenu au pouvoir en tant que sauveur
00:59pour résoudre effectivement la crise algérienne juste après les attentats et les morts qui se multipliaient en métropole sous l'égide du FLN.
01:07À ce moment précis, il est devenu l'un des dirigeants les plus menacés de la planète.
01:10Ça c'est quelque chose qu'on n'avait pas forcément vu, d'ailleurs constaté.
01:14Pourquoi avoir décidé d'explorer la vie du général à travers ces quatre hommes à la fidélité et au courage exemplaire ?
01:20J'avais envie d'écrire une histoire d'amitié.
01:23Et l'histoire d'amitié, c'est celle de ces quatre Gorilles qui, comme vous l'avez dit, ont été les seuls gardes du corps de De Gaulle
01:30de son retour au pouvoir de 1958 à 1969.
01:34Et vous savez, souvent les histoires d'amitié, elles se construisent sur une passion commune.
01:38Et la passion commune, c'est quatre personnages, c'est une idée de la France.
01:42Et cette idée de la France, elle s'incarne en général de Gaulle.
01:45Et donc, histoire d'amitié.
01:46Et puis j'avais envie de regarder la grande histoire par un angle un peu particulier, qui est un angle de gens comme vous et moi.
01:52L'un des Gorilles dit « la mort, c'est l'oubli ».
01:55Elle est incroyable cette phrase.
01:56Et c'est-à-dire qu'il y a une crainte, il y a une espèce de tristesse qui est maîtrisée d'ailleurs quand on voit le regard du personnage.
02:03Pourtant, aujourd'hui encore, 55 ans plus tard, des hommes politiques s'accaparent toujours les phrases du général de Gaulle,
02:10se revendiquent général de Gaulle.
02:12C'est assez fou quand même cette histoire.
02:14Oui, la mort, c'est l'oubli dans le sens où si ce que vous avez fait, ce que vous avez véhiculé,
02:20vos idées, votre compréhension du monde disparaît, c'est vrai que quelque part, vous vous éteignez définitivement.
02:26Mais bien sûr qu'aujourd'hui, beaucoup d'hommes politiques, même certains qui ont quand même été ses ennemis mortels,
02:32c'est quand même drôle de voir des partis se réclamer du gaullisme,
02:35alors que ceux qui ont fondé le même parti voulaient le tuer.
02:38Bon, on laissera le paradoxe à l'analyse des historiens, des journalistes.
02:41Mais moi, ce que je voulais montrer, c'est qu'effectivement, il avait vu juste.
02:46Il avait vu juste pour une France qu'on aille, mais qui a permis à des gens de communier.
02:51Tout le monde n'était pas pour de Gaulle.
02:52Il a failli perdre les élections présidentielles.
02:54Il est parti sur un référendum.
02:55Mais ses idées, sa façon de voir la société était, je crois, d'actualité.
03:00Il avait vu la crise environnementale.
03:03C'est quand même incroyable dans les années 60.
03:05Il avait vu la nécessité d'équilibrer la consommation et la protection de l'environnement.
03:10Il avait vu le besoin d'indépendance.
03:12Il avait vu comment l'économie ne pouvait pas tout gérer, mais le social devait l'équilibrer.
03:16Et je pense que plutôt que de reprendre des citations de de Gaulle,
03:20l'intérêt serait de reprendre son courage et sa vision du monde.
03:23Oui, un discours, à un moment donné, le fameux discours que tout le monde attend,
03:28celui où le général de Gaulle va donner sa décision par rapport à cette Algérie.
03:34Et c'est très fort.
03:37On se rend compte à quel point il était fort et puissant.
03:39C'est-à-dire qu'il a demandé, juste avant de prononcer ce discours à ses disciples,
03:43entre guillemets, aux personnes qui étaient dans son cercle,
03:46de lui rédiger par écrit ce qu'il pensait de cette situation
03:49et quel était leur positionnement.
03:50Oui, ça, c'est tout de Gaulle.
03:52C'est-à-dire qu'on a à la fois quelqu'un qui est politiquement très fin
03:56et presque un roublard, parfois.
03:57Et donc, il veut s'assurer que ses ministres ne vont pas changer d'avis
04:01une fois qu'il a pris sa décision.
04:03Et au même moment, pourquoi est-ce qu'il prend cette décision
04:05d'annoncer que l'Algérie pourra s'autodéterminer,
04:11pourra dire si elle doit être indépendante
04:12ou, au contraire, faire un contrat d'association avec la France
04:15ou rester française ?
