- il y a 14 heures
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00:00Musique
00:35À quoi bon ?
00:39À quoi bon ?
00:40Non, je ne puis.
00:41À quoi bon revenir, Jacques ?
00:42Tu avais ouvert la porte, va-t'en.
00:44Ce que tu souhaites encore me dire, je le devine.
00:45Je le sais.
00:46Nous n'en avons déjà que trop dit.
00:48Je ne puis pas dire ainsi.
00:49Tu voulais être libre ce soir.
00:50Te voilà libre.
00:53Mais tu veux une liberté sans remords.
00:57Cette soirée me serait insupportable en songeant que je t'ai laissé.
00:59Cette soirée te serait insupportable.
01:03Crois-tu donc que ce soir, sans toi, quand je comptais sur toi, ne me sera pas pénible ?
01:07Je ne sortirai pas.
01:09Je ne travaillerai pas.
01:11J'essaierai peut-être de lire.
01:13La nuit viendra.
01:15Et je ne pourrai penser à rien qui ne me fasse de la peine.
01:20Je ne te rends pas heureuse ?
01:22Si tu ne me rendais parfois heureuse, je ne te verrais plus.
01:25Bien sûr, tu me rends heureuse, mais tu me fais aussi de la peine.
01:29Aujourd'hui, j'ai de la peine.
01:31Mais je t'ai déjà dit que j'ai prouvé autant de déceptions que toi,
01:33à ne pouvoir dîner avec toi ce soir.
01:36Ce n'est pas pour un plaisir que je te quitte.
01:37Oui, oui, oui, je sais.
01:39C'est une obligation.
01:43Crois-tu que je ne te dise pas la vérité ?
01:44Que tu me trompes ? Non.
01:47Je ne crois pas que tu me trompes, sincèrement non.
01:48Mais ta sécheresse, quand tu veux reprendre ta liberté comme ce soir,
01:52me fait plus de mal qu'une tromperie.
01:55Il y a tant de façons de dire,
01:58ou même de ne pas dire les choses.
02:00Il y a des fois où, lorsque tu entres ici,
02:02tu es déjà un ennemi, je le sens,
02:04à la façon dont tu passes la porte,
02:06dont tu ôtes ton chapeau,
02:07dont tu me dis bonjour.
02:09Quelle imagination !
02:11Quelle raisonneuse tu fais, Léon !
02:14Pourquoi ne prends-tu pas la tendresse que je t'apporte
02:16avec plus d'insouciance ?
02:18Pourquoi te refuses-tu, dans la vie,
02:20un peu de cet oubli que tu trouves parfois dans ta danse ?
02:23Je t'ai envié, en te regardant danser.
02:27Rien ne comptait plus pour toi que toi.
02:31J'étais presque jaloux de ce plaisir que tu prenais,
02:34où je n'étais pour rien.
02:36Presque jaloux ?
02:39Presque.
02:40Pourrais-tu être jaloux ?
02:42Plus tard, peut-être ?
02:44Mais maintenant, tu es trop fort, Jacques.
02:47Je suis à peu près seule au monde.
02:49Je n'ai pas encore une grande réputation.
02:51Tu es mon premier amant.
02:52Ce sont trop d'avantages qui te reviennent
02:54pour que tu n'en abuses pas.
02:55Et puis d'ailleurs, je ne te changerai pas.
02:57Et pourquoi te dire encore toutes ces choses ?
02:59Tu es libre de passer ta soirée avec qui tu voudras ?
03:01Je la passe avec mon père.
03:03Il est à Paris depuis deux jours.
03:04Il m'a demandé ce matin de dîner avec lui.
03:06Tu fais bien de dîner avec ton père, Jacques.
03:08Quelle voix pour me dire cela ?
03:09Je dis que tu fais bien de dîner avec ton père, Jacques,
03:11mais je ne peux pas dire que je sois heureuse
03:13que tu dînes ce soir loin de moi avec ton père.
03:16D'autant que dînant avec lui,
03:18je serai encore plus loin de toi que si tu me trompais.
03:20Vous parlerez de vous, des vôtres,
03:22de votre province, de ton avenir.
03:25Rien que de choses où je n'ai jamais été,
03:27où je ne puis pas être.
03:29Puis-je t'inviter avec mon père ?
03:32Tu ne peux pas m'inviter avec ton père, oh non.
03:35Seulement, il ne faut pas me le dire.
03:39C'est même la seule chose que tu n'aurais pas dû me dire.
03:41C'est la vertume, je te disais cela parce que mon père ne te connaît pas.
03:44S'il te connaissait, je suis sûr que ça l'amuserait beaucoup de dîner avec toi.
03:46Oui, bien sûr.
03:48Et il pourrait raconter en rentrant chez lui, à l'un de ses vieux amis,
03:50j'ai dîné avec la danseuse de mon fils.
03:53Et il rirait beaucoup tous les deux.
03:55Mon père ne dirait pas cela.
03:57Il ne le connaît pas.
04:01Et ne le connaissant pas, n'en parle pas.
04:03Mais ton père est-ce qu'il est, Jacques ? Un bon père, j'en suis sûre.
04:06Mais Paris, à ses yeux, doit être un endroit redoutable et une danseuse.
04:09Une fille perdue.
04:11Mon père n'est pas du tout ce provincial que tu imagines.
