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  • il y a 13 ans
Cours de cinéma de Frédéric Hervé, historien du cinéma
Cycle de films "Qui fait l'info ?"

Le 1er novembre 2013 au Forum des images, Paris.

Tous les cours de cinéma : http://www.forumdesimages.fr/la-webtv/cours-de-cinema
Transcription
00:00:16Merci Zeynep, merci au Forum des Images pour cette invitation et merci à tous d'être là pour participer à
00:00:23cette petite séance de cogitation collective autour du 14e long métrage de Jean-Luc Godard.
00:00:29Et nous allons tenter de faire le point sur la dimension prémonitoire, réelle ou supposée de ce film, La Chinoise.
00:00:38Pour commencer, on peut essayer de voir un petit peu où en est Jean-Luc Godard en 1967.
00:00:44Et à ce sujet, on peut dire qu'il est au sommet de la reconnaissance et de la légitimité, c
00:00:50'est-à-dire que très peu de critiques lui résistent encore.
00:00:53Il a été adoubé par des monstres sacrés, Aragon pour n'en citer qu'un.
00:01:03Je crois que le micro ne marche pas.
00:01:15Non, il faut que je me rapproche alors, c'est ça ?
00:01:17Je me rapproche.
00:01:19D'accord.
00:01:20Alors, excusez-moi.
00:01:22Donc, Jean-Luc Godard est donc au sommet de la reconnaissance et de la légitimité.
00:01:28Très peu de critiques lui résistent.
00:01:30Il est adoubé par des monstres sacrés.
00:01:32Et en fait, cette reconnaissance de Godard cinéaste s'accompagne d'une très grande notoriété, d'une très grande visibilité
00:01:41de Godard, le personnage.
00:01:43C'est-à-dire que c'est à ce moment-là que Truffaut pose la question de savoir si Jean
00:01:46-Luc Godard va devenir aussi populaire que le pape, c'est-à-dire juste un tout petit peu moins que
00:01:50les Beatles.
00:01:55Cette visibilité médiatique atteint en fait son apogée juste avant la sortie du film, au moment du mariage de Jean
00:02:02-Luc Godard avec Anne Viasemsky, l'actrice principale du film.
00:02:06Le fait que le réalisateur le plus turbulent et le plus irrévérencieux de la nouvelle vague épouse la petite fille
00:02:15de François Mauriac, académicien anticommuniste et agiographe de De Gaulle, rajoute évidemment à la curiosité des médias.
00:02:26Sur le tournage du mépris, en fait, Jean-Luc Godard avait été profondément agacé par la horde de paparazzi qui
00:02:32poursuivaient sans cesse Brigitte Bardot et qui perturbait le tournage.
00:02:38Et là, à son tour, même si c'est à un échelon moindre, évidemment, il se trouve être la proie
00:02:42de la presse, y compris d'une presse qu'on n'appelait pas encore « people ».
00:02:47Alors, parallèlement à cette dynamique centripète qui l'amène au centre de la vie médiatique, au devant de la scène,
00:02:54sous les projecteurs et qui l'écœure en même temps,
00:02:57il y a une dynamique centrifuge qui, au contraire, le pousse vers la périphérie, vers la marginalité.
00:03:03Et cette dynamique, c'est celle de sa radicalisation politique et artistique qui sont d'ailleurs indissociables l'une de
00:03:10l'autre.
00:03:10En effet, en 1967, Jean-Luc Godard est en train de devenir très proche des maoïstes auxquels est consacré ce
00:03:18film.
00:03:19Et de ce point de vue, on peut dire que Godard vient de loin, même de très très loin, puisque
00:03:24politiquement, il vient d'une droite hussarde, sélinienne.
00:03:28Je rappelle simplement que le petit soldat de Jean-Luc Godard, bien qu'interdit par la censure gaulliste, est tout
00:03:35sauf un film anticolonialiste.
00:03:38C'est un film dans lequel les partisans de l'Algérie française et les militants du FLN sont en fait
00:03:46renvoyés dos à dos, ce qui lui a été reproché.
00:03:48Donc en fait, Jean-Luc Godard a effectué une formidable parabole qui l'a amenée de cette droite sélinienne à
00:03:56l'extrême gauche maoïste.
00:03:58Et en faisant cette longue trajectoire, il s'est retrouvé d'ailleurs pendant un temps dans l'orbite du PCF,
00:04:04ce qui est très net dans Masculin Féminin, puisque son héros, incarné par Jean-Pierre Léo, colle des affiches pendant
00:04:11la campagne présidentielle de 1965 dans le film.
00:04:14Et on précise bien qu'il code des affiches avec un copain du parti, même s'il n'est pas
00:04:19lui-même encarté, comme Godard, un petit peu compagnon de route.
00:04:22C'est vraiment le double de Godard à l'écran.
00:04:27Alors, ça veut dire qu'au moment de la chinoise, en fait, Jean-Luc Godard est en transit politique.
00:04:31Il est dans une période de transition.
00:04:33Il est en train de passer d'une position d'intellectuel compagnon de route du PCF à une position de
00:04:40cinéaste militant maoïste.
00:04:42Et s'il est en transition, donc, il est dans une position, il est en questionnement, il est dans une
00:04:52situation instable, dans une situation presque de fragilité.
00:04:55Et on va voir que ça va jouer un rôle important pour ce film.
00:04:59Le projet initial de ce film, c'était de faire un film débat entre les deux familles politiques qu'il
00:05:07côtoie, donc les communistes et puis les maoïstes.
00:05:11Et pour alimenter un peu et pimenter un peu le débat, on aurait convoqué aussi les anarchistes parce que sa
00:05:16compagne, Anne Viasemsky, qui est étudiante à Nanterre, côtoie beaucoup Cohn-Bendit à l'époque.
00:05:21Et donc, c'est de ce courant-là qu'elle se sent proche quant à elle.
00:05:25Donc, il s'agissait de faire dialoguer, en fait, toutes les familles de la gauche révolutionnaire, à l'exception toutefois
00:05:31des trotskistes.
00:05:34Parce que, bon, dans la chinoise, quand les trotskistes sont cités, c'est pour les couvrir d'anathèmes.
00:05:40Et même déjà dans Masculin féminin, quand le mot trotskiste vient dans la bouche de Jean-Pierre Léo, il en
00:05:46fait une insulte.
00:05:46Donc, Jean-Luc Godard ne peut pas supporter ce courant politique-là.
00:05:50Toujours est-il que cette collaboration, le temps d'un film, de ces différentes familles politiques, communistes, maoïstes, anarchistes, s
00:05:59'est avérée impossible.
00:06:00Il se serait, Godard a vite compris qu'il se serait écharpé sur le plateau, d'où la chinoise, c
00:06:06'est-à-dire un film essentiellement consacré aux maoïstes.
00:06:11Alors, ce terme de, je précise quand même que ce terme de maoïste que j'emploie n'est pas neutre.
00:06:17Il est sujet à caution et aucun vocable, en fait, n'est neutre pour désigner ces différentes familles politiques.
00:06:24Parce que, si on réfléchit bien, chacune de ces familles politiques a au moins trois noms.
00:06:29Il y a le nom que lui donne la grande presse et puis les gens, là, comme je le fais,
00:06:34donc là, on parle de maoïstes.
00:06:35Il y a les noms que ces gens se donnent eux-mêmes, donc là, ils se disent ML, marxistes, léninistes.
00:06:40Et puis, il y a le nom ou les noms que leur donnent leurs meilleurs ennemis, c'est-à-dire
00:06:44des courants politiques proches, mais concurrents.
00:06:47Alors, les gens du PCF parlent avec dédain des pro-chinois.
00:06:51Et d'ailleurs, les maoïstes, eux, renvoient le terme tout aussi aimable de réviso pour les militants du PCF.
00:06:59Et les trotskistes dont je viens de parler évoquent les mao-stal.
00:07:03Mao-staliniens parce que les maoïstes, de fait, ont beaucoup essayé de réhabiliter la figure de Staline.
00:07:11Bientôt, on parlera aussi de Mao-Spontex à propos d'une famille maoïste qui va mettre la spontanéité révolutionnaire des
00:07:20masses au centre et parier dessus.
00:07:24Parce qu'en fait, et je terminerai là-dessus cette présentation politique, il y a deux familles maoïstes en France
00:07:30dès 1967 et qu'on voit d'ailleurs dans le film.
00:07:33Mais dans le film, ce sont deux courants que Jean-Luc Godard présente presque comme des familles sœurs ou des
00:07:40organisations politiques qui sont complémentaires.
00:07:43On pourrait presque croire en regardant le film que l'UJCML, c'est-à-dire l'Union des jeunesses communistes
00:07:49marxistes-léninistes, est l'organisation de jeunesse d'une maison mère qui serait le PCMLF, c'est-à-dire le
00:07:57Parti communiste marxiste-léniniste de France.
00:07:59Alors qu'en fait, ce n'est pas du tout le cas. Ce sont des organisations concurrentes, en opposition, parfois
00:08:05violente, qui se disputent le label de la pensée maoïste.
00:08:11Alors, je pense que vous avez vu ou revu La Chinoise, soit tout à l'heure, soit suffisamment récemment, pour
00:08:17que je ne le résume que très rapidement.
00:08:20C'est un huis clos, puisqu'on a cinq jeunes gens qui cohabitent pendant un mois d'août, même si
00:08:27le film est tourné en mars, dans un appartement prêté par une copine, dont les parents.
00:08:31Alors, on nous précise qu'ils possèdent des usines, sont en vacances.
00:08:36Ces cinq personnages sont typés socialement pour incarner chacun une fraction de la société, comme paraît-il dans les bas
00:08:44-fonds de Gorky.
00:08:46Et on a donc une fille de banquier étudiante en philo à Nanterre, un jeune chimiste portant casquette, un acteur
00:08:53en quête de théâtre socialiste,
00:08:55un peintre nihiliste tout droit sorti d'Ostoyevski, et une paysanne montée à Paris, qui fait des ménages et se
00:09:04prostitue occasionnellement.
00:09:06Le presse-book du film diffusé à l'époque que j'ai consulté indique que la jeunesse est le seul
00:09:10point commun des personnages, au départ.
00:09:12Ce qui signifie que Jean-Luc Godard poursuit en fait son enquête sur la jeunesse, commencée avec masculin-féminin, deux
00:09:20ans plus tôt.
00:09:21Il poursuit aussi son apprentissage de la sociologie, commencée avec la femme mariée.
00:09:27Mais de film sociologique en film sociologique, en fait, on se rend compte qu'il change de focale.
00:09:33Précisément, il est en train de zoomer, c'est-à-dire qu'il s'intéresse à des fractions de plus
00:09:37en plus restreintes du corps social.
00:09:40Dans la femme mariée, c'était les françaises.
00:09:43Dans masculin-féminin, c'était la jeunesse.
00:09:45Dans deux ou trois choses, c'est les habitants des grands ensembles.
00:09:49Et puis dans la chinoise, c'est les étudiants radicalisés marxistes-léninistes.
00:09:54Donc on voit bien qu'il y a une concentration du point de vue et une restriction du champ qui
00:10:00accompagne la radicalisation du cinéaste lui-même.
00:10:07Je précise enfin que dans les années 60, la sociologie est à la mode.
00:10:12Beaucoup plus qu'aujourd'hui, c'est-à-dire qu'on fait venir les sociologues partout, on les consulte comme
00:10:18des oracles.
00:10:19Tout le monde s'essaye comme Godard à la sociologie.
00:10:23C'est le symptôme d'une société qui se cherche, qui s'étonne de ses évolutions, qui se pense en
00:10:31crise de civilisation, comme on dit à l'époque,
00:10:33et qui perçoit peut-être inconsciemment les premiers craquements que nous savons, nous, annonciateurs d'un ébranlement imminent.
00:10:41La jeunesse aussi est à la mode depuis, on peut dire exactement dix ans,
00:10:45depuis l'enquête de Françoise Giroux dans l'Express et celle d'Alfred Sauvi qui a suivi.
00:10:51Les cohortes du baby-boom n'en finissent pas d'intriguer et d'inquiéter, surtout quand elles portent blousons noirs
00:10:58et qu'elles dévastent la place de la nation à la suite d'un concert organisé par Salut les Copains.
00:11:04Et enfin, le maoïsme est à la mode aussi en 1967.
00:11:09Le Petit Livre Rouge s'est vendu à 300 000 exemplaires.
00:11:12L'ORTF consacre des reportages au phénomène.
00:11:17Pierre Cardin propose des cols mao.
00:11:20Et Claude Chan fait un tube avec la chanson Mao Mao que Godard utilise d'ailleurs dans le film.
00:11:28Donc, on a trois sujets à la mode, trois sujets qui sont un petit peu au centre de l'actualité.
