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Les cours du vendredi par Blanche Leridon (essayiste, auteure de Le Château de mes sœurs. Des Brontë au Kardashian, enquête sur les fratries féminines, Éditions Les Pérégrines, 2024).

À partir de son ouvrage Le Château de mes sœurs, enquête sur les fratries féminines, Blanche Leridon analyse la façon dont les sœurs ont été représentées, notamment dans la littérature et au cinéma. Les fratries de Jane Austen, qu'il s'agisse des sœurs Bennet dans Orgueil et Préjugés, ou des sœurs Dashwood dans Raison et Sentiments, offrent un stimulant point d'entrée dans leur univers, qu'il s'agisse des stéréotypes qu'on leur accole, ou du pouvoir qu'on leur octroie. D'autres fratries féminines, fictives ou bien réelles, seront sollicitées en écho.

Dans le cadre de notre thématique Jane Austen Forever
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Le Forum des images est une institution de la Ville de Paris.

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Transcription
00:00:03Merci beaucoup et bonsoir à toutes et tous.
00:00:09Je suis très très heureuse de pouvoir clore ce cycle Jane Austen Forever, j'adore le titre.
00:00:14C'est une lourde tâche qui me revient et j'espère que j'arriverai à la mener de façon convaincante.
00:00:20Comme ça vient d'être dit, une partie de ce que je vais vous dire ce soir est basée sur
00:00:24ce livre,
00:00:25Le château de mes sœurs, les Bronté au Kardashian, enquête sur les fratries féminines,
00:00:29qui est un livre que j'ai écrit parce que moi-même je suis une sœur, j'en ai deux,
00:00:33et je me suis toujours interrogée sur l'absence de mots pour qualifier le lien qui nous unissait.
00:00:38C'est-à-dire qu'on était trois filles, on était une fratrie, on aurait été des frères, on aurait
00:00:42aussi été une fratrie.
00:00:44Et cette carence, cette lacune dans la langue m'a conduit à m'intéresser à la façon dont les sœurs
00:00:49avaient été représentées,
00:00:50à leur histoire, à l'histoire de leur représentation.
00:00:53Et de cette enquête est née ce livre sur lequel je vais me baser pour une partie du cours de
00:01:01ce soir.
00:01:02Alors pour vous en présenter très rapidement la construction,
00:01:08je vais essayer de m'attacher à un certain nombre de préjugés,
00:01:12et donc là Jane Austine m'offrait une formidable opportunité pour mon titre,
00:01:16attaché aux sœurs, un certain nombre d'injonctions aussi,
00:01:18c'est-à-dire qu'est-ce qu'on se figure, qu'est-ce qu'on imagine, qu'est-ce
00:01:21qu'on projette quand on parle de sœurs,
00:01:23et on verra qu'il y a un certain nombre de stigmates, de préjugés,
00:01:26qui sont extrêmement puissants,
00:01:27et que le cinéma, comme la littérature, la fiction ont contribué à façonner dans nos imaginaires.
00:01:33Et je vais essayer de montrer, alors en me référant beaucoup au cinéma et aux séries télé,
00:01:40mais pas uniquement,
00:01:41à la fois comment ces médiums ont réussi à installer un certain nombre de préjugés,
00:01:45mais aussi comment est-ce qu'ils ont pu les dénoncer et tenter aussi,
00:01:48et c'est ça qui est peut-être le plus réjouissant, de les déconstruire.
00:01:52Et donc ces préjugés, ils sont à peu près listés ici,
00:01:56il y a celui des petites filles modèles,
00:01:57il y a celui des sœurs rivales, les unes contre les autres,
00:02:00puis j'essaie aussi de trouver un certain nombre d'autres pistes de représentation,
00:02:06peut-être moins développées, comme les sœurs des murs,
00:02:09c'est-à-dire les sœurs qui créent ensemble,
00:02:11la figure très ambivalente de la sorcière,
00:02:13qui là aussi est très souvent assimilée,
00:02:15on le verra, à la figure des sœurs,
00:02:17et puis enfin, une séquence d'ouverture autour de la libération et de la délivrance de nos sœurs,
00:02:23et je crois que certaines d'entre vous doivent comprendre à quoi je fais allusion ici.
