00:01France Inter, le 6-9
00:04C'était il y a un peu plus de deux semaines maintenant, la terre a tremblé au Venezuela, double séisme
00:09d'une rare violence
00:10et un bilan qui ne cesse de s'alourdir. Depuis hier, on compte désormais plus de 4100 morts, des blessés
00:16aussi, des disparus
00:17et puis une colère qui semble monter contre le gouvernement, contre les autorités accusées de ne pas être à la
00:23hauteur.
00:23Bonjour Saray Suarez.
00:24Bonjour et bienvenue et merci beaucoup d'être avec nous ce matin. Vous êtes journaliste vénézuélienne basée à Paris.
00:31On a tous été frappés par ces images de familles disparues qui cherchent leurs proches dans les décombres, parfois tout
00:37seules, parfois moins nues.
00:38Où est-ce qu'on en est aujourd'hui ? Comment on pourrait qualifier l'état d'esprit des habitants
00:42des zones sinistrées maintenant
00:44que l'espoir de retrouver des survivants s'est envolé ?
00:47Oui, la situation reste très très délicate en ce moment dans le pays.
00:51C'est vrai qu'il y a eu certains cas des miracles, qualifiés comme des miracles, des vies qui ont
00:56encore été trouvées sous les décombres
00:59des dizaines de jours après, enfin une dizaine de jours après l'énorme séisme.
01:04Et aujourd'hui, il y a l'évolution logique, psychologique d'un moment si fort que celui-ci.
01:10C'est-à-dire qu'on est déjà dans une étape des deuils.
01:13On perd quelqu'un, on passe par les différentes étapes, il y a une colère qui commence à monter et
01:18qui se sent très clairement dans la population.
01:20Les exigences auprès des militaires qui ont été pressants dans ces lieux avec des armes,
01:27à regarder les citoyens sortir leur famille, bouger avec leurs propres mains les décombres,
01:33sans rien faire, juste armer, à observer, à regarder leur téléphone comme si c'était une reality show.
01:39C'était très indignant et ça fait monter la colère.
01:42La gestion de gouvernement a été catastrophique.
01:45Et pour moi, c'était le dernier test de légitimité de Delcy Rodriguez qui l'a échoué complètement.
01:52Elle n'a évidemment pas su faire face à cette urgence.
01:57Et elle a même avoué dans une conférence de presse où elle a été questionnée par la presse internationale
02:04et où elle n'a pas réussi à vraiment être convaincante.
02:07Elle a dit d'elle-même, on a militarisé les zones pour faire le contrôle de la matrice médiatique.
02:14Elle n'a pas militarisé pour aider les gens.
02:16Elle n'a pas militarisé pour permettre aux forces d'aide de rentrer,
02:21mais simplement pour maîtriser la narrative.
02:23Et c'est lamentable.
02:24On va y revenir évidemment sur les effets que pourrait avoir ce séisme sur le long terme
02:28et sur les rapports entre la population et les autorités.
02:31Est-ce que vous avez des nouvelles des habitants dans les zones sinistrées ?
02:35Est-ce que c'est facile de les joindre ?
02:37Qu'est-ce qu'ils ressentent ?
02:39Est-ce qu'ils se sentent abandonnés, comme vous aviez pu le dire ?
02:41Je sais que vous aviez signé une tribune dans Libération quelques jours après la catastrophe
02:45pour dire qu'ils se sentent tout seuls, en fait, les gens de ces zones-là.
02:48C'est encore le cas.
02:49La solitude est très pressante, mais la solidarité des Vénézuéliens a été énorme.
02:54Vraiment la fierté qu'on peut sentir en tant que Vénézuéliens.
02:57On dit souvent qu'on a les réserves le plus grand de pétrole de la planète.
03:01On a les réserves des gens les plus généreuses aussi.
03:05Et cette action de la société civile de s'organiser.
03:07Aujourd'hui, nous avons des créateurs de mode de petit business qui coudrent de leurs propres mains et de leurs
03:13propres machines
03:14des sacs pour mettre les cadavres.
03:17C'est-à-dire que c'est tout le monde qui apporte son grain de sel à partir de ce
03:20qu'ils savent faire
03:21pour venir à l'aide de la population.