00:11:34Et je dis ça parce que, par rapport à ma problématique, si Jean-Luc Godard a des capacités d'observation
00:11:43si fulgurantes
00:11:44qu'on peut parfois être tenté de parler de prémonition, et c'est l'objet qui nous occupe aujourd'hui,
00:11:50pour autant, je crois qu'il serait erroné d'en faire une sorte de cinéaste extra-lucide
00:11:56qui seul percevrait et révélerait au monde des phénomènes de société totalement invisibles au commun des mortels.
00:12:04Ce n'est pas ça.
00:12:04Lorsqu'il enquête sur la prostitution occasionnelle dans deux ou trois choses, il part d'un article du Nouvel Obs.
00:12:11C'est-à-dire qu'en fait, c'est quelqu'un qui lit beaucoup et sans exclusives.
00:12:15Et son mérite n'est pas de voir l'invisible, mais plutôt de trier parmi le trop-plein d'éléments
00:12:23visibles.
00:12:23C'est-à-dire qu'il a une très grande capacité à extirper du vacarme médiatique les éléments signifiants.
00:12:33Alors on va commencer avec un premier extrait.
00:12:36Je précise que La Chinoise est un film qui est composé de trois types de séquences.
00:12:41On va les voir successivement.
00:12:43Il y a des entretiens individuels face caméra qui permettent de camper chacun des personnages au début du film, sauf
00:12:50le peintre.
00:12:51Il y a ensuite des séquences qui sont consacrées à la vie collective, à la vie commune de ces personnages
00:12:57dans l'appartement.
00:12:58Donc la vie de leur cellule adène arabie.
00:13:01Et puis enfin, il y a des scénettes, des attractions mises en scène par les personnages mis en scène.
00:13:07Alors on commence par les entretiens.
00:13:09Et j'ai choisi l'interview de Guillaume incarné par Jean-Pierre Léo qui nous parle beaucoup de théâtre.
00:13:25Je vais vous montrer quelque chose, ça vous donnera une idée de ce que c'est que le théâtre.
00:13:30Les jeunes étudiants chinois avaient manifesté devant la tombe de Staline à Moscou.
00:13:35Et naturellement, les policiers russes leur avaient foutu sur la gueule et les avaient matraqués.
00:13:38Et le lendemain, en signe de protestation, les étudiants chinois s'étaient réunis à l'ambassade de Chine
00:13:43et avaient convoqué tous les journalistes de la presse occidentale.
00:13:47Des gens comme Life ou François ou comme ça.
00:13:52Et il y a un jeune chinois qui est arrivé.
00:13:55Avec le visage entièrement recouvert de bandages et de pansements.
00:13:59Et il s'est mis à gueuler.
00:14:00Regardez ce qu'ils m'ont fait !
00:14:02Regardez ce que j'ai ! Regardez ce que j'ai !
00:14:03Regardez ce qu'ils m'ont fait ! C'est ça l'autre révisionniste !
00:14:06Alors tous ces moustiques de la presse occidentale se sont précipités autour de lui
00:14:09et ont commencé à le mitrailler avec leur flash pendant qu'il était en train d'enlever ses bandages.
00:14:12Et il s'attendait à avoir son visage complètement lacéré ou couvert de sang ou plein de choses comme ça.
00:14:18Et lui, il enlevait ses bandages comme ça tout doucement.
00:14:22Pendant que les autres le photographiaient.
00:14:24Et il enlevait.
00:14:26Et à ce moment-là, ils se sont aperçus qu'il n'avait rien du tout sur le visage.
00:14:30Alors naturellement, les journalistes se sont mis à gueuler.
00:14:32Mais qu'est-ce que c'est que ces chinois sont tous des fumistes, sont tous des comiques, qu'est
00:14:35-ce que ça veut dire ?
00:14:36Et pas du tout, ils n'avaient rien compris du tout.
00:14:40Non, ils n'avaient pas compris que c'était du théâtre, du vrai théâtre.
00:14:45Une réflexion sur la réalité.
00:14:48Je veux dire quelque chose comme Brecht ou bien Shakespeare.
00:14:57Alors si on essaye de décortiquer un petit peu le dispositif, on a donc une interview dont la principale caractéristique,
00:15:05je crois, est d'être présentée comme prise sur le vif.
00:15:11Alors qu'en fait, évidemment, elle ne l'est pas.
00:15:15Rien n'est improvisé.
00:15:17Le dialogue est écrit, même s'il est écrit au dernier moment, par Jean-Luc Godard.
00:15:22Je dis bien dialogue parce que la voix de Jean-Luc Godard, qu'il aurait pu gommer au montage, il
00:15:31a souhaité qu'elle reste audible.
00:15:32Et même si elle est faible, elle est reconnaissable, c'est à dire qu'en fait, il a souhaité que
00:15:38cette voix reste visible pour rendre crédible l'idée annoncée dès le générique du film en train de se faire.
00:15:46Deuxième composante du dispositif, les inserts.
00:15:49J'en ai compté 109 dans le film en tout.
00:15:52Ici, il y en a 6.
00:15:54Donc vous avez vu, ça va du détail d'une affiche chinoise maoïste, comme il s'en vend beaucoup à
00:15:59l'époque chez Maspero, c'est très à la mode, à une photo prise dans la presse d'une présentation
00:16:05de mode.
00:16:05La femme avec les voiles blancs là sur une barque.
00:16:07Une présentation de mode dans un pays du tiers monde au moment où Léo est en train de dire du
00:16:15mal des clubs méditerranéens.
00:16:16Donc les deux associés, ça fait quelque chose qui fait penser à certaines formes de néocolonialisme.
00:16:24Ensuite, on a aussi les visages de Brest et Shakespeare qui viennent d'être évoqués, auxquels on associe celui de
00:16:30Mayakovsky.
00:16:31Donc en fait, Godard reprend sa technique du collage, technique éprouvée.
00:16:36Il juxtapose, soit pour associer dans certains cas, soit au contraire, dans d'autres cas, pour opposer.
00:16:43Troisième élément du dispositif, le décor qui est à l'arrière-plan.
00:16:47Derrière Jean-Pierre Léo.
00:16:49Donc ici, il se limite à une coupure de presse avec Mao et un dessin effectué par Alex de Brugine
00:16:54qui incarne Kirillov dans le film.
00:16:57Le décor est une composante essentielle de ce film.
00:17:01Godard le fabrique lui-même tous les matins avec le peintre, avec les machinistes.
00:17:07C'est un décor qui est très foisonnant, parfois plus hermétique que ça.
00:17:11Il y a donc des images, des slogans, des citations, des listes, des mots d'ordre, des choses écrites à
00:17:18la peinture ou à la craie.
00:17:19Et ce qu'il faut comprendre, c'est que dans ce huis clos, la profondeur des plans est toujours bornée
00:17:28par l'idéologie.
00:17:29Parce que ce qui compose ce décor, c'est essentiellement de l'idéologie.
00:17:33Et c'est une façon de nous dire que l'idéologie est l'horizon indépassable de ces jeunes gens qui
00:17:39viennent fermer, borner la profondeur de champ.
00:17:43En fait, ils sont bien dans un enfermement, un enfermement qui n'est pas subi, qui est choisi, qui est
00:17:47volontaire.
00:17:49Et qui tranche d'ailleurs avec leur discours, qui consiste à toujours dire qu'ils vont aller au masque, comme
00:17:55on disait à l'époque.
00:17:55Ils vont mettre en pratique la théorie révolutionnaire, confronter la théorie aux faits.
00:18:02Et en fait, ils ne sortent jamais de l'appartement.
00:18:04On ne les voit jamais devant une usine ou essayer de rencontrer des gens.
00:18:08Ce n'est pas la moindre de leurs contradictions.
00:18:11Alors, venons-en au fond, c'est-à-dire au discours de Jean-Pierre Léo sur le théâtre.
00:18:16Dans la chinoise, il est constamment question de théâtre, de Brecht et d'Altusser.
00:18:22Le philosophe de l'école normale supérieure, qui a contribué à radicaliser les étudiants exclus de l'UEC, qui ont
00:18:28formé l'UJCML.
00:18:32Le texte d'origine dit par Léo est un article d'Altusser, justement, un article sur le Piccolo.
00:18:36Donc, une pièce, non pas de Brecht, comme le dit Jean-Pierre Léo, mais montée selon le principe brechtien de
00:18:43la distanciation.
00:18:44C'est-à-dire le principe selon lequel il faut rompre avec l'illusion théâtrale, avec l'illusion spectaculaire, et
00:18:51donc avec le théâtre de consommation culturelle.
00:18:54Il faut, en fait, casser l'illusion de la narration, l'effacer, et essayer de décevoir le spectateur qui est
00:19:04venu pour qu'on le berce, pour qu'on lui raconte une fable, pour qu'on l'hypnotise.
00:19:10Et donc, on ne va pas du tout l'hypnotiser, on va le bousculer pour l'obliger à penser et
00:19:14le conscientiser, comme on dit à l'époque.
00:19:16Alors, le texte d'Altusser est d'ailleurs modifié par Godard, puisque Althusser évoque le fait que la pièce qu
00:19:23'il a vue, parce qu'elle est construite selon les principes de Brecht,
00:19:27continue à résonner en lui après que le rideau soit tombé.
00:19:30Elle continue à travailler en lui.
00:19:32Bon, donc, c'est un discours de spectateur, en fait.
00:19:34Et Godard en fait un discours d'acteur à l'usage de son acteur, de son personnage acteur, qui se
00:19:43veut ouvrier de la production théâtrale mondiale,
00:19:46comme Godard est en train de se penser ouvrier d'un cinéma matérialiste au service de la Révolution.
00:19:53Le lien entre ce film et le théâtre est d'ailleurs renforcé par la présentation en avant-première au Festival
00:20:01d'Avignon,
00:20:03donc chez Jean Villard.
00:20:04Et le film est aussi allé à Venise.
00:20:06Et au cours de la conférence de presse, il y a un journaliste qui demande à Godard si en fait
00:20:10le théâtre au service du peuple,
00:20:12qu'il appelle de ses voeux, ce n'est pas tout simplement le TNP de Jean Villard.
00:20:17Et là, Godard répond que non, parce que le public du TNP, ce sont les masses.
00:20:22Et les masses, ce sont des porcs.
00:20:24Voilà, des porcs que l'on gave de culture.
00:20:28Donc là, on voit apparaître une dichotomie assez époustouflante entre d'un côté un prolétarien un peu abstrait au service
00:20:36duquel l'artiste doit être.
00:20:38Et puis d'un autre côté, les masses, ces hordes de porcs de la société de consommation culturelle, de la
00:20:44société des loisirs,
00:20:45qu'il convient évidemment de mépriser.
00:20:48Et à ce sujet, Jean-Pierre Eskenazi, dans son livre « Godard et la société française des années 60 »,
00:20:54montre très bien que d'abord, Godard n'est pas du tout le seul à l'époque à glisser de
00:20:58cette dénonciation de la société de consommation
00:21:02au mépris des masses consuméristes, c'est-à-dire en fait des gens.
00:21:06Et il montre bien aussi que chez tous ces intellectuels issus des couches supérieures de la société, comme Godard,
00:21:15il y a un peu un mépris de classe par rapport à tous ces gens qui viennent envahir leur festival
00:21:21d'Avignon, leur lieu de diffusion culturelle.
00:21:27Il y a une dernière occurrence au théâtre dans le film, que je ne voudrais pas passer sous silence,
00:21:31même si elle est un petit peu déroutante aussi, un petit peu plus loin dans le film.
00:21:37Godard déplore que l'on subventionne davantage les homosexuels de la comédie française
00:21:42que son ami Antoine Bourselier, dans l'appartement duquel il vit et dans lequel est tourné ce film.
00:21:49Ce qui prouve, mais on le savait, qu'on peut être révolutionnaire sur le plan politique,
00:21:52radical sur le plan artistique et pas très progressiste sur le plan des mœurs.
00:21:59Le dernier élément de cette séquence décidément très riche qu'on vient de voir,
00:22:05c'est le tour de passe-passe de l'étudiant chinois qui enlève ses bandages.
00:22:09Je n'ai pas encore évoqué la réception du film, réception absolument catastrophique pour ce qui est des maoïstes,
00:22:17auxquels le film est consacré, qui ont véritablement vomi ce film.
00:22:20Et la réception n'a pas été meilleure au niveau de l'ambassade de Chine,
00:22:26où Jean-Luc Godard est allé montrer son film.
00:22:30Et bon, il explique dans la presse que les gens, les chinois de l'ambassade,
00:22:33ont été absolument consternés par le film et surtout par cette séquence.
00:22:37Et on comprend pourquoi un jeune communiste chinois ne peut pas être roublard comme ça.
00:22:43Il est forcément franc et loyal, comme le lui recommande le Petit Livre Rouge.
00:22:48Alors on va maintenant regarder la deuxième partie de l'entretien,
00:22:52c'est-à-dire qu'on va retrouver Léo exactement là où on l'a laissé.
00:22:55Et on va essayer de se servir de ce deuxième extrait pour essayer de comprendre
00:22:59comment Godard adapte ce principe brechtien de la distanciation à son cinéma.
