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Pourquoi le doublage français des films afro-américains des années 1990 transforme-t-il parfois les personnages noirs en caricatures ?

De l’AAVE au prétendu « langage des cités », certaines versions françaises ont ajouté de l’agressivité, de la vulgarité et de l’argot qui n’existaient pas dans la version originale.

Comparez une même scène en VO et en VF : entendez-vous réellement le personnage… ou un stéréotype français ?

#DoublageFrancais #CinemaAfroAmericain #AAVE #Racisme

Catégorie

Personnes
Transcription
00:00Hier, j'avais envie de regarder encore une fois Menace to Society.
00:04Mais pourquoi dans tant de films afro-américains de gang des années 90 comme celui-ci,
00:08les personnages deviennent-ils soudain des caricatures ?
00:11Des caricatures dès qu'on active la version française, je précise.
00:15Une voix extrêmement grave ou aiguë, une intonation agressive,
00:19des mecs, des yo, des t'as capté, ajoutés partout.
00:25Et qu'il s'agisse d'un lycéen, d'un père de famille ou d'un chef de gang,
00:29tout le monde finit presque par parler de la même manière.
00:32Et non, ce n'est pas seulement un vieux doublage qu'on pourrait dire qui a mal vieilli, non.
00:37Dans la version originale, beaucoup de ces personnes parlent en réalité le AAVE,
00:42c'est-à-dire l'anglais vernaculaire afro-américain.
00:45Ce n'est pas du mauvais anglais, non.
00:47C'est une variété linguistique structurée avec ses propres règles,
00:53code, son histoire et surtout énormément de nuances selon les personnages et les milieux sociaux,
00:58comme de l'argot.
00:58Mais pour la traduire, les adaptateurs français ont souvent cherché un équivalent immédiatement reconnaissable.
01:05Et ils ont choisi ce qu'ils imaginaient être le langage des cités.
01:10Pas forcément le langage réellement parlé dans les banlieues françaises,
01:13mais celui que la télévision et le cinéma associaient aux jeunes des quartiers,
01:19c'est-à-dire agressif, vulgaire et approximatif.
01:23Une chercheuse l'a parfaitement démontré en comparant les différentes versions du documentaire Rise.
01:27Dans la version originale, pour ceux qui n'ont jamais vu Rise,
01:30certains jeunes n'utilisaient pratiquement aucun argot.
01:34Pourtant, quand on regarde la version française,
01:36on leur faisait dire « t'as capté, vénère » ou « lascar » ou même encore « on va
01:41l'atomiser grave ».
01:42Autrement dit, le doublage ne traduisait plus seulement leurs paroles,
01:47il leur fabriquait une identité.
01:50Ajoutez à cela des voix enregistrées très proprement en studio,
01:53un jeu beaucoup plus théâtral que celui des acteurs
01:56et un narco qui vieillit extrêmement vite.
02:00Et vous obtenez une impression de caricature.
02:03Alors, est-ce du racisme ? C'est une question légitime.
02:05À mon avis, pas forcément.
02:06Pas forcément un racisme conscient décider autour d'une table en disant
02:10« faisons parler tous les personnages noirs comme ça », non.
02:13Mais le résultat, lui, peut clairement être raciste.
02:16Parce que lorsqu'une adaptation rend systématiquement
02:18un personnage noir plus agressif, plus grossier
02:22ou sinon moins instruit qu'il ne l'est dans la version originale,
02:26elle ne traduit pas seulement sa voix,
02:28elle racialise sa personnalité.
02:30En 2008, la HALDE a d'ailleurs constaté l'existence
02:33d'un préjugé dans le doublage français.
02:35La voix d'un comédien blanc pouvait être considérée comme universelle,
02:39tandis que celle d'un comédien noir
02:41était plus facilement enfermée dans les rôles noirs.
02:44Le problème n'est donc pas simplement que ces doublages soient mauvais,
02:48c'est qu'il nous révèle la manière dont la France imaginait
02:51qu'un jeune homme noir américain devait forcément parler.
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