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En 1855, une terrible guerre fait rage en Europe : c'est la guerre de Crimée qui oppose la Russie à la France et à la Grande-Bretagne, alors alliées de l'Empire ottoman. Ce conflit marque un tournant dans l'histoire militaire en faisant entrer l'Europe dans l'âge industriel de la guerre. Pour la toute première fois, une poignée de correspondants, de journalistes et de photographes se rendent sur place pour couvrir les événements. Le parcours de quatre photographes britanniques et français révèle comment ces pionniers ont réussi à produire, en ce milieu du XIXe siècle, des images matricielles annonciatrices des grands conflits futurs.
Transcrição
00:04A l'heure qu'il est, par milliers, bientôt par cent mille, les Français, les Anglais, les Turcs, les Russes,
00:13s'entregorgent en Orient devant un monceau de ruines.
00:18L'extermination, c'est le cri de cette guerre.
00:23L'auteur de ces lignes s'appelle Victor Hugo. Nous sommes fin 1854, alors qu'une guerre ébranle l'Europe.
00:33Une guerre d'artillerie et de tranchées, une guerre de ruines et de gueules cassées.
00:40Une des guerres les plus meurtrières du XIXe siècle.
00:45Une guerre industrielle qui, par bien des aspects, inaugure la guerre moderne.
00:56C'est la guerre de Crimée.
01:00La toute première guerre photographiée de l'histoire.
01:05Un conflit qui s'est offert au regard et qui a ouvert une nouvelle ère dans la façon de représenter
01:11la guerre.
01:27Un conflit qui s'est offert au fondé de la guerre.
01:31Un conflit qui s'est offert au fondé de l'histoire.
02:15Au milieu du XIXe siècle,
02:18l'Europe renoue avec la guerre après 40 ans de paix sur le continent.
02:26Une guerre déclenchée à l'origine par la Russie du tsar Nicolas Ier
02:30contre son voisin, l'Empire Ottoman.
02:37La Russie.
02:39Un empire démesuré qui n'a cessé de s'étendre par la guerre
02:43et qui entend réaliser son vieux rêve,
02:46imposer sa domination aux Turcs
02:48en s'emparant de Constantinople et des Détroits
02:50afin d'obtenir un accès direct en Méditerranée.
03:13Nicolas Ier est convaincu que l'Europe ne réagira pas.
03:16Il joue avec le feu.
03:20Première puissance économique mondiale,
03:23l'Angleterre de la reine Victoria ne peut accepter
03:25de voir sa prééminence maritime remise en cause dans la région.
03:31De son côté, la France de Napoléon III
03:34tient à conserver son influence
03:36et son rôle séculaire de protecteur des chrétiens d'Orient
03:40au sein de l'Empire Ottoman.
03:46Soutenir les Turcs face aux ambitions russes
03:48est donc vital pour la France comme pour la Grande-Bretagne.
03:53Alors, en 1854,
03:56ces deux pays décident de s'unir
03:57et de riposter en déclarant la guerre à la Russie.
04:05C'est en Crimée,
04:07ce bout de terre hautement stratégique,
04:09que les alliés vont concentrer leurs efforts.
04:13Objectif,
04:14détruire le port de Sébastopol
04:16qui abrite la flotte russe de la mer Noire.
04:20Sébastopol,
04:21une formidable forteresse
04:23fondée en 1783
04:25par l'impératrice Catherine II,
04:28symbole de la puissance russe
04:29et tête de pont de ses ambitions en Méditerranée.
04:43Sébastopol
04:43Sous-titrage Société Radio-Canada
05:16En septembre 1854,
05:18une armada de 300 navires
05:20transportant plusieurs dizaines de milliers d'hommes
05:22débarque en Crimée.
05:27Les troupes franco-britanniques
05:28remportent plusieurs batailles contre les Russes.
05:30Mais l'ennemi,
05:31qui s'est retranché dans Sébastopol,
05:34résiste aux feux alliés
05:35et entend bien tenir jusqu'à l'épuisement de ses forces.
05:41Dès lors,
05:42les deux camps s'engagent
05:43dans une guerre de sièges
05:44et de tranchées.
