00:00 -Bonjour Charlotte Perronais, merci d'être avec nous ce matin.
00:03 "Et toi pourquoi tu bois ?" ça va apparaître demain en librairie, c'est votre tout premier livre.
00:07 C'est un témoignage sur votre maladie, vous êtes alcoolique et vous êtes sobre depuis maintenant près de trois ans.
00:14 On va en parler ensemble mais j'aimerais avant vous faire réagir parce qu'il y a quelques jours,
00:17 de nombreux français ont fêté les fêtes de fin d'année, certains avec un verre d'alcool à la main.
00:21 Et d'après un sondage au Pignanoué pour la ligue contre le cancer, 7 français sur 10 trouvent acceptable
00:27 de faire goûter une boisson alcoolisée à des jeunes avant 18 ans. Qu'est-ce que vous en pensez ?
00:32 -Moi je pense que je fais partie de ces 7 français sur 10 qui trouvent acceptable de faire goûter de l'alcool avant 18 ans
00:38 et peut-être que les fêtes de fin d'année sont peut-être la bonne occasion pour faire goûter des bons alcools.
00:46 Après je pense que le problème c'est qu'on fait goûter du bon vin, du champagne, etc.
00:51 Mais on n'accompagne jamais cette dégustation d'un petit mot de prévention, juste histoire de ne pas banaliser cette dégustation pendant les fêtes.
00:59 -Mais faire goûter avant 18 ans, ça peut être... Parce que vous nous dites "bah pourquoi pas, mais accompagnez ça d'un message de prévention".
01:04 Ça peut être quoi à 12 ans, à 15 ans, à 17 ans, c'est pas pareil ?
01:08 -Alors je pense qu'il y a des grandes différences entre faire goûter un verre à 12 ans ou à 16-17 ans.
01:13 Moi mon premier verre je l'ai pris en famille à Noël à 13 ans. -C'est très jeune.
01:17 -Je pense que c'était un peu trop jeune, probablement. Et c'est surtout qu'en fait ce verre-là, on me l'a tendu pour ma culture générale, pour vraiment peaufiner mon palais.
01:26 À aucun moment on m'a dit qu'il était possible de tomber dans l'excès, que c'était pas anodin de boire.
01:32 Et puis assez simplement aussi peut-être me dire pourquoi est-ce qu'on fait goûter ce vin-là ?
01:36 Parce que finalement à priori si on le fait goûter c'est qu'on aime ça. Et donc juste expliquer pourquoi.
01:40 -J'aimerais citer un passage de votre livre, votre livre qui est une puissante introspection.
01:45 Vous écrivez "Mon histoire c'est celle d'une nana de 33 ans, l'histoire d'une meuf blanche, cisgenre, lesbienne qui a grandi dans une famille aimante,
01:52 deux parents l'ont divorcée, trois soeurs dont une handicapée, une éducation kato, un tas de diplômes, plein d'amis, une vie de couple épanouie
01:59 et pourtant l'histoire d'une meuf alcoolique". Est-ce qu'il y a eu un moment de bascule ?
02:04 Est-ce que vous êtes tombé dedans du jour au lendemain dans cet alcoolisme ?
02:08 -Non, moi je suis pas tombé dedans comme Obélix serait tombé dans la marmite.
02:14 Non, mon alcoolisme je l'ai construit vers après vers, année après année.
02:18 Finalement j'ai bu de mes 13 ans à mes 30 ans. J'ai pas eu le choix que d'arrêter de boire à 30 ans parce que finalement l'alcoolisme c'est ça,
02:25 on n'a plus le choix que d'arrêter de boire sinon c'est la prison ou la mort quoi globalement.
02:30 Je l'ai construit vraiment vers après vers, occasion après occasion.
02:33 -Ca veut dire quoi ça ? Ca veut dire qu'on trouve des raisons à chaque fois pour boire à vers puis un autre puis un autre ?
02:38 -Complètement. En fait au démarrage finalement on boit en famille, en éducation de palais.
02:42 La culture générale et puis finalement après voilà on boit parce qu'on est parce qu'on est adolescent ou jeune étudiant et que finalement c'est presque la norme.
02:51 C'est une manière de se faire intégrer, de se faire valider.
02:53 -Si on le fait pas on est mis de côté ? Ou on a peur de l'être en tout cas ?
02:57 -Complètement. Si on le fait pas on est mis de côté. Moi quand j'étais étudiante,
03:01 alors déjà il n'y avait pas de soft proposé en soirée et quand on ne buvait pas c'était limite on nous écrivait H2O sur nos habits
03:08 pour nous faire remarquer la bizarrerie quoi. C'est vraiment la norme.
03:12 Et puis au fur et à mesure on boit pour de nouvelles raisons. On boit pour fêter, pour s'intégrer.
03:18 On boit pour décompresser potentiellement aussi quand on a un job prenant.
03:24 On boit pour oublier, on boit pour un tas de raisons.
03:28 Et en fait c'est ça. En tout cas dans mon cas c'était vraiment une accumulation de raisons.
03:33 Et puis je pense qu'à un certain point on se trouve aussi des bonnes raisons pour boire, pour continuer à boire.
03:39 -Et pour justifier. -Oui.