04:16C'est parce qu'il a dit quelque chose de Tréus.
04:19Il a dit qu'il n'y a rien de plus idiot qu'une obstination qui ignore les faits.
04:25Et donc, c'est un homme politique pragmatique.
04:27C'est-à-dire qu'il sait être roublard quand il faut gérer ses ministres
04:30et il sait être pragmatique quand il faut voir la réalité en face,
04:33quitte à dire aux Français des choses qu'ils n'ont pas envie d'entendre.
04:37Et encore, que son petit milieu croyait qu'il n'avait pas envie d'entendre
04:40parce que je pense que, dans le fond,
04:42les gens étaient beaucoup plus matures que ce que le microcosme politique imaginait.
04:46C'est un travail qui est quand même différent de ce que vous avez fait avant, Xavier.
04:50C'est-à-dire que là, il fallait quand même respecter une trame historique
04:54en essayant d'injecter quand même une énorme véracité.
04:58Il y a moins de place finalement pour l'imagination.
05:01L'imagination, elle se joue dans la structure qu'on donne,
05:04qui est très compliquée d'ailleurs, puisque ça ne vous appartient pas.
05:06Oui, c'est-à-dire qu'en fait, là, je fais un récit historique
05:09qui est proche de l'arrêté, mais je décale un petit peu les dates.
05:11Par exemple, pour les gorilles du général qui ont vraiment existé,
05:14je prends la plupart des faits d'armes pour lesquels ils sont connus,
05:18mais je brode un peu sur leur vie privée,
05:21tout simplement parce que ce sont des gens très pudiques
05:24et qui n'ont pas été communiqués.
05:25Donc là, j'ai dû rajouter pour mettre une dimension romanesque.
05:28Mais c'est vrai que dans mon travail, moi, je suis allé faire jusqu'à aujourd'hui
05:33de Goldorak, donc on est dans l'imagination complète,
05:37jusqu'à 1629, qui est un récit historique de drame maritime.
05:43Voilà, la méthode de travail, c'est toujours la même.
05:45On se documente, on essaie de comprendre de quoi on parle,
05:47d'en tirer un sens et puis derrière, on fait une histoire.
05:48Quand est sorti le film Les Brigades du Tigre, ça a été un raz-de-marée pour vous.
05:53Ça a vraiment très, très bien fonctionné.
05:55Tout le monde était un peu unanime.
05:56Ça change la vie, ça ?
05:59Oui et non.
06:00C'est-à-dire que moi, je faisais déjà de la bande dessinée depuis 10 ans.
06:04J'avais eu la chance de vendre un certain nombre de bandes dessinées.
06:08J'aime mon métier de scénariste de bande dessinée.
06:11Et puis là, simplement, ça me permettait d'avoir une nouvelle corde à mon art
06:15qui était de faire du scénario en audiovisuel.
06:19Dans la façon dont moi, je fais des histoires,
06:20c'est un métier qui n'est pas très différent.
06:22J'ai même envie de vous dire qu'en bande dessinée,
06:24le scénariste a presque plus de travail, contrairement à ce qu'on pourrait imaginer,
06:28parce qu'on doit faire une bonne partie du travail que fait un réalisateur en audiovisuel.
06:33Donc moi, ça n'a pas vraiment changé ma vie.
06:35Ça m'a juste permis de rencontrer plus de gens et de m'ouvrir,
06:40ce qui, bien entendu, était intéressant.
06:41Ça reste le moteur de votre vie, d'écrire des scénarios.
06:45C'est marrant parce que le général de Gaulle, il avait une droiture assez rare en politique.
06:50Il partait du postulat qu'il n'y avait de réussite qu'à partir de la vérité.
06:53C'est un peu ça, ce que vous faites ?
06:56Oui, le scénario...
06:56En fait, vous savez, le travail d'un scénariste, c'est de mentir à partir de la vérité.
07:01Ou de parler de lui en citant les autres.
07:02Et bien sûr, ce qu'on cherche, et parfois qu'on trouve, parfois pas,
07:08ce qu'on cherche en tant que scénariste, c'est de trouver la vérité des gens,
07:11la vérité des situations, la vérité des systèmes,
07:14et de raconter une histoire pour amener les gens à ressentir cette vérité.
07:18Non pas leur dire, mais leur faire ressentir.
07:21Ce serait un point de commun très modeste avec lui.
Commentaires