00:00Nul besoin de vous préciser que ma carrière professionnelle s'est arrêtée dès lors que j'ai dénoncé par écrit
00:04les situations portant atteinte à nos concitoyens.
00:08Aujourd'hui encore, ma hiérarchie fait le nécessaire pour bloquer mon avancement.
00:11Ce que je décris ici n'est ni une affaire individuelle, ni une dérive isolée, c'est un mécanisme systémique.
00:17Plusieurs de mes collègues subissent ce système qui prospère en autarcie.
00:20Et lorsqu'un mécanisme empêche à la fois des citoyens d'être protégés et les policiers de signaler des abus,
00:25alors la question posée aujourd'hui est non seulement morale, mais également structurelle.
00:36Je suis fonctionnaire de police, j'ai exercé plus de 20 ans au sein des compagnies républicaines de sécurité, puis
00:41plus de 10 ans en commissariat.
00:43Ce que je vais exposer n'est ni une prise de position politique, ni un témoignage militant.
00:48Il s'agit d'un retour d'expérience professionnelle fondé sur des faits précis concernant la manière dont l'institution
00:53traite les signalements de manquements graves à la déontologie.
00:56En 2013, peu après mon affectation au commissariat de Pau, j'ai été témoin de violences illégitimes commises sur une
01:02personne interpellée.
01:03Elle était menottée et assise dans un véhicule de service.
01:06Au fil du temps, j'ai pu être confronté à d'autres comportements non professionnels.
01:09J'ai rendu compte à ma hiérarchie, mais cela n'a fait qu'accentuer ma mise à l'écart du
01:13groupe.
01:14Alors chef de brigade et en désaccord avec ces comportements observés et sans le soutien de ma hiérarchie que j
01:18'ai informé à plusieurs reprises,
01:19j'ai commencé à avoir des soucis de santé. J'ai demandé à quitter la brigade dont j'avais le
01:24commandement, ce qui n'a pas été chose facile.
01:27En 2017, alors que j'étais affecté à des tâches administratives sans poste de travail, je me suis consacré à
01:32la préparation du concours interne d'officiers de police.
01:35A cette même période, j'ai été convoqué par un commissaire qui s'interrogeait sur la possibilité d'employer davantage
01:39mes capacités opérationnelles
01:42et m'a proposé d'intégrer un service d'intervention.
01:44J'y ai de nouveau constaté des pratiques non déontologiques et j'ai été témoin de violences illégitimes.
01:49Je me souviens de cet homme en situation de vulnérabilité et alcoolisé, menotté qui a été frappé dans le véhicule
01:54de service pendant son transport à l'hôpital car il postillonnait.
01:58Ou encore de cet adolescent, suspecté et recherché pour un vol par effraction, caché dans un buisson,
02:03qui après avoir été menotté, s'est vu asséner des coups au visage et des coups de pied dans le
02:08bassin.
02:09L'auteur des coups au visage étant mon supérieur hiérarchique, je lui ai demandé d'assumer son comportement et d
02:14'en informer la hiérarchie, ce qu'il n'a pas fait.
02:16Alors j'ai décidé d'informer et d'alerter l'officier sur les violences illégitimes de ses comportements non déontologiques.
02:21Il m'a répondu d'arrêter de faire des vagues et de rester à ma place.
02:25Une dizaine de jours se sont écoulés avant que je sois à nouveau témoin de violences.
02:29Je ne serai pas épargné par celles-ci car j'ai personnellement été victime d'une agression physique sur la
02:33voie publique de la part d'un fonctionnaire de police.
02:35J'ai reçu l'ordre de ne pas mentionner l'ensemble de ces violences dans la procédure d'interpellation.
02:40Lorsque j'ai signalé l'effet à ma hiérarchie, les conséquences ont été immédiates.
02:44Refus d'examens médicaux judiciaires malgré mes blessures, retrait de la voie publique, isolement professionnel.
02:49J'ai été le seul relevé de mes fonctions.
02:52Une première enquête administrative effectuée par le commandant de la Sûreté départementale
02:56a pourtant conclu à l'existence de violences illégitimes commises par des personnes dépositaires de l'autorité publique,
03:01notamment en s'appuyant sur les déclarations de l'interpellé qui corroborait mes dénonciations.
03:05Malgré cela, l'inspection générale de la police a engagé une enquête qui m'a semblé à charge contre moi,
03:09par exemple,
03:11de la non prise en compte des caméras de vidéosurveillance et de témoignages de certains de mes collègues soucieux
03:15de faire respecter le code de déontologie des fonctionnaires de police.