04:13Mais il sait ce qu'est Paris, l'opéra où il t'a applaudi.
04:17C'est absurde.
04:19Mon père a des principes et il a raison de les avoir.
04:21Mais il comprendrait très bien le sentiment qui m'attache à toi.
04:23Je ne suis plus un enfant.
04:24Et il faut bien que jeunesse se passe.
04:27Autant Léone qu'une autre.
04:28Trottant, cette petite Parisienne, assez généreuse pour lui rendre son fils lorsqu'il devra s'établir.
04:34N'est-ce pas toi qui m'en veux, Léone ?
04:36Quelle erreur pour me parler de mon père, de ce que je suis, de ma province.
04:40Tout le monde ne peut être né sur le trottoir parisien.
04:42Tais-toi, Jacques, tais-toi.
04:47Je t'avais demandé de partir.
04:50Tu es restée, ça n'a rien arrangé, tu vois.
04:52Et tu viens de me rappeler ce que tu devrais oublier.
04:54Oui, il est vrai que je suis une enfant de la rue.
04:57Ah, cela ne m'humilie pas, crois-le bien.
04:59Et je me sens aussi attachée à Paris, aux rues de Paris que toi, à ta province.
05:03C'est sans doute ce qui nous fait si différent, Jacques.
05:05Mais je crois même que j'aime mieux Paris.
05:07Que tu n'aimes ta province, rien ne me surprend, rien ne me froisse.
05:12Je n'y passais de rien, mais il m'appartient tout entier.
05:14Comme tu es riche.
05:15Mais plus que toi, peut-être.
05:16Ce que tu me reprochais tout à l'heure est encore plus vrai de toi-même.
05:20Au fond, tu m'aimes.
05:21Mais comme une ennemie.
05:24Peut-être.
05:25Il est certain que je ne te sens pas tout à fait chez moi.
05:28Je te regarde parfois.
05:30Comme on regarde un voyageur.
05:31Quelqu'un qui repartira après avoir tout pris de ce qu'il pouvait prendre pour ses avantages et son plaisir.
05:36Mais est-ce ma faute si je te connais si bien ?
05:38Tiens, je sais même comment tu vieilliras.
05:41Te rappelles-tu ce jour d'été où nous avons déjeuné ensemble, aux Andly ?
05:45Il y avait à la table, derrière toi, un couple qui devait être des bourgeois de Rouen.
05:50Un moment où je te regardais, je vis le profil de l'homme derrière le tien.
05:55Il te ressemblait, Jacques.
05:57Oui, avec trente ans de plus.
05:58Il avait dû être beau.
06:00Il avait, lui aussi, sans doute, vécu sa jeunesse à Paris.
06:03Pendant le repas, il répondait par des oui ou des non à sa femme.
06:06Un instant, il sourit avec elle d'une Parisienne, trop élégante, qui venait d'entrer dans la salle.
06:12Ce sourire fut leur seule complicité, leur seule minute de tendresse.
06:17Puis il recommença de manger, il ne parut plus penser à rien.
06:19Bien, je vous observe l'un et l'autre.
06:21Et je me dis en moi-même, voilà Jacques, dans trente ans.
06:25Il aura, avant la fin du repas, devant sa femme et son café, le même visage, sans souvenir.
06:32Oh, ne prends pas cette mine boudeuse et amère.
06:37Pardonne plutôt à ma déception et à ma franchise.
06:41Et pars, va.
06:43Il faut que je répète un pas.
06:50Au revoir.
06:51À demain.
06:53Non, au revoir.
06:53Non, à demain, Jacques.
06:55Oui, il est vrai que je suis exigeante et que je t'en veux de tout ce qui nous sépare,
06:58mais, tel que tu es, je t'aime.
07:01Merci, ton amour.
07:03Je ne t'en demande pas tant.
07:05Je te demande ce que je tâche de t'apporter, c'est-à-dire du plaisir.
07:09Plaisir de te voir, de te faire rire,
07:12d'être deux à la même table, en voiture,
07:14ou dans les bras l'un de l'autre.
07:15Mais pas toujours de discuter.
07:16Tu es trop intelligente pour moi, Léon.
07:18Mais il faut bien que je profite de mon seul avantage.
07:20Oh, tu lasserais les meilleures volontés.
07:21Ce n'est pas une volonté d'aimer.
07:23Tu m'ennuies, Léon.
07:24Je vais t'en jeter.
07:28Au revoir.
07:31Au revoir.
08:01Sous-titrage Société Radio-Canada
08:18Mademoiselle Léon.
08:19Oui, c'est moi, monsieur.
08:21Vous m'excuserez de me présenter sans m'être annoncé,
08:24mais les circonstances l'ont voulu.
08:26D'ailleurs, je suppose que vous accueillerez ma démarche
08:29quand vous en saurez l'objet.
08:31Certainement, monsieur.
08:32Je vais vous entendre.
08:32En ce moment, puis-je vous demander qui vous êtes ?
08:35Oh, monsieur Franck.
08:36Non, je vous connais.
08:38Vous ignorez tout à fait qui je suis.
08:40Sans mon nom ne vous dirait rien.
08:42Les noms n'ont de sens que pour ceux qui les ont oubliés,
08:44à moins qu'ils ne soient célèbres,
08:46ce qui n'est pas mon cas.