05:48Il ne fait aucun doute
05:49que la guerre va durer,
05:51d'autant que les alliés
05:52attendent des renforts
05:54et que l'hiver approche.
06:23Sous-titrage Société Radio-Canada
06:46En France comme en Grande-Bretagne,
06:49cette guerre de Crimée
06:50passionne les opinions publiques.
06:53Jamais un conflit
06:54n'avait suscité un tel intérêt.
06:57Jamais une guerre
06:58n'avait produit autant d'images.
07:04C'est qu'avec le développement
07:05de la presse
07:06et des magazines illustrés,
07:07la guerre entre dans les foyers.
07:12On suit le conflit
07:14comme un feuilleton.
07:15Et les nouvelles
07:16circulent de plus en plus vite.
07:20Les éditeurs
07:21et les imprimeurs
07:22se frottent les mains.
07:23La guerre de Crimée
07:24se vend.
07:29Pour la toute première fois,
07:31des journalistes
07:32se rendent sur le terrain
07:33pour couvrir les événements.
07:47L'un d'entre eux
07:48s'appelle
07:49William Howard Russell.
07:51Il est irlandais,
07:52il travaille pour le Times.
07:56Assistant au siège
07:57de Sébastopol,
07:58il raconte ce qu'il voit.
08:01Un cauchemar.
08:03Russell écrit
08:04« Les hommes
08:06n'ont ni vêtements
08:07chauds ni imperméables
08:08et restent
08:09douze heures d'affilée
08:10dans les tranchées.
08:12Ils sont plongés
08:13dans les misères
08:13d'une campagne hivernale
08:15et personne ne semble
08:16se soucier
08:17de leur confort
08:18ni même de leur vie.
08:20Ce sont de dures vérités,
08:22mais le peuple anglais
08:23doit les entendre. »
08:28L'hiver 1854
08:30qui tombe sur la Crimée
08:31est en effet épouvantable.
08:34Mal équipé,
08:35mal nourri,
08:37décimé par les maladies,
08:39les troupes fondent
08:40à vue d'œil.
08:43Alors Russell
08:44ne mâche pas ses mots.
08:46Il dénonce vertement
08:47l'incompétence
08:48et l'impréparation
08:49du commandement britannique.
08:53Ces reportages
08:54vont asseoir
08:55sa réputation,
08:57l'ériger
08:57en pionnier
08:58du reportage
08:58de guerre.
09:02Car les articles
09:03de ce franc-tireur
09:04font mouche
09:05et provoquent
09:06en Angleterre
09:07une onde de choc.
09:09Au point de pousser
09:10la reine Victoria
09:11en personne
09:12à se rendre
09:13au chevet
09:13des premiers soldats
09:14blessés
09:14qui viennent
09:15d'être rapatriés.
09:24Il devient urgent
09:26de rassurer l'opinion.
09:28Alors,
09:29début 1855,
09:31le photographe
09:32Roger Fenton
09:33embarque pour la Crimée.
09:36Cet homme
09:37aux allures de dandy
09:38est un proche
09:39de Victoria
09:39et de la famille royale
09:41dont il a réalisé
09:42de nombreux portraits.
09:48Et c'est muni
09:49d'une lettre
09:49de recommandation
09:50du prince Albert,
09:51l'époux de Victoria,
09:53qu'il se rend là-bas.
09:584000 kilomètres
09:59à parcourir,
10:00deux semaines
10:01de traversée,
10:03le début
10:03d'une longue odyssée.
10:16Le printemps
10:17approche
10:18lorsque Fenton
10:19débarque
10:19dans le port
10:19de Balaclava
10:20au sud
10:21de la Crimée.
10:26La photographie
10:28va pour la toute
10:28première fois
10:29faire irruption
10:30sur un théâtre
10:31de guerre.
10:37Balaclava
10:38sert de base
10:38logistique
10:39aux Anglais.
10:41C'est en effet
10:42par ce lieu
10:43que transitent
10:43quotidiennement
10:44soldats,
10:45animaux
10:45et matériels
10:46militaires.
10:53Dans une lettre
10:54à son épouse,
10:55Fenton raconte
10:56ses premières impressions.