03:40 -Vous racontez dans votre livre que vous vous êtes mutilé, que vous avez aussi pensé au suicide.
03:44 Vous en parlez ouvertement et vous faites un lien avec votre alcoolisme. Est-ce que vous pourriez nous expliquer ce lien ?
03:50 -Je pense que quand on boit, en tout cas moi à la faim, quand je n'ai plus le choix que d'arrêter de boire,
03:57 je buvais jusqu'à 8, 10, 12 litres de bière par jour. Est-ce que je donnais l'impression de boire autant ?
04:06 Non, absolument pas. Je continuais à ressembler à... pas si différente de celle que je suis aujourd'hui finalement.
04:14 Mais le fait est qu'on a honte, on a terriblement honte quand on est une femme et qu'on boit,
04:20 de boire autant et de se mettre dans de tels états. Et surtout on a honte d'avoir besoin de cette dose
04:26 et donc oui, en fait, toutes les journées se ressemblent parce qu'il nous faut notre dose le matin,
04:33 parce qu'il faut ce degré d'alcool suffisant pour tenir toute la journée. On a honte et on en vient à penser au pire,
04:40 ce qui a été mon cas. Et puis surtout, en fait, on veut se donner des bonnes raisons de se sentir si mal.
04:48 Et sans compter qu'en fait, dans mon cas, moi par exemple, je ne me suis jamais dit que je pouvais avoir un problème d'alcool
04:53 parce qu'en fait, l'alcoolique, ce n'était pas moi. -C'était l'autre. -L'alcoolique, c'est l'autre.
04:57 L'alcoolique, ce n'est pas une nana de 30 ans qui a des diplômes, qui est en couple, qui va bien, en tout cas sur le papier, qui va bien.
05:05 Et donc, en fait, voilà, c'est ça. L'alcoolique, ce n'était pas moi. Et donc, il me fallait que je me donne des bonnes raisons de me sentir mal.
05:11 -Vous parlez d'un alcoolisme au féminin. Pourquoi ça ? C'est différent d'être alcoolique quand on est une femme et quand on est un homme ?
05:17 -Je pense qu'il n'y a pas un alcoolisme plus reluisant qu'un autre. Mais je pense pour autant qu'il y a quand même un alcoolisme féminin.
05:24 Je pense qu'on a un petit dénominateur commun, on va dire. C'est qu'on se cache tout le temps partout. On est vraiment dans la clandestinité.
05:33 -Pourquoi ? -Mais parce que c'est assez honteux, finalement, d'être là, de dire "bon, ben voilà, moi, je suis alcoolique".
05:42 Ce n'est pas quelque chose qu'on entend beaucoup dans la société actuelle. -Quand on est une femme, on l'entend moins que quand on est un homme ?
05:48 -Je pense qu'on l'entend moins. On a cette image un peu biaisée de l'homme alcoolique assez viril qui peut se cacher derrière la performance,
05:55 du côté "je tiens, bon vivant". La femme, en fait, il y a ce côté où l'alcool produit de la désinhibition, en fait. Et une femme libérée, ça peut gêner, ça peut déranger.
06:06 Donc on va se cacher. Et je pense qu'il y a un alcoolisme féminin du fait qu'on se cache, on va moins vers les soins. En tout cas, ça se confirme, on va moins demander de l'aide.
06:19 Oui, vraiment, on se cache. Et puis il y a aussi ce côté de l'alcoolisme féminin où on boit pour faire diminuer la pression sociale, la charge mentale,
06:29 qui est pour le coup peut-être une petite chose un peu féminine, on va dire.
06:34 -Tout cela, je précise que vous le documentez dans votre livre, vous citez des chiffres des études notamment. Il nous reste une minute et j'aimerais qu'on termine sur vous.
06:44 En France, chaque année, il y a 41 000 décès qui sont attribuables à l'alcool, 30 000 chez les hommes, 11 000 chez les femmes. Vous, vous êtes sobre maintenant depuis près de 3 ans.
06:52 Est-ce que vous en êtes sorti de cet alcoolisme ? Est-ce que c'est derrière vous ?
06:57 -Non, parce qu'en fait, on est alcoolique à vie. C'est une maladie. Je pense que c'est important de le préciser. C'est une maladie, au même titre qu'on ne dit pas "sale cancéreux" à quelqu'un,
07:07 on ne dirait pas "sale alcoolique". Donc c'est une maladie. Est-ce que je suis guérie ? Non. Pour autant, je suis abstinente et c'est en fait le seul remède pour tenir bon et s'en sortir quand on est malade alcoolique.
07:18 Ce n'est pas une goutte et il est possible d'avoir une vie aujourd'hui, une vie très épanouie quand on a cette maladie. Et je pense que le Dry January, on est en plein dedans, la deuxième jour,
07:30 peut peut-être justement faire prendre conscience de la place de l'alcool dans la société dans laquelle on vit aujourd'hui et surtout des sollicitations qu'on a tous les jours finalement en France quand on ne boit pas.
07:43 Merci beaucoup Charlotte Perronais pour votre témoignage, votre livre "Et toi pourquoi tu bois ?" ça sort demain aux éditions de Noël.
07:51 Merci beaucoup.
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