08:48Non, je suis, mademoiselle, un familier de l'opéra.
08:52Ou du moins, je l'étais, car je le suis beaucoup moins
08:54depuis quelque temps, où je vis souvent loin de Paris.
08:57Et vous permettez ?
09:00Ah, je vous en prie.
09:06Mais, monsieur, en quoi puis-je...
09:08Mais voici, voici, voici.
09:11Je vous ai dit que j'étais un familier de l'opéra.
09:13C'est Louveau, le concierge, qui m'a donné votre adresse.
09:16Ah, ah, il n'aurait pas dû.
09:17Oh, je n'ai pas eu beaucoup à insister.
09:18La raison que j'avais de vous rencontrer,
09:20elle est fort simple.
09:22Voici, j'élève une jeune nièce,
09:24qui a 12 ans.
09:26Ah, je voudrais qu'elle prie quelques leçons de danse.
09:29Oui, ce n'est pas tout de savoir lire, écrire,
09:31d'apprendre les poètes.
09:32Il faut aussi chanter.
09:34Et mieux encore, pour une femme,
09:35il faut savoir danser.
09:38C'est que, monsieur, je ne donne pas de leçons.
09:41Vraiment ?
09:41Oh, Louveau, cependant, m'avait affirmé.
09:44Mais vous pourriez commencer avec cette jeune enfant.
09:47Oh, monsieur, je suis moi-même d'un âge
09:49où l'on reçoit encore des leçons,
09:50plus qu'on en d'eux.
09:51Enfin, dans mon métier, du moins.
09:52Non, je pense que vous pourriez vous adresser
09:54à une danseuse qui forme des élèves.
09:56Mademoiselle Montessu, par exemple.
09:58Là, Montessu est une excellente danseuse.
10:00Je l'ai beaucoup appréciée.
10:01Mais c'est moins une perfection
10:03que je souhaite voir enseigner à ma nièce
10:06qu'une certaine aisance.
10:08Je ne veux pas en faire une danseuse.
10:10Lorsque moi, je veux qu'elle sache danser.
10:12Et qu'elle y montre un peu de cette grâce
10:14que vous possédez vous-même
10:16d'une façon exquise.
10:18Monsieur, je suis sensible à votre compliment.
10:20Je suis sincère, mademoiselle.
10:21Vous ne pouvez pas en douter.
10:23Sinon, je ne vous aurais pas choisi
10:24pour vous confier une enfant
10:26que j'espère voir un jour
10:28aussi gracieuse que vous l'êtes.
10:31Il y a longtemps que je vous applaudis.
10:34Alors, non, je veux dire.
10:35Je vous applaudis depuis le jour
10:37où vous avez débuté.
10:38Oui, oui, il y a quatre ans.
10:40C'était dans le balai d'Orphée.
10:43Et vous y représentiez une ombre heureuse.
10:46Vous n'avez fait que passer une entrée,
10:49quelques pas.
10:50Mais ce passage fut éblouissant
10:52de fraîcheur et de légèreté.
10:54Ça, je vous ai tout de suite remarqué.
10:57J'ai lu votre nom,
10:58qui était tout à fait inconnu,
11:00et suivi ce soir-là sur le programme
11:02du mot début.
11:05C'est un mot émouvant, mademoiselle.
11:07Croyez bien que j'étais au moins
11:09aussi émue que vous-même.
11:10Non, ça, je le pense.
11:13Je ne sais pas pourquoi je vous ai dit ça,
11:14parce qu'au fond, je n'étais pas émue.
11:16Non, non, est-ce l'extrême jeunesse,
11:19une folle assurance,
11:20un enchantement, que sais-je,
11:21mais je ne suis pas émue,
11:23j'ai traversé cette vaste scène
11:24comme portée par un bon génie.
11:26On regrettait que c'était si vrai.
11:28Inspirer le regret,
11:30c'est le secret du talent, mademoiselle.
11:32Je n'ai pas douté de votre carrière.
11:35Oh, je débute encore.
11:36Oh oui, je débute chaque fois que je danse.
11:39Et maintenant, je suis beaucoup plus émue
11:41que le soir dont vous parlez.
11:45Quel âge a votre nièce, monsieur?
11:48Ah ben, je vous l'ai dit,
11:50onze ans.
11:51Ah, oui, oui, en effet.
11:53Maintenant, je me souviens, oui.
11:55Vous m'aviez dit douze ans.
11:56Ah ben, elle va les avoir.
11:58C'est un âge pour apprendre à danser.
12:01Quand puis-je la voir, demain matin?
12:03Ah non, non, pas précisément.
12:05Elle est à la campagne,
12:06mais la semaine prochaine.
12:08Je souhaitais surtout
12:09que nous nous entendions sur le principe.
12:11Vous réfléchirez.
12:12J'en reviendrai prendre votre réponse.
12:14Je crois, monsieur,
12:15que nous nous entendrons.
12:16Cependant, il est indispensable
12:17que je vois, mademoiselle votre nièce,
12:19avant de vous répondre.
12:20Oui, il est inutile
12:21que j'entreprene cette enfant
12:23si elle n'a pas un peu le goût
12:25et le don de l'Adam.
12:34Et voilà, monsieur.
12:36Mais oui, merci.
12:37Ah oui, oui, pardon.
12:39Eh bien, je vous remercie, mademoiselle.