10:59Il décrit
11:00Balaclava
11:01comme un véritable
11:02cloaque,
11:02un lieu sordide
11:04qui pue la mort.
11:06Bienvenue
11:07en Crimée.
11:17La Crimée,
11:19une région hostile.
11:23Des températures
11:24extrêmes,
11:26des terres stériles
11:27et des tentes
11:30qui s'étendent
11:31à perte de vue
11:32comme des champignons.
11:39Lorsque Fenton
11:40arrive en Crimée,
11:41cela fait déjà
11:42près de six mois
11:43que les premières
11:44troupes ont débarqué.
11:4630 000 soldats britanniques
11:48cantonnent sur place
11:49ainsi que 50 000
11:51Ottomans
11:51et 120 000 Français
11:53qui fournissent
11:53l'essentiel
11:54de l'effort militaire.
12:06C'est dans une vieille
12:07roulotte aménagée
12:08en laboratoire,
12:09le photographique Van,
12:11que Fenton
12:12se déplace en Crimée.
12:14Une roulotte
12:15dans laquelle
12:16s'entassent
12:16chambres photographiques,
12:18plaques de verre
12:19et produits chimiques.
12:21Un matériel
12:22encombrant
12:22et fragile.
12:25D'autant que Fenton
12:26doit se battre
12:27contre le vent,
12:28la poussière
12:29et les mouches.
12:29Un véritable fléau.
12:36La Crimée.
12:38Une sorte de Far West
12:39en Orient.
13:07Inventée une quinzaine
13:08d'années plus tôt,
13:09la photographie
13:10est en 1855
13:11une technique
13:12encore nouvelle,
13:13expérimentale.
13:16Les temps
13:17de peau
13:18sont longs.
13:19L'instantané
13:20n'existe pas encore.
13:23Dans ces conditions,
13:25comment saisir
13:26les convulsions
13:26de la guerre ?
13:28Comment accrocher
13:29son regard ?
13:31Impossible pour Fenton
13:33de se rapprocher
13:34de la zone des combats.
13:35Trop dangereux.
13:38Alors ce sont
13:39les traces
13:39qu'il saisit.
13:41Comme sur cette photographie
13:42montrant un paysage
13:43désolé,
13:44jonché de boulet de canon.
13:48Fenton a en fait
13:49réalisé deux images
13:50de ce lieu.
13:51Sur celle de droite,
13:53des boulets
13:54gisent également
13:54sur la route.
13:56Que s'est-il passé ?
13:59Fenton a-t-il
14:00sciemment
14:00ajouté des projectiles
14:02afin de rendre
14:03la scène
14:03plus dramatique
14:06mystère.
14:30Sous-titrage
14:33Sous-titrage
14:33Sous-titrage
14:37circulant librement à l'arrière du front
14:40Fenton pose son appareil photographique dans le camp allié
14:44immortalisant le quotidien des hommes
14:46entre repos, repas et camaraderie
14:51l'alcool permettant bien souvent de combler l'attente et l'ennui
15:11mais ce ne sont pas n'importe quel soldat qui pose devant son objectif
15:16ce sont surtout des officiers, des membres de l'état-major
15:21chargé de réaliser des images à la gloire de l'armée
15:25Fenton se lance dans une vaste galerie de portraits de héros
15:28une sorte de housse-housse des célébrités de la guerre de Crimée
15:40Dans cet environnement exclusivement masculin
15:42de rares figures de femmes apparaissent
15:49Accompagnant les troupes, elles sont cuisinières, blanchisseuses
15:53vendant boissons et tabac aux soldats pour améliorer leur quotidien
16:04Ici, une vivandière apporte un peu de réconfort à un soldat français blessé
16:10Femme à la tenue soignée
16:12Soldat au bandage immaculé
16:15L'image est trop belle pour être vraie
16:17Sans aucun doute, une mise en scène
16:22Formé à la peinture, Fenton s'est probablement inspiré d'un tableau religieux
16:40Fenton se trouve en Crimée depuis déjà trois mois
16:42lorsqu'il se rend au quartier général
16:44pour une séance photo avec aimable Pellissier
16:49C'est le nouveau commandant en chef des troupes françaises
16:51nommé à ce poste pour relancer les opérations militaires qui piétinent
16:58D'aimable, Pellissier n'a que le prénom
17:03Autoritaire, l'homme est décrit par Fenton comme un sanglier sauvage
17:10Toujours est-il que le général se prête au jeu
17:12et prend la pause
17:14avant de réunir un conseil de guerre
17:20Autour de Pellissier penché sur une carte
17:22Omar Pacha
17:24commandant en chef des armées ottomanes
17:27ainsi que Lord Raglan
17:28à la tête des troupes britanniques
17:31Lord Raglan sera bientôt emporté par le choléra
17:40Là encore, il s'agit d'une scène composée