03:18L'IGPN qualifiera mes déclarations comme étant fantaisistes face à un groupe de fonctionnaires fédérants autour d'une même version.
03:24Sur cette base, le parquet a requalifié l'effet dénoncé en dénonciation calomnieuse, dénonciation de délit imaginaire
03:30et violences volontaires sur personnes dépositaires de l'autorité publique.
03:33Le fonctionnaire initialement mis en cause a ainsi bénéficié, pour la troisième fois consécutive,
03:38d'une requalification des faits initiaux alors qu'il était accusé de violences illégitimes.
03:43J'ai été relaxé en première instance, puis définitivement par la Cour d'appel de Pau en décembre 2020.
03:48La Cour a confirmé le jugement et a écarté les réquisitions du parquet qui demandaient de la prison
03:52et une interdiction d'exercer la profession de policier.
03:56Malgré ces décisions judiciaires, la protection fonctionnelle m'a été refusée à plusieurs reprises.
03:59J'ai déposé plainte pour les violences subies et pour harcèlement.
04:02Cette plainte est en errance depuis juillet 2022, perdue à deux reprises entre juridictions.
04:08Par la suite, muté contre ma volonté au commissariat de Lourdes et des armées,
04:12j'ai été affecté à des missions d'accueil au sein d'une brigade.
04:14À sa tête, un fonctionnaire de police respecté, entre autres pour son professionnalisme.
04:19J'ai pu constater que le travail était exécuté dans le respect de la loi et de la déontologie,
04:23comme quoi tout est possible. Malheureusement, j'ai été changé de brigade.
04:27Et là, j'ai de nouveau été témoin de comportements gravement non déontologiques,
04:31falsifications de services, faux en écriture, atteintes à la dignité de femmes
04:34dont l'une d'elles était menottée et transportée dans le véhicule de service.
04:39Ces femmes ont été photographiées à leur insu, y compris dans des situations de vulnérabilité manifeste.
04:44Ces photos ont été publiées sur WhatsApp.
04:46J'ai adressé à la direction générale de la police nationale un rapport dans lequel je demandais l'ouverture d
04:51'une enquête, mais en vain.
04:52Cela m'a valu de me retrouver une nouvelle fois dans un contexte professionnel de rejet.
04:56J'ai été alors affecté à la prise de plainte, seul dans un bureau, jusqu'au moment où un fonctionnaire
05:01de police est venu s'en prendre à moi,
05:03sans en comprendre la raison, saisissant son arme et laissant présumer de son usage à mon encontre, ceci devant un
05:08plaignant.
05:09Pour une raison qui m'est étrangère, j'ai constaté que la hiérarchie adoptait une stratégie de dévalorisation d'un
05:14fonctionnaire
05:15qui dénonce, protège, valorise ceux qui se taisent ou font taire.
05:20En juin 2022, ma hiérarchie est informée de la note de soutien qui m'a été remise par la maison
05:24des lanceurs d'alerte.
05:24Elle conclut que je remplissais l'ensemble des conditions pour que me soit reconnu la qualité de lanceur d'alerte
05:30au titre de la loi Sapin 2.
05:31Janvier 2023, j'ai déposé une réclamation auprès de la défenseur des droits.
05:36Un an s'est écoulé avant de prendre connaissance des conclusions de cette entité indépendante
05:40qui a estimé que je faisais l'objet de mesures de représailles après avoir signalé des alertes dans les conditions
05:45prévues par la loi.
05:46Malgré de nombreux certificats médicaux apportés et la position de la médecine de prévention
05:50qui reconnaissait le lien de causalité entre ce que je vivais au sein de mon milieu professionnel et les répercussions
05:55sur ma santé,
05:56la médecine statutaire a toujours refusé de le reconnaître.
06:00Cela m'a même valu d'être placé en disponibilité d'office pour raison de santé par cette dernière,
06:05encore une mesure coercitive qui a eu pour conséquence de me priver de tous mes droits sociaux.
06:09Alors que cette décision de l'administration me plaçait dans une situation de précarité avec un salaire autour des 900
06:14euros,
06:15l'OSGAMI ordonnait des recouvrements en sollicitant les services du Trésor.
06:19J'ai déposé une requête auprès du tribunal administratif afin de contester les types de perception
06:24mais l'administration des finances publiques procède actuellement à une saisie sur salaire sans attendre les jugements.