12:42Je vous remercie.
12:50Ah, c'est la Camargo.
12:55Ah, je ne connaissais pas cette image.
12:57Elle est charmante.
12:59Charmante.
13:01Tout ici affirme
13:03que vous aimez beaucoup votre âge.
13:07Tant de conscience
13:08m'impose à présent un scrupule
13:10car cette nièce
13:11dont je vous ai parlé
13:14n'existe pas.
13:15Oh, il y a quelques instants
13:17que je le sais.
13:18J'ai compris que ce n'était pas
13:19à une nièce
13:20que vous vous intéressiez, mais...
13:21Mais, à vous, mademoiselle.
13:23Ah, à vous, c'est...
13:26Il y a longtemps
13:27que je désire
13:29vous connaître,
13:30vous voir chez vous,
13:32entendre votre voix.
13:34Il y a trop longtemps
13:35que vous êtes pour moi
13:36cette ombre légère,
13:37ce masque impassible,
13:40cette apparition
13:41si vite enfui.
13:42Vous ignorez ce que c'est
13:44que d'être spectateur.
13:47Mais vous ne connaissez
13:48de la salle
13:48qu'un gouffre sombre
13:49ou votre crainte
13:50ou votre indifférence.
13:52Unifie les visages
13:53qui vous regardent.
13:54Nous devenons pour vous
13:54un monstre à mille têtes,
13:56le public.
13:56Mais chacun de ces visages
13:58vous observe
13:58avec une attention profonde.
14:01Oui, rien ne les lit
14:02les uns aux autres.
14:04On croit qu'ils goûtent
14:04la même satisfaction,
14:05mais leurs ardeurs
14:06sont rivales.
14:07Et chaque spectateur
14:09souhaite de toutes ses forces
14:11recueillir quelque chose
14:12qui, venu de vous,
14:13échappe à son voisin.
14:14Un geste,
14:15un accent,
14:16un sourire.
14:18Ah, nous aspirons
14:19tant de passion,
14:20je ne le savais pas.
14:22Hum.
14:23Si, je crois que
14:24vous le savez
14:25très bien.
14:26Ah, non, non.
14:28Je vous assure
14:29que je l'ignore,
14:30que je n'y pense pas,
14:31du moins quand je danse.
14:32Rien n'existe plus
14:32que ce que j'accomplis
14:33et qui me saisit
14:34tout entier.
14:35Ah, oui, ça je m'en doute
14:36car il est impossible
14:36de ne pas s'en apercevoir.
14:37Je vous ai souvent observé
14:39au bout de ma lorniette,
14:39vous avez toujours
14:40cet air d'absence
14:42que seul donne le plaisir
14:44et si fier.
14:46C'est à peine
14:47si les applaudissements
14:48vous rendaient
14:49à notre monde
14:50un salut,
14:51une révérence.
14:52Vous accordiez enfin
14:53un remerciement
14:54à cette foule charmée.
14:56Chacun en avait
14:57également sa part.
14:59Cette égalité décevante,
15:01elle peut être
15:01aussi consolatrice.
15:03Ah, oui,
15:03j'en faisais un soir
15:04la remarque
15:05à mon fils
15:05qui m'avait accompagné.
15:06Je lui disais,
15:07ben, tu vois,
15:08tu vois,
15:08c'est le même sourire
15:09pour moi
15:09que pour tes 20 ans.
15:11Ah, vous n'avez pas
15:13de nièce,
15:14mais vous avez un fils.
15:15Oui, j'ai un fils
15:16qui vous a applaudi
15:18parfois,
15:19moins souvent que moi.
15:21Il n'a pas tout à fait
15:22l'âge de l'opéra
15:23ni de ses fidélités
15:26désintéressées.
15:27Mais vous savez,
15:27le désintéressement
15:28le plus sincère
15:29ne va pas à la longue
15:29sans un certain désir
15:31de se faire connaître
15:32et sans une certaine curiosité.
15:35C'est la raison
15:36de ma présence ici.
15:38Cette raison
15:38n'est pas une excuse, monsieur.
15:40Et j'ai le droit
15:41de vous faire remarquer
15:42que vous êtes entrée
15:43chez moi
15:44à la faveur d'une ruse.
15:45Vous me dites d'un mensonge.
15:47Je n'osais pas le dire.
15:48Ah, mais je vous le permets.
15:49Seulement,
15:50il y a des confidences
15:51qu'on ne peut pas faire
15:51aux premiers instants
15:52d'une rencontre.
15:53Je ne pouvais tout de même
15:53pas me présenter
15:55à vous
15:55et vous dire tout de suite
15:56« Mademoiselle,
15:56il y a des années
15:57que je vous vois danser,
15:59que je vous applaudis,
16:00j'ai souhaité
16:00vous connaître
16:01et vous parler. »
16:02C'est d'ailleurs moins
16:02vous connaître
16:04que de savoir
16:05si vous êtes heureuse.
16:07Eh oui,
16:07j'ai voulu m'en assurer.
16:09Ah !
16:10Voilà beaucoup
16:11de sollicitude.
16:13Eh bien, monsieur,
16:14je vous réponds,
16:14je suis heureuse.
16:15Ça, vous le dites
16:16avec une assurance
16:17qui se défend
16:18de douter d'elle-même.
16:18Non, je vous crois.
16:20Et bien, je me réjouis.