00:23:18Oui, oui, en Chine, en Chine, il y a les quatre bancs d'avant de l'Opéra de Pékin.
00:23:22Moi, je trouve ça formidable par rapport à l'Opéra de Paris ou à celui de Lénigrade.
00:23:25C'est vraiment fantastique.
00:23:27Et en Europe, en France, c'est très bien.
00:23:30A Milan, l'Estreller, tu fais du bon travail.
00:23:35Oui, oui, oui, il y a un très beau texte d'Althusser sur une des pièces de Brecht qu'il
00:23:39a monté.
00:23:41Et bien moi, je l'ai généralisé pour moi.
00:23:44Je me retourne !
00:23:48Et soudain, irrésistible, m'assaille la question.
00:23:52Si ces quelques mots que je viens de prononcer, à ma façon, malabroite et aveugle,
00:23:58n'étaient que les fragments d'une grande pièce inconnue, poursuivant en moi.
00:24:05Ouvrier de la production théâtrale mondiale !
00:24:09Son sens inachevé.
00:24:12Cherchant en moi, et avec moi, tous les acteurs, et tous les décors, de son grand discours muet.
00:24:23Voilà pourquoi je parle.
00:24:26Oui, oui, voilà pourquoi je parle.
00:24:28La chinoise R75.
00:24:31Voilà, donc on a eu l'article d'Althusser cité par Léo dont je vous parlais.
00:24:37Et puis, bon, le générique de la chinoise annonce donc un film en train de se faire,
00:24:43d'où cette exposition de la machinerie du film.
00:24:46C'est-à-dire qu'on voit tout.
00:24:47On voit la grosse caméra Mitchell, on voit Raoul Coutard derrière le viseur,
00:24:52on voit les éclairages au plafond qu'a inventé Coutard pour la femme mariée et qui reprend là.
00:24:57On voit André Levers, l'ingénieur du son, avec le fameux enregistreur Nagra portatif,
00:25:01qui a permis aux cinéastes de la Nouvelle Vague de tourner un petit peu partout et plus en studio.
00:25:07Il y a toute la technologie de la Nouvelle Vague, sauf l'autre caméra du film,
00:25:11qui est la Caméflex 35 mm, caméra portative, beaucoup plus légère,
00:25:16avec laquelle Jean-Luc Godard fait les plans de coupe et les insère.
00:25:21Donc, pour en revenir à la distanciation,
00:25:23on sait que Jean-Luc Godard a toujours insisté sur l'absence de frontières étanches entre fiction et documentaire.
00:25:32C'est-à-dire qu'un documentaire relève toujours de la fiction.
00:25:35Le documentarisme ne nous propose pas une image juste de la réalité,
00:25:39mais juste une image de sa représentation subjective du réel.
00:25:44Et inversement, la fiction, malgré tous ses artifices,
00:25:48nous donne à voir, de façon documentaire et parfois inconsciente,
00:25:51souvent inconsciente, son contexte de production.
00:25:54Donc, tout ça, on le sait, on le sait grâce à Godard,
00:25:57et on le sait depuis longtemps, on le sait depuis le Godard des critiques des cahiers du cinéma.
00:26:01Mais je crois que jamais Jean-Luc Godard n'a autant joué sur le flou
00:26:06entre documentaire et fiction que l'a dans la chinoise.
00:26:10C'est-à-dire qu'en fait, avec ce plan sur la machinerie,
00:26:14il essaye vraiment de rompre l'illusion cinématographique de la fiction.
00:26:19Et d'ailleurs, Léo enfonce le clou.
00:26:22Je le pense vraiment, c'est moi qui parle, je pense par moi-même.
00:26:25Son texte est écrit par Jean-Luc Godard.
00:26:28En fait, tout est fait pour crédibiliser la fiction
00:26:31et pour la faire passer, pour lui donner une dimension documentaire à cette fiction.
00:26:36Ce qui est évidemment renforcé par le fait de choisir Léo,
00:26:41qui est acteur pour incarner un personnage qui est acteur,
00:26:45de même que l'étudiante en philo est vraiment étudiante en philo,
00:26:49que le peintre est vraiment peintre,
00:26:50et qu'il y a sur le plateau des gens qui vont apparaître dans leur propre rôle,
00:26:55des invités sur le tournage dans leur propre rôle.
00:26:58Donc, tout ceci fonctionne tellement bien que Anne Viasemsi explique qu'après le film,
00:27:04tout le monde la prenait pour une militante maoïste,
00:27:06puisqu'elle passe son temps à vociférer des mots d'ordre marxiste-léniniste.
00:27:11Bon, elle explique qu'elle ne croyait pas un mot de ce qu'elle disait,
00:27:13évidemment, c'est son texte.
00:27:15C'est ce que Jean-Luc Godard lui demande de dire.
00:27:19Voilà.
00:27:20Alors, comme on ne sait plus très bien qui pense quoi,
00:27:23puisque Godard a brouillé les cartes,
00:27:24on pourrait essayer de se poser la question,
00:27:27de savoir justement comment Godard lui-même se positionne,
00:27:30c'est-à-dire ce qu'il pense de ses personnages,
00:27:32de leurs démarches militantes,
00:27:34de leurs assertions marxiste-léninistes.
00:27:37Et l'extrait à venir montre que c'est très ambigu.
00:27:40En tout cas, c'est beaucoup plus compliqué que dans les films précédents,
00:27:43où on avait très souvent un double de Godard à l'écran.
00:27:48C'était Belmondo dans Pierrot le fou ou à bout de souffle,
00:27:51c'était Léo dans Masculin féminin,
00:27:53c'était Piccoli dans Le mépris,
00:27:55c'était Subor dans Le petit soldat.
00:27:57Et là, on arrivait à s'y retrouver assez facilement.
00:27:59Par contre, là, il a brouillé les cartes
00:28:03et ça ne va pas être sans conséquence
00:28:05au niveau de la réception du film,
00:28:07comme on va le voir tout à l'heure.
00:28:10Alors, cette deuxième séquence appartient,
00:28:13comme je vous le disais,
00:28:14aux séquences qui montrent la vie commune
00:28:18de ces cinq jeunes gens dans leurs cellules,
00:28:21dans leur appartement.
00:28:22Et leur vie commune est souvent faite d'exposés,
00:28:25puisqu'ils se forment au marxisme-léninisme.
00:28:27Donc, on fait des exposés qui sont pris en charge
00:28:30soit par un membre du groupe,
00:28:32soit ici par un invité.
00:28:34Donc là, il s'agit du jeune Omar Diop,
00:28:36dans son propre rôle d'étudiant maoïste.
00:28:40D'ailleurs, ce jeune homme, Omar Diop,
00:28:42a tellement été actif sur le plan militant en France
00:28:45que Jacques Faucard,
00:28:48le responsable de la France-Afrique gaullienne
00:28:51et pompidolienne,
00:28:52l'a finalement expulsé au Sénégal,
00:28:55où il est mort dans une prison,
00:28:58sans doute suicidée par ses geôliers.
00:29:01Alors, on va voir l'extrait
00:29:03qui va nous permettre, en fait,
00:29:05d'aborder la question du positionnement de Godard,
00:29:08d'évoquer aussi l'utilisation des couleurs
00:29:11par ce réalisateur,
00:29:13et de rappeler que le travelling est une affaire de morale.
00:29:18Certaines classes sont victorieuses,
00:29:21d'autres sont éliminées.
00:29:22Cela, c'est l'histoire.
00:29:25L'histoire des civilisations depuis des millénaires.
00:29:29Mais est-ce que la lutte des classes
00:29:30disparaîtra sous la dictature du prolétariat ?
00:29:32Non.
00:29:33Dans son discours devant le congrès
00:29:35des ouvriers de transport de Russie
00:29:36le 29 mars 1921,
00:29:39Denis a bien montré
00:29:40que la lutte des classes ne disparaît pas
00:29:42sur la dictature du prolétariat,
00:29:45mais qu'elle revêt seulement d'autres formes.
00:29:48Par exemple,
00:29:50comme ça se passe en Russie soviétique
00:29:52aujourd'hui ?
00:29:54Oui, et d'ailleurs,
00:29:55malgré les falsifications
00:29:57du tandem atlantico-révisionniste
00:29:59Brezhnev-Kossilin,
00:30:01projetez vos illusions
00:30:02et préparez-vous à la nuit.
00:30:04Ce monde est autant le vôtre
00:30:06que le nôtre.
00:30:07C'est en vous que réside l'espoir.
00:30:09Travailler,
00:30:10c'est muter.
00:30:12Et votre attitude
00:30:12doit consister à rechercher
00:30:14la vérité dans les faits.
00:30:16Oui, mais précise,
00:30:17qu'est-ce que c'est un fait ?
00:30:20Les faits,
00:30:21ce sont les choses
00:30:22et les phénomènes
00:30:23tels qu'ils existent
00:30:25objectivement.
00:30:26La vérité,
00:30:27c'est le lien interne
00:30:28de ces choses et phénomènes,
00:30:30c'est-à-dire les lois
00:30:31qui les régissent.
00:30:32Rechercher,
00:30:33c'est étudier.
00:30:35Nous devons partir
00:30:36de la situation réelle
00:30:37à l'intérieur
00:30:38et à l'extérieur
00:30:39du pays,
00:30:39de la province,
00:30:40du district,
00:30:41de l'arrondissement,
00:30:42en dégager
00:30:43pour guider notre action,
00:30:45les lois qui sont propres
00:30:46à cette situation
00:30:47et non pas
00:30:48engendrées
00:30:49par notre imagination.
00:30:51Alors,
00:30:52commençons par les couleurs.
00:30:54Jean-Luc Godard
00:30:54ne préfère pas toujours
00:30:55la couleur au noir et blanc,
00:30:57mais quand il le fait,
00:30:59c'est toujours parce qu'il a
00:30:59quelque chose à dire
00:31:00avec la couleur,
00:31:02contrairement à beaucoup
00:31:03de ses collègues.
00:31:05Et là, par exemple,
00:31:06il utilise quatre couleurs
00:31:09qui s'opposent
00:31:10deux à deux.
00:31:11Donc, Diop,
00:31:12parce qu'il est le plus aguerri
00:31:14en matière de marxisme-léninisme,
00:31:17est en rouge.
00:31:19Kirillov, à côté de lui,
00:31:21est anarchiste,
00:31:22donc il est en noir.
00:31:23Et les autres,
00:31:24qui sont en train
00:31:25de se former,
00:31:26qui ne sont pas encore
00:31:27fixés idéologiquement,
00:31:28portent d'autres couleurs,
00:31:30des couleurs moins marquées
00:31:31sur le plan politique,
00:31:32mais des couleurs complémentaires,
00:31:34le bleu et le jaune.
00:31:35Voilà.
00:31:36Alors,
00:31:37comme un peintre,
00:31:39Godard, en fait,
00:31:39joue sur cette complémentarité
00:31:41et cette opposition
00:31:42des couleurs.
00:31:43C'est-à-dire que,
00:31:45si on détaille un petit peu,
00:31:47Yvonne porte une blouse bleue
00:31:49et elle est filmée
00:31:51sur fond bleu,
00:31:51mais elle cire les chaussures
00:31:53avec un chiffon jaune,
00:31:54de la couleur du pull
00:31:57de son compagnon Henri.
00:31:58Le rouge de la porte
00:32:01et des petits livres rouges
00:32:02qui sont amassés
00:32:03au milieu de la pièce,
00:32:04font écho
00:32:05au pull d'Omard Diop,
00:32:07qui lui a la peau noire.
00:32:09Et puis,
00:32:10Kirillov porte
00:32:11des vêtements noirs.
00:32:13Au cours de la séquence,
00:32:14d'ailleurs,
00:32:14il met des lunettes noires.
00:32:16Il y a aussi dans la pièce
00:32:18des tableaux noirs
00:32:19qui rappellent encore
00:32:20cette couleur.
00:32:21sauf que Kirillov
00:32:22est en train
00:32:23de bidouiller
00:32:24un guidon de vélo.
00:32:26Il est en train
00:32:27d'accrocher une selle
00:32:28au guidon de vélo
00:32:28pour refaire le taureau
00:32:29de Picasso,
00:32:30puisque c'est un artiste.
00:32:32Et ce guidon de vélo,
00:32:33il est rouge.
00:32:34Vous voyez qu'il y a
00:32:34comme ça plein de renvois
00:32:36de correspondances
00:32:36et que Jean-Luc Godard
00:32:37ne se contente pas
00:32:38de poser des aplats
00:32:39de couleurs.
00:32:41Il construit
00:32:42une vraie composition
00:32:43chromatique
00:32:44à la manière
00:32:44d'un peintre.
00:32:46À la manière
00:32:47de Véronès,
00:32:48par exemple,
00:32:48qui jouait aussi
00:32:49beaucoup sur
00:32:50la complémentarité
00:32:51des couleurs.
