00:00 Bonjour Alice Aubustain, merci d'être avec nous ce matin. C'est vous qui avez enquêté sur les accusations de viol et agressions sexuelles visant le
00:05 psychanalyste Gerard Miller. Vous suivez aussi les affaires qui concernent les cinéastes Benoît Jacot et Jacques Douallou.
00:11 Avant d'entrer dans les détails, est-ce que vous pensez que l'on vit une nouvelle phase du mouvement #MeToo en France ?
00:16 Alors moi j'ai même envie de dire on vit presque la première, même si effectivement il y a déjà eu des affaires qui ont explosé
00:22 de par Dieu avec la plainte de Charles Attarnou. On a eu des affaires dans les médias,
00:27 avec l'affaire PPDA etc. ou même Adèle Haenel qui est sortie des Césars, on s'en rappelle, très énervée.
00:33 Et là il y a vraiment une accélération je trouve depuis quelques mois.
00:36 L'affaire de par Dieu a pris une ampleur inédite avec le complément d'enquête diffusée sur France 2.
00:42 Là donc on voit que Judith Gaudrech prend la parole
00:45 de manière très forte. Elle a porté plainte contre
00:49 Benoît Jacot et Jacques Douallou. C'est vous qui avez recueilli ces premières confidences. Oui tout à fait. C'était à la fin de l'année dernière.
00:56 Donc il y a un petit moment.
00:58 Il y a 3-4 mois.
01:00 Le parquet de Paris a ouvert une enquête préliminaire
01:02 mercredi contre Benoît Jacot. Quels souvenirs gardez-vous de ce moment de confidences finalement ?
01:08 Oui alors c'était intéressant parce que là on voit qu'elle a vraiment tout raconté. Moi quand je l'ai rencontrée c'était en octobre donc deux mois avant la
01:13 diffusion de sa série
01:14 sur Arte et c'était pas du tout du tout du tout la même
01:17 facilité à prendre la parole. Elle avait jamais vraiment parlé à un journaliste de cette histoire.
01:22 Elle était encore très très émue. C'était très douloureux. Elle n'avait pas pu prononcer le nom de Bonheur à Jacot en interview.
01:28 C'est moi qui l'avais prononcé et c'est vrai qu'il y a très peu de questions auxquelles elle a pu répondre en détail sans vraiment être
01:33 prise par l'émotion. Donc c'est moi qui ai beaucoup raconté. Sa série racontait aussi beaucoup pour elle.
01:38 Et c'est très beau je trouve de voir en quelques mois la façon dont elle s'est
01:42 affirmée, dont elle a moins eu peur, dont elle a pris confiance et aujourd'hui pour arriver à cette
01:48 ces révélations qui sont vraiment terribles en fait. Et elle n'est plus seule parce que depuis il y a d'autres actrices
01:53 Julia Roab, Vahina Djokante, Isile de Lebesco, Laurence Cordier qui accuse Benoît Jacot dans Le Monde,
01:59 Anna Muglali, Isile de Lebesco qui porte des accusations contre le réalisateur Jacques Dolan. Alors ce dernier dénonce des mensonges, il se dit à la
02:06 disposition de la justice. On va rappeler que ces mises en cause sont présumées innocentes.
02:10 Ils se sont exprimés. On n'entrera pas dans le détail des dossiers mais l'accumulation des témoignages que l'on lit
02:16 que vous avez recueillis, leur similarité. On a l'impression
02:19 de mettre à jour peut-être l'envers d'un système, celui du Pygmalion et de la muse.
02:24 Tout à fait, je pense que l'affaire de Judith Godrej elle est vraiment emblématique
02:28 à ce titre là. Elle le raconte tout au long de ses interviews, la façon dont elle a été
02:33 une très très jeune fille complètement sous emprise de cet homme très puissant dans le cinéma. Lui n'a de cesse de dire qu'il l'a
02:40 formé, qu'il l'a révélé et donc vraiment ça raconte une
02:45 dissymétrie en fait de pouvoir entre une toute jeune femme et un réalisateur
02:48 d'émiurge qui aurait créé une sorte de créature
02:52 cinématographique. Mais quand on repense à cette époque là au film L'Amant, Noces Blanches, Les Frontées, il y avait effectivement
03:00 aucune accusation mais sur les images
03:03 le Pygmalion, la muse, on en parlait beaucoup et on travaillait beaucoup. Alors les années
03:08 80-90 ont été une usine à fabriquer des lolitas ou des nymphettes dans le cinéma français. Bien évidemment on pense à
03:15 Les Frontées avec Charlotte Gainsbourg, à La Boum avec Sophie Marceau, il y a pléthore d'exemples. Mais ce duo, ce binôme
03:20 Mus Pygmalion en fait a nourri toute notre histoire culturelle depuis Picasso avec ses muses
03:26 en passant par Gainsbourg avec Jane Birkin.
03:29 Voilà c'est quelque chose qui c'est un archétype qui existe depuis très très longtemps en fait. Pourquoi ces actrices parlent-elles
03:35 maintenant ? Est-ce que c'est l'effet du nombre qui fait qu'on se reconnaît, qu'on ose peut-être prendre la parole ?
03:42 Une forme, alors c'est un mot à la mode, mais de sororité qui n'existait peut-être pas à l'époque ? Est-ce que c'est un peu tout ça ?
03:47 C'est un peu tout ça. Je pense qu'effectivement
03:49 plus les femmes sont nombreuses à parler, moins elles ont peur.
03:52 Une sororité, enfin moi je fais beaucoup, on a fait des grosses enquêtes,
03:57 beaucoup de témoins disent aussi qu'elles parlent pour aider les autres. Vraiment ça revient très très souvent.