16:22Si la solitude
16:23ne vous pèse jamais.
16:26Mais qui vous dit
16:27que je sois seule ?
16:28On le dit.
16:30Ah !
16:30Croyez-le,
16:31c'est ce qu'on le dit.
16:33Mais estimez-vous
16:34qu'une jeune femme
16:35soit seule
16:36lorsqu'elle provoque
16:37ses admirations
16:38dont vous me parliez
16:38tout à l'heure,
16:39quand elle remplit
16:40une tâche
16:40qui lui plaît
16:41si vivement,
16:42quand la joie
16:43de ce qu'elle accomplit
16:44donne une vie
16:45à tout ce qui l'entoure.
16:46Il y a deux arbres
16:47dans cette cour, monsieur.
16:48Je puis dire
16:48que je les aime
16:49comme des frères.
16:50Quelle fidélité
16:51pourrais-je leur préférer ?
16:52Le soleil dans les vitres
16:54au matin,
16:55les premiers chants de Paris,
16:57les cris même des voisins,
16:58tout m'assure
16:59que je ne suis pas seule.
17:00Et tandis que je danse,
17:01ce miroir me permet
17:02d'apercevoir
17:02cette compagne mystérieuse,
17:05cet autre moi-même
17:06que vous connaissez
17:07sans doute mieux que moi.
17:08Non, pas des arbres.
17:10Le bruit d'une ville
17:11et un flet
17:12n'ont jamais suffi
17:13pour combler un cœur.
17:14Vous avez une charmante façon
17:16de tromper votre solitude
17:17mais qui ne suffit pas
17:18pour tromper mon expérience.
17:20J'ai vécu, mademoiselle,
17:22et je sais ce que c'est
17:23qu'un cœur de 20 ans.
17:24Ah, si vous le savez,
17:25vous connaissez ses exigeants.
17:26Mais c'est bien pourquoi
17:27je m'inquiétais
17:28de votre bonheur.
17:29Ah, et vous prétendez
17:30y pourvoir ?
17:31Oh non.
17:32Non, ça non.
17:33Je n'ai pas assez de prétention.
17:34Mais vous, je sais exactement
17:35ce que je peux vous apporter.
17:37Votre horizon,
17:39si harmonieux
17:39que vous le trouviez,
17:41est un peu étroit.
17:42Une carrière
17:43comme celle qu'on est
17:44en droit d'espérer
17:44de votre talent
17:45ne s'épanouit pas
17:46entre deux arbres
17:47et des illusions.
17:49Il lui faut un peu plus d'air,
17:51des agréments,
17:53des facilités brillantes.
17:56Oui, en somme, monsieur,
17:57vous venez m'offrir
17:58une voiture.
17:59Non, je sais beaucoup dire
18:00et ce n'est pas assez.
18:01Non, mademoiselle,
18:02je ne viens pas
18:03vous offrir un carrosse.
18:04Si je ne peux pas
18:05être ce protecteur généreux,
18:07je puis être
18:08un conseiller utile
18:10et un voyageur
18:12capable de servir
18:13de guide
18:14dans de beaux pays.
18:16Vous n'avez jamais
18:16eu envie de voyager.
18:18Je m'y songe guère.
18:19Mais vous avez tort.
18:20Vous ne brillerez vraiment
18:21dans votre art
18:22qu'après avoir vu
18:23ceux qui y sont célèbres
18:25dans nos grandes villes d'Europe.
18:26Un mot de vous
18:27et je vous y conduis.
18:28Oh, un enlèvement.
18:29Quelle galanterie.
18:31Non, monsieur, non.
18:32Je suis fidèle.
18:34Quelqu'un m'attache
18:35à cette ville,
18:36quelqu'un
18:37que je ne saurais négliger.
18:40Envions cet homme privilégié.
18:42Ah, mais c'est vous-même, monsieur.
18:44Enfin, vous,
18:44elle est mis l'autre,
18:45le public de l'opéra.
18:46Oui, moi, elle est mis l'autre.
18:48Mais ce pendant,
18:49on peut avoir
18:49à se reposer trois semaines.
18:50Oh, au bout de quinze jours,
18:52la scène me manquerait si fort
18:53que je ne pourrais résister.
18:54Je quitterais tout
18:54pour y revenir.
18:55Vous voyez bien
18:56que je suis heureuse.
18:57Vous le dites trop.
18:59C'est d'ailleurs
18:59pas le bonheur
19:00que je vous propose,
19:00mais un peu
19:01l'expérience partagée
19:03de cette connaissance du monde
19:05sans laquelle le talent
19:06le plus vif
19:07demeure toujours
19:08un peu incomplet.
19:10Je vous ferai voir
19:11tout ce que Milan,
19:13Madrid,
19:14Vienne offrent
19:15de plus savoureux
19:16et de plus célèbres.
19:18Et vous êtes fine.
19:20Comprenez ce que je vous offre.
19:23Et sachez le prendre.
19:25J'ai passé l'âge
19:27de l'insistance.
19:31Je n'ai pas encore celui
19:32de l'habileté.
19:33Je refuse.
19:38Soit.
19:43Alors, je vais être
19:44un peu moins ambitieux.
19:45Voulez-vous me faire la grâce
19:46si vous êtes libre
19:47de dîner avec moi ce soir?
