00:00Bonjour Bernard Werber. Bonjour Claudie.
00:02Vous êtes ce qu'on pourrait appeler un écrivain loupe car vous avez cette particularité de nous offrir des ouvrages
00:07qui nous permettent de mieux voir ce qui se passe à nos pieds ou autour de nous et que nous ne voyons pas
00:12soit parce que nous n'y prêtons plus attention, soit parce que nous manquons cruellement de temps pour l'observer.
00:16C'est votre trilogie des fourmis qui est le point de départ d'une relation étroite avec les lecteurs.
00:21Un pari fou réussi qui a montré que vous avez bien fait de vous raccrocher à votre rêve d'enfant
00:26malgré de nombreux refus au tout début auprès des maisons d'édition.
00:29Vous aimez mêler la spiritualité, le polar dont il est incorporant la biologie, la mythologie,
00:34parfois la science-fiction aussi pour ne pas dire très souvent.
00:39Vous aimez toucher à tous les styles avec quand même un besoin d'aborder des thèmes sérieux
00:43toujours liés à un questionnement autour de ce qui nous est le plus essentiel, la vie.
00:47Aujourd'hui avec votre dernier roman La Voix de l'Arbre paru aux éditions Albain Michel
00:51vous avez décidé de nous parler du roi du règne végétal, l'arbre et plus exactement de la forêt.
00:57Vous aviez déjà tourné autour du tronc, sans vilain jeune mot, avec votre recueil de 20 nouvelles,
01:03l'arbre des possibles et autre histoire avec en sus un site web interactif.
01:08Vous parliez derrière ce titre assez trompeur du mode de vie des humains.
01:12Donc il y avait déjà une main tendue, on était en 2002.
01:14Dans ce roman vous nous plongez en plein cœur de la forêt du Siron au cœur des Landes,
01:18à une quarantaine de kilomètres du sud-est de Bordeaux, la forêt la plus ancienne de France.
01:22Emmerich et Rose sont randonneurs, lui veut absolument faire découvrir cet endroit à Rose.
01:27Selon lui cet endroit est magique, pour lui c'est le monde pur des origines avant que l'homme ne le souille.
01:33Le décor est clairement posé dès le départ.
01:35Emmerich est effectivement fasciné par un gêne qui a 2127 ans,
01:40mais ça ne va pas être forcément au goût de Rose,
01:45qui elle est moins sensible, voire pas du tout sensible à cet arbre majestueux.
01:49C'est le drame, Emmerich meurt, mais je vais m'arrêter là.
01:54Rose va avoir quelques déboires, mais je vais m'arrêter là.
01:56Ce roman c'est avant tout, j'ai l'impression, une reconnexion avec ce qu'il faut savoir préserver,
02:01presque délecter.
02:03Les forêts, les arbres.
02:05Peut-être parce que notre période est très électronique, informatique,
02:09avec plein d'écrans et de stimuli rapides.
02:13Il est intéressant de revenir à la nature, à cette lenteur.
02:17Qu'est-ce qui peut être plus lent qu'un arbre qui pousse ?
02:22Il y a une sorte de logique, back to the tree, retour de là d'où on vient.
02:29On vient des arbres.
02:30Nos ancêtres vivaient dans les arbres avant d'être dans des cavernes.
02:34C'est juste un retour à l'énergie primitive.
02:38Il y a un petit clin d'œil dès le départ à Mathias Malzieux, qu'on connaît bien.
02:41Il est venu à plusieurs reprises dans le Monde et le dit, pour parler de son travail.
02:44Il a ce côté très poétique et il est connecté justement au monde qui l'entoure, à la nature.
02:51C'est comme tout poète, quelqu'un qui s'émerveille de tout.
02:56Vous vous émerveillez de plus en plus, j'ai l'impression, Bernard Werber.
02:59Ça a commencé avec ces petites bêtes, donc les fourmis, très importantes finalement,
03:02à notre écosystème.
03:04Et d'ailleurs, encore une fois, il faut se replonger dans cette trilogie
03:06pour mieux comprendre qui l'on est.
03:08Mais j'ai le sentiment qu'au fil du temps, ce parcours initiatique que vous racontez
03:12dans cet ouvrage, qui est très important, vous le vivez.
03:19Peut-être que ça vient d'une fascination enfant pour les fourmis.
03:25C'était le premier moment où je suis resté une heure à observer quelque chose dans la nature.
03:29Normalement, les enfants s'amusent avec des objets qui vont vite.
03:34Là, je regardais une ville et ce qui allait vite, c'était ses habitants.