17:44Les trois alliés ont accepté de se mettre à la disposition de Fenton
17:47et de rejouer ce conseil de guerre
17:50qui s'est tenu en fait quelques jours plus tôt
17:57Les trois chefs militaires jouent comme des acteurs
18:1790 ans plus tard, en 1945
18:20c'est également le réunion que Churchill, Roosevelt et Staline afficheront devant les caméras
18:26à Yalta, en Crimée
18:28contre l'Allemagne nazie
18:47Marqué par son aventure en Crimée
18:49Fenton rentre en Angleterre éprouvé et malade
18:53mais désormais célèbre
18:58Photographié ici en studio en tenue de zouave
19:00il expose bientôt dans une galerie à Londres
19:14Tirés à des centaines d'exemplaires
19:16Ces photographies sont également utilisées à des fins artistiques
19:20servant notamment de modèles à la réalisation de cette peinture
19:24montrant les alliés devant Sébastopol
19:35Mais la consécration vient surtout de leur présentation
19:38au sein de la toute première exposition universelle
19:41organisée en France, en plein cœur de Paris, courant 1855
19:48Le public s'enthousiasme pour les images de Fenton
19:52mais aussi pour celles d'un autre photographe
19:55d'origine roumaine
19:56du nom de Carole Zatmari
20:01Les rares clichés conservés à ce jour
20:03donnent à voir les troupes du tsar
20:05ainsi que l'armée ottomane
20:07Des images réalisées au tout début du conflit
20:11avant même l'intervention franco-britannique
20:18Fasciné par cette nouvelle invention
20:20un journaliste écrit
20:22On se presse, on se bouscule, on s'extasie
20:26et chacun s'éloigne en se disant
20:28que la photographie est décidément une belle chose
20:40En ce milieu du 19e siècle
20:42la photographie a le vent en poupe
20:48Séduite, une clientèle bourgeoise
20:50afflue dans les studios photos
20:52pour se faire tirer le portrait
20:55La photographie devient un commerce florissant
20:58un véritable business
21:06L'empereur Napoléon III en personne
21:08s'y intéresse de près
21:11Les plus grands photographes du moment
21:13se mettent à son service
21:15pour diffuser son image à grande échelle
21:19L'empereur se prétend à de nombreuses séances de pause
21:38Désireux de faire de son règne
21:40celui du progrès de l'innovation
21:42Napoléon III encourage d'ambitieuses campagnes photographiques
21:46destinées à rendre compte des grandes réalisations du régime
21:56Qu'il s'agisse des travaux visant à transformer
21:59la physionomie de la capitale
22:01des aménagements du palais de l'Elysée
22:04ou encore du développement du chemin de fer
22:07sur l'ensemble du territoire
22:09la photographie est là pour témoigner
22:28Mise en scène du pouvoir
22:30stratégie de communication
22:32ou propagande politique
22:34en août 1855
22:36c'est aussi cela qui se joue à l'occasion de la visite de la reine d'Angleterre en France
22:45Victoria et Napoléon III
22:47entendent en effet afficher leur amitié dans leur lutte commune contre la Russie
22:55Il est vrai que l'événement est historique
22:5840 ans après Waterloo
22:59ce rapprochement entre les deux ennemis d'hier
23:02marque un renversement total dans le jeu des alliances en Europe
23:21L'accueil que reçoit Victoria est somptueux
23:26Pendant plus d'une semaine
23:27Paris est en fête
23:36La reine profite de ses rares moments de repos pour dessiner
23:40et tenir un journal
23:42Elle écrit
23:44Nous avons pris notre dîner avec l'empereur
23:47et nous avons commencé à parler de la guerre
23:51L'empereur s'est amèrement plein du manque d'invention de nos deux commandements
23:55et de l'absence d'un grand génie
24:03Agacé par le manque de résultats militaires en Crimée
24:06Napoléon III trépigne d'impatience
24:08C'est que l'empereur joue gros
24:11Au pouvoir à la suite d'un coup d'état
24:13il a besoin d'une victoire pour asseoir sa légitimité
24:24La propagande du régime a beau présenter ce conflit comme une guerre juste
24:27contre un despote qui a mis le feu à l'Europe
24:30Il n'empêche
24:31les français se montrent de plus en plus circonspects
24:39Cette expédition lointaine et meurtrière en Crimée
24:42n'est-elle pas une folie ?
