00:00 Vous publiez "Asexuel, itinéraire intime et bouleversant d'une femme qui aime, sans faire l'amour", ces deux éditions Larousse.
00:07 Alors on connaissait nous, hétérosexuel, homosexuel, bisexuel, transsexuel, d'ailleurs maintenant on dit plus transgenre,
00:13 mais vous, vous êtes asexuel, comme une personne sur dix, voire plus, en France selon une récente étude. C'est quoi asexuel ?
00:21 Donc la sexualité, comme vous l'avez dit, c'est une orientation sexuelle, comme toutes celles qu'on connaît,
00:26 et c'est à la différence que nous ne ressentons d'attirance sexuelle pour aucun genre.
00:30 Ça veut dire que le sexe ne fait pas partie de votre vie, de vous, vous n'avez aucun désir sexuel ?
00:36 Alors je n'ai aucune attirance pour autrui et moi en plus je suis un peu à l'extrême,
00:43 parce que c'est une orientation qui est toute en nuances, qui peut être assez complexe à appréhender.
00:47 Il y a des asexuels qui ont des rapports sexuels, mais décorrélés de l'attirance,
00:52 simplement parce que des situations peuvent leur donner envie.
00:56 Moi je peux très rarement avoir des échanges avec mon partenaire, mais comme on se fera un massage si vous voulez.
01:02 Alors aujourd'hui vous avez 25 ans, vous êtes très claire avec cette définition, ce terme asexuel,
01:07 mais vous avez mis du temps à trouver ce mot et quand vous l'avez trouvé, ça a été un soulagement ?
01:13 Oui, un énorme soulagement, parce que c'est compliqué de grandir dans une société où on n'a pas vraiment le droit d'exister,
01:19 où ce qu'on est porte un nom, mais ce nom n'est pas porté, n'est pas représenté.
01:25 Donc moi j'ai grandi en me pensant cassée, en me voyant, en me considérant comme un humain dysfonctionnant,
01:30 en quelque sorte, puisque je n'avais aucun modèle.
01:32 Et le jour où effectivement j'ai pu m'approprier ce mot, ça a été très libérateur.
01:37 C'était en 2021, vous aviez 19 ans, vous dites que c'était libérateur,
01:41 parce qu'avant ça c'était comment en fait ? C'était des crises d'angoisse, c'est ce que vous dites, un mal-être,
01:47 le sentiment de ne pas être normale, parce que vous menez quand même votre vie d'adolescente,
01:52 vous avez eu des petits copains.
01:54 Oui, et puis j'en ai même eu pas mal, puisque justement j'étais à la recherche de ce désir que je ne ressentais pas.
01:59 Donc comme on me disait que peut-être c'est que je n'avais pas trouvé le bon,
02:02 et bien j'allais de garçon en garçon à la recherche de celui que j'aimerais encore plus fort,
02:06 que je trouverais encore plus attirant.
02:08 Et en définitive, je n'ai pas trouvé ce désir, cette attirance, puisque j'en suis tout bonnement incapable.
02:14 Et le jour où j'ai rencontré mon partenaire actuel, je me suis dit il est tellement beau, je l'aime tellement,
02:18 c'est forcément qu'il y a autre chose.
02:20 On va parler d'Anthony dans un instant, mais pour revenir à cette période de l'adolescence,
02:24 où vous n'avez pas encore le mot d'asexuel, vous ne comprenez pas trop ce que vous ressentez en fait,
02:30 ce qui vous arrive, ce que vous êtes.
02:32 C'est mal compris aussi par vos petits amis, et ce que vous dites c'est que ça vous a amené même parfois à vous forcer,
02:39 à s'aider à leurs demandes.
02:41 Oui, effectivement, parce que quand on est en couple et qu'on ne ressent pas soi-même d'attirance,
02:46 c'est très culpabilisant.
02:47 L'autre en face, on voit que ça peut lui faire de la peine, qu'il se sent moins aimé, que ça crée des frustrations.
02:54 Et donc, tout simplement, que ce soit à l'adolescence ou à l'âge adulte,
02:58 on peut se retrouver à se forcer parce que c'est beaucoup plus simple.
03:01 On serre les dents, on se dit dans 15 minutes tout ira mieux.
03:04 Et en définitive, on en ressort plus blessé que 15 minutes auparavant.
03:08 Bien sûr, ce que vous décrivez quand on dit qu'on serre les dents, ce sont des abus sexuels.
03:11 Parfaitement, on parle d'abus sexuels, et dans mon cas, ça a créé traumatisme sur traumatisme.