03:39À partir des fourmis, je crois qu'il y a juste eu cette idée,
03:43il faut sortir du monde humain pour mieux comprendre l'humanité.
03:48Donc les fourmis, c'était la vision à partir de l'infiniment petit des insectes.
03:53Et là, la voie de l'arbre, c'est à partir de l'infiniment grand des arbres.
03:57Mais les deux espèces étaient là avant nous.
04:00Et il y a une réflexion aussi sur la raison pour laquelle notre espèce,
04:05qui est très jeune, va peut-être courir à sa propre fin.
04:12Et comment faire pour la sauver ?
04:14Quand on ouvre les pages, ce qui touche et bouleverse,
04:17c'est qu'on a l'impression d'être dans le décor et de sentir les odeurs des arbres, des feuilles.
04:23Même des champignons, quand vous en parlez.
04:25On voit la mousse par moments.
04:30Il y a cette idée que la forêt, dans l'écriture, il faut la ressentir avec les cinq sens.
04:36Donc en effet, une forêt, ce n'est pas juste un arbre à voir,
04:40parce qu'on a un sens tyrannique, c'est la vue.
04:43Mais déjà, fermer les yeux nous permet d'entendre et de sentir mieux,
04:47d'ouvrir les autres sens et puis toucher.
04:49Je crois que naturellement, les enfants ont envie de toucher les arbres,
04:52ils ont envie de monter dans les arbres.
04:54C'est pour ça que mon héroïne, en fait, elle va créer une petite niche dans un arbre
05:00et elle va vivre dedans.
05:01Quelle meilleure manière de comprendre un arbre que d'être au milieu de l'arbre
05:04et de le sentir vibrer de l'intérieur ?
05:06Cette forêt montre un chemin à Rose, mais elle nous montre un chemin aussi à nous.
05:10C'est-à-dire que, par exemple, cette histoire de forêt,
05:14ça oblige à nous poser la question de savoir quelle est notre propre forêt primitive,
05:18c'est-à-dire celle de nos débuts.
05:21Et donc, elle va avoir envie de creuser là-dedans
05:25et essayer de mieux comprendre qui elle est.
05:30C'est un travail d'introspection, en fait.
05:32Exactement. Vous savez, les tests sur les enfants, on leur demande de dessiner des arbres
05:35pour voir si les racines qui sont leurs origines sont profondes.
05:39Voilà, c'est la base de la psychanalyse un peu.
05:42Et puis, je vais voir si les branches montent haut.
05:44En effet, nous avons tous un arbre en nous.
05:46Mais il y a une partie végétale, il y a une partie minérale en nous.
05:51La partie minérale, c'est les dents.
05:52Et la partie végétale, c'est nos os.
05:54Nous avons un arbre en nous qui est notre colonne vertébrale.
05:56Et je vous en parle d'autant plus que j'ai une maladie
05:58où ma colonne vertébrale se soude.
06:00Donc, mon arbre est en train de se durcir.
06:05Et j'ai tout le temps conscience de cette colonne qui est en moi
06:08qui va un jour me condamner,
06:11mais qui, pour l'instant, me laisse vivre.
06:14Mais je perçois l'arbre qui est en moi, oui.
06:16Votre façon de communiquer, vous, c'est l'écriture ?
06:19Vous a sauvé cette écriture, du coup, en quelque sorte ?
06:22Oui, parce que depuis que je suis petit,
06:25j'ai l'impression que j'ai plein de choses à transmettre.
06:28Mais quand j'étais élève à l'école,
06:30ça n'intéressait pas forcément les autres.
06:32Et là, j'ai mon espace tranquille.
06:34J'ai fait mes 400 pages
06:36où j'explique avec...
06:39Bon, là, c'est quand même une enquête policière.
06:41J'espère, à travers une enquête à suspense,
06:43cette vision de la nature.
06:46Et soit les gens y vont, soit ils y vont pas.
06:49Après, ils comprennent qu'ils pourraient.
06:50Mais pour ceux qui sont déjà dans cette énergie-là,
06:53je pense que ça va leur donner des outils
06:55pour aller encore plus loin,
06:56pour eux-mêmes transmettre.
06:58Et je crois que la fonction d'écrivain...
07:00D'ailleurs, j'aime pas trop le mot écrivain.
07:02Je préfère le mot de compteur.
07:03La fonction de compteur, comme vous savez,
07:05il y en avait à la préhistoire.
07:09La fonction de compteur est de transmettre
07:11et de donner envie aux autres de transmettre aussi.
07:13Et c'est pas forcément la musique des mots.
07:17C'est juste la puissance des idées.
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