19:48Ah, mais je ne suis pas libre.
19:49Vraiment?
19:50Oh, c'est une mauvaise chance.
19:53Je dînais avec mon fils
19:54et j'aurais trouvé aimable
19:56que nous dînions
19:57tous trois ensemble.
19:58Ah, avec votre fils.
20:00Oui, mais monsieur,
20:01votre fils ne trouverait-il
20:02pas surprenant
20:02de voir une inconnue
20:04s'asseoir entre vous deux?
20:05Vous ne lui êtes pas inconnue.
20:07Et la soirée ne lui en paraît
20:08un trait sans doute
20:09que plus agréable.
20:10J'ai répondu
20:11que je n'étais pas libre.
20:12J'ajoute qu'il n'est pas habituel
20:13d'accepter de dîner
20:14en compagnie de quelqu'un
20:16dont on ignore
20:17comment il s'appelle.
20:18Oh, mais si c'est que cela,
20:19je vous aurais dit, mon nom.
20:21Mais vous n'êtes pas libre.
20:22Et tout est dit.
20:25Dommage.
20:26Excusez ma franchise, mademoiselle.
20:28La sympathie en est la seule cause.
20:29J'espère que vous l'avez compris.
20:32Laissez-moi vous dire
20:32le plaisir
20:33que j'ai eu à vous voir
20:35et à vous entendre.
20:37Alors, ça,
20:37je ne suis pas déçu.
20:39Oh, puis-je insister
20:40pour savoir votre nom?
20:42Mais quel intérêt
20:43peut avoir un nom?
20:44Qu'ajoutera-t-il
20:45à une démarche
20:46qui ne se renouvellera pas?
20:47Non, je vous ai dit
20:48que j'avais passé l'âge
20:48de l'insistance.
20:50Je sais aussi
20:51que je n'ai plus celui
20:51d'inspirer des souvenirs.
20:53Mais le souvenir
20:54de cette visite,
20:55s'il devait durer,
20:56peut fort bien
20:57demeurer anonyme.
20:58Voilà,
20:59je vous ai déjà fait perdre
21:00beaucoup de temps, mademoiselle.
21:01Je vous laisse.
21:02Au revoir
21:03et
21:05tous mes voeux.
21:06Au revoir, monsieur.
21:42C'est vrai de nouveau.
21:44J'ai pu voir votre livre
21:45ce soir.
21:46Nous dînerons ensemble.
21:47Tu n'as rencontré
21:48per mon temps?
21:49Non, personne.
21:50Ah, tu me surprends.
21:51Quelqu'un venait
21:51de quitter cette pièce,
21:52quelqu'un dont j'ai cru
21:53que tu pourrais le connaître.
21:55Je ne l'ai pas vu
21:56qui était-ce.
21:57Je l'ignore encore.
21:59Je pensais
21:59que tu me renseignerais.
22:01Oh, Jacques,
22:01pourquoi feindre
22:02cette surprise?
22:03Je ne saisis rien
22:04de tout ceci.
22:05J'ai passé la cour,
22:06monté l'escalier
22:07sans rencontrer âme
22:08qui vive,
22:08si ce n'est ce petit chagri
22:10qui vient parfois te voir.
22:11Non, non, Jacques.
22:12Regarde-moi
22:13de ton beau regard
22:14qui ne s'est pas menti.
22:16Oui.
22:17Tu n'as pas rencontré
22:18dans l'escalier
22:18quelqu'un
22:19qui t'est particulièrement cher?
22:22Et personne, Léon.
22:24J'ai quitté mon père
22:24il y a un quart d'heure.
22:25Je dois le retrouver
22:26dans quelques instants.
22:26Il m'a rendu
22:27ma liberté ce soir.
22:29J'ai voulu te prévenir
22:29tout de suite.
22:30Soit.
22:31Peut-être
22:31j'ai aussi rêvé.
22:33Il faudra
22:33que j'y repense.
22:35Et ce soir
22:36je t'en parlerai
22:36à loisir
22:37puisque ce soir
22:38nous appartient.
22:40Je croyais apporter
22:41le plaisir
22:41et je trouve
22:43un mystère.
22:44Mais là,
22:44n'empêche pas l'eau.
22:45Je suis bien heureuse
22:46de ce que tu m'apportes,
22:47Jacques.
22:47Tu l'uneras
22:48qu'une compagne
22:48joyeuse
22:49comme une enfant.
22:51Bon,
22:52nous irons
22:52où nous sommes allés
22:52la dernière fois.
22:53Oui,
22:53où tu voudras.
22:54Dis-moi,
22:56je passerai te pente
22:56dès que j'aurai quitté
22:57mon père.
22:58Je ne monterai pas,
22:59je sifflerai notre air.
23:02Oui,
23:08pourquoi m'a-t-il dit
23:09n'avoir rencontré
23:10personne?
23:11Voulait-il me cacher
23:12ce qui ne pouvait l'être?
23:15Est-ce lui
23:16qui m'a envoyé
23:17son père?
23:19Que voulait-il
23:21éprouver
23:22ma fidélité?
23:24Oh,
23:25qu'est-ce que c'est?
23:26Mme Vosin,
23:26c'est votre voisin.
23:28Pouvez-vous me recevoir
23:28un moment?
23:29Oui,
23:30volontiers,
23:30monsieur mon voisin.