24:46Voilà la morace de la une
24:49C'est avec anxiété qu'ils suivent le récit des événements couverts par les journaux
24:57Dans l'illustration, ils peuvent ainsi découvrir, semaine après semaine, les articles et les dessins de l'envoyé spécial
25:06Henri Durand-Bragé
25:09Un peintre intégré à l'armée
25:11mais surtout un chroniqueur infatigable du conflit
25:17A travers ses reportages
25:19Durand-Bragé plonge le lecteur dans le quotidien de cette guerre sale
25:23qui s'éternise
25:27Depuis des mois, les alliés sont en effet englués devant Sébastopol
25:32Travaux de terrassement, à coups de pioches et de pelles
25:35Aménagement de dizaines de kilomètres de tranchées
25:38Les soldats mènent une véritable guerre de taupe
25:43Une préfiguration de ce que vivront 60 ans plus tard les Poilus au cours de la Grande Guerre
25:59Devant Sébastopol, les assauts répétés contre les défenses russes ont jusqu'à présent tous échoué
26:06Coutant la vie à des milliers de soldats
26:09Mais l'obstination des alliés va bientôt porter ses fruits
26:12En septembre 1855, une nouvelle attaque est décidée
26:17C'est le tournant de la guerre de Crimée
26:31Pendant trois jours, Sébastopol est soumise à un feu d'artillerie incessant
26:37Les alliés utilisant de nouveaux canons particulièrement redoutables
27:00Au cri de vive l'empereur, les troupes du général de McMahon se lancent à l'assaut de la colline
27:05de Malakoff
27:06Point culminant de la ligne fortifiée défendant Sébastopol
27:15On se bat à la baïonnette à coups de pioches et de haches
27:21On s'empoigne, on s'étrite sur un terrain bientôt jonché de cadavres
27:34Mais cette fois, les alliés prennent l'avantage
27:39Les russes sont contraints de reculer
27:49Le drapeau tricolore flotte sur Malakoff
27:55Sébastopol tombe enfin après 334 jours de siège
28:21Napoléon III tient sa victoire
28:24Sa première victoire militaire arrachée si difficilement
28:32Mandatée par le régime
28:33Un certain nombre d'artistes immortaliseront bientôt le récit des événements
28:45Fracas des armes
28:46Corps à corps
28:47Mort héroïque
28:51Magie de la peinture qui permet d'embrasser d'un seul regard l'ensemble du champ de bataille
28:59Comme une immersion totale au cœur de l'action
29:09La peinture privilégie les pleins
29:12La photographie, elle, donne à voir les vides
29:18Du moins ce qu'il reste des combats quand les armes se sont tues
29:32Sous-titrage Société Radio-Canada
29:57Ces vues des tranchées ennemies ont été réalisées par le britannique James Robertson
30:03Il a fait le voyage depuis Constantinople
30:05Où il possède un studio photo
30:10Sur ces images, pas de cadavres
30:13Le champ de bataille a été nettoyé
30:21La mort rôde pourtant
30:24Comme en témoignent ces autres photographies de Robertson
30:27De tombes de soldats inhumées dans la terre de Crimée
30:59Le champ de bataille a été nettoyé
31:01Et puis, il y a les ruines.
31:06En pénétrant dans Sébastopol, les alliés découvrent un spectacle de désolation.