00:02:30Donc, point de départ, je vous le disais, c'est l'idée de ce mot manquant,
00:02:34c'est-à-dire, à partir de là, à partir de cette carence,
00:02:39je suis allée chercher dans l'histoire des représentations,
00:02:41comment est-ce que ces sœurs, elles étaient incarnées,
00:02:45et l'intuition initiale de mon livre, la première hypothèse que je formule,
00:02:48c'est que s'il n'y a pas de mot pour décrire une fratrie uniquement composée de filles,
00:02:52c'est parce que pendant très longtemps, la réalité que ça désignait,
00:02:55c'était une réalité qui était redoutée, dont on ne voulait pas.
00:02:59Et là, je cite en exerce du premier chapitre de mon livre,
00:03:03cet extrait du roman Filles de Camille Laurence,
00:03:06qui dit ceci en reportant une conversation de son papa
00:03:08avec un monsieur qu'il croise dans la rue.
00:03:10« Vous avez des enfants ? » demande le monsieur.
00:03:12« Non, dit mon père, j'ai deux filles. »
00:03:15Et cette citation me paraît très significative et représentative
00:03:18de la façon dont on a conscientisé le fait d'avoir des filles pendant très longtemps
00:03:22dans des sociétés patrilinéaires,
00:03:23où la descendance passe d'abord et avant tout par les fils.
00:03:27Et donc, dans ce cadre-là, avoir des filles,
00:03:29c'était considéré comme une forme d'échec,
00:03:31ou d'anomalie de la nature,
00:03:33et donc à quoi bon qualifier quelque chose que l'on redoute,
00:03:36quelque chose que l'on rejette ?
00:03:38Et donc, c'est de cette hypothèse-là
00:03:40que j'ai démarré mon ouvrage
00:03:42et que je suis allée chercher pourquoi
00:03:43est-ce que ces sœurs-là étaient si indésirables
00:03:46et tous les éléments sociaux, économiques, de genre
00:03:50qui avaient participé de cette construction-là.
00:03:53Et c'est le point de départ du travail
00:03:56et c'est aussi le point de départ du livre,
00:03:58« Celui selon lequel les filles nombreuses sont dangereuses et indésirables ».
00:04:04Et là, je voudrais démarrer cette présentation
00:04:07en mettant en avant ce que j'ai appelé
00:04:09le paradoxe de la multitude.
00:04:10Le paradoxe de la multitude, qu'est-ce que c'est ?
00:04:12C'est que normalement, la logique arithmétique simple
00:04:16voudrait que plus vous êtes nombreux, plus vous êtes forts.
00:04:18A priori, une logique assez implacable derrière tout ça.
00:04:22Eh bien, s'agissant des fratries féminines,
00:04:25c'est la logique inverse qui est appliquée.
00:04:27C'est-à-dire que plus vous avez de filles,
00:04:29plus en réalité vous subissez, en tout cas jusqu'à très récemment,
00:04:32parce qu'une fille est un poids économique et financier pour la famille,
00:04:35parce qu'il faut les marier, il faut bien les marier, il faut les doter.
00:04:38Vous avez parlé de l'Inde à l'instant
00:04:39et du cycle que vous avez montré autour de l'Inde.
00:04:43L'Inde est un pays qui, du fait de la dot,
00:04:45qui pourtant a été interdite dans les années 60,
00:04:47a le plus redouté d'élever des fratries de filles,
00:04:50parce que c'est une pratique qui est restée très culturellement ancrée
00:04:53dans une partie de la société indienne
00:04:54et qui a conduit notamment à un certain nombre d'avortements sélectifs
00:04:59en fonction du sexe des petites filles.
00:05:00Il y a des études qui chiffraient à quelques millions
00:05:04le nombre de femmes manquantes sur tout le continent asiatique
00:05:06au tout début des années 2000,
00:05:08du fait de ce rejet-là des petites filles.
00:05:13Alors, sans aller jusqu'à l'Inde,
00:05:14il y a un certain nombre de pays asiatiques
00:05:16qui pratiquaient ce rejet des petites filles.
00:05:20On voit qu'y compris dans nos sociétés occidentales,
00:05:23il y a un certain nombre de mécanismes
00:05:25qui ont conduit à cette réticence de la fratrie féminine
00:05:28et à une forme de diabolisation
00:05:31ou de tentative de marginalisation
00:05:33de ce qu'elle représentait.