23:32Si ce n'est qu'un moment,
23:33car je dois bientôt sortir.
23:35Je n'ai pas à vous retenir
23:36longtemps.
23:37Nous n'avons pas déposé
23:38chez vous par hasard
23:38un paquet.
23:39Le concierge me dit
23:40qu'un jeune livreur
23:41est monté,
23:41j'attendais des cas.
23:42Ah non,
23:42je n'ai rien vu.
23:43Je m'aurais d'ailleurs
23:44désigné votre porte.
23:45Je vous remercie.
23:46Mais ce n'est pas
23:47le seul but de ma visite.
23:49Ah.
23:51Par là.
23:55J'ai à m'excuser
23:56d'une indiscrétion.
23:57Oh,
23:57vous me surprenez.
23:58Vous êtes le voisin
23:59le plus discret du monde.
24:01Combien de fois
24:01êtes-vous entré ici
24:02en deux ans?
24:03Trois ou quatre fois,
24:04je crois,
24:05dont deux fois
24:05pour m'inviter
24:06à venir voir vos tableaux.
24:07Oui,
24:07j'ai été discret,
24:08enfin du moins en apparence,
24:09mais vous m'avez bien payé
24:10de retour.
24:11Vous m'avez invité
24:12à vous voir danser
24:12à l'opéra deux fois
24:13et nous en sommes restés là.
24:14Ce n'était pas à moi,
24:15pourtant,
24:16à sonner à votre impôtre.
24:18Non,
24:18assurément,
24:18mais je savais la vanité
24:20qu'il aurait de sonner
24:21à la vôtre.
24:23Ah,
24:23mademoiselle,
24:24quel métier silencieux
24:25que de peindre.
24:26Quelle fragilité
24:27qu'une cloison.
24:29Quelle indiscrétion
24:30que le printemps
24:30sur une cour.
24:32Un voisin sait tout,
24:34même s'il ne veut
24:35rien savoir.
24:37Comment aurais-je pu garder
24:38une illusion sur la chance
24:39qu'on pouvait avoir
24:39de vous plaire
24:41quand vous montriez
24:42tant d'obstination
24:42à ne plus rien voir
24:43en dehors de ce que
24:44vous aviez choisi?
24:46Bien malgré moi,
24:47je vous entends vivre
24:48et la longue expérience
24:50que j'ai de votre vie
24:51m'a rendu discret
24:53dans l'indiscrétion.
24:55Il est des soirs
24:56où je vous aurais volontiers
24:57parlé pour vous faire
24:58oublier une solitude.
25:00Mon silence
25:01fut un hommage
25:01à la force
25:02de vos sentiments.
25:03Car vraiment,
25:04j'ai admiré
25:04votre fidélité.
25:06Je vous remercie
25:06de votre témoignage,
25:07mais ce n'est pas uniquement
25:08pour me donner
25:09ce compliment
25:09que vous êtes ici.
25:10Non,
25:10je vous l'ai dit
25:11pour m'excuser
25:11d'une indiscrétion
25:12un peu plus poussée,
25:13celle-là que celle
25:13que je pratique
25:14bien malgré moi
25:15chaque jour.
25:17Vous permettez ?
25:19Je vous en prie.
25:20Merci.
25:23Voilà,
25:23j'ai fait la confidence
25:25de tout ce que je savais
25:25de vous
25:26à quelqu'un
25:27qui m'est un ami
25:28très cher.
25:30Il a ri,
25:31mademoiselle.
25:31Il s'est moqué
25:32de ce qu'il appelait
25:33ma naïveté
25:34et s'est fait fort
25:35de me démontrer
25:36que vous étiez différente
25:37de cette voisine
25:37que je lui avais décrite,
25:39que vous ressembliez
25:40à beaucoup d'autres
25:40jeunes femmes.
25:41qu'il suffirait
25:42de vous parler
25:43ou de vous tenter
25:44pour vous vaincre.
25:47J'ai parié
25:47le contraire.
25:50Cet ami s'est présenté
25:51chez vous tout à l'heure.
25:53Oui.
25:54Après cette visite
25:55dont j'ai tout entendu,
25:57il est revenu chez moi
25:58et il m'a dit
25:58mon enfant,
25:58c'est toi qui avais raison.
26:00Ta voisine est charmante.
26:01Va le lui dire
26:02une fois pour toutes,
26:03un peu pour moi
26:03en m'excusant
26:04et plus encore
26:05pour toi-même.
26:08Voilà,
26:08c'est fait.
26:10Ah si, monsieur.
26:12C'était votre père.
26:14Oui, c'était mon père, oui.
26:16Il vous avait applaudi
26:17avant moi
26:17mais il ne vous admire pas plus
26:18que je ne le fais.
26:19C'était votre père.
26:22Oh, que c'est étrange.
26:24Et il y a longtemps
26:25que vous lui parlez de moi.
26:26Pas très longtemps, non.
26:27Mais depuis que nous en parlons,
26:28nous en avons beaucoup parlé.
26:30Il se souvenait de vous,
26:31il vous avait applaudi,
26:31il me parlait d'une danseuse,
26:33moi je lui parlais
26:33d'une voisine,
26:35il souriait.
26:36Alors je lui ai dit
26:37le sentiment
26:38que vous m'inspiriez.
26:38Oh, mais c'est à moi
26:40qu'il lui fallut le dire.