31:13Conséquence des bombardements, mais aussi de la politique de la terre brûlée pratiquée par les Russes avant leur retraite.
31:35En regardant ces images, comment ne pas convoquer d'autres images, d'autres conflits ?
31:43Comment ne pas penser à ces villes martyrs du nord et de l'est de la France, ravagées par les
31:48combats pendant la Grande Guerre ?
32:02À ces villes soumises à des tapis de bombes, au cours de la Seconde Guerre mondiale.
32:17À ces villes rayées de la carte, au Proche et Moyen-Orient.
32:25Des ruines à l'infini.
32:39Dans les cendres encore fumantes de Sébastopol, le grotesque côtoie le tragique.
32:47Un témoin raconte.
32:49Des soldats s'étaient indignement enivrés et se livraient aux plaisanteries les plus folles.
32:54Ils dansaient, hurlaient, chantaient.
32:58Certains s'étaient même affublés de robes russes attachées autour de leur taille et de vieux bonnets plantés sur leur
33:03tête.
33:08Les hommes s'alcoolisent et se livrent au pillage.
33:12Une pratique rapidement interdite par les autorités militaires,
33:16qui permettent cependant la saisie de quelques trophées dans certains musées de la ville.
33:27Bas-reliefs, statues et sphinx seront bientôt expédiées par bateau en France,
33:33pour être présentées au public aux Tuileries.
33:52En attendant d'éventuelles négociations de paix avec la Russie,
33:56les troupes qui occupent Sébastopol se lancent dans une vaste opération de destruction des dernières défenses de la ville.
34:05Le reporter Henri Durand-Bragé assiste à cet incroyable spectacle.
34:11Mais cette fois, c'est avec un appareil photographique qu'il documente les événements.
34:17Il réussit ainsi à saisir les différentes étapes de la destruction du Fort Saint-Nicolas.
34:24Avant,
34:26pendant,
34:28et après.
34:32Sous nos yeux,
34:33presque sur le vif,
34:35s'opère la disparition de l'édifice.
34:37Une véritable prouesse technique.
34:59En octobre 1855,
35:02pour accentuer leur pression sur l'ennemi,
35:04les alliés lancent une opération navale contre la forteresse de Kinburn,
35:08au nord de la mer Noire.
35:10Une position stratégique qui contrôle la circulation des approvisionnements russes.
35:17Pour la première fois dans l'histoire de sa marine,
35:20la France utilise des cuirassés,
35:23de formidables machines de guerre,
35:25dont le blindage en métal permet de résister aux impacts des obus ennemis.
35:33Cette démonstration de force est un succès.
35:36En quelques heures,
35:38la garnison de Kinburn se rend.
35:44Là encore,
35:46Durand Bragé est de la partie.
35:49Embarquant à bord du flégéton,
35:50dont il photographie l'équipage,
35:53Durand Bragé arrive sur place
35:55quelques semaines plus tard.
36:01L'hiver est tombé.
36:03Les températures avoisinent les moins 30 degrés.
36:09Les navires sont pris dans les glaces.
36:39Dans cette atmosphère de goût du monde,
36:41quelques silhouettes fantomatiques
36:43de soldats transis de froid.
36:49Et cette incroyable image
36:51d'un prisonnier de guerre russe.
36:55Seule trace photographique
36:57du visage de l'ennemi.
37:04Le général de Mac Mahon.
37:06Le général de Mac Mahon.
37:07Qu'il entre, qu'il entre.
37:09Ah, Sire, je vous prie d'excuser mon retard.
37:12Vous savez ce que c'est ?
37:12Les encombrements, la zone bleue,
37:14le parking, les travaux.
37:16Mais on ne peut plus circuler dans Paris.
37:17Je vais en parler au baron Haussmann
37:19afin qu'il y met de bon ordre.
37:20Alors, Mac, cette guerre de Crimée.
37:23Ah, gagné, Sire !
37:25Le tsar a été châtié !
37:26Moralité, crime et châtiment.
37:32Le 29 décembre 1855,
37:36Paris accueille triomphalement
37:37les tout premiers soldats
37:39de retour de Crimée.
37:43La cérémonie se déroule
37:45en présence de Napoléon III
37:46qui s'adresse solennellement
37:48à ses soldats.