03:24Donc ça, c'est exemplaire.
03:25Aujourd'hui, la solitude est très pressante.
03:27Les zones zéro, la zone de la catastrophe, sont toujours à plat.
03:32Voilà, il y a encore des cadavres qui sont sous les décombres.
03:35Il y a encore des familles qui espèrent, qui se pointent tous les jours pour essayer de bouger encore les
03:41décombres,
03:41pour essayer de trouver les membres de leurs familles.
03:44Et c'est vraiment une situation très difficile parce qu'on ne voit pas un projet, un plan encore,
03:50même dans cette étape de post-urgence, d'une mise en situation vraiment de prise en main par les autorités,
03:57de gestion et de coordination de tout ce qui est nécessaire dans ce moment.
04:02dans le pays après un séisme d'une telle taille.
04:05L'ONU a estimé les pertes à environ 37 milliards de dollars, rien qu'en dommage matériel.
04:11Après, il y a les effets en direct sur l'économie, sur le tourisme,
04:13parce que la zone sinistrée, c'était une zone très touristique aussi.
04:16Vous vous craignez que ça déstabilise aussi un pays, une région en tout cas déjà fragilisée ?
04:22Ah c'est sûr, et pas seulement, parce qu'il n'y a pas que la Guaida qui a été
04:26touchée,
04:27il y a aussi Caracas, il y a aussi d'autres régions de pays, Valencia et l'état de Carabobo,
04:33où se trouvait aussi l'épicentre de séisme.
04:38Enfin, il y a plusieurs zones qui ont été touchées.
04:40Aujourd'hui, il y a encore des répliques qui se sont dans toutes ces régions.
04:45Il y a eu une réplique de 3,9, récemment identifiée aussi à 5 km de profondeur.
04:53Donc la déstabilisation est permanente.
04:56Et puis là, on est face à une situation économique qui va devenir de plus en plus catastrophique aussi pour
05:01toutes ces personnes.
05:02Comment on va reconstruire ? Où est-ce qu'ils vont aller vivre ?
05:04Aujourd'hui, ils sont dans des réfuges.
05:06Mais dans la catastrophe de 1999, il y a des personnes qui ont passé 10 et 15 ans à vivre
05:12dans des réfuges,
05:13sans pouvoir trouver des solutions permanentes à leur vie quotidienne, à leur lieu d'habitation, etc.
05:20Ça, ça va nourrir justement la colère dont vous parliez ?
05:22Bien sûr, parce qu'aujourd'hui, on n'a pas de perspective.
05:24On ne sait pas si le gouvernement va pouvoir vraiment agir pour trouver des solutions à ce drame.
05:30Et quand on voit Delsi Rodriguez demander le retour et la répatriation de l'heure et de l'argent
05:37qui se trouve un peu éparpillé partout, que leurs propres membres de gouvernement ont volés,
05:42au Royaume-Uni, il y a 31 tonnes d'heures qui se trouvent.
05:46Elle a demandé directement la répatriation de cet argent sous prétexte d'une reconstruction.
05:54Il y a aussi 750 millions d'euros qui se trouvent en Suisse.
05:58et elle demande au total, il me semble que c'est quelque chose comme 9 milliards de dollars
06:04qui devraient retourner au pays sous prétexte d'une reconstruction.
06:08Mais il faut dire quelque chose qui est très important.
06:10Delsi Rodriguez, elle a été nommée présidente par intérim d'un président qui était déjà illégitime,
06:16qui avait perdu l'élection.
06:17Après la capture de Nicolas Maduro par les Etats-Unis.
06:19Exactement, mais il avait perdu l'élection en 2024.
06:21Il est capturé en janvier dans un acte clairement de violation de droit international.
06:26et elle reste au pouvoir, elle avait 6 mois pour appeler aux élections.
06:30C'est un poste d'intérim de 6 mois qui est aujourd'hui périmé.
06:34C'est-à-dire que c'est une personne qui est totalement illégitime au pouvoir.
06:38Elle n'a pas été élue et ses travails par intérim est périmé aujourd'hui.
06:42Est-ce que ces gouvernements à l'étranger peuvent donner,
06:47peuvent retourner ces fonds à une personne qui n'est pas légitime au pouvoir ?