26:41Non, non.
26:42Non, trop de mots
26:43entendus derrière cette cloison
26:44m'assuraient
26:45que cela n'eût servi de rien.
26:46Ah, croyez-vous.
26:48C'est une si belle force
26:50de se savoir aimer.
26:52Ah, vous le voyez,
26:52vous ne pensez qu'à vous-même.
26:54Ou plutôt qu'à celui
26:55par qui vous voulez être aimé.
26:59Je comprends maintenant
27:00ces allusions
27:01de votre père
27:01à mon bonheur.
27:03C'était votre inspiration.
27:05Exactement, oui.
27:07Et vous ne pouvez pas
27:07me répéter à moi
27:08ce que vous l'avez soutenu.
27:10Je connais vos peines.
27:12Les supporterais-je
27:13si elles ne me faisaient plaisir ?
27:15Oh, elles vous diminuent,
27:16vous le savez mieux que personne.
27:18Je vous le répète,
27:18je n'ignore rien
27:19de votre voisinage.
27:21J'en ai tout connu.
27:23Les reproches,
27:23les attentes,
27:25les pardons.
27:26Je sais à présent
27:27ce qu'est la monotonie
27:28d'une discorde.
27:28Rien n'est aussi banal.
27:30Je pourrais vous dire
27:31les jours heureux
27:32et les jours malheureux
27:33de votre aventure.
27:34Vos minces victoires,
27:37vos résignations.
27:39Aujourd'hui,
27:40j'ai cru comprendre
27:40que vous étiez
27:41un peu las de la lutte.
27:42Enfin, plutôt
27:43de sa banalité.
27:44Oui, oui,
27:44vous m'avez envoyé
27:45un nouvel adversaire.
27:47Mais, monsieur,
27:49il faut se battre
27:50soi-même.
27:52Soit.
27:53Entendez donc
27:54ce que je voulais vous dire
27:55depuis très longtemps.
27:58Vous ne me donnerez pas
27:58l'illusion du bonheur à moi
28:00qui vous est le témoin
28:01le plus clairvoyant
28:02de votre aventure,
28:04de tout ce qu'elle comporte
28:05d'imparfait dans le présent,
28:06de douloureux pour l'avenir.
28:09Je n'accablerai pas
28:10un absent
28:10que vous jugez
28:11si bien vous-même.
28:14Mais je vous plains.
28:15Je ne m'en demande pas de temps.
28:16Vous l'avez au contraire demandé.
28:17Pardon.
28:20Je me sens si proche de vous.
28:22Je vous connais si bien.
28:25Que de fois,
28:25j'aurais voulu vous retenir
28:26après ces discussions
28:27où vous montriez
28:27à la fois tant d'obstination
28:28et de grâce,
28:30on ne trouvait rien
28:31à vous répondre
28:31que les choses médiocres.
28:33J'avais l'impression
28:34d'une telle inégalité,
28:35d'un tel désaccord
28:36dans les nuances
28:37que j'avais envie de partir.
28:39Oui, sincèrement,
28:41de m'en aller.
28:43Comme je change
28:43mon chevalet de place
28:44quand je suis mécontent
28:45du paysage
28:46ou de la lumière.
28:48Ce n'était pas moi
28:49qui partais.
28:51Vous restiez seul.
28:53j'allais ouvrir ma porte
28:55pour frapper à la vôtre.
28:57Le sentiment de l'inutile,
29:00peut-être aussi
29:01le sentiment plus simple
29:02et plus humble
29:03qu'est la timidité,
29:06m'en empêchait.
29:10Vous êtes drôle.
29:12Je ne le souhaite pas.
29:14Ce que je souhaite
29:15puisque je suis venu aujourd'hui,
29:17c'est vous convaincre.
29:18Sinon de votre infortune,
29:20enfin du moins
29:21de ma tendresse.
29:25Il faudra
29:26m'en reparler encore
29:28une autre fois.
29:30Si ce n'est pas ce soir,
29:31ce ne sera plus jamais.
29:32Pourquoi ?
29:33Parce qu'il est un instant
29:34pour se confier.
29:35aussi mystérieux
29:36mais aussi pront
29:37que le commencement
29:38de l'amour.
29:39Cet instant
29:40est venu pour vous.
29:43Est-ce vrai ?
29:44Vous pouvez l'entendre
29:45en vous-même
29:47comme un silence.
29:57Je vous demande pardon.
29:59C'est pour moi,
30:00il faut que je m'en aille.
30:01Mademoiselle Léa,
30:02vous allez souffrir.
30:03C'est tout.
30:04Comme c'est peu
30:05pour me retenir.
30:06Non, ne partez pas.
30:07Ne le fais donc pas
30:08pour une fois.
30:09Allons,
30:10rentrez chez vous.
30:17Non ?
30:19Vous ne voulez pas ?
30:22C'est très bien,
30:23je vais m'en aller,
30:24je vais vous laisser.
30:25Vous fermerez bien la porte.
30:30Sérieusement ?
30:31Adieu ?
30:32Non, un mot encore.
30:38Je vous aime.
30:42À quoi bon ?
30:45Ah, car,
30:47c'est bon tel ?
30:54C'est bon ?
31:04Non, c'est bon.
31:06Ah !
31:10Sérieusement ?
31:14On n'a dit encore.
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