00:05:36Et donc, c'est un peu l'hypothèse de départ,
00:05:38sous-jacente et partant de cette idée
00:05:41de fratrie de soeurs indésirables,
00:05:43c'est que les filles nombreuses sont dangereuses, indésirables
00:05:46et que la fille, par petites touches satisfaites et réjouie,
00:05:49on connaît tous le fameux choix du roi.
00:05:51Le choix du roi, ça désigne cette famille
00:05:53qui serait bénie des dieux
00:05:54puisqu'elle aurait un petit garçon puis une petite fille,
00:05:57ce qui permettrait d'éviter toute rivalité,
00:05:59toute jalousie, mais une entente cordiale
00:06:01entre vos enfants.
00:06:03Mais par contre, plusieurs filles,
00:06:05c'est quand même un petit peu embêtant.
00:06:06Dans le livre, je reviens sur un certain nombre
00:06:07d'épisodes historiques, notamment,
00:06:08qui m'amènent à avancer cela.
00:06:10Je pense, par exemple, aux filles de Louis XV.
00:06:14Louis XV et son épouse ont d'abord eu deux sœurs jumelles,
00:06:17Madame Première et Madame Seconde,
00:06:19puisqu'elles n'étaient nommées qu'à leur baptême
00:06:21autour de leurs 10-11 ans.
00:06:23Et quand la reine tombe enceinte
00:06:26après ses deux premières naissances féminines,
00:06:28tout le monde s'attend à Versailles
00:06:29à ce que la troisième soit un petit roi,
00:06:32un petit dauphin.
00:06:33Et en réalité, c'est une troisième fille qui arrive.
00:06:36Et là, la tristesse, le désagrement est immense
00:06:40dans toute la cour de Versailles.
00:06:42Il y a plein d'archives historiques qui montrent
00:06:44que les feux d'artifice qui avaient été préparés
00:06:47pour l'occasion sont remisés.
00:06:48Et qu'il y a une immense tristesse qui s'abat sur la ville
00:06:50ce jour-là.
00:06:51Heureusement, un petit dauphin finira par naître.
00:06:53Mais l'histoire des filles de Louis XV est assez éloquente
00:06:56en la matière, puisqu'elles seront pléthoriques.
00:06:59Mais elles ne sont que des substituts en attendant
00:07:02d'avoir un fils qui doit assurer la lignée
00:07:05et l'héritage royal.
00:07:10Et donc, bien sûr, j'en arrive là aux sœurs de Jane Austen,
00:07:15puisqu'elles sont, selon moi, un petit peu symptomatiques de ça
00:07:18dans un contexte très particulier
00:07:20que l'on va détailler dans un instant.
00:07:24Mais peut-être pour commencer, on va regarder
00:07:25le tout premier extrait que j'ai sélectionné pour ce cours.
00:07:29Pierre, vous pouvez diffuser l'extrait 1.
00:07:44Lydia !
00:07:45Kitty !
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00:09:48Not matter if he had warts and delir
00:09:50Who's got warts?
00:09:50I'll give my hearty consent to his marrying whichever the gals he chooses
00:09:55So will he come to the ball tomorrow, papa?
00:09:58I believe so
00:09:59No!
00:10:01Stop it!
00:10:02You have a positive man, please, Jane
00:10:03No, I need to do it
00:10:04Jane, I led you for a green slippers
00:10:06They will, ma
00:10:07Oh, then
00:10:07Well, then I'll do a wedding for a week
00:10:09Oh, I'll retrieve your newborn
00:10:10Two weeks
00:10:11Two weeks, they'll do
00:10:12Jane, let's go
00:10:14I'll give you, Jane
00:10:34Alors l'extrait qu'on vient de voir, vous avez sûrement tous reconnu,
00:10:38c'est l'adaptation au cinéma d'Orgueil et préjugé par Joe Wright en 2005.
00:10:42Je rappelle quand même que le roman de Jane Austen a fait l'objet de très nombreuses adaptations cinématographiques.
00:10:48La première, elle date des années 40, c'était Robert Leonard qui l'avait réalisée.
00:10:56Je voudrais commencer l'analyse de l'extrait qu'on vient de voir par cette tout dernière image.