37:51Je viens au-devant de vous
37:53comme autrefois le Sénat romain
37:54allait aux portes de Rome
37:56au-devant de ses légions victorieuses.
37:59Je viens vous dire
38:00que vous avez bien mérité de la patrie.
38:06Malgré l'ambiance de fête,
38:08les horreurs de la guerre
38:09ne sont pas dissimulées
38:10à la vue des Parisiens.
38:15Témoin de la scène,
38:16l'écrivain Prospère Mérimée écrit
38:18« Ils sont entrés en tenue de campagne
38:22avec leurs vieilles capotes déchirées,
38:25leurs drapeaux en loque
38:26et leurs blessés.
38:29Il y a eu une nuée de larmes. »
38:40Le conflit en Crimée
38:42marque le passage
38:43à un nouveau seuil de violence
38:44dans l'histoire de la guerre.
38:46L'utilisation d'armes nouvelles
38:49et la puissance de feu
38:50provoquent des dégâts
38:52encore jamais observés
38:53sur les corps des soldats,
38:55entraînant un nombre inédit
38:57d'amputations.
39:03Il est là le vrai visage
39:05de la guerre.
39:08sur ces photos de soldats britanniques mutilés,
39:13sur cette image
39:15de ces deux vétérans défigurés.
39:19À gauche,
39:20Joss Lockhurst,
39:22à droite,
39:23Thomas O'Brien.
39:25Les deux hommes ont subi
39:27de graves blessures à la mâchoire
39:29et ont perdu chacun un œil,
39:32transpercés par ces balles
39:33qu'ils tiennent dans leurs mains.
39:37Lockhurst,
39:38O'Brien,
39:39des gueules cassées.
39:58Sous-titrage Société Radio-Canada
40:06La guerre,
40:07c'est la loi de la jungle.
40:09Tuer ou être tué,
40:10toute sentimentalité doit s'effacer
40:12et s'adapter à l'horrible simplicité
40:15de ce but,
40:16l'anéantissement de l'adversaire.
40:19On ne comprend d'ici
40:20qu'un seul langage,
40:22le langage du sang.
40:23Vous porterez en vous
40:24la volonté de tuer,
40:26de blesser,
40:27de mutiler.
40:28C'est la règle de la guerre.
40:42Près de 100 000 morts
40:44du côté français,
40:4520 000 dans le camp britannique.
40:48Les pertes militaires
40:49en Crimée sont lourdes.
40:53Mais les alliés
40:54ont prouvé leur supériorité
40:56technologique
40:56face à une armée russe
40:58dépassée.
41:01Avec plus de 400 000 morts,
41:03la Russie paie
41:04le plus important tribut
41:05à ce conflit
41:06qu'elle a déclenché.
41:09Totalement isolée,
41:11elle n'a pas d'autre choix
41:11que de négocier.
41:20C'est à Paris,
41:22sous les lambris dorés
41:23d'un quai d'Orsay flambant neuf,
41:25que s'ouvre en février 1856
41:27le Congrès de la paix.
41:33Comme sur une photo de famille,
41:35les participants
41:36posent ensemble.
41:38Assis au centre,
41:40la main dans son gilet,
41:41le ministre français
41:42des Affaires étrangères,
41:44le comte Walewski,
41:45qui préside la conférence.
41:49Autour de lui,
41:50les représentants
41:51des principales puissances européennes.
41:55Un mois de discussion
41:56pour aboutir enfin
41:58à la signature
41:59d'un traité
42:00mettant fin aux hostilités.
42:04Que prévoit-il ?
42:05Le respect de l'intégrité
42:07de l'Empire ottoman
42:08et la neutralisation
42:10de la mer Noire.
42:11C'est un coup d'arrêt
42:12aux ambitions impérialistes
42:14de la Russie.
42:16Du moins pour un temps.
42:22Pour Napoléon III,
42:24la tenue de ce Congrès
42:25à Paris est une victoire
42:26diplomatique incontestable.
42:32Se posant en arbitre
42:33de l'Europe,
42:34il a permis à la France
42:35de se replacer
42:36au centre du jeu.
