00:00Avec Jean-Marie Pogam, bonjour. Vous êtes directeur général adjoint de l'OMC.
00:04Donald Trump a déclenché une guerre commerciale à son arrivée au pouvoir pour faire baisser le déficit américain.
00:09Vous diriez que le commerce mondial se porte comment et quel impact cette guerre commerciale a-t-elle eu sur
00:14l'OMC ?
00:16Alors le commerce mondial, il se porte mieux que prévu, puisque lorsque cette guerre commerciale a été déclenchée,
00:23on avait des prévisions assez pessimistes, on pensait qu'il y aurait un effet très récessif sur le commerce mondial.
00:27Il y a eu un effet récessif, mais il a été compensé par un facteur inattendu qui est le boom
00:31de l'IA.
00:32Et vous savez, ces centaines de milliards d'investissements qu'on voit dans le monde,
00:35ça se traduit en commerce et notamment dans tous les biens qui sont les sous-jacents, si vous voulez, de
00:41l'infrastructure de l'IA.
00:43Donc les ordinateurs, les terres rares, les processeurs, etc.
00:47Ça, ça fait à peu près 42% cette année et l'an dernier à peu près la moitié de
00:52la dynamique du commerce.
00:53Résultat, le commerce a été bien meilleur que ce qu'on pensait en 2025, plus 4,6.
00:58Et comme par ailleurs, la plupart des pays du monde ont choisi de ne pas rentrer dans une logique de
01:05représailles croisées avec les États-Unis,
01:08le commerce est mieux porté que ce qu'on avait projeté initialement.
01:13Cette guerre commerciale, elle va avoir un impact, puisque vous avez établi plusieurs scénarii et ses conséquences sur le PIB
01:19mondial, si cela devait durer ?
01:21Alors, cette guerre commerciale, pour le moment, elle a essentiellement un impact, non pas sur le niveau du commerce mondial,
01:26qui reste très dynamique,
01:27sur le commerce des biens, mais en particulier sur l'autre composante qui est la composante des services, qui va
01:31encore plus vite.
01:32Donc, il va très bien, merci, le commerce mondial.
01:35Pour le moment, je ne vous dis pas que c'est forcément pérenne, s'il y a une bulle de
01:39l'IA ou quelque chose se ralentit.
01:42Par contre, il y a un mouvement de reformatage, je ne sais pas comment bien le dire, réorientation des flux
01:49commerciaux.
01:50On le voit, par exemple, très directement entre États-Unis et Chine, qui sont les deux protagonistes principaux des tensions,
01:56où je crois que les importations américaines en provenance de Chine représentées 21% il y a deux ans, ne
02:03représentent plus que 9%.
02:04Donc, la politique de Donald Trump, elle, elle a ce résultat bilatéral.
02:08Par ailleurs, il y a de la dynamique dans le commerce asiatique qui compense et qui réoriente une partie des
02:14flux.
02:14À l'heure où le multilatéralisme peut être mis en cause par certaines grandes puissances, justement,
02:20les gouvernances mondiales, comme l'ONC, comme l'ONU, est-ce qu'elles ont encore un sens ?
02:25Pour l'ONU, par exemple, on a vu une forme d'impuissance, quand même, lors de l'Assemblée Générale, la
02:30semaine dernière.
02:31Alors, l'OMC, oui, elle reste vitale pour l'ensemble du commerce et pour les entreprises, d'ailleurs, qui le
02:35redécouvrent,
02:35parce qu'on nous avait un peu oublié l'OMC.
02:37Vous savez, c'est un peu comme votre service informatique.
02:39Tant que l'ordinateur marche, vous n'y pensez pas.
02:42Mais si ça tombe en panne, vous y pensez.
02:44Il y a eu des problèmes, il y a des tensions, on y reviendra sans doute.
02:47Mais 72% du commerce mondial, aujourd'hui, se déroule suivant les termes de l'OMC.
02:50Ça veut dire quoi ?