00:11:02Je ne vais pas vous parler d'Elisabeth, de Jane, de Marie, de Kitty ou de Lydia, mais je vais
00:11:06vous parler de la maison.
00:11:07Cette maison sur laquelle cette séquence s'interrompt, on est vraiment au tout début du film, c'est la salle
00:11:13d'ouverture,
00:11:14c'est la propriété de Longbourn.
00:11:16Et pourquoi est-ce que pour moi c'est un personnage absolument essentiel dans le livre ?
00:11:20C'est parce que c'est autour de cette maison et de son héritage potentiel que se noue en réalité
00:11:25toute l'intrigue.
00:11:26Pourquoi ? Parce qu'on est donc dans l'Angleterre du XIXe siècle,
00:11:30que vous connaissez bien si vous avez suivi les histoires de Jane Austen,
00:11:35et que cette maison, selon le procédé de Lantail, qui était alors en viqueur dans l'Angleterre victorienne,
00:11:43eh bien cette maison, elle ne peut revenir aux filles Bennet.
00:11:46Les filles Bennet qu'on a vues excitées à l'idée d'avoir un nouveau voisin,
00:11:51qui peut être un futur époux et qui sera par ailleurs au bal de demain.
00:11:56Donc on est dans cette campagne anglaise du XIXe siècle, avec ses cinq sœurs,
00:12:01et cette maison, cette maison que M. Bennet sait pertinemment qu'il ne pourra pas,
00:12:05du fait donc de cette loi qui a été introduite en Angleterre dès le XIe siècle et abolie en 1925,
00:12:13et qui encadrait les pratiques d'héritage d'une élite foncière
00:12:17qui se sentait alors menacée par l'ascension des nouvelles fortunes issues du commerce,
00:12:21et qui poursuivait deux objectifs précis,
00:12:23« La continuité de la lignée masculine et la préservation des biens fonciers et immobiliers
00:12:28par leur transmission intacte aux descendants directs ».
00:12:31Pourquoi je vous en parle ?
00:12:32Parce que selon Lantay, seuls les hommes pouvaient hériter des biens immobiliers,
00:12:36et l'héritage ne pouvait être ni divisé, ni vendu, ni transmis à un enfant illégitime.
00:12:41Et donc s'il n'y avait pas d'hommes parmi les descendants directs du propriétaire,
00:12:45on doit aller chercher du côté du cousin ou des parents éloignés,
00:12:49et donc c'est un cousin éloigné qui va arriver un petit peu plus tard dans le roman et dans
00:12:56le film,
00:12:58Mr. Collins, et qui bien sûr sera un peu repoussant et dont aucune des sœurs ne voudra,
00:13:04sinon ça aurait été évidemment bien trop facile.
00:13:07Et donc c'est pour ça que je trouve que le personnage, l'objet de la maison,
00:13:10le domaine de Longbourn, est très intéressant parce qu'il va structurer un certain nombre de rapports
00:13:15dans la continuité du film.
00:13:17Vous avez bien sûr aussi reconnu dans l'extrait Elisabeth,
00:13:20qui est la sœur numéro 2, incarnée ici par Kera Knightley,
00:13:27et qui est un petit peu celle à partir duquel, qui incarne le point de vue,
00:13:31et qui va nous raconter via son regard, via sa singularité,
00:13:37l'histoire de ses quatre sœurs et celle de sa famille.
00:13:41Alors l'histoire, je ne vais pas vous la rappeler, je pense que vous la connaissez très bien,
00:13:45mais il est, comme souvent à l'époque, question de mariage et d'argent,
00:13:49et on a déjà pu voir dans les quelques minutes que vous avez pu observer
00:13:53que ce qui intéresse, c'est de savoir le montant de la rente de ce riche et beau jeune homme
00:14:00qui vient d'emménager à côté de la propriété des Bennets,
00:14:05et est-ce qu'il peut être un potentiel mari ?
00:14:08Et donc on voit à quel point les relations entre sœurs ici,
00:14:11elles se structurent dès le départ autour de cette question-là,
00:14:15la question d'un potentiel mariage, la question de l'héritage,
00:14:18la question de l'argent, effectivement, qui est prépondérante
00:14:21et qui est compliquée dans la famille Bennet.