00:32:53Alors,
00:32:53j'en arrive au traveling.
00:32:55D'un point de vue technique,
00:32:57ce traveling a nécessité
00:32:58une demi-journée
00:32:59de travail.
00:33:00Et il est très instructif
00:33:01de consulter
00:33:02les archives
00:33:03de la script
00:33:05Suzanne Schiffman
00:33:07pour comprendre
00:33:08comment travaille Godard.
00:33:11Il y a eu d'abord
00:33:131h30
00:33:13de mise en place,
00:33:15c'est-à-dire
00:33:15fabrication du décor,
00:33:17c'est l'écriture
00:33:18de Godard au mur,
00:33:19la créée,
00:33:21l'amas
00:33:21de petits livres rouges
00:33:23au milieu,
00:33:23bon,
00:33:231h30.
00:33:2530 minutes de répétition
00:33:26pour les comédiens,
00:33:2730 minutes seulement.
00:33:29Ensuite,
00:33:301h20
00:33:30de répétition
00:33:32pour Coutard
00:33:32pour son traveling,
00:33:33pour le mouvement
00:33:34de caméra.
00:33:36parce qu'il fallait
00:33:37synchroniser
00:33:37le mouvement
00:33:38de la caméra
00:33:38avec le débit
00:33:39verbal de Diop
00:33:41et avec le déplacement
00:33:43d'Henri
00:33:44dans la pièce.
00:33:45Et c'est donc
00:33:46après ces 3h30
00:33:47de préparation
00:33:48qu'on peut vraiment
00:33:49commencer les prises.
00:33:50Et là,
00:33:51on en fait 4,
00:33:51il y en a 3 bonnes
00:33:52et en 25 minutes,
00:33:53c'est plié.
00:33:54Donc on voit
00:33:54qu'en fait,
00:33:55le gros du travail
00:33:56chez Godard
00:33:56a lieu avant,
00:33:57c'est un travail
00:33:57de préparation.
00:33:58Et après,
00:33:59c'est tellement bien préparé
00:34:00que ça roule
00:34:01et c'est dans la boîte
00:34:02très rapidement.
00:34:04De même,
00:34:04d'ailleurs,
00:34:05le gros du travail
00:34:06a lieu avant
00:34:06et il a lieu aussi après
00:34:07puisque ce film
00:34:08a nécessité
00:34:093 semaines de tournage,
00:34:113 mois de montage.
00:34:12C'est un film de montage.
00:34:14Donc on travaille
00:34:14avant et après
00:34:15beaucoup.
00:34:17Voilà.
00:34:18Alors,
00:34:18pour ce qui est du traveling,
00:34:20je disais que c'est toujours
00:34:21une affaire de morale
00:34:22chez Godard
00:34:23au sens où
00:34:23le traveling
00:34:24délivre une morale.
00:34:25Et donc là,
00:34:26le moraliste Godard
00:34:28répond en fait
00:34:29à la question de Guillaume,
00:34:30est-ce que la lutte
00:34:30des classes continues
00:34:33sous la dictature
00:34:34du prolétariat ?
00:34:36Eh bien,
00:34:37Godard répond oui
00:34:38avec son traveling
00:34:39puisque le traveling
00:34:41découpe en fait
00:34:42cette pièce
00:34:42en 3 compartiments.
00:34:44Un peu comme un wagon
00:34:44où il y aurait 3 compartiments.
00:34:46Il se sert des murs extérieurs
00:34:47de la façade
00:34:47et des volets
00:34:48pour découper l'espace
00:34:49en 3.
00:34:50Et alors,
00:34:51en première classe,
00:34:52on a donc
00:34:52Omar Diop,
00:34:53celui qui sait,
00:34:54qui enseigne,
00:34:55le chef.
00:34:58En deuxième classe,
00:34:59on a les élèves
00:35:00qui apprennent
00:35:02et puis en troisième classe,
00:35:03il y a la boniche
00:35:04qui sire les chaussures.
00:35:06Voilà.
00:35:06Donc il y a bien
00:35:07toujours des classes sociales
00:35:08même parmi des gens
00:35:10qui luttent
00:35:11pour la dictature
00:35:12du prolétariat.
00:35:14Alors,
00:35:15cette jeune femme,
00:35:16Yvonne,
00:35:17qui sire les chaussures
00:35:18là,
00:35:18ostensiblement
00:35:19pendant cette exposée
00:35:22qui,
00:35:22dans le reste du film,
00:35:23fait la vaisselle
00:35:24depuis le début.
00:35:24Bon,
00:35:25voilà.
00:35:25Les autres la maltraitent
00:35:27pas mal.
00:35:27C'est-à-dire que
00:35:29Véronique lui dit
00:35:29qu'elle est désespérante.
00:35:30Jean-Pierre Léo lui met
00:35:31des petits coups de pied
00:35:32au derrière
00:35:32pendant la séance
00:35:33de gymnastique.
00:35:34Son compagnon Henri
00:35:35lui donne un coup
00:35:36avec ses journaux
00:35:38pendant qu'elle fait
00:35:38la vaisselle.
00:35:40Et dans un premier temps,
00:35:42on a l'impression
00:35:42que Godard aussi
00:35:43la maltraite un petit peu
00:35:44parce que là,
00:35:44non seulement
00:35:46il la présente
00:35:47en bonniche
00:35:47mais aussi en unuche
00:35:48qui pense que
00:35:49les idées justes
00:35:50tombent du ciel.
00:35:52Et donc,
00:35:52on se dit,
00:35:52en tout cas,
00:35:53moi,
00:35:53je me suis dit
00:35:53qu'on allait encore
00:35:55avoir droit
00:35:55à un sommet
00:35:56de misogynie
00:35:57comme Godard
00:35:58nous en a fait
00:35:59quelques-uns
00:36:00au cours
00:36:00de ses films précédents.
00:36:02Je pense à Bardot
00:36:03dans Le Mépris,
00:36:04Allons génie au soleil
00:36:05sur le ventre
00:36:06et Godard qui,
00:36:08pour la prise,
00:36:08pose sur ses fesses
00:36:09un livre ouvert
00:36:11dont le titre
00:36:12est
00:36:12Entrer sans frapper.
00:36:15Je pense aussi
00:36:17à Mademoiselle 19 ans,
00:36:19la vraie Mademoiselle 19 ans
00:36:21de masculin-féminin
00:36:22filmée à son insu
00:36:24par Jean-Luc Godard
00:36:25dans le but
00:36:26de la faire passer
00:36:26pour une idiote
00:36:27et qui ensuite
00:36:29met la séquence
00:36:30dans le film
00:36:30avec un carton
00:36:31qui annonce
00:36:32dialogue avec un produit
00:36:33de consommation.
00:36:35Donc,
00:36:35en fait,
00:36:36non.
00:36:36Là,
00:36:37Godard est en train
00:36:37d'évoluer
00:36:38sur ces questions
00:36:40et en fait,
00:36:41ce personnage d'Yvonne,
00:36:44Godard le sauve
00:36:44dans le film,
00:36:45c'est sans doute
00:36:46le personnage
00:36:46qui avance le plus
00:36:47pendant le film.
00:36:48C'est-à-dire que
00:36:51elle prend son envol.
00:36:53Elle sort de l'emprise
00:36:54de son compagnon Henri,
00:36:55elle ne le suit pas
00:36:56quand il est exclu
00:36:57de la cellule
00:36:57et elle décide
00:36:59par elle-même
00:36:59de devenir militante
00:37:00marxiste-léniniste.
00:37:01On la voit à la fin
00:37:02vendre l'humanité nouvelle.
00:37:04Bon.
00:37:05Je pense même
00:37:06que dans cette séquence,
00:37:08Jean-Luc Godard
00:37:08a pressenti
00:37:09des choses
00:37:09assez précises
00:37:10sur le féminisme
00:37:11et notamment
00:37:11sur les problèmes
00:37:12des relations hommes-femmes
00:37:13dans les groupes militants.
00:37:14Quand on voit Henri
00:37:15se lever la pied
00:37:16et lui faire
00:37:16cette petite bise
00:37:17dans le cou
00:37:17pendant qu'elle
00:37:18cire les chaussures
00:37:19de façon un petit peu
00:37:20condescendante
00:37:21pendant que lui
00:37:21s'occupe de choses
00:37:22sérieuses,
00:37:23la révolution,
00:37:25de fait,
00:37:25le mouvement féministe,
00:37:27il est parti
00:37:28de militantes
00:37:30maoïstes
00:37:30ou trotskistes
00:37:31qui,
00:37:31à un moment donné,
00:37:32ont tapé du poing
00:37:33sur la table
00:37:33et ont dit
00:37:34à leurs compagnons militants
00:37:35qu'elles en avaient assez
00:37:36de s'occuper
00:37:37de la progéniture
00:37:38pendant qu'eux
00:37:39partaient faire
00:37:40la révolution
00:37:41ou qu'elles en avaient assez
00:37:42que ce soit toujours
00:37:43elles qui vident
00:37:44les cendriers
00:37:45dans les réunions
00:37:45pendant qu'eux
00:37:46s'écoutaient parler.
00:37:48Et là,
00:37:48je crois qu'il y a quand même
00:37:49un vrai pressentiment
00:37:50de Jean-Luc Godard
00:37:52sur cette,
00:37:52une vraie intuition
00:37:54sur cette question-là.
00:37:56Alors,
00:37:56on termine l'analyse
00:37:58de cette séquence
00:37:59par la question
00:37:59de savoir
00:38:00quel est le point de vue
00:38:01de Jean-Luc Godard
00:38:02sur ces personnages,
00:38:04leurs démarches
00:38:05et puis leurs assertions.
00:38:07Je crois qu'il nous donne
00:38:09des pistes.
00:38:09Il nous donne
00:38:10notamment une piste
00:38:11intéressante
00:38:12par l'endroit
00:38:13depuis lequel
00:38:14il filme son travelling.
00:38:15Il filme
00:38:17le huis clos,
00:38:18c'est-à-dire
00:38:18l'intérieur de l'appartement,
00:38:20depuis la terrasse,
00:38:21c'est-à-dire
00:38:22l'extérieur.
00:38:23Mais en même temps,
00:38:24la terrasse,
00:38:25c'est un extérieur
00:38:26qui n'est pas
00:38:26le monde extérieur,
00:38:27c'est encore l'appartement.
00:38:29C'est-à-dire qu'en fait,
00:38:30il n'est
00:38:31ni vraiment dedans
00:38:32ni vraiment dehors.
00:38:33Il se tient
00:38:34à la lisière.
00:38:35Et c'est très révélateur
00:38:37de sa situation,
00:38:38de son positionnement
00:38:39d'entre-deux,
00:38:40plus vraiment
00:38:40compagnon de route
00:38:41du PCF,
00:38:42pas encore vraiment
00:38:43cinéaste,
00:38:44maoïste,
00:38:44patenté.
00:38:46Et ce positionnement
00:38:48en lisière,
00:38:48il est d'ailleurs
00:38:49renforcé par
00:38:50le positionnement
00:38:51de Kirillov,
00:38:53l'autre artiste
00:38:55présent dans la pièce.
00:38:57D'ailleurs,
00:38:57c'est très révélateur
00:38:58qu'ils le mettent
00:38:59en première classe
00:38:59à côté de Diop.
00:39:00Il ne va pas mettre
00:39:01l'artiste
00:39:02qui est son double
00:39:03dans la séquence
00:39:04en troisième classe
00:39:05avec la Bonnich.
00:39:07Donc,
00:39:07il le met en première classe,
00:39:08mais sur le côté.
00:39:10Sur le côté,
00:39:11c'est-à-dire un petit peu
00:39:12en retrait,
00:39:12en observateur,
00:39:13en attente.
00:39:14On peut même penser
00:39:15qu'au début de la prise,
00:39:16Godard se tient
00:39:17symétriquement
00:39:17juste en face
00:39:19de Kirillov,
00:39:20qui là,
00:39:20pour le coup,
00:39:21et pour cette séquence
00:39:22uniquement,
00:39:23est peut-être
00:39:23son double
00:39:26pendant cette séquence.
00:39:29Alors,
00:39:29on a là donc
00:39:30un positionnement
00:39:31entre deux,
00:39:32un positionnement
00:39:33ambigu qui explique
00:39:34en grande partie
00:39:35la réception
00:39:36catastrophique
00:39:37du film.
00:39:38J'en dis
00:39:39quelques mots.
00:39:40L'UJCML
00:39:42a qualifié
00:39:43la Chinoise
00:39:44de film
00:39:44fasciste.
00:39:46Et la jeune
00:39:48éditorialiste
00:39:49de l'Humanité Nouvelle,
00:39:50donc de cette organisation,
00:39:52promet même
00:39:52à Jean-Luc Godard
00:39:54que le grand soir venu,
00:39:55il sera châtié
00:39:56pour ce film.
00:39:57Donc vraiment,
00:39:58ça ne rigole pas.