06:51Là, ils posent un problème juridique de légitimité et constitutionnel.
06:56Aujourd'hui au Venezuela, qu'est-ce qui devrait se passer ?
06:58Il devrait y avoir une élection présidentielle et un nouveau pouvoir en place.
07:03Ils n'ont pas la confiance des citoyens aujourd'hui.
07:06La gestion a été une catastrophe.
07:08Et pour moi, ce séisme a été la fin de chavisme.
07:11Est-ce qu'ils vont quitter le pouvoir pour autant ?
07:13Ce n'est pas sûr.
07:14Vous avez le sentiment que c'est un point de bascule ?
07:15Totalement.
07:17Le chavisme pour moi aujourd'hui, après cette gestion de crise si catastrophique,
07:22est complètement mort.
07:23Ça ne veut pas dire pour autant qu'ils vont quitter le pouvoir.
07:25Aujourd'hui, ils sont tenus par des épingles mises par les Etats-Unis.
07:30Ils ont à deux doigts de perdre vraiment le contrôle.
07:33Mais qu'est-ce qui se passe ?
07:34Comme les Etats-Unis sont évidemment très intéressés pour garder la main sur le pétrole.
07:39Et aujourd'hui, suite à cette catastrophe naturelle,
07:41il y a un business énorme qui s'ouvre dans l'immobilier, dans la reconstruction.
07:45On sait qu'une catastrophe de ce type-là, c'est un drame terrible pour la population
07:49qui a tout perdu.
07:51Tout perdu.
07:52Mais c'est un énorme business pour tous ceux qui sont intéressés
07:55de venir mettre la main sur le pétrole vénézuélien.
07:57Comment vous voyez la suite ?
07:58Est-ce que vous voyez le Venezuela s'enfoncer dans la crise ?
08:00Ou est-ce que justement, il peut y avoir un sursaut ?
08:02Après la colère, après le ressentiment, le sentiment d'abandon que vous décriviez tout à l'heure
08:07de la part de la population ?
08:09Ça va dépendre de la force que la population va avoir pour vraiment pouvoir mettre en place
08:14un mécanisme de sortie.
08:18La capacité qu'on a pour exiger aujourd'hui des élections est très faible
08:22parce que les Etats-Unis, malheureusement, sont très en bon terme avec ce gouvernement.
08:29Ils ont beaucoup encore à récupérer.
08:31Ils sont très confortables dans une alliance qui leur apporte beaucoup de bénéfices.
08:35Et tant que les bénéfices de garder Delcy Rodriguez au pouvoir vont être majeurs
08:39que d'avoir un vrai changement de pouvoir, de logique, de fonctionnement,
08:44un retour à la démocratie, une transition, ça ne va pas changer.
08:47Donc du coup, si les Etats-Unis, malheureusement, c'est un pays kidnappé par les Etats-Unis aujourd'hui.
08:51On a été kidnappés par les chavismes pendant plus de 25 ans.
08:54Aujourd'hui, on est kidnappés par les Etats-Unis.
08:56Et pour terminer, que peut faire le reste de la communauté internationale ?
08:59On a vu qu'il y avait un grand élan international pour venir en aide aux sinistrés du séisme.
09:03Est-ce que ça peut avoir un impact sur la suite ?
09:06Je pense qu'il doit y avoir quand même un accompagnement et une pression internationale
09:10pour résoudre ce problème qui n'arrive pas à être résolu par les Vénézuéliens
09:16puisque les institutions ont été complètement mises à plat par un régime depuis plus de 25 ans.
09:23Donc la communauté internationale peut continuer.
09:25Et plus que jamais, elle a la responsabilité d'accompagner le Venezuela dans ce moment si difficile.
09:30On a déjà vu que quand on laisse les espaces vides, il y a des pirates qui viennent les occuper.
09:36Alors on fait appel à la communauté internationale pour nous accompagner.
09:39Et on remercie également tout l'aide qui nous a été apportée dans ces drames terribles de mois de juin.
09:45Merci beaucoup Sarah-Essuarez pour votre témoignage.
09:47Je rappelle que vous êtes journaliste vénézuélienne.
09:49Merci beaucoup d'être venue dans la matinale de France Inter.
09:53Les infos à suivre.
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