00:14:23Ça ne saute pas aux yeux, mais c'est une famille qui vit plutôt dans une forme de dénuement
00:14:27qui n'est pas aussi riche que ne l'est la famille de Mr Bingley
00:14:33que l'on découvrira un petit peu plus tard.
00:14:36Vous ne les voyez pas dans l'extrait qu'on vient de montrer,
00:14:38mais Mr Bingley a aussi deux sœurs, deux sœurs qui sont acariatres,
00:14:42et là on va aussi revenir là-dessus, parce qu'elles incarnent quelque chose de très récurrent
00:14:46dans la façon dont on a voulu construire les duos de sœurs,
00:14:49et là elles font un petit peu office, vous avez Djavot et Anastasie
00:14:52qui sont les deux sœurs méchantes dans Cendrillon,
00:14:54et donc c'est Caroline et Louisa qui vont essayer d'entraver l'histoire d'amour
00:15:03entre Jane et Mr Bingley, mais c'est un épisode à part.
00:15:10Autre élément que je trouvais intéressant et pourquoi j'ai choisi cet extrait-là,
00:15:12c'est qu'au début, de manière un peu, il faut être attentif pour l'observer,
00:15:16mais on voit bien à quel point les sœurs sont ramenées un petit peu
00:15:19à ce qu'on attendait à l'époque.
00:15:20Vous avez Jane qui est en train de coudre, vous en avez une autre qui est de dos,
00:15:25donc on n'arrive pas à identifier laquelle, qui joue du classe 1,
00:15:28donc il y a quand même cette idée qui est renvoyée d'une forme de docilité
00:15:35quotidienne qui renvoie aussi à l'espace de la maison, à l'espace du foyer,
00:15:41et il n'y a que, finalement, Elisabeth, celle qui est plutôt du côté des idées,
00:15:48de la créativité, de l'originalité, qui, elle, était dehors au début du film
00:15:53et qui ensuite revient dans la maison, mais qui semble un petit peu émancipée
00:15:57et de la domesticité dans laquelle sont enfermées ces sœurs.
00:16:00Et donc, je trouve que là, dans ces quelques minutes, on a énormément de choses
00:16:03qui sont très révélatrices, des mécanismes sororaux pour les décrire ainsi,
00:16:08une certaine, quand même, complicité entre les sœurs,
00:16:10on voit à quel point elles ont l'air complices les unes avec les autres,
00:16:14un enracinement dans la domesticité, une obsession à l'égard du mariage
00:16:19et du bal du lendemain, de quelles robes est-ce qu'elles vont porter.
00:16:22Et donc, tout ça enferme, malgré tout, nos sœurs dans des logiques plutôt superficielles
00:16:26et dans cette idée, et ça, c'est quelque chose que j'essaie de poursuivre dans mon livre,
00:16:30que l'état de sœur, finalement, c'est un état transitoire
00:16:33et que tout, dans votre vie, dans la société, vous pousse à en sortir,
00:16:36à en sortir pour créer votre propre foyer, pour vous marier,
00:16:40vous marier, qui est une tâche plutôt difficile pour M. Bennett,
00:16:43puisqu'il faut qu'il marie ses filles dans l'ordre,
00:16:44c'est-à-dire qu'il ne s'agirait pas de marier Elisabeth, Marie, Kitty, Lydia avant Jane,
00:16:49il faut bien sûr que l'aînée soit la première à se marier
00:16:52et qu'elle se marie bien, qu'elle ait la dot suffisante pour faire un beau mariage
00:16:57et ça relèverait, bien sûr, de l'imprudence sociale
00:17:02que de fonctionner différemment.
00:17:05On voit aussi le rôle de la mère,
00:17:07qui est très attachée à ce que la tradition se perpétue
00:17:13et à ce que ses filles puissent être mariées.
00:17:15Et moi, j'en ai tiré une conclusion sous-jacente,
00:17:18c'est qu'on a intériorisé un petit peu cette idée
00:17:22que l'état de sœur, c'était un état transitoire.
00:17:24Et donc, on l'a insuffisamment valorisé en tant qu'état absolu, pérenne,
00:17:29qu'il fallait entretenir.