00:39:59Et de fait,
00:40:01Godard s'est excusé,
00:40:02ce qui ne lui arrive pas souvent.
00:40:04C'est peut-être même
00:40:05un exemple unique.
00:40:06Il a déclaré que ce film
00:40:07était une erreur.
00:40:09Alors,
00:40:09pour comprendre
00:40:10la violence
00:40:11de ces réactions,
00:40:12il faut qu'on arrive,
00:40:14nous,
00:40:15à se demander
00:40:16comment on recevrait
00:40:17ces images
00:40:17si on ne savait pas
00:40:19que Jean-Luc Godard
00:40:20est en train
00:40:21de devenir maoïste.
00:40:22parce que ça brouille
00:40:23complètement,
00:40:23je crois,
00:40:24notre réception
00:40:25de ces images.
00:40:27Je crois que
00:40:28si on ne savait pas ça,
00:40:30on verrait ces images
00:40:31comme une satire,
00:40:32comme une caricature
00:40:34de jeunes gens
00:40:35bien nourris
00:40:35qui
00:40:37psalmodit
00:40:38des citations
00:40:39mal comprises
00:40:40du petit livre rouge.
00:40:42Bon,
00:40:43c'est vraiment ça,
00:40:44c'est une caricature.
00:40:44Godard,
00:40:46plus tard dans sa carrière,
00:40:47a fait un film
00:40:47qui s'intitulait
00:40:48Les enfants jouent
00:40:49à la Russie,
00:40:50et là,
00:40:50c'est vraiment
00:40:51les enfants jouent
00:40:51à la révolution culturelle.
00:40:53Je crois
00:40:53qu'assez inconsciemment,
00:40:55en fait,
00:40:55parce qu'il a été très surpris
00:40:56des réactions après,
00:40:57assez inconsciemment,
00:40:59il ridiculise
00:41:01ces personnages,
00:41:02il les infantilise,
00:41:03par exemple,
00:41:03là,
00:41:03dans cette séquence,
00:41:04où il les fait jouer
00:41:05la séquence
00:41:06en potache,
00:41:08c'est-à-dire qu'il se tire
00:41:09le pull,
00:41:10il se donne des coups de coude,
00:41:11il ricane un petit peu,
00:41:11puis après,
00:41:12ils sont penaux
00:41:13quand ils ne savent pas répondre
00:41:14à une question
00:41:15de l'enseignant.
00:41:16Bon,
00:41:17voilà,
00:41:17il les infantilise,
00:41:18peut-être inconsciemment.
00:41:21J'en arrive
00:41:22au troisième type
00:41:23de séquence
00:41:24qui compose ce film,
00:41:26c'est-à-dire
00:41:26les scénettes
00:41:27dont j'ai parlé
00:41:27tout à l'heure,
00:41:28des attractions
00:41:29mises en scène
00:41:30par les personnages
00:41:31du film,
00:41:32et j'ai choisi
00:41:33celle qui porte
00:41:34sur le Vietnam.
00:41:36Voilà,
00:41:36on regarde.
00:41:39FNL Vakra,
00:41:41FNL Vakra,
00:41:58En résumé,
00:42:09Johnson dit qu'il lutte
00:42:10contre le communisme
00:42:11au Vietnam.
00:42:13Bon,
00:42:13bon,
00:42:14d'accord,
00:42:15mais ça prouve donc bien
00:42:16qu'il y a
00:42:17deux formes de communisme.
00:42:19Ben oui,
00:42:20puisqu'en Europe,
00:42:21il ne lutte pas du tout
00:42:21contre le communisme.
00:42:23Bien au contraire,
00:42:24il signe des accords
00:42:25avec Moscou.
00:42:26Il invite les nageurs hongrois
00:42:27dans les piscines
00:42:28de Los Angeles.
00:42:29Il invite aussi
00:42:31les violonistes tchèques
00:42:32pour jouer avec
00:42:33le Boston Symphonie Orchestra.
00:42:35Il construit des usines
00:42:36en Roumanie,
00:42:37en Pallogne.
00:42:38Au secours !
00:42:38Tandis que les usines
00:42:39de Hanoi,
00:42:39elles,
00:42:40boum,
00:42:40il les détruit.
00:42:41Au secours !
00:42:42Au secours !
00:42:43Au secours !
00:42:44Au secours,
00:42:45M. Koteguin !
00:42:46M. Koteguin !
00:42:47Au secours !
00:42:49Alors,
00:42:49cette séquence
00:42:50permet à Godard
00:42:52de poser
00:42:52un certain nombre
00:42:53de choses.
00:42:53D'abord,
00:42:54de présenter
00:42:54le petit livre rouge
00:42:56de Mao
00:42:56comme le seul
00:42:57rempart réel
00:42:59contre l'impérialisme.
00:43:00Et pour ça,
00:43:01on a acheté
00:43:01quand même
00:43:02600 exemplaires
00:43:03du petit livre rouge
00:43:04pour construire
00:43:05le rempart.
00:43:06Ça permet aussi
00:43:07de montrer
00:43:08que l'information
00:43:08est une arme
00:43:09avec ce transistor
00:43:11qui devient mitraillette
00:43:13et qui redevient transistor
00:43:14et qui diffuse
00:43:15Radio Pékin.
00:43:16là,
00:43:17il y a une intuition
00:43:17assez intéressante
00:43:19parce que,
00:43:19de fait,
00:43:20on sait que la médiatisation
00:43:21de la guerre du Vietnam
00:43:22explique en partie
00:43:23le fait que les États-Unis
00:43:24aient perdu cette guerre,
00:43:26qu'on fère
00:43:27le rôle joué
00:43:28par la photo
00:43:29de Nick Hutt,
00:43:30la petite fille
00:43:31brûlée au napalm.
00:43:32Bon,
00:43:32c'est la dernière guerre
00:43:33que les États-Unis
00:43:34ont fait
00:43:34en acceptant
00:43:34qu'il y ait des caméras
00:43:36et des photographes
00:43:38sur le champ de bataille.
00:43:39Après,
00:43:39ça a été verrouillé.
00:43:41Et enfin,
00:43:42cette séquence
00:43:42permet,
00:43:43et c'est le plus important,
00:43:44je pense,
00:43:44pour Jean-Luc Godard
00:43:45de mettre en cause
00:43:46deux ennemis à la fois.
00:43:47D'une part,
00:43:49les impérialistes,
00:43:49ces tigres de papier
00:43:50qui sont figurés deux fois,
00:43:52les tigres de papier,
00:43:53et puis,
00:43:53de l'autre côté,
00:43:54les traîtres révisionnistes
00:43:55de Moscou.
00:43:57Bon,
00:43:57il n'y a pas grand-chose
00:43:58qui passe à la poubelle
00:44:00au montage
00:44:00chez Godard,
00:44:01mais là,
00:44:02je précise que
00:44:03la conversation téléphonique
00:44:05entre le tigre Johnson
00:44:06et puis Kosigine
00:44:08à l'autre bout du film
00:44:09était au départ
00:44:10beaucoup plus longue
00:44:11et d'ailleurs assez drôle,
00:44:13je trouve,
00:44:13d'après ce que j'en ai lu,
00:44:14dans le script.
00:44:15Bon,
00:44:15le but était évidemment,
00:44:16vous l'avez compris,
00:44:17de démontrer
00:44:17qu'ils sont copains
00:44:18comme cochons
00:44:18et en fait,
00:44:20Johnson demandait à Kosigine
00:44:22s'il pouvait partir
00:44:22tranquille en week-end
00:44:23prolongé,
00:44:24rien de grave au Vietnam,
00:44:26tout va bien,
00:44:26etc.
00:44:26voilà.
00:44:27Alors,
00:44:28ce n'est pas resté au montage.
00:44:30De ce point de vue,
00:44:31pour ce qui est de la géopolitique,
00:44:32on ne peut pas dire
00:44:34que Jean-Luc Godard
00:44:35ait fait preuve
00:44:36de prémonition
00:44:37puisque,
00:44:38quelques années plus tard,
00:44:39c'est bien Mao
00:44:40qui a invité Nixon
00:44:42à Pékin
00:44:43et qui lui a serré la main
00:44:44pour mettre l'URSS
00:44:46en difficulté.
00:44:47Bon,
00:44:47mais ça,
00:44:47à l'époque,
00:44:47personne ne pouvait
00:44:48le voir venir
00:44:49de toute façon.
00:44:51Si je reste
00:44:52dans le contexte
00:44:52de 1967,
00:44:53ce qu'on a reproché
00:44:54à Jean-Luc Godard
00:44:55à partir de cette séquence,
00:44:56c'est de montrer
00:44:57en fait un peuple
00:44:58vietnamien terrorisé,
00:45:00implorant
00:45:01l'intervention
00:45:02de l'URSS.
00:45:04Intervention,
00:45:05ce qui est d'ailleurs
00:45:06un passage pas très maoïste
00:45:07parce que c'est une intervention
00:45:08que Mao redoutait
00:45:10par-dessus tout.
00:45:11Il ne souhaitait
00:45:12rien moins
00:45:12que de voir
00:45:13l'URSS
00:45:14prendre pied
00:45:15sur son flanc sud.
00:45:18En tout cas,
00:45:18on voit que
00:45:19Godard nous parle
00:45:20du Vietnam
00:45:20et en fait,
00:45:21il nous en parle
00:45:21de film en film.
00:45:23Au moment du petit soldat,
00:45:25on reprochait à Godard
00:45:26de ne pas être engagé,
00:45:28de ne pas prendre
00:45:28position clairement
00:45:30par rapport
00:45:30à la torture,
00:45:31par rapport
00:45:31à la guerre d'Algérie.
00:45:32Et lui,
00:45:33il répondait
00:45:33que sa génération
00:45:35avait du mal
00:45:35avec l'engagement
00:45:37parce que sa génération
00:45:39n'avait pas eu
00:45:39sa guerre d'Espagne.
00:45:40Pour les autres,
00:45:41avant,
00:45:41c'était plus simple.
00:45:42Il y avait la guerre d'Espagne,
00:45:43c'était clair.
00:45:44Dans les années suivantes,
00:45:46Godard et sa génération
00:45:47ont trouvé
00:45:47leur guerre d'Espagne.
00:45:48Et leur guerre d'Espagne,
00:45:49au Vietnam.
00:45:50Et c'est la raison
00:45:51pour laquelle Godard
00:45:52a commencé à parsemer
00:45:53ses films
00:45:54d'une multitude
00:45:55d'occurrences au Vietnam.
00:45:56On trouve des scénèdes
00:45:57de ce genre
00:45:58dans Pierre Rolfoud,
00:45:59en masculin-féminin,
00:46:00dans deux ou trois choses.
00:46:02Et justement,
00:46:03ça m'a donné l'idée
00:46:04de vous proposer
00:46:05de s'arrêter un moment
00:46:07pour essayer justement
00:46:08de comparer
00:46:09ce qu'on vient de voir
00:46:11à ce que Godard a fait,
00:46:14à la scénède
00:46:14qu'il a fait
00:46:14pour deux ou trois choses,
00:46:15c'est-à-dire
00:46:16quelques mois plus tôt.
00:46:17Et ensuite,
00:46:18on regardera ce qu'il fait
00:46:19quelques mois plus tard
00:46:20dans le film collectif
00:46:22loin du Vietnam.
00:46:23Et vous allez voir
00:46:24avec trois extraits
00:46:25qu'on voit très nettement
00:46:27apparaître une évolution.
00:46:30Alors,
00:46:30je plante juste le décor
00:46:32de l'extrait
00:46:32qu'on va voir
00:46:33de trois choses
00:46:34que je sais d'elle.
00:46:35Il y a deux personnages
00:46:36qui sont devant
00:46:37une machine bizarre
00:46:39qui est en fait
00:46:40une sorte de table
00:46:41d'écoute prémonitoire
00:46:43qui permet de capter
00:46:44les déclarations
00:46:46passées,
00:46:47présentes
00:46:47et même futures
00:46:48du président Johnson.
00:46:51Donc,
00:46:51on regarde ce que ça donne.
00:46:52qu'est-ce que tu parles ?
00:47:01Johnson ?
00:47:02Johnson ?
00:47:03Qu'est-ce que tu parles ?
00:47:05En 65,
00:47:08pour obliger
00:47:09Hanoi
00:47:09à négocier,
00:47:11j'ai ordonné
00:47:12la mort
00:47:13dans l'âme
00:47:14à mes aviateurs
00:47:16de bombarder
00:47:17le Nord-Vietnam.
00:47:18Et alors ?
00:47:20C'était formidable
00:47:22mais Hanoi
00:47:24n'est pas vu négocier.
00:47:27En 66,
00:47:30encore à mes aviateurs,
00:47:32j'ai ordonné
00:47:33à mes aviateurs
00:47:34de bombarder
00:47:36Aïpho
00:47:37et Hanoi
00:47:40dans l'espoir du fête.