02:51Ça veut dire un mot à retenir, c'est la non-discrimination.
02:54Les pays s'engagent à se traiter de manière égale les uns avec les autres.
02:59Et ça, ça apporte une sécurité aux entreprises dans leurs opérations de commerce et d'investissement,
03:03qui est fondamentale.
03:04Parce que vous le savez, dès qu'une entreprise est en situation d'incertitude,
03:08soit elle se retient d'investir ou de commercer, soit elle tarifie ce risque.
03:12Et donc, vous avez une perte de valeur.
03:15Donc, l'OMC assure ça, et ça fonctionne plutôt bien,
03:19puisque, comme vous le voyez, le commerce continue à progresser.
03:22La deuxième chose que fait l'OMC, c'est un rôle d'amortisseur de crise.
03:25C'est-à-dire, quand vous avez un choc externe,
03:28l'OMC va commencer une surveillance des mécanismes d'alerte
03:32pour dire au pays, n'aggravez pas les conséquences de ce choc
03:35en prenant en plus des politiques commerciales restrictives.
03:38On a eu plein d'exemples dans les années récentes.
03:42La crise du Covid, il y avait un problème de biens sanitaires,
03:46de masques, de biens sanitaires pour se protéger.
03:49Donc, tous les pays voulaient garder leurs biens pour leur population.
03:51Ça risquait d'aggraver la pénurie.
03:53Là-dessus, on a joué un rôle.
03:54Le commerce s'est réouvert et s'est rentré.
03:57Mais là, on voit quand même que Donald Trump,
03:58il a déclenché cette guerre commerciale.
04:00Ça crée des tensions avec la Chine, avec l'Europe, avec le Canada.
04:04Est-ce que ce n'est pas l'OMC de taper du poing sur la table
04:07et de faire le gendarme, finalement, auprès des États-Unis ?
04:11L'OMC n'a pas de pouvoir autonome.
04:13Ce n'est pas comme si vous comparez à l'Union européenne.
04:16Par exemple, vous avez la Commission qui peut faire le gendarme,
04:18dire aux États, vous n'avez pas agi conformément aux traités.
04:21Il n'y a pas de supranational comme ça au sein de l'OMC.
04:25Par contre, de la surveillance et de l'alerte,
04:28on fait du « monitoring », du suivi des mesures.
04:31Et on le fait.
04:32Et on dit aujourd'hui, d'ailleurs, on est à un niveau historiquement très élevé,
04:36en partie par les mesures américaines,
04:38mais pas que à cause des mesures américaines,
04:40historiquement très élevé de mesures restrictives au commerce.
04:42Pas forcément du protectionnisme absolu.
04:44Il y a des questions de sécurité, il y a des questions d'environnement,
04:47il y a des questions de compétitivité industrielle.
04:48Tout ça se mélange.
04:51Là où on a joué un rôle d'amortisseur de choc,
04:53y compris vis-à-vis de ce choc qu'était la guerre commerciale engagée par le président Trump,
04:58vient justement du fait que la plupart des pays ont choisi d'absorber ce choc
05:02plutôt que de rentrer dans une logique de représailles.
05:06Et on en pense qu'on en veut du point de vue politique ou du point de vue juridique,
05:10mais du point de vue économique, c'était la meilleure solution.
05:12Parce que c'est ce qui a gardé l'économie mondiale en fonctionnement aussi dynamique que possible
05:19par rapport à ce choc exogène.
05:22Mais justement, ça, ça a provoqué des droits de douane,
05:25ça a provoqué des mesures protectionnistes.
05:27Que répond l'OMC à ça ?
05:28Ce n'est pas dans votre logique, ça ?
05:31Les Américains justifient ça par une règle qui existe à l'OMC,
05:36qui s'appelle la sécurité nationale.
05:38Est-ce qu'ils utilisent cette règle à bon escient ?
05:40C'est aux autres pays de le dire.
05:42Par exemple, la Chine leur a intenté une dispute sur ces fondements-là.
