00:00Le Grand Entretien, c'est avec Éric Chenu. Bonjour et merci d'être avec nous ce matin.
00:04Vous êtes président de la Fédération Nationale de la Mutualité Française.
00:07Alors le déficit de la sécurité sociale dépassera les 23 milliards cette année.
00:11Pour le réduire, le gouvernement a décidé d'augmenter le plafond des franchises médicales à 140 euros
00:17et puis de moins rembourser les soins dentaires, certains médicaments.
00:20C'est un transfert de charges donc de la Sécu vers les mutuelles.
00:24Vont-elles absorber la différence ?
00:26Alors sur les transferts, sur ce qu'on appelle les tickets modérateurs,
00:31c'est-à-dire ce que l'assurance maladie ne rembourse plus, comme vous venez de le dire,
00:35sur les soins dentaires, ça sera 50% de la facture qui sera prise en charge par les complémentaires santé.
00:42Sur un certain nombre de classes de médicaments, ça sera 95% de la facture du médicament
00:48puisque l'assurance maladie ne les remboursera plus qu'à 5%.
00:51Est-ce qu'on peut encore parler de tickets modérateurs quand les mutuelles vont rembourser 95% ?
00:57Je ne le crois pas.
00:58Donc ça veut dire que c'est un changement complet de logique sans qu'il y ait eu de débat
01:02véritable avec le Parlement,
01:04ce qui est quand même un vrai problème.
01:07Ce sont des décrets qui sont passés un peu en catimini.
01:10C'est ce que vous dénoncez cet été ?
01:11Ce sont des décrets qui ont été pris au cours de l'été.
01:14Vous étiez au courant ?
01:15Oui, on en a discuté avec le gouvernement, avec les services du Premier ministre, le ministère de la Santé.
01:23Nous, on a fait un certain nombre de propositions alternatives
01:26parce que transférer de la dépense, taxer, augmenter les franchises et les participations forfaitaires
01:32ne nous semblent pas à la hauteur de l'enjeu.
01:34Vous l'avez dit, 23 milliards de déficit de la branche de l'assurance maladie,
01:38alors que nous ne sommes pas en chômage de masse, on n'est pas en crise économique et financière,
01:42on n'est pas en crise sanitaire, donc il n'y a pas de raison objective qu'on soit à
01:46ce niveau de déficit.
01:47Vous ne nous avez pas dit si il est mutuel.
01:48Nous, on pense qu'il faut des réformes de fonds qui participent de la régulation de la dynamique des dépenses
01:55de santé,
01:55c'est-à-dire travailler avec les prescripteurs, avec les professionnels de santé pour mieux prescrire
01:59à partir de référentiels déterminés par les sociétés savantes.
02:03La prévention, bien sûr, la lutte contre la fraude,
02:05qui coûte quand même plus de 4 milliards chaque année à l'assurance maladie
02:09et également aux complémentaires santé.
02:11Et puis, réinterroger quand même,
02:14est-ce qu'il est bien logique et normal que nos cotisations
02:18servent à financer les rendements
02:21de certains fonds de pension étrangers,
02:23d'actionnaires à Miami ou en Australia ?
02:26Ma question, Éric Chenu, c'était de savoir
02:28qui allait payer la facture.
02:29Est-ce que les mutuelles vont absorber ce surplus
02:32ou est-ce que vous allez augmenter les cotisations pour les assurés ?
02:35Il n'y a pas d'argent magique dans les mutuelles.
02:38Les chiffres du ministère de la Santé le montrent.
02:41On est tout juste à l'équilibre les bonnes années
02:43et quelquefois même en déficit.
02:45On a l'obligation réglementaire d'être à l'équilibre.
02:49C'est les règles européennes sur le champ de l'assurance.
02:51Ça veut dire que tout sera reporté sur les assurés dans la totalité ?
02:55Mécaniquement, le milliard et demi de prestations
02:58de l'assurance maladie qui sont transférées
03:00aux complémentaires santé,
03:02on devra trouver un équilibre.
03:05Et d'ailleurs, ce milliard et demi...
03:06Ça veut dire quoi un équilibre ?
03:07Il va falloir arriver à aller chercher sur les cotisations.
03:13Ce milliard et demi ?
03:14Ce milliard et demi.
03:15Et même, ça sera un peu plus qu'un milliard et demi,
03:17ce sera un milliard sept.
03:18Parce que quand un milliard et demi est transféré,
03:23en fait, il y a un milliard sept à payer
03:25parce qu'il y a aussi 210 millions de taxes en plus.
03:28Vous avez estimé l'augmentation en moyenne par Français ?
03:31Non, pour l'instant,
03:32parce qu'on n'a pas encore toutes les informations.
03:35Parce que ça, ce sont les informations que nous avons
03:37sur les soins de ville.
03:38Et on attend le texte budgétaire
03:40qui sera présenté fin septembre sur le Parlement
03:44pour être certain qu'il n'y ait pas d'autres mesures
03:48notamment sur l'hôpital
03:49comme certaines rumeurs le laissent entendre.
03:52Vous, vous critiquez aussi ce déremboursement de médicaments.
03:55Donc, ils seront moins pris en charge à 5%
03:58au lieu de 15%.
03:58Mais finalement, s'il n'y a pas de service médical rendu
04:01ou s'il est faible,
04:03est-ce que c'est normal que la Sécurité sociale couvre cela ?