00:47:46Ça a été formidable
00:47:48mais Hanoi
00:47:49n'est pas vu négocié.
00:47:52En juillet 67,
00:47:55j'ai demandé
00:47:57toujours la mort dans l'âme
00:47:59à mes aviateurs
00:48:00de raser
00:48:01les installations
00:48:02atomiques chinoises.
00:48:05Ça a été formidable
00:48:07mais Hanoi
00:48:08n'est pas vu négocié.
00:48:11On fera la comparaison
00:48:13après quand on aura vu
00:48:14le troisième extrait
00:48:16mais je voudrais vous parler
00:48:17un petit peu de censure
00:48:18parce que c'est une question
00:48:19qui est au cœur
00:48:20de mon travail de recherche.
00:48:22Le tournage
00:48:23de cette séquence
00:48:24a lieu
00:48:24et c'est important
00:48:25en août 1966.
00:48:27La commission
00:48:28de contrôle des films
00:48:29c'est-à-dire la commission
00:48:30de censure
00:48:31examine le film
00:48:32en décembre
00:48:32et outre
00:48:34l'interdiction mineure
00:48:36le représentant
00:48:37du quai d'Orsay
00:48:38exige
00:48:39la coupure
00:48:40de cette séquence
00:48:40pour éviter
00:48:42de fâcher
00:48:42l'ambassade
00:48:43des Etats-Unis
00:48:44puisque
00:48:44ici on accuse
00:48:46les Etats-Unis
00:48:47de vouloir
00:48:49bombarder Hanoi
00:48:49c'est-à-dire
00:48:50les populations civiles.
00:48:52Ça c'est le 12 décembre
00:48:531966.
00:48:55Le 13 décembre
00:48:561966
00:48:57les Etats-Unis
00:48:58bombardent Hanoi
00:48:59pour la première fois.
00:49:01L'événement
00:49:02fait la une du monde
00:49:02le 15
00:49:03et donc justement
00:49:04le 15
00:49:04on a une petite note
00:49:06du quai d'Orsay
00:49:07qui vient s'insérer
00:49:08dans le dossier de censure
00:49:09que j'ai consulté
00:49:10et qui dit
00:49:11ou qui est laconique
00:49:12le quai d'Orsay
00:49:13a renoncé
00:49:13aux éventuelles coupures
00:49:15sur le bombardement
00:49:15d'Hanoi
00:49:16par les USA
00:49:17depuis que celui-ci
00:49:18semble effectif.
00:49:20Donc là
00:49:21en termes de prémonition
00:49:23c'est assez intéressant
00:49:24et assez spectaculaire
00:49:25parce que c'est quand même
00:49:25tourné en août
00:49:26c'est-à-dire bien avant
00:49:28et bon
00:49:29on a un gouvernement
00:49:29qui a effectivement
00:49:30failli se ridiculiser
00:49:31en baillonnant une voie
00:49:32à laquelle les faits
00:49:33allaient donner raison.
00:49:35Alors regardons maintenant
00:49:36ce que nous propose
00:49:38Jean-Luc Godard
00:49:39dans le film collectif
00:49:41de René,
00:49:42Evans,
00:49:42Varda et compagnie
00:49:44qui s'intitule
00:49:45Loin du Vietnam.
00:49:47pardon.
00:49:56Mais j'habite Paris
00:49:58et je ne suis pas
00:50:01le Vietnam
00:50:03je voulais aller au Vietnam
00:50:05il y a un an
00:50:07un an et demi
00:50:08je me souviens
00:50:09j'avais écrit
00:50:09la délégation
00:50:12de l'an vietnamienne
00:50:13ici
00:50:13et je leur avais demandé
00:50:14l'autorisation
00:50:15de venir
00:50:18filmer chez eux
00:50:19depuis Hanoi
00:50:19à la taque
00:50:20au bout de
00:50:21sept ou huit mois
00:50:22j'ai appris
00:50:22qu'ils avaient
00:50:24refugé
00:50:25parce que
00:50:25j'étais pas
00:50:26enfin pour eux
00:50:27j'étais pas
00:50:28je pense
00:50:30un garçon
00:50:31sur lequel
00:50:32enfin disons
00:50:33on parle
00:50:34disons
00:50:34à l'idéologie
00:50:35un peu
00:50:36un peu vague
00:50:37et sur la caline
00:50:40ils ne pouvaient pas compter
00:50:42enfin je pense
00:50:43que
00:50:45je pense qu'ils avaient
00:50:46sûrement
00:50:46c'était une très bonne raison
00:50:48ils n'avaient
00:50:48pas tort
00:50:51c'était l'époque
00:50:52où je voulais aller
00:50:53enfin comme c'est difficile
00:50:54de faire du cinéma
00:50:57en France
00:50:58enfin c'est une époque
00:50:59où je voulais aller
00:51:00je me disais
00:51:00il faut aller à Cuba
00:51:02en Algérie
00:51:03ou alors
00:51:03en Yougoslavie
00:51:06et puis ce refus
00:51:08de Hanoi
00:51:09enfin m'a montré
00:51:10enfin qui
00:51:11vraiment
00:51:12puisque
00:51:14je suis parisien
00:51:15enfin qui n'a pas raison
00:51:15de ne pas faire
00:51:17de cinéma à Paris
00:51:18et donc j'ai pris
00:51:19la décision
00:51:20enfin dans chaque film
00:51:22de parler
00:51:23du Vietnam
00:51:24à tort et à travers
00:51:26si on veut
00:51:28pour ce qui est
00:51:29de la comparaison
00:51:30si on résume
00:51:31on a donc
00:51:32dans deux ou trois choses
00:51:34une scénette
00:51:35et uniquement
00:51:36une scénette
00:51:37c'est à dire
00:51:37aucun commentaire
00:51:39additionnel
00:51:40la voix off
00:51:41de Godard
00:51:42qui est très présente
00:51:42dans le film
00:51:43sous forme de chuchotement
00:51:44la setée
00:51:44la scénette
00:51:45se suffit à elle-même
00:51:46sans fioriture
00:51:48dans la chinoise
00:51:49on a la scénette
00:51:50plus les explications
00:51:51de texte
00:51:52très didactiques
00:51:53et un petit peu laborieuses
00:51:54de Jean-Pierre Léo
00:51:55sur les vrais communistes
00:51:57les faux communistes
00:51:58etc
00:51:58et puis
00:51:59dans loin du Vietnam
00:52:00il n'y a plus de scénette
00:52:01et il n'y a plus que du discours
00:52:04discours de Jean-Luc Godard
00:52:05cette fois
00:52:05c'est à dire que
00:52:06vraiment
00:52:07progressivement
00:52:08le verbe
00:52:08l'a emporté
00:52:09l'a emporté
00:52:10sur l'image
00:52:11et
00:52:12d'ailleurs
00:52:13on peut remarquer
00:52:14que Jean-Luc Godard
00:52:15là nous parle
00:52:16beaucoup plus
00:52:16de lui-même
00:52:17que du Vietnam
00:52:18au fond
00:52:20et non seulement
00:52:21il nous parle de lui-même
00:52:21mais il se filme lui-même
00:52:24ça lui a été
00:52:25un petit peu reproché
00:52:26c'est à dire que
00:52:26c'est quand même
00:52:27quelque chose
00:52:28d'assez narcissique
00:52:29même si
00:52:30il s'agit en fait
00:52:31d'une confession
00:52:32et même on peut dire
00:52:33d'une séance
00:52:33un peu d'auto-flagellation
00:52:36alors
00:52:37je reviens
00:52:38donc là
00:52:38ça me permet de revenir
00:52:39un petit peu
00:52:39sur la question de la censure
00:52:40puisqu'il en est question
00:52:41en fait
00:52:41en trame de fond
00:52:44Godard a toujours été
00:52:45extrêmement virulent
00:52:46et à bon droit
00:52:47contre la censure française
00:52:51et là encore
00:52:52dans ce film
00:52:53il nous dit
00:52:53qu'on ne peut plus
00:52:53faire de film en France
00:52:54bon
00:52:55il en fait juste
00:52:56deux par an
00:52:57et par contre
00:52:59il donne raison
00:53:00aux gens
00:53:01qui à Hanoï
00:53:02lui interdisent
00:53:02de venir tourner
00:53:04alors que
00:53:05beaucoup de gens
00:53:06peuvent y aller
00:53:06tous les journalistes
00:53:08occidentaux
00:53:09sont au nord
00:53:10et ont le droit
00:53:11de tourner
00:53:11mais pas Jean-Luc Godard
00:53:12on lui interdit
00:53:13de mettre les pieds
00:53:13là-bas
00:53:14et il trouve ça normal
00:53:15il trouve qu'ils ont raison
00:53:16parce que son idéologie
00:53:17est un peu floue
00:53:18il pourrait faire plus de mal
00:53:19que de bien
00:53:20etc
00:53:21donc je trouve que
00:53:22c'est vraiment étonnant
00:53:24ça ressemble vraiment
00:53:25à une autocritique
00:53:27maoïste
00:53:27pour le coup
00:53:28et puis avec
00:53:28en plus
00:53:30aussi un autre ingrédient
00:53:31qui est la culpabilité
00:53:32de l'homme blanc
00:53:32qui vit confortablement
00:53:34à Paris
00:53:34pendant que d'autres
00:53:35dans le tiers monde
00:53:36sont sous les bombes
00:53:38alors
00:53:39au sujet
00:53:40de la censure
00:53:41je voulais en dire
00:53:42quelques mots
00:53:42parce que vraiment
00:53:43la chinoise marque
00:53:44une double rupture
00:53:45dans la relation
00:53:47de Godard
00:53:47avec les censeurs
00:53:49du cinéma
00:53:50c'est la première fois
00:53:52qu'un film de Jean-Luc Godard
00:53:53obtient
00:53:53un visa tout public
00:53:55sans qu'aucune restriction
00:53:57ne soit proposée
00:53:59au censeur
00:54:00par le président
00:54:01de la commission
00:54:02et ne soit soumise au vote
00:54:03jusqu'à présent
00:54:04les films de Godard
00:54:06enfin Godard
00:54:07était vraiment
00:54:07la bête noire
00:54:08de la censure
00:54:09en 13 longs métrages
00:54:11il a aligné
00:54:12deux interdictions totales
00:54:138 interdictions mineures
00:54:15une interdiction de doublage
00:54:16et 6 de ses films
00:54:18ont été coupés
00:54:19bon
00:54:19et ça fait beaucoup
00:54:21pour un seul homme
00:54:21et d'ailleurs
00:54:22quand il n'y a que
00:54:23une interdiction mineure
00:54:24comme par exemple
00:54:25masculin féminin
00:54:26c'est parce que le président
00:54:27n'a pas obtenu plus
00:54:28mais il a essayé
00:54:28d'obtenir plus
00:54:29
00:54:30pas du tout
00:54:31le président écrit
00:54:32dans son compte-rendu
00:54:33au ministre
00:54:34qu'il y a juste
00:54:35un membre de la commission
00:54:36qui a considéré
00:54:37que l'assassinat
00:54:38d'un ministre soviétique
00:54:39et puis tous ses propos
00:54:40pro-chinois
00:54:42risquaient de gêner
00:54:44d'altérer
00:54:44les relations franco-soviétiques
00:54:46mais on nous dit
00:54:47que cette argumentation
00:54:48n'a pas convaincu
00:54:49la majorité de la commission
00:54:50et donc visiblement
00:54:51pas convaincu non plus
00:54:53le président lui-même
00:54:54qui pourtant déteste Godard
00:54:56donc en fait
00:54:56on se rend compte
00:54:58que la censure
00:54:59jette l'éponge
00:55:00par rapport à Godard
00:55:02parce que la censure
00:55:03elle est KO
00:55:04elle est KO
00:55:04depuis l'année précédente
00:55:05depuis le scandale
00:55:07qu'a fait l'interdiction
00:55:08de la religieuse
00:55:09de Rivette
00:55:10en 1966
00:55:11et on sait le rôle
00:55:12qu'a joué Godard
00:55:13dans la mobilisation
00:55:14contre l'interdiction
00:55:15de ce film
00:55:16ce qu'on sait moins
00:55:17c'est à quel point
00:55:18il a joué un rôle
00:55:19aussi au départ
00:55:20de l'affaire
00:55:21c'est à dire
00:55:22en 1962
00:55:23quatre ans plus tôt
00:55:25pour qu'il y ait un film
00:55:27adapté de Diderot
00:55:28et de la religieuse
00:55:29de Diderot
00:55:30c'est lui
00:55:31qui a convaincu
00:55:32Beauregard
00:55:32qui a convaincu
00:55:33Anna Karina
00:55:33de jouer le rôle
00:55:34qui a convaincu
00:55:35Bourseillet
00:55:36d'accueillir
00:55:38l'adaptation théâtrale
00:55:40dans un premier temps
00:55:40et dans son esprit
00:55:41il était très clair
00:55:42que cette religieuse
00:55:43c'était une arme
00:55:44par destination
00:55:45un coup de boutoir
00:55:47contre la censure
00:55:47il ne mesurait pas