05:48Donc on va voir les résultats.
05:50Maintenant, ça crée une perturbation, bien sûr, du commerce mondial.
05:58C'est une perturbation qui vient d'un des pays les plus importants,
06:01évidemment la plus grande d'économie.
06:03Mais c'est 13% du commerce mondial.
06:05Donc, loin de moi de les minimiser.
06:07Les États-Unis sont fondateurs du système.
06:09Ils sont une des puissances les plus innovantes.
06:11Mais ça n'est que 13% du commerce mondial.
06:13Donc vous avez tout le reste qui fonctionne quand même
06:17avec une adhésion qui ne se dément pas de la part du reste des membres.
06:20On voit que le baromètre d'expansion transatlantique
06:23a fait un état des lieux du commerce entre les États-Unis et l'Europe
06:28qui reste attractif.
06:31Donc les États-Unis restent attractifs pour les Européens.
06:34En revanche, les Américains, eux, investissent moins en Europe.
06:39Comment vous l'expliquez ?
06:41A priori, sur l'investissement, il faut prendre un peu de recul.
06:45Mais vous avez d'abord les logiques politiques.
06:47On sait qu'il y a eu des « deals » faits par le président Trump
06:51avec certaines entreprises, y compris certaines entreprises européennes.
06:54Donc forcément, ça se traduit dans les chiffres à un moment donné.
06:57Mais je pense que l'essentiel aujourd'hui,
06:58parce que c'est l'essentiel de la dynamique de l'économie mondiale
07:00et du commerce mondial, ça reste les investissements dans l'IA.
07:03Or, ces investissements, ils se produisent plutôt sur le territoire américain
07:05que sur le territoire européen à ce stade.
07:08Et c'est pour ça que les Européens, effectivement, eux,
07:12continuent à investir aux États-Unis
07:13et surtout vont chercher des fonds là-bas ?
07:16Probablement.
07:18Il y a un G20 commerce qui se tient aujourd'hui.
07:21Qu'est-ce qu'on peut en attendre ?
07:22Alors le G20, d'abord pour l'OMC,
07:25il y aura probablement, je l'espère,
07:26un soutien à la réforme de l'OMC,
07:28qui est un sujet important,
07:29puisque c'est une des conséquences des tensions.
07:33Aujourd'hui, nos membres veulent réformer l'organisation.
07:35On y reviendra peut-être.
07:36Il y a d'autres sujets qui sont aujourd'hui au cœur des préoccupations
07:40de beaucoup de pays du G20
07:41qui sont des questions de sécurité des approvisionnements.
07:43En particulier pour la sève de la transition écologique,
07:48qui est notamment le commerce des terres rares.
07:50Et vous savez qu'aujourd'hui, beaucoup de pays,
07:53la Chine concentre un très très grand pourcentage
07:56du raffinage des terres rares.
07:58Et plusieurs pays considèrent qu'il faut diversifier
08:00les sources d'approvisionnement pour pouvoir se sécuriser,
08:02ne pas risquer d'être le jouet de rapports de force,
08:07ou des choses comme ça.
08:08Donc ça, c'est le type de choses qui vont être débattues
08:11probablement au G20,
08:11parce que c'est une préoccupation américaine très forte.
08:14La réforme de l'OMC, vous la voyez comment ?
08:16La réforme de l'OMC, elle est en train de démarrer.
08:19Elle est fondée sur quatre grandes questions,
08:22qui sont les bonnes questions qu'ont posées nos membres.
08:24C'est un, est-ce que le système de non-discrimination
08:27est toujours à jour,
08:28ce qu'on appelle les issues, les questions fondatrices.
08:31Et là, il y a un vrai débat entre ceux qui se revendiquent
08:36de l'économie purement de marché
08:37et ceux qui considèrent qu'ils ont un mélange public-privé
08:41dans l'économie un peu différent.
08:42Vous les identifierez facilement.