06:28Décembre 2024, le juge du tribunal administratif de Pau a reconnu des conditions de travail anormales
06:34et il a enjoint le préfet de la zone de défense et de sécurité d'annuler sa décision de m
06:39'avoir placé en disponibilité d'office pour raison de santé.
06:42Après plus d'un an, alors qu'un délai de trois mois lui était donné, ce dernier n'a toujours
06:45pas exécuté le jugement.
06:47Nul besoin de vous préciser que ma carrière professionnelle s'est arrêtée dès lors que j'ai dénoncé par écrit
06:51les situations portant atteinte à nos concitoyens.
06:55Aujourd'hui encore, ma hiérarchie fait le nécessaire pour bloquer mon avancement.
06:58Ce que je décris ici n'est ni une affaire individuelle ni une dérive isolée, c'est un mécanisme systémique.
07:04Plusieurs de mes collègues subissent ce système qui prospère en autarcie.
07:07Et lorsqu'un mécanisme empêche à la fois des citoyens d'être protégés et les policiers de signaler des abus,
07:12alors la question posée aujourd'hui est non seulement morale mais également structurelle. Je vous remercie.
07:17Je veux particulièrement, si vous m'y autorisez, souligner l'intervention de M. Cantet
07:25qui nous permet de nous éclairer sur une réalité qui est sans doute moins connue, moins mise en avant, qui
07:34correspond à l'OMERTA.
07:35C'est d'ailleurs le titre du livre auquel vous avez participé, l'OMERTA qui règne dans la police sur
07:45ce qui peut s'y passer.
07:46A la fois sur le comportement d'un certain nombre de policiers en interne, mais aussi la difficulté majeure, l
07:56'empêchement, voire le harcèlement,
07:59dont sont victimes les policiers qui dénoncent ce qui peut effectivement se passer.
08:07C'est bien d'ailleurs la raison pour laquelle vous vous définissez à très juste titre comme lanceur d'alerte.
08:14Pour vous, au travers de l'expérience que vous avez vécue, mais aussi l'expérience des autres policiers qui ont
08:21participé à cet ouvrage,
08:23l'OMERTA dans la police, qu'est-ce qui a manqué structurellement pour que, en particulier,
08:30vos témoignages puissent être pris en compte à la fois à l'égard des usagers de ce grand service public
08:38qu'est la police,
08:39mais aussi bien évidemment à l'égard des agents de la police en tant que tels qui dénoncent un certain
08:45nombre de faits.
08:46Donc qu'est-ce qui a manqué pour que ça puisse avoir l'impact que, bien sûr, vous cherchiez à
08:52avoir ?
08:52Ce qui l'a manqué, c'est tout simplement, justement, des gens qui portent justement un intérêt à cette déontologie
09:02et qui veulent la faire respecter.
09:06Aujourd'hui, je ne vais pas revenir sur les propos des personnes qui sont à côté de moi,
09:11mais je pense que les choses ont bien été dites.
09:13Il y a un problème structurel d'indépendance.
09:16L'IGPN est, je veux dire, nommé par le ministre de l'Intérieur.
09:20Ce ne sont que des gens de la hiérarchie, des officiers, des commissaires, etc.,
09:25qui chapotent toutes ces enquêtes.
09:27Il n'y a aucune indépendance.
09:28Donc ce qui fait qu'en réalité, vous êtes ces paroles contre paroles.
09:32Donc lorsque moi, par exemple, le commandant de l'IGPN a dit que je tenais des propos fantaisistes,
09:38il voulait que j'aille voir qui pour contester ces propos.
09:42Et puis après, je pense que publiquement, les gens ne s'intéressent pas forcément au sujet.
09:51Je pense que ce qu'il faut, c'est faire le buzz.
09:54Et donc, effectivement, quand il y a un mort, quand il y a quelque chose de grave, etc.,
09:58mais vraiment très grave, là, ça va intéresser, ça va faire de l'audimat.
10:02Mais un policier comme moi qui se bat en interne pour défendre, par exemple, la dignité de cette femme
10:11qui a été prise en photo et qui est sur un handicap, qui est sur une fauteuil roulant,
10:16vous voyez, elle est menottée, elle a les fesses à l'air, elle est publiée sur WhatsApp.
10:21Donc quand monsieur en face remet en cause l'intérêt de la déontologie, moi, je m'interroge.
10:29Et je m'interroge, finalement, ça intéresse qui de traiter ce genre de sujet.
10:34C'est parti.
11:07Sous-titrage Société Radio-Canada