04:01 J'appelle même si j'ai pas été agressée mais c'est pour soutenir les femmes qui parlent, pour qu'on les croit. Il y a vraiment quelque chose
04:07 je pense qui se libère dans la parole mais aussi quelque chose qui
04:10 est plus attentif dans l'écoute. C'est-à-dire que là, parce qu'il faut pas oublier que ces femmes,
04:15 certaines ont parlé depuis longtemps puis on les a pas entendues. L'affaire Godrej, la relation de Godrej et Djako, elle est connue depuis
04:21 toujours. Elle était sur sa fiche Wikipedia donc c'est pas un scoop. Donc vous voulez dire que dans le milieu on savait mais on ne le disait pas ?
04:26 Tout le monde savait, toute la société française savait, ça n'a jamais été un secret pour personne.
04:31 L'époque a changé, nous aussi. C'était les Rama qui a fait son mea culpa il y a quelques jours par leurs éloges. Les médias ont leur
04:38 responsabilité dans le système d'emprise qu'ont mis en place des réalisateurs sur de jeunes actrices.
04:41 Est-ce que vous êtes d'accord avec ce constat que dresse Télérama ?
04:45 C'est Judith Godrej qui a fortement dénoncé notamment Télérama sur les réseaux sociaux et qui exhume régulièrement sur son propre Instagram
04:51 tous les interviews assez complaisants de Benoît Djako qui ont été données dans la presse culturelle
04:55 et encore très récemment jusqu'en 2019 dans des journaux culturels.
05:00 Donc bien sûr, aucun de ces journalistes n'a jamais interrogé cette relation
05:05 complètement dissymétrique, même illégale à l'époque a priori.
05:08 Donc bien sûr qu'on a une responsabilité, nous les médias, et c'est aussi je pense pourquoi il est très important que
05:14 des journalistes comme nous s'emparent de ces thèmes, enquêtent, investiguent et décryptent aussi ces phénomènes
05:20 de domination.
05:22 Qu'est-ce que vous répondez à celles et ceux qui vont dire
05:26 "c'est le tribunal médiatique qui est en train de remplacer la justice" ?
05:30 Pour moi c'est un peu une expression aussi baillon, c'est-à-dire c'est une façon de museler la parole des femmes.
05:35 Je pense aussi que le rôle des médias est d'enquêter, de faire des révélations.
05:39 C'est un sujet d'intérêt général, les violences sexistes et sexuelles, qui touchent un nombre incalculable de femmes en France et dans le monde.
05:45 Donc c'est de notre devoir d'enquêter.
05:47 Après nous bien sûr, on est toujours très content de voir que la justice s'empare des révélations qu'on fait.
05:53 C'est le cas par exemple dans l'affaire de Pardieu, les témoins dans Mediapart ont témoigné à la justice.
05:57 Nous dans l'enquête qu'on vient de faire sur Gérard Miller, il y aura peut-être des suites judiciaires.
06:02 On va en parler parce qu'il nous reste peu de temps, mais vous avez sorti une première enquête
06:08 qui a entraîné des coups de fil que vous avez reçus.
06:12 41 femmes qui racontent des viols, des agressions sexuelles.
06:19 Des approches aussi, des tentatives.
06:21 Gérard Miller a récusé de la façon la plus catégorique qu'il soit toute agression sexuelle et à plus forte raison tout viol.
06:26 Il affirme s'être rassuré du consentement des femmes, même s'il parle de dissymétrie dans la relation liée à l'âge
06:32 et qui serait rédhibitoire aujourd'hui.
06:35 C'est tout à fait son droit de se défendre.
06:37 Il est tout à fait libre.
06:39 Nous, bien évidemment, quand on a fait l'enquête, on l'a contacté avec des faits détaillés pour qu'il puisse réagir.
06:44 Est-ce que vous continuez à recevoir des coups de fil ?
06:46 Oui, on a reçu encore à nouveau des témoignages qu'on va rappeler la semaine prochaine,
06:52 parce que c'est sorti il y a très peu de temps.
06:54 Moi, je ne suis pas juge, c'est pas à moi de juger de la culpabilité de Gérard Miller.
06:59 Nous, on rapporte des témoignages, on recoupe, on vérifie.
07:01 Je veux dire, notre travail, on a passé des semaines et des semaines à rappeler toutes ces femmes,
07:05 tout leur entourage, collecter des preuves matérielles, des vidéos, des mails.
07:09 Donc voilà, notre travail, c'est de s'assurer de la solidité de ces témoignages.
07:13 Après, la justice s'en empara peut-être.
07:15 Et bien sûr, il a le droit de se défendre.
07:17 Moi, en tout cas, de consentement, ces femmes ne parlent pas.
07:21 En un instant, vous dites que c'est en train d'exploser, ce phénomène #MeToo.
07:29 Ça veut dire qu'il y a d'autres révélations ? Vous enquêtez sur d'autres ?
07:31 Je ne vous demande pas les noms, évidemment.
07:33 Non, mais nous, on n'a pas une liste des courses avec les hommes qu'on veut faire tomber.
07:37 Mais c'est aussi important de leur rappeler.
07:39 Après, bien évidemment, nous, on est ouvert aux femmes qui veulent apporter leurs témoignages,
07:44 ou aux hommes d'ailleurs, on encourage aussi les hommes dans les entourages de ces femmes à parler.
07:47 C'est très important.
07:49 – Et bien sûr, on continuera à enquêter, bien sûr.
07:51 – Merci Alice Augustin. – Je vous en prie.
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