08:44Il y a les mécanismes de décision,
08:46parce qu'on est une organisation qui fonctionne au consensus.
08:49Or, 166 pays ne peuvent pas toujours trouver le consensus
08:52sur tous les sujets.
08:53Il y a beaucoup d'hétérogénéité.
08:54Donc, est-ce qu'on peut laisser une partie
08:56de ceux qui veulent aller plus vite
08:58ou dans une direction faire ?
09:00Il y a l'équité des conditions concurrentielles.
09:03Ce qu'en mauvais français, on appelle le level playing field.
09:06J'ai jamais très, très bien pu traduire ça.
09:07Mais en gros, pour être sûr qu'il n'y a pas trop de subventions
09:10d'un côté et pas assez de l'autre,
09:12notamment pour le financement des secteurs d'avenir.
09:16Et puis, une très grande question,
09:17qui est celle du développement,
09:20quid du traitement des pays en développement,
09:23sachant qu'il y a 40 ans,
09:26ils étaient dans une grande catégorie homogène
09:28et aujourd'hui, ils sont très hétérogènes.
09:30Il suffit de voir, par exemple, l'émergence des BRICS,
09:32qui ont eu un sommet, je crois,
09:34il y a une quinzaine de jours à New Delhi.
09:37Donc, comment on doit adapter les disciplines ?
09:40Ça, c'est les quatre grandes questions.
09:42Nos membres commencent.
09:42Évidemment, les questions ne sont pas faciles.
09:44Donc, ils ne vont pas trouver la solution après-demain.
09:47Mais le travail est en train de se faire
09:50et de manière très sérieuse.
09:51Une dernière question rapidement
09:52sur comment l'OMC mesure l'impact de la géopolitique
09:56sur le commerce mondial.
09:57On voit cette guerre en Iran, cette guerre en Russie
10:00et sur le plan énergétique, notamment.
10:03Alors, de manière générale, on la voit de plus en plus,
10:05y compris dans les statistiques.
10:06Par exemple, on s'est aperçu que les pays,
10:08c'est un modèle économique pour ce que ça vaut,
10:10mais on s'est aperçu que les pays
10:11qui votent ensemble à l'ONU
10:13ont tendance à commercer de plus en plus.
10:14Donc, on voit que ces logiques de géopolitique
10:16façonnent un peu le commerce mondial.
10:18Pour les situations de crise comme celle d'Hormuz,
10:25on voit les conséquences assez rapidement.
10:28C'est une crise qui est fondamentalement
10:29une crise énergétique,
10:31des produits énergétiques et des produits dérivés.
10:34Et là, on essaie d'inviter nos membres,
10:39et ils le font d'ailleurs,
10:40à rester mesurés sur les effets de second tour.
10:43Un exemple qui est assez intéressant,
10:45qui intéresse par exemple la France
10:46et l'agriculture française, c'est les engrais.
10:4825% des engrais azotés venaient du Golfe.
10:52Fermeture ou difficulté dans le détroit d'Hormuz,
10:55ces engrais ne sortent plus.
10:57Immédiatement, le prix de l'urée
10:58commence à monter, etc.
11:01Et là, tout l'enjeu, c'est que les pays
11:03ne gardent pas toutes leurs ressources pour eux
11:06et qu'on garde les marchés ouverts.
11:08Et ça s'est fait à peu près,
11:09je ne vous dis pas que c'est la perfection,
11:11mais ça s'est fait à peu près.
11:12Résultat, le prix redescend.
11:14Un pays comme la France, par exemple,
11:15a substitué ses importations.
11:18Il y a d'autres producteurs qui ont pris le relais.
11:21L'Egypte, aujourd'hui, est un très gros
11:23producteur d'engrais pour l'exploitateur d'engrais à la France.
11:27Merci Jean-Marie Pogamme d'avoir été notre invité ce matin,
11:30directeur général adjoint de l'NNC.
11:32Une interview à retrouver en podcast et en replay
11:34sur l'application BFM Business.
Commentaires