03:17 Effectivement, comme vous le disiez, des crises d'angoisse extrêmement violentes,
03:21 des réactions physiques dès que j'entrais dans une situation d'intimité.
03:27 Vous dites même à ce moment-là, ça se trouve, tous les gens font ça, ils doivent se forcer, et ça va passer.
03:33 Quand on ne sait pas ce qu'elle désire, quand on ne sait pas ce qu'est l'attirance,
03:37 en définitive, on se dit que c'est pareil pour tout le monde.
03:39 Et moi, à chaque fois, je me disais que c'est peut-être comme la piscine,
03:42 il suffit de sauter à l'eau et une fois que je serai dedans, l'eau aura une meilleure température.
03:47 Jusqu'à cette situation, jusqu'à votre rencontre avec Anthony, il y a six ans.
03:52 Vous êtes asexuel, mais ça ne veut pas dire que vous ne l'aimez pas.
03:55 C'est ce que vous dites d'ailleurs dans le titre de votre livre.
03:59 Anthony, à qui vous dites dès le début que vous êtes asexuel, que vous n'avez pas de désir sexuel,
04:03 que vous n'aurez pas de rapport avec lui ?
04:05 Je l'ai découvert, ça faisait déjà deux ans qu'on est ensemble.
04:08 Ce mot, je l'ai mis avec lui, et un peu grâce à lui,
04:11 parce qu'il m'a laissé toute la place pour me poser des questions.
04:15 Il m'a vraiment laissé le temps pour m'interroger, faire des recherches.
04:20 Je vais rentrer un tout petit peu en intimité, parce qu'on se demande quand même,
04:24 vous êtes asexuel, vous êtes avec Anthony, ça veut dire que vous n'avez pas de rapport sexuel,
04:26 vous ne faites pas l'amour.
04:28 On peut extrêmement rarement, mais moi j'aime bien interroger ce que ça veut dire au fond faire l'amour.
04:34 Parce que avec Anthony, on est extrêmement intimes, on passe beaucoup de temps collés l'un à l'autre,
04:38 à se papouiller, à se serrer, à respirer nos odeurs respectives.
04:42 Et quand on a passé trois heures à s'étreindre, à être vraiment concentré sur l'autre,
04:47 et sur soi, ce que l'autre nous fait ressentir,
04:50 est-ce qu'en définitive, ce ne serait pas aussi avoir un échange, un rapport ?
04:53 Vous dites que ça vous convient parfaitement à tous les deux,
04:55 mais que ça ne convient pas en revanche à votre entourage.
04:58 C'est toutes ces phrases que vous entendez, qu'on vous dit,
05:00 "Mais est-ce qu'il va être heureux, vraiment, Anthony, c'est sûr qu'il va te tromper ?"
05:03 Il y en a d'autres comme ça ?
05:05 Oui, en fait, c'est d'ailleurs amusant, parce que tous les retours qu'on me fait sont toujours sur Anthony.
05:10 Moi, on me demande, quand on me rencontre et que j'en viens à parler de ça,
05:13 on me demande très rarement si moi je suis heureuse et épanouie dans cette relation,
05:17 mais tout de suite les inquiétudes vont vers mon pauvre petit ami,
05:21 qui depuis presque six ans vit en réfrénant sa frustration.
05:26 Des phrases, oui, on part souvent du principe que je ne veux pas d'enfant, alors que c'est faux.
05:31 Justement, oui, vous voulez des enfants.
05:33 Oui, bien sûr.
05:34 Ce n'est pas compatible.
05:36 Non, ça ne l'est pas, et je n'ai jamais trop compris quel était le rapport
05:40 entre l'envie de fonder une famille et le désir sexuel.
05:45 Aujourd'hui, il y a plein de façons d'avoir des enfants,
05:47 et comme je vous le disais, on peut avoir de rares échanges.
05:49 Donc après, si le timing est bon, ça peut se jouer.
05:52 Un jeune sur quatre entre 18 et 24 ans, 24 ans qui n'a pas fait l'amour en 2023,
05:56 ça s'est multiplié par cinq en dix ans.
05:59 Vous en êtes l'une, en tout cas, des incarnations.
06:02 Merci beaucoup, Anna Mangeau, d'avoir témoigné.
06:04 Avec grand plaisir.
06:05 Il faut vous lire.
06:06 "Asexuel, itinéraire, intime et bouleversant d'une femme qui aime, donc sans faire l'amour".
06:10 Aux éditions de La Rose.
06:11 Merci beaucoup.
06:12 Merci à vous.
06:13 Merci, Anna.
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