04:06Et si le service médical rendu n'existe pas
04:11ou s'il est trop faible
04:12et qu'il y a des alternatives thérapeutiques,
04:13dans ce cas, il faut prescrire autre chose.
04:15En fait, c'est là où il y a une incohérence.
04:18Soit un médicament, il est utile,
04:20il est prescrit et remboursé.
04:22Soit il n'est pas utile et il ne faut pas le prescrire.
04:24Et pour nous, c'est sur ces sujets-là
04:27qu'il faut travailler.
04:28On a, ces dernières années,
04:31une évolution de la dépense de santé
04:33qui évolue de 5% par an,
04:35entre 4,5 et 5% par an.
04:37La croissance du pays, c'est à peine 1%.
04:39Donc, on voit bien qu'il y a une problématique qui se pose.
04:42Et donc, il faut qu'on ait un débat de fond
04:45à l'occasion de ces discussions budgétaires,
04:48mais plus largement à l'occasion de la future présidentielle,
04:51pour voir comment, dans les années qui viennent,
04:53compte tenu de l'évolution démographique du pays,
04:55on peut faire face à ces besoins-là.
04:57Est-ce qu'il faut aussi avoir un langage de vérité
05:00et dire au français qu'il faut peut-être un peu plus de sobriété
05:02aussi en matière de consommation de médicaments ?
05:05Consommation de médicaments, d'actes d'imagerie, etc.
05:08C'est-à-dire qu'il faut aller au juste soin.
05:11Et c'est pour ça que nous, on plaide pour un travail
05:13avec les professionnels de santé, avec les sociétés savantes.
05:17On ne veut pas que ce soit l'État, l'assurance maladie,
05:21ni même nous qui disions ce qui doit être fait,
05:23mais bien les professionnels de santé eux-mêmes,
05:26qui, dans un colloque à organiser,
05:31puissent déterminer, en fonction des connaissances
05:33scientifiques médicales du moment,
05:35voilà le bon standard de prise en charge.
05:37Ça nous semble être absolument essentiel
05:40de pouvoir harmoniser cela.
05:41Pour les médicaments qui sont déremboursés,
05:43les prix sont libres.
05:44Est-ce que ça veut dire qu'il faut s'attendre
05:45à des hausses sur les prix,
05:48comme un médicament comme le Spasson, par exemple ?
05:50Alors, là, il n'y aura pas d'évolution tarifaire
05:54parce qu'il y aura toujours 5% pris en charge
05:58par l'assurance maladie.
05:59Donc, on ne va pas passer à du prix complètement libre.
06:02Mais on va quand même se retrouver dans un truc assez aberrant.
06:05Si vous prenez l'exemple du Spasson,
06:07c'est que les quelques centimes
06:08que remboursera l'assurance maladie
06:11seront mis au regard qu'il y aura 1 euro
06:14par boîte de médicaments non remboursés.
06:18Donc, c'est quand même plus important
06:21que ce qui sera remboursé par l'assurance maladie
06:23et que le coût de gestion de l'assurance maladie
06:26sera probablement supérieur à ce qu'elle va rembourser.
06:28Est-ce qu'on va vers un système à deux vitesses
06:30dans la médecine ?
06:32La question, c'est est-ce qu'il n'est pas déjà là ?
06:36Et la vraie difficulté, pourquoi on s'est opposé, nous,
06:39à l'évolution des plafonds non remboursés
06:41par l'assurance maladie et par les complémentaires santé ?
06:44Les franchises, nous n'avons pas le droit de les rembourser.
06:46C'est la loi qui impose cela.
06:49Donc, ce plafond annuel va passer de 100 euros
06:52à 140 euros pour les assurés sociaux,
06:55les plus malades, ceux qui ont des affections longue durée,
06:58souvent les plus âgés.
07:00Nous, ça nous semble injuste
07:02parce que c'est une remise en cause
07:04de l'universalisme, de la prise en charge
07:06de la santé dans notre pays
07:08où on cotise selon ses moyens,
07:10on reçoit selon ses besoins
07:11et malheureusement, pour ces personnes-là
07:13qui ne font pas exprès d'être malades,
07:17elles ont une pathologie souvent lourde,
07:19eh bien, elles vont en être de leur poche.
07:22C'est une approche un peu lacanienne de la santé
07:24comme si, pour être responsable,
07:26il fallait payer.
07:27Merci, Éric,
07:28d'avoir été avec nous ce matin.
07:29Dernier élément, si vous me le permettez,
07:32quelques secondes,
07:33c'est quand même alerter nos concitoyens
07:35sur le fait que 16% de ce qu'ils payent
07:38à une mutuelle,
07:40ce sont des taxes.
07:42Cette année, c'est 7,5 milliards de taxes
07:44payées sur le champ de la complémentaire santé.
07:48Ça ne nous semble pas être la bonne manière
07:50de financer l'assurance maladie.
07:52Il y a 20 ans, cet axe, c'était 300 millions par an.
07:55Maintenant, c'est 7,5 milliards.
07:57Il faut absolument qu'on en arrête.
07:58dans le débat de la présidentielle.
08:01Merci, Éric Chenu, d'avoir été avec nous ce matin,
08:03président de la Fédération nationale
08:05de la mutualité française.
08:06C'est une interview à retrouver en podcast
08:08et en replay sur le site BFM Business.
08:11BFM Business.