00:00RTL Matin, Thomas Soto
00:05Il est 8h17, l'interview de Céline Landreau en résonance avec le calvaire vécu par les parents de Liana.
00:10Vous recevez ce matin Eric Mouzin, c'est le papa d'Estelle Mouzin, disparu le 9 janvier 2003 en rentrant
00:16de l'école à Guermantes en Seine-et-Marne.
00:17Elle avait alors 9 ans et on ne l'a jamais retrouvée.
00:20Bonjour Eric Mouzin.
00:21Bonjour.
00:22Et merci d'être avec nous ce matin.
00:23L'espoir des parents de Liana s'est donc éteint hier avec la découverte d'un corps portant des vêtements
00:28similaires à ceux de leur fille.
00:306 jours après sa disparition, 6 jours d'attente, d'angoisse.
00:34C'est une épreuve, on le disait, que vous avez enduré vous aussi après la disparition d'Estelle.
00:39Comment on parvient d'abord à traverser ces moments-là ?
00:42Je pense qu'on est projeté dans un univers tellement nouveau, tellement inconnu et sombre qu'on perd une grande
00:51partie de ses repères.
00:53J'espère que la famille de Liana a été accompagnée et aidée et que les dispositifs des bureaux d'aide
01:03aux victimes ont pu remplir leur rôle et les protéger et que leur avocate était aussi de bon conseil.
01:10Parce que c'est un moment bouleversant, la perte de tous les repères.
01:18Un gouffre dans lequel on tombe, on passe par plusieurs phases aussi j'imagine ?
01:23Oui et en même temps se met en place aussi, ça c'est encore peut-être un peu dur à
01:29dire ça maintenant aujourd'hui,
01:31mais le sentiment de culpabilité se met en place très vite chez les victimes en se disant
01:36j'aurais dû faire ci, j'aurais dû faire ça, j'ai pas fait ci, j'ai pas fait ça.
01:40Et il y a une inversion des responsabilités qui se met en place, c'est assez terrible.
01:45Ce sont des jours où on est en lien étroit avec les gendarmes, est-ce qu'ils communiquent avec les
01:51parents sur leurs avancées, leurs pistes ?
01:53Comment ça se passe ? Vous vous êtes livré un peu à vous-même dans ces moments-là ?
01:56J'espère que les dispositifs de communication des forces de l'ordre et de justice vis-à-vis des parents
02:04des enfants qui sont disparus
02:06se sont améliorés et qu'on leur explique le mieux possible ce qui se passe.
02:11J'espère que tout ça s'est beaucoup amélioré, je le souhaite en tout cas.
02:15Ce n'était pas du tout le cas pour vous ?
02:17Ça n'avait pas été le cas.
02:19On le disait, Éric Mouzin, ce drame fait malheureusement écho à celui que vous avez vécu
02:23où là aussi les errements de la justice avaient été soulignés.
02:27Dans ce cas, il avait fallu 15 ans pour que la piste Michel Fourniret d'abord écartée soit sérieusement étudiée
02:33avant qu'il ne reconnaisse les faits.
02:34Pour Liana, le suspect, aujourd'hui en détention, toujours présumé innocent, on le précise,
02:38et qui n'a pas reconnu les faits, avait déjà été visé par deux plaintes pour viol sur des fillettes.
02:43Il y a une en 2022, classée sans suite, une autre en août 2025, pour laquelle il n'avait toujours
02:48pas été entendu.
02:49Quand vous avez appris ça, qu'est-ce que vous vous êtes dit ?
02:52Que rien n'avait changé en 20 ans ?
02:54Alors, non, tout n'est pas resté en l'état.
02:59Il y a eu à la fois certaines améliorations et en même temps les dysfonctionnements structurels de la justice
03:08et des dispositifs d'enquête, à mon avis, perdurent.
03:11et compliquent les choses.
03:16Donc, aujourd'hui, on nous dit qu'il y a eu plusieurs plaintes qui n'ont pas abouti
03:21et que du coup, cette personne n'a pas été, n'a pas fait l'objet d'une instruction détaillée.
03:28Il faut se poser la question de savoir pourquoi il n'y a pas eu d'instruction.
03:32Donc, les ministres de l'Intérieur et les gardes des Sceaux ont dit qu'ils allaient créer une commission
03:37pour essayer de faire avance une enquête administrative pour essayer de comprendre les dysfonctionnements
03:42et ils semblent découvrir l'existence de dysfonctionnements au sein de leur ministère.