00:55:49à quel point
00:55:49ça allait fonctionner
00:55:51donc là
00:55:52la censure
00:55:52est KO
00:55:54il y a une autre dimension
00:55:55de cette chinoise
00:55:57qui est une rupture
00:55:58dans les relations
00:55:59entre Godard
00:56:00et les censeurs
00:56:01c'est que
00:56:01de même que Godard
00:56:03obnubile les censeurs
00:56:04il est lui-même
00:56:05et on le comprend
00:56:06obnubilé par la censure
00:56:07c'est à dire que
00:56:09dans plusieurs de ses films
00:56:11il revient à la charge
00:56:12il fait des allusions
00:56:13à la censure
00:56:14il fait des clins d'oeil
00:56:15aux censeurs
00:56:15il fait des petites provocations
00:56:17mais toujours
00:56:18sur le mode artiste
00:56:19c'est à dire que
00:56:20dans Pierrot le fou
00:56:20par exemple
00:56:21c'est Anna Karina
00:56:22avec des ciseaux
00:56:22comme ça
00:56:23qui traverse l'écran
00:56:24pour dire aux censeurs
00:56:25oui oui
00:56:25là je vais mettre
00:56:25quelque chose
00:56:26qui ne va pas vous plaire
00:56:26vous allez pouvoir couper
00:56:28et c'est toujours fait
00:56:29de façon très artistique
00:56:31jusqu'à la chinoise
00:56:32et là
00:56:33cette période là
00:56:34est terminée
00:56:35c'est à dire que
00:56:36Godard n'est plus
00:56:37dans l'allusion
00:56:38il est dans l'anathème
00:56:39notamment contre Malraux
00:56:42qu'il a traité
00:56:42l'année précédente
00:56:43pendant la mobilisation
00:56:45de ministre
00:56:46de la culture
00:56:47avec un cas
00:56:48et là il revient
00:56:49à la charge
00:56:50en lui mettant
00:56:50sur le dos
00:56:51dans la chinoise
00:56:53l'interdiction
00:56:54de la religieuse
00:56:55alors que Malraux
00:56:56n'y est absolument
00:56:56pour rien
00:56:57et Godard le sait
00:57:00il était consterné
00:57:01par cette interdiction
00:57:02Malraux
00:57:02sa femme
00:57:03sa fille
00:57:04et son directeur
00:57:04de cabinet
00:57:05ont signé
00:57:05la pétition
00:57:06contre l'interdiction
00:57:07quand on est ministre
00:57:08on peut difficilement
00:57:09faire plus
00:57:09sauf à démissionner
00:57:12et puis
00:57:13l'autre évolution
00:57:14qu'on voit
00:57:14c'est qu'en fait
00:57:16puisque le contrôle
00:57:17cinématographique
00:57:18est maintenant
00:57:19à terre
00:57:21Godard
00:57:21va s'en détourner
00:57:22pour s'en prendre
00:57:23à un système
00:57:23de contrôle
00:57:25d'un média
00:57:26désormais plus important
00:57:27donc effectivement
00:57:28plus surveillé
00:57:29aussi par les pouvoirs
00:57:30publics
00:57:31qui est la télévision
00:57:32alors
00:57:33deux ans plus tard
00:57:35dans le guet savoir
00:57:35on retrouve Malraux
00:57:37sur le visage
00:57:39duquel Godard
00:57:39met les initiales
00:57:42CRS
00:57:43et puis
00:57:45Godard
00:57:46s'en prend
00:57:46à la télévision française
00:57:48dans un film
00:57:49qui lui est commandé
00:57:50par la télévision française
00:57:51c'est-à-dire que
00:57:51l'ORTF
00:57:52commande le film
00:57:53et Godard
00:57:54en fait fait tout
00:57:55pour que ce film
00:57:56ne puisse pas
00:57:57être diffusé
00:57:58par l'ORTF
00:57:59et que donc
00:58:00il soit
00:58:01en fait
00:58:02interdit de diffusion
00:58:02et qu'il puisse dire
00:58:03lui qu'il a été censuré
00:58:05il fait vraiment tout
00:58:06c'est-à-dire que
00:58:06la télévision française
00:58:07est qualifiée
00:58:08dans le film
00:58:09de fasciste
00:58:10les journalistes
00:58:11de l'ORTF
00:58:13sont qualifiés
00:58:13de larbins
00:58:15Jean-Luc Godard
00:58:16leur propose même
00:58:16de se faire enculer
00:58:17par le ministre
00:58:18de l'information
00:58:19puisqu'ils aiment ça
00:58:20précise-t-il
00:58:21et un autre ministre
00:58:23qui est le ministre
00:58:23de la jeunesse
00:58:24est traité d'enfoiré
00:58:25et Godard précise
00:58:26que l'enfoiré
00:58:27signifie couvert
00:58:28de sa propre merde
00:58:29bon
00:58:29alors évidemment
00:58:30le film ne sort pas
00:58:32et vous voyez
00:58:33qu'on n'est vraiment
00:58:33plus dans l'allusion
00:58:36et dans le clin d'oeil
00:58:37artistique
00:58:38je ne sais pas
00:58:39si on y a gagné
00:58:39au change
00:58:40mais il faut comprendre
00:58:41cette violence
00:58:42par le ras-le-bol
00:58:44ce n'est pas que là
00:58:45par rapport au corsetage
00:58:46gaullien
00:58:48des moyens d'expression
00:58:50alors fin de la parenthèse
00:58:52sur la censure
00:58:53on revient
00:58:54à nos personnages
00:58:56et notamment à Véronique
00:58:57qui elle non plus
00:58:57ne fait pas dans la nuance
00:58:59Véronique veut
00:59:00fermer les universités
00:59:02pour refonder
00:59:03le système universitaire
00:59:04et le meilleur moyen
00:59:05pour fermer les universités
00:59:06c'est pense-t-elle
00:59:07de poser des bombes
00:59:08pour tuer le maximum
00:59:09d'étudiants
00:59:09et des professeurs
00:59:11alors elle en parle
00:59:12dans un train
00:59:12avec Francis Jansson
00:59:14Francis Jansson
00:59:15dans son propre rôle
00:59:16donc de prof de philo
00:59:17qui lui a fait réviser
00:59:19le bac
00:59:19dans le film
00:59:20comme dans la vraie vie
00:59:21et Francis Jansson
00:59:23qui surtout
00:59:24est l'ancien chef
00:59:27du réseau Jansson
00:59:28des porteurs de valises
00:59:29du FLN
00:59:30qui donc a été condamné
00:59:32à 10 ans
00:59:32de réclusion
00:59:33par compte humasse
00:59:35et qui a dû fuir
00:59:36la France
00:59:37suite à ce procès
00:59:39donc voilà
00:59:40ce que donne
00:59:42cette conversation
00:59:43qui est en fait
00:59:44un long plan
00:59:45conséquence ferroviaire
00:59:54mais à quoi ça sert
00:59:56d'aller
00:59:58tuer des gens
00:59:59si tu ne sais pas
01:00:00ce que tu feras
01:00:01après
01:00:02si tu ne sais pas
01:00:03quelle
01:00:03mais on ne sait
01:00:05pour ce qu'on va faire
01:00:06après
01:00:06ah
01:00:06alors
01:00:07qu'est-ce que vous allez faire
01:00:10moi je ne crois pas
01:00:11du tout
01:00:11que vous le sachiez
01:00:12je crois que vous savez
01:00:13seulement que le système
01:00:14actuel vous est odieux
01:00:16et je crois que vous êtes
01:00:17terriblement impatients
01:00:18d'en finir
01:00:18il ne vous est pas odieux
01:00:19il est mauvais
01:00:20oui
01:00:20et quand à ce qu'on fera
01:00:21après ça c'est pas
01:00:22c'est pas mon travail
01:00:23ça vous est égal
01:00:24non ça ne m'est pas égal
01:00:25moi mon travail
01:00:28après de nouveau
01:00:29je continuerai à étudier
01:00:30la situation
01:00:31j'arrêterai pas
01:00:32Véronique
01:00:33la situation
01:00:35où l'étudieras-tu
01:00:36après
01:00:37moi je ne suis rien d'autre
01:00:39d'ouvrière
01:00:39la production révolutionnaire
01:00:40très bien
01:00:41sois une vraie ouvrière
01:00:42c'est-à-dire
01:00:43travaille réellement
01:00:44de la façon
01:00:45dont vous y produisez
01:00:46vous donnez pas
01:00:47beaucoup plus chaud
01:00:49à tenir le goût
01:00:50ah oui pourquoi
01:00:50c'est parce que
01:00:51vous serez arrêté
01:00:52sans doute bien avant
01:00:54mais Francis
01:00:55toi aussi
01:00:56tu étais poursuivi
01:00:56par la police
01:00:57oui
01:00:58et ça a duré
01:00:59ça n'a pas duré 10 jours
01:00:59ça a duré longtemps
01:01:00parce qu'il y avait
01:01:01beaucoup beaucoup
01:01:02de complices
01:01:03parmi la population française
01:01:05parce que même ceux
01:01:06qui n'étaient pas
01:01:07tout à fait favorables
01:01:09à la dépendance algérienne
01:01:10n'étaient pas prêts
01:01:11à nous dénoncer
01:01:13alors là
01:01:14en matière de prémonition
01:01:15on a une séquence
01:01:17qui annonce très clairement
01:01:20les années 70
01:01:21c'est la dérive violente
01:01:23bon rarement terroriste
01:01:24en France
01:01:25qui a pu tenter
01:01:27certains groupes
01:01:28bon je pense
01:01:30notamment au NAPAP
01:01:31aux autonomes
01:01:31ou évidemment
01:01:32à Action Directe
01:01:35de leur côté
01:01:36si on s'intéresse
01:01:37aux maoïstes
01:01:38quand même
01:01:38les gens de l'UJCML
01:01:40sont devenus
01:01:41pour certains d'entre eux
01:01:42beaucoup d'entre eux
01:01:43des militants
01:01:43par la suite
01:01:44de la gauche prolétarienne
01:01:45une organisation
01:01:46qui se veut
01:01:47héritière
01:01:48de la résistance
01:01:49et qui à ce titre
01:01:50souvent
01:01:52légitime
01:01:53l'action violente
01:01:54du prolétariat
01:01:56des organisations révolutionnaires
01:01:57sauf que
01:01:58cette gauche prolétarienne
01:01:59en 1973
01:02:01elle finit
01:02:02par s'autodissoudre
01:02:03elle s'autodissout
01:02:05pour toute une série
01:02:06de raisons
01:02:07sur lesquelles
01:02:07je n'ai pas le temps
01:02:08de revenir
01:02:09mais parmi ces raisons
01:02:11il y a
01:02:12pour les dirigeants
01:02:14la crainte
01:02:15d'une dérive
01:02:16de leur organisation
01:02:17justement
01:02:17vers la violence
01:02:19et tout ça
01:02:20est déjà dans le film
01:02:21c'est très intéressant
01:02:22tout ça est déjà
01:02:23dans le film
01:02:24alors
01:02:25si on en revient
01:02:26au côté
01:02:28formel
01:02:28et cinématographique
01:02:29des choses
01:02:30une question
01:02:31qu'on peut se poser
01:02:31à propos de cet extrait
01:02:33c'est
01:02:34pourquoi avoir tourné ça
01:02:35dans un train
01:02:35en fait
01:02:36parce que c'est un enfer
01:02:37de tourner ça
01:02:38dans un train
01:02:38il faut charger
01:02:40la grosse Mitchell
01:02:40la caméra
01:02:41qu'on a vu tout à l'heure
01:02:42dans un train
01:02:43le couloir est exigu
01:02:44il faut la stabiliser
01:02:45ça tremble
01:02:47il faut gérer
01:02:48le reflet dans la vitre
01:02:49puisqu'elle est en face
01:02:50de la vitre
01:02:50et de temps en temps
01:02:51on passe dans des tunnels
01:02:52donc on voit la caméra
01:02:54bon évidemment
01:02:55Jean-Luc Godard
01:02:56avec son budget
01:02:56de 700 000 francs
01:02:57n'a pas les moyens
01:02:58de louer un train
01:02:59à la SNCF
01:02:59donc il tourne
01:03:00dans un vrai train
01:03:00qui fait sa vraie desserte
01:03:02qui s'arrête
01:03:03quand on ne s'y attend pas
01:03:04avec des vrais voyageurs
01:03:05qui montent
01:03:06qui descendent
01:03:06qui parlent
01:03:07etc
01:03:09l'équipe s'en sort
01:03:10avec brio
01:03:11puisqu'à la fin
01:03:12de la demi-journée
01:03:13on a 12 minutes utiles
01:03:14c'est à dire
01:03:1512 minutes de rush
01:03:16qui vont vraiment donner
01:03:1712 minutes dans le film
01:03:18ce qui est absolument considérable
01:03:20même aujourd'hui
01:03:21avec des moyens techniques
01:03:21bien plus maniables