00:17:31Et c'est vrai, moi, dans mes études, j'ai remarqué,
00:17:33et là, beaucoup d'études démographiques, sociologiques le prouvent,
00:17:37qu'à mesure que les sœurs « vieillissent », elles s'éloignent.
00:17:40Et qu'en dépit d'immenses complicités développées dans l'enfance,
00:17:44cette complicité-là, elle pouvait disparaître à mesure que vous grandissiez
00:17:48parce que vous aviez intériorisé le fait que votre famille,
00:17:51en réalité, celle dans laquelle vous aviez grandi,
00:17:54elle n'était qu'une étape qui vous préparait à l'étape d'après,
00:17:56qui était le mariage et la création de votre propre foyer.
00:17:59Et ça, c'est quelque chose qui est assez significatif,
00:18:01notamment dans cet extrait-là, et qui me paraissait intéressant de montrer.
00:18:10Donc, on voit bien à quel point, là, on a un certain nombre de dialectiques,
00:18:15de dynamiques qui sont très présentes dans la façon dont on va représenter les sœurs.
00:18:22Et Elisabeth, en dépit de son originalité, de sa créativité,
00:18:26d'une forme de liberté, d'un sentiment d'émancipation,
00:18:29c'était aussi la préférée de son père, Mr. Bennet,
00:18:32dont d'ailleurs, on peut interroger le réalisme de ce personnage-là,
00:18:35qui est quand même extrêmement bienveillant à l'égard de sa progéniture féminine
00:18:39et extrêmement compréhensif.
00:18:41Et Elisabeth, en dépit de tout ça, en dépit de ses véléités d'écriture,
00:18:45de créativité, d'émancipation,
00:18:47la fin de l'histoire, c'est quand même qu'elle se marie.
00:18:49Alors, l'histoire ne dit pas s'il y aura beaucoup d'enfants,
00:18:51mais en tout cas, qu'elle se marie et qu'elle soit très heureuse.
00:18:55Et donc, il y a quand même, y compris dans les personnages un peu émancipés
00:18:58dans ses fratries de sœurs,
00:18:59on retrouvera la même chose d'ailleurs dans les quatre-filles du docteur March,
00:19:02ou Joe March, qui est un petit peu l'équivalent,
00:19:04qui est ce personnage aussi très émancipé,
00:19:06enfin, en tout cas, en quête d'émancipation,
00:19:08en quête de créativité,
00:19:09une créativité qui passe d'abord et avant tout par l'écriture.
00:19:12Et bien, en dépit de tout ça,
00:19:14l'issue de son histoire, sa conclusion, son dénouement,
00:19:17ça va d'abord et avant tout être le mariage.
00:19:20Et encore une fois, ce qui vient alimenter,
00:19:21nourrir cette idée que l'état de sœur
00:19:23est un état transitoire
00:19:25et que ce n'est pas vraiment dans cet état-là
00:19:28que vous pouvez vous développer,
00:19:31vous épanouir, vous émanciper.
00:19:33Et ça, ça me paraissait problématique.
00:19:35Moi, dans ma lecture-là, très personnelle,
00:19:37parce que moi, j'aime énormément mes sœurs
00:19:39et le collectif que l'on forme,
00:19:41je ne veux pas me résoudre à ce que ce soit
00:19:42un collectif transitoire
00:19:45qui devrait m'amener vers quelque chose d'autre,
00:19:47qui serait plus noble,
00:19:48qui serait plus constitutif de mon identité.
00:19:52Et c'est précisément pour ça
00:19:54que j'ai essayé de chercher aussi
00:19:55d'autres exemples où cet état était montré
00:19:59d'une façon un petit peu différente.
00:20:04Et donc, en m'intéressant à d'autres représentations
00:20:07et notamment à des représentations
00:20:10plus contemporaines,
00:20:11il y a un film en particulier
00:20:13qui m'a intéressée.
00:20:14Et là, on rentre plus
00:20:16dans la dénonciation
00:20:18de la façon dont les fratries de sœurs
00:20:20sont traités.
00:20:21Et c'est le film Mustang
00:20:23de Denise Gamze-Erguven,
00:20:25je le dis probablement très très mal,
00:20:27sorti en 2015.
00:20:28Et Pierre, on peut lancer l'extrait.
00:20:30de la dénonciation
00:20:44C'est parti !
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