03:49Bon, ce qui est surprenant, c'est même surréaliste, je trouve, parce qu'ils connaissent la situation
03:55et la situation, elle n'est pas le fruit d'une évolution du dernier mois ou de quelques semaines.
04:02C'est de très longtemps.
04:05Ça veut dire que quand Gérald Darmanin, par exemple, hier soir, parle de dysfonctionnement révélateur
04:10d'une mauvaise organisation, qu'il pointe la lenteur dans la transmission des dossiers
04:14qu'on se transmet d'ailleurs encore par papier, de la lenteur aussi dans la réalisation des actes,
04:19ces déclarations-là, elles ne sont pas audibles pour vous de la part du garde des Sceaux ?
04:23Je les trouve surprenantes parce qu'il est garde des Sceaux quand même depuis un certain temps.
04:28Il a été ministre de l'Intérieur précédemment.
04:31Il faut remettre un petit peu tout ça en perspective.
04:34Je rappelle la période où Rachida Dati était garde des Sceaux
04:40et où elle a procédé à une restructuration draconienne des moyens de la justice
04:45avec la suppression de très nombreuses juridictions, le démantèlement de ces structures-là.
04:52Ça, c'est les époques 2005-2009.
04:55Donc ça remonte à très longtemps.
04:57Ensuite, il y a eu une réforme de la police judiciaire
05:01qui aboutit à rendre de plus en plus compliqué le métier d'enquêteur et une démotivation.
05:08Le nombre de magistrats qui se plaignent de ne pas disposer d'enquêteurs formés, motivés, disposant de moyens et de
05:16temps
05:16pour réaliser leurs investigations, c'est récurrent.
05:21À vous écouter, c'est le système judiciaire dans son ensemble qui pêche aujourd'hui.
05:25C'est uniquement par un manque de moyens ?
05:27Alors, j'ai remis quelques chiffres que j'ai essayé de recueillir.
05:33J'espère qu'ils sont exacts, ils sont un peu anciens.
05:35La France consacre 77 euros par an par habitant à la justice.
05:42En Espagne, c'est 96.
05:44En Italie, c'est 100.
05:45En Allemagne, c'est 136.
05:47Et en Autriche, c'est 141 euros.
05:50Si on ne met pas de carburant dans la machine, elle ne peut pas fonctionner.
05:55Il y a le nombre de magistrats en France pour 100 000 habitants, il est de 11,3 magistrats pour
06:02100 000 habitants.
06:03En Allemagne, 24,17, plus de deux fois.
06:07Pas de magistrats, pas de moyens.
06:13Un démantèlement, alors démantèlement, le terme est peut-être un peu excessif.
06:17Une déstructuration de l'organisation judiciaire, la réforme de la police nationale et des enquêteurs.
06:23Et des familles qui restent sans réponse beaucoup trop longtemps, comme ce fut votre cas.
06:30La classe politique a déjà beaucoup réagi depuis hier soir et la découverte de ce corps.
06:35Le président du RN, par exemple, Jordan Bardella, qui estime que l'Etat a lourdement failli, que le peuple français
06:41exige des comptes.
06:42A gauche aussi, l'écologiste Marine Tondelier, qui dénonce une affaire symbole d'un système politico-judiciaire incapable de gérer
06:48le sujet des violences sexistes et sexuelles.
06:51Ça doit devenir un thème central de la prochaine campagne présidentielle, les moyens de la justice ?
06:57Je ne sais pas, je pense qu'il faut se souvenir que les enfants ont été placés au cœur de
07:06la réflexion de notre président actuel,
07:09qui avait fait une cause nationale de la défense des enfants.
07:13Pour quel résultat ?
07:15On peut se poser la question.
07:17Quand les enfants, c'est ce que j'ai lu dans la chronologie un petit peu des affaires précédentes.
07:25Les enfants sont entendus trois, quatre semaines après la dénonciation des faits.
07:32Et un enfant d'une dizaine d'années à qui on demande trois semaines après d'expliquer ce qu'il
07:40a vécu dans le cadre d'un traumatisme,
07:43c'est quand même aberrant.
07:46Pourquoi ?
07:47Parce que les policiers, enfin quand je dis les policiers, c'est les enquêteurs, ne sont pas formés à écouter
07:53la parole des enfants,
07:54de la recueillir dans de bonnes conditions, de se faire aider par des psychologues pour décrypter les paroles des enfants.