01:03:22c'est très rare
01:03:23qu'une équipe
01:03:24fasse 12 minutes utiles
01:03:25en une demi-journée
01:03:26de tournage
01:03:28pour autant
01:03:29donc chapeau
01:03:29mais pour autant
01:03:30la question restante
01:03:31pourquoi avoir fait ça
01:03:32dans un train
01:03:32et pas dans un café
01:03:33comme on fait
01:03:33toutes les discussions
01:03:34dans les films
01:03:35de la nouvelle vague
01:03:36alors il me semble
01:03:37qu'il y a deux éléments
01:03:38le train
01:03:39avec le paysage
01:03:40qui défile à l'arrière-plan
01:03:41derrière la vitre
01:03:42permet en fait
01:03:43d'opposer
01:03:44le bouillonnement
01:03:45de Véronique
01:03:47avec ses projets incandescents
01:03:48et le bouillonnement
01:03:48de la discussion aussi
01:03:49à la tranquillité
01:03:52de ces paysages ruraux
01:03:54où rien ne se passe
01:03:55de cette France apathique
01:03:57Coddard disait
01:03:57qu'il voulait faire un film
01:03:58sur la politisation
01:03:59de la jeunesse
01:04:01dans un pays
01:04:02qui se dépolitise
01:04:04voilà
01:04:04donc c'est l'idée
01:04:05que la France s'ennuie
01:04:06déjà en 1967
01:04:07qu'on nous avance là
01:04:09autre intérêt
01:04:10du tournage
01:04:11de cette séquence
01:04:12dans un train
01:04:13c'est le fait
01:04:14que quand on fait discuter
01:04:15deux personnes
01:04:16dans un train
01:04:17il y en a forcément
01:04:18une qui est dans le sens
01:04:19de la marche
01:04:20donc dans le sens
01:04:21de l'histoire
01:04:22et puis il y a
01:04:22une autre personne
01:04:24qui tourne le dos
01:04:25à la marche du train
01:04:26et donc à la marche
01:04:27de l'histoire
01:04:28et il y a l'idée
01:04:29que aussi étonnant
01:04:32que ça puisse paraître
01:04:33pour nous
01:04:33dans l'interview
01:04:34qu'il donne au cahier
01:04:35du cinéma
01:04:37après la sortie
01:04:38du film
01:04:39Coddard avance
01:04:40l'idée que
01:04:41pour lui
01:04:41très clairement
01:04:42dans cette séquence
01:04:42c'est Véronique
01:04:43qui sort victorieux
01:04:44de cette joute
01:04:45verbale
01:04:48vous me direz
01:04:49mais moi
01:04:49tel que je le perçois
01:04:50on a l'impression
01:04:51d'une jeune fille
01:04:51un peu touchante
01:04:52mais quand même
01:04:52qui est une gentille
01:04:53cinglée quand même
01:04:54et lui
01:04:55pour lui
01:04:55non non
01:04:56c'est très clair
01:04:56elle sort victorieuse
01:04:57de cette discussion
01:04:59qui d'ailleurs
01:05:00est une discussion
01:05:01Godard-Janson
01:05:02en fait
01:05:02parce que
01:05:03autant lui
01:05:05Francis Janson
01:05:05est totalement libre
01:05:06de ce qu'il dit
01:05:07il l'improvise
01:05:08c'est le seul moment
01:05:09du film
01:05:09où quelqu'un improvise
01:05:10il est libre
01:05:11de dire ce qu'il veut
01:05:11alors qu'elle
01:05:12pas du tout
01:05:13elle a une oreillette
01:05:14et c'est Jean-Luc Godard
01:05:15derrière
01:05:15qui lui souffle
01:05:16chacune de ses répliques
01:05:19et je me permets
01:05:21un jugement personnel
01:05:22je trouve que ça
01:05:22manque pas de sel
01:05:23quand même
01:05:24d'entendre
01:05:25Jean-Luc Godard
01:05:27sous-entendre
01:05:28suggérer à Janson
01:05:29qu'il est un peu tiède
01:05:30sur le plan politique
01:05:31quand on sait
01:05:32que Janson
01:05:32a payé quand même
01:05:33son engagement
01:05:34au prix fort
01:05:3410 ans de réclusion
01:05:35il a dû fuir la France
01:05:36être caché
01:05:38il est rentré juste
01:05:39l'année précédente
01:05:40et dans le même temps
01:05:41à la même époque
01:05:42Godard refusait
01:05:43de signer
01:05:43le manifeste des 121
01:05:45que Truffaut
01:05:46lui a signé
01:05:47le manifeste des 121
01:05:48qui je le rappelle
01:05:49était quand même
01:05:51le but était
01:05:52de protester
01:05:52contre la torture
01:05:53de réclamer le droit
01:05:54à l'insoumission
01:05:55en Algérie
01:05:55mais aussi
01:05:56de se dire solidaire
01:05:58des membres du réseau
01:05:59Janson
01:05:59dont le procès
01:06:00allait commencer
01:06:01justement
01:06:01je trouve que
01:06:03Janson est magnanime
01:06:05d'être là
01:06:06il est magnanime
01:06:07avec Godard
01:06:08comme il est patient
01:06:09avec Véronique
01:06:10dans le film
01:06:11c'est bon
01:06:12c'est assez intéressant
01:06:13voilà
01:06:15alors
01:06:17maintenant que j'ai
01:06:19décrit
01:06:21un certain nombre
01:06:21de séquences
01:06:22que je crois
01:06:22comprendre
01:06:23enfin un petit peu
01:06:24mais vous me direz
01:06:25j'avais envie
01:06:26de terminer en fait
01:06:26par une séquence
01:06:27que je suis pas du tout
01:06:28certain de comprendre
01:06:29et donc vous allez
01:06:30vous allez peut-être
01:06:31m'aider lors du débat
01:06:32c'est la dernière
01:06:33séquence du film
01:06:35au moment où donc
01:06:36Godard fait le point
01:06:36sur ces personnages
01:06:38et sur ce qu'ils deviennent
01:06:39et donc Guillaume
01:06:42fait partie de ceux
01:06:43qui s'en sortent bien
01:06:44l'acteur
01:06:45puisqu'il va s'épanouir
01:06:46en faisant du théâtre
01:06:48porte à porte
01:06:49alors on convoque
01:06:50Goethe avec les années
01:06:52de voyage de Willem Meister
01:06:53on convoque aussi Racine
01:06:55avec des répliques
01:06:56de Bérenice
01:06:57revues à la sauce Mao
01:06:59et voilà ce que ça donne
01:07:01dernier extrait
01:07:25de Bérenice
01:07:59de Bérenice
01:08:18il y a deux trois petites choses
01:08:19que je comprends un petit peu
01:08:21par exemple bon
01:08:22pourquoi ça se passe
01:08:23dans un chantier de démolition
01:08:24au début
01:08:25je pense que c'est parce
01:08:26qu'il faut faire table rase
01:08:27du vieux théâtre
01:08:29théâtre année zéro
01:08:31pourquoi les vitres
01:08:33contre lesquelles
01:08:34ces deux femmes tambourines
01:08:35est-ce que c'est pour
01:08:37figurer
01:08:39l'incommunicabilité
01:08:40entre les êtres
01:08:41et le théâtre
01:08:42qui serait une solution
01:08:43avec Léo
01:08:44entre les vitres
01:08:45et entre ces deux femmes
01:08:48pourquoi est-ce que
01:08:48ces deux femmes
01:08:49se dénudent progressivement
01:08:51est-ce qu'il les fait référence
01:08:53au travail de l'acteur
01:08:54qui se met à nu sur scène
01:08:55je ne sais pas du tout
01:08:57et puis là je patauge
01:08:59complètement
01:08:59pourquoi ce jeu de massacre
01:09:00
01:09:00avec les fruits et légumes
01:09:02lancés sur l'acteur
01:09:04et puis
01:09:05pourquoi le
01:09:06pourquoi le mendiant
01:09:07je ne vois pas du tout
01:09:08ce que
01:09:08le rôle de ce mendiant là
01:09:10ok
01:09:11Léo donne une pièce
01:09:13alors donc j'attends
01:09:14vos propositions d'analyse
01:09:15quant à moi
01:09:16je vous propose
01:09:16une rapide conclusion
01:09:19pour cette conférence
01:09:22La Chinoise
01:09:23n'est pas le film
01:09:24le plus prisé
01:09:25de Jean-Luc Godard
01:09:26on le sait
01:09:27et on a compris
01:09:28pourquoi
01:09:28il est assez difficile
01:09:29d'accès
01:09:30et c'est volontaire
01:09:32Brèche
01:09:32la distanciation
01:09:33etc
01:09:33on bouscule le spectateur
01:09:34bon
01:09:36c'est aussi je pense
01:09:37un film tout à fait passionnant
01:09:38sur le plan formel
01:09:39Comoli
01:09:40Jean-Luc Comoli
01:09:41dans les cahiers du cinéma
01:09:42a dit au moment de la sortie
01:09:43que dans ce film
01:09:45la politique
01:09:46s'y meut
01:09:47plastiquement
01:09:48je trouve que
01:09:49c'est vraiment très bien dit
01:09:50parce que
01:09:50Jean-Luc Godard
01:09:51vraiment
01:09:52fait de la politique
01:09:53fait vivre
01:09:54invente de la politique
01:09:56à partir de mouvements
01:09:57de caméra
01:09:57de collage
01:09:58de couleurs
01:09:59et je crois que
01:10:00peu de gens
01:10:00quand même
01:10:01ont réussi
01:10:02à faire ça
01:10:03alors La Chinoise
01:10:04est aussi un film raté
01:10:05selon son auteur
01:10:07c'est le mot qu'il emploie
01:10:08film totalement raté
01:10:09parce que
01:10:10film haï
01:10:11par ceux qu'il dépeint
01:10:12et peut-être
01:10:14ceux auxquels
01:10:14il était principalement
01:10:16destiné
01:10:17et on a compris
01:10:18je crois que
01:10:18si Godard
01:10:20avait été incompris
01:10:21c'est dans une certaine mesure
01:10:23parce qu'il est victime
01:10:24de ses propres
01:10:24prémonitions
01:10:25c'est-à-dire que
01:10:26il filme en 1967
01:10:27la fin des années 70
01:10:30il filme
01:10:31la fin de l'aventure
01:10:32gauchiste
01:10:32son aboutissement
01:10:33au moment
01:10:34où elle ne fait
01:10:35que commencer
01:10:35donc forcément
01:10:37il y a un décalage
01:10:38et l'incompréhension
01:10:40sans doute
01:10:41vient de là
01:10:41je pense aussi
01:10:43que
01:10:44l'autre élément
01:10:45d'explication
01:10:45c'est le fait
01:10:46que ce réalisateur
01:10:47donc on l'a dit
01:10:47est en crise
01:10:48il est sur le point
01:10:49de rompre
01:10:50avec ce cinéma
01:10:53un cinéma commercial
01:10:54mais un cinéma
01:10:55commercialement
01:10:56distribué
01:10:57avec un producteur
01:10:58un budget
01:10:58des choses assez lourdes
01:11:01après la chinoise
01:11:03il fait week-end
01:11:04donc il y a un peu
01:11:05un film apocalypse
01:11:06et donc dernier carton
01:11:07du film
01:11:08il tire sa révérence
01:11:10c'est-à-dire qu'après
01:11:10il fait des cinétractes
01:11:12il fait des films collectifs
01:11:13qui sont signés
01:11:14non pas par lui
01:11:16mais du groupe
01:11:16Ziga Vertov
01:11:17et puis il prend sa caméra
01:11:19et il part
01:11:20de par le monde
01:11:21filmer
01:11:22des peuples en lutte
01:11:23un petit peu partout
01:11:24bon
01:11:26et c'est la raison
01:11:28enfin le fait
01:11:28qu'il soit comme ça
01:11:29en transition
01:11:30en crise
01:11:31et en fragilité
01:11:33explique aussi
01:11:34que ce film
01:11:35de mon point de vue
01:11:36est très intéressant
01:11:37parce que c'est
01:11:37à plusieurs reprises
01:11:39le film échappe
01:11:40à Jean-Luc Godard
01:11:42c'est-à-dire qu'il fait
01:11:43des images
01:11:43dont il ne perçoit pas
01:11:45ce qu'elles vont donner
01:11:46en termes de réception
01:11:47au niveau du public
01:11:48et je trouve ça
01:11:49très intéressant
01:11:51et tout ceci fait
01:11:52je pense
01:11:53que la chinoise
01:11:54est un moment important
01:11:56de son oeuvre
01:11:56et un moment important
01:11:58de l'histoire du cinéma
01:12:00et je vous remercie
01:12:01pour votre écoute
01:12:02attentive
01:12:04applaudissements
01:12:05Merci.
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