42:39La propagande du régime
42:41ne manque pas
42:41de célébrer ce triomphe,
42:43de présenter l'Empereur
42:44en homme de paix,
42:45le plaçant même
42:47sous l'ombre tutélaire
42:48de son oncle,
42:49Napoléon Ier.
42:50de l'Empereur
42:55de l'Empereur
43:20Heureux hasard !
43:22C'est en plein Congrès
43:23de Paris que tombe
43:24une retentissante nouvelle.
43:27L'impératrice Eugénie
43:29vient de donner naissance
43:30à un héritier,
43:33Napoléon,
43:34Eugène,
43:35Louis,
43:35Jean,
43:36Joseph.
43:39L'avenir de la dynastie
43:41et par là même
43:42la stabilité du régime
43:43semble désormais assuré.
43:54Célébré en grande pompe
43:55à la cathédrale Notre-Dame
43:56de Paris,
43:57le baptême du jeune prince
43:59marquera l'apogée
44:00du Second Empire.
44:01Sous-titrage
44:44En Crimée, les troupes alliées évacuent à partir du printemps 1856.
44:51Sur place, un homme s'affaire, le colonel Jean-Charles Langlois, spécialisé dans la peinture de bataille, vétéran des campagnes
45:02napoléoniennes, un officier qui connaît bien la guerre.
45:08Langlois a été missionné par les autorités militaires pour réaliser un panorama, une vaste fresque sur la prise de Sébastopol.
45:20Pressé par le temps, Langlois est venu avec un photographe, chargé d'accumuler la documentation qui lui servira de base
45:27de travail à la confection de son panorama.
45:43A son épouse qui lui écrit qu'en France, le marché est saturé d'images de la Crimée qui se
45:48vendent 10 à 20 francs pièces chez les marchands, Langlois lui rétorque.
45:53J'ai les photos de Robertson sous les yeux. Elles sont grises, toutes du même ton, à peu près sans
46:00couleur et sans effet.
46:06Langlois rapportera de Crimée des dizaines de photographies, dont certaines seront offertes à Napoléon III sous la forme d'un
46:13album.
46:17Quant à son panorama, il sera présenté à la Rotonde des Champs-Élysées, un spectacle immersif à 360 degrés, véritable
46:28ancêtre du cinéma, plongeant les 400 000 visiteurs qui viendront le découvrir dans le théâtre d'illusions de la guerre.
46:36...
46:39...
46:41...
46:42...
46:52...
47:06Bien que défait à Sébastopol, les Russes réaliseront également une fresque de plus de 100 mètres de long afin de
47:13rendre hommage au courage et à l'héroïsme de leurs soldats.
47:16...
47:20En partie détruit par les bombardements allemands au cours de la Seconde Guerre mondiale, ce panorama sera restauré et présenté
47:28de nouveau au public à l'occasion du centième anniversaire du siège de la ville.
47:50La guerre de Crimée fut une guerre spectacle.
47:53C'est-à-dire une guerre qui s'est donnée à voir, qui s'est offerte au regard, par le
47:59dessin, la peinture et pour la toute première fois, par la photographie.
48:08Certes, la technique est encore fragile.
48:10Il n'empêche, la guerre de Crimée fut un formidable laboratoire pour ces pionniers de l'image qui ont exploré
48:18les possibles qu'offrait alors ce nouveau médium pour tenter d'arracher des fragments de ce conflit.
48:30En faisant ses premiers pas, ou plutôt ses premières armes encrimées, la photographie a ainsi ouvert un nouveau chapitre dans
48:38l'histoire de la représentation de la guerre, celui de la modernité.
48:48Dès lors, l'appareil de prise de vue ne cessera d'accompagner les conflits.
48:54Dans une proximité et une intimité toujours plus grandes.
49:01Visées et visions, cibles et objectifs, mitraillées et shootées.
49:14Troublantes similitudes jusque dans les mots.
49:25Comme si saisir et faire la guerre finissait par se confondre.
49:34Une histoire d'œil et de regard.
49:48Sous-titrage Société Radio-Canada
49:49Sous-titrage Société Radio-Canada
50:04Sous-titrage Société Radio-Canada
50:10Sous-titrage Société Radio-Canada
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