08:02Et on arrive après à des plaintes qui n'ont pas été instruites jusqu'au bout.
08:07Mais est-ce que c'est possible ?
08:09Est-ce qu'on sait aujourd'hui mesurer la dangerosité de tel profil ?
08:14Là aussi ça fait écho à ce que vous avez vécu puisqu'on rappelle que Michel Fourniret qui a fini
08:18par reconnaître le meurtre d'Estelle
08:20avait été condamné lui à trois reprises pour une série d'agressions sexuelles dans les années 60 et 80.
08:26Et c'est une fois libre qu'il a commencé à commettre ces meurtres.
08:30On peut savoir à l'avance ce que ces gens-là sont capables de faire vraiment ?
08:35Alors il y a deux réponses.
08:37La première c'est que dans le cas de Michel Fourniret, il y avait un parcours criminel.
08:43Dans le dossier d'aujourd'hui, la personne étant présumée innocent, je ne pourrais pas parler d'un parcours criminel
08:51puisqu'il est innocent.
08:52Ça c'est la première chose.
08:53La deuxième chose c'est qu'on voit bien une impossibilité de la justice de passer deux frontières.
09:03La frontière du temps et la frontière de l'espace.
09:06Une plainte est déposée dans le nord de la France, une plainte est déposée dans le sud-ouest de la
09:10France.
09:10Une très grande difficulté à faire la jonction entre les deux, même si au centre il y a peut-être
09:16la même personne,
09:17même si le dossier n'est pas instruit jusqu'au bout.
09:19Et donc on n'arrive pas à mettre en commun ces informations-là parce que la sectorisation et le découpage
09:27juridique fait qu'il n'y a pas de mise en commun.
09:30Nous l'avons vu et nous le voyons aujourd'hui pour la transmission de certains dossiers dont nous réclamons la
09:35transmission au Paul Colquès.
09:38Impossibilité d'avoir la liste des dossiers en cours d'instruction et encore moins la liste des dossiers non aboutis.
09:45Et donc ça, ça fait partie des chantiers à mener.
09:47Éric Mouzin, les parents de l'IANA ont réagi par un communiqué de leur avocat hier soir, soulignant que leur
09:51tristesse, leur colère ne saurait être exprimée.
09:53Est-ce que vous avez un conseil peut-être à leur donner ce matin pour affronter les épreuves à venir,
09:59les épreuves judiciaires notamment ?
10:05Oui, déjà quand je pense à eux, j'ai l'impression que c'est moi.
10:16Comment les aider ? Je dirais faire le choix du bon avocat, c'est l'essentiel.
10:22Et le deuxième, c'est de consigner par écrit le moindre détail de tout ce qui se passe ces jours
10:29-ci, parce qu'ils ne savent pas quel est le parcours qui les attend.
10:32Et moi, je regrette de ne pas l'avoir fait, parce que je me suis rendu compte que j'avais
10:37perdu énormément d'informations, que les choses s'étaient brouillées.
10:42Vous êtes dans une telle situation de détresse que vous perdez un peu vos moyens.
10:47Leur tristesse, leur colère qu'ils ne disent pas pouvoir exprimer aujourd'hui, est-ce que ce sont des sentiments
10:53qui sont toujours aussi vifs chez vous, plus de 20 ans après ?
10:56Oui, et ils sont amplifiés par le fait que, quand je vois ces scènes de recherche dans la campagne, des
11:06plongeurs dans les plans d'eau et tout,
11:08j'ai l'impression d'être amené 24 ans en arrière.
11:13Ce sont les mêmes choses qui se produisent.
11:19Et nous n'arrivons pas, nous, collectivement, à cerner la dangerosité de certains individus.
11:28On dit que les enfants sont une cause nationale.
11:31Eh bien, c'est les enfants qui sont les principales victimes des troubles de la population, et essentiellement masculines.
11:42Donc, il y a vraiment un très gros travail à faire, je crois.
11:45Merci beaucoup, Éric Mouzin.
11:47Merci, M. Mouzin. On ne peut que s'incliner devant votre courage et saluer votre extraordinaire dignité.
11:51Merci aussi de trouver le courage et la force de vous battre pour les autres.
11:54Merci.
11:54Merci.
11:54Merci.
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