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Emmanuel Macron peut-il nommer qui il veut, où il veut ? Bruno Jeudy, directeur délégué de « La Tribune Dimanche » Paul Cassia, professeur de droit public à l’université Paris-I Panthéon-Sorbonne, ancien président de l’association Anticor. Plus d'info : https://www.radiofrance.fr/franceinter/podcasts/le-debat/le-debat-de-la-grand-matinale-du-lundi-11-mai-2026-4690339
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00:00C'est l'heure du débat du jour sur France Inter.
00:03Jamais une personne, si mot auparavant ministre des Comptes publics, n'a donné à l'automne un avis sur le
00:07budget qu'elle a elle-même préparé.
00:09Difficile d'être davantage juge et parti.
00:12Comment ne pas s'interroger sur un cadenassage des institutions indépendantes avant 2027 ?
00:17La République des Copains à ciel ouvert.
00:20Amélie de Montchalin, ex-ministre et fidèle d'Emmanuel Macron, nommée à la Cour des Comptes au mois de février.
00:26Emmanuel Moulin, ex-secrétaire général de l'Elysée, proposé comme gouverneur de la Banque de France.
00:32Marc Guillaume, ex-secrétaire général du gouvernement, vice-président du Conseil d'État.
00:37Le président de la République est-il en train de recaser tous ses proches un à un ?
00:42Ou bien est-il en train de verrouiller les institutions avant de quitter le pouvoir ?
00:47Est-ce un classique de la Ve République ?
00:50C'est le débat du jour, donc Emmanuel Macron peut-il nommer qui il veut, où il veut ?
00:55France Inter, la grande matinale, Sonia de Villers.
01:00Et voici deux invités pour en discuter.
01:02Bruno Jeudy, directeur délégué de la Tribune Dimanche.
01:04Bonjour Bruno.
01:05Bonjour Sonia.
01:05Et Paul, alors votre micro il est allumé ?
01:08Ah ça y est, il est allumé.
01:09Bonjour Sonia.
01:09Bonjour Bruno.
01:11Et Paul Cassia, bonjour.
01:12Vous êtes professeur de droit public à l'Université de Paris 1 Panthéon-Sorbonne.
01:16Et vous êtes, je le précise, ancien président de l'association Anticor.
01:20Je commence avec vous Paul Cassia.
01:22J'ai cité un grand nombre de nominations, on fait plus ou moins polémique.
01:27On pourrait aussi citer celle du député Richard Ferrand, député de Bretagne et ami du président de la République à
01:35la tête du Conseil constitutionnel.
01:36C'est un peu plus ancien, mais alors ça a fait beaucoup beaucoup parler.
01:40Vous, vous voyez dans cette liste de noms un tableau qui se dessine, Paul Cassia ?
01:44C'est un tableau déjà vu, puisqu'à chaque fin de mandat des présidents de la République, on a la
01:51même rengaine de la politisation des nominations qui sont pratiquées.
01:56C'est donc un classique.
01:57Mais là ce classique, il est un tout petit peu modernisé par Emmanuel Macron, en ce sens que les proches
02:03qui sont placés sont des très proches et des membres du gouvernement.
02:07Ce qui est assez inédit, c'est le cas pour Amélie de Montchalin à la Cour des Comptes, le nouveau
02:13vice-président du Conseil d'État était préfet de région.
02:16Là aussi c'est très inédit comme cas de figure.
02:19Donc il y a une politisation au carré.
02:21Au carré.
02:21Mais pour vous c'est le fait du prince, c'est quelque chose de très monarchique ?
02:25Dans les nominations récentes que vous venez d'évoquer Sonia, c'est en effet le fait du prince, en particulier
02:30pour Amélie de Montchalin.
02:32Pourquoi ?
02:33Pour la raison simple, c'est que pour cette nomination en particulier, il n'y a aucun critère de compétence,
02:40aucun encadrement d'aucune sorte qui préside au choix du président de la République.
02:45Donc il peut nommer absolument qui il veut.
02:47Ce qui n'est pas le cas par exemple pour Marc Guillaume, à la tête du Conseil d'État.
02:51D'accord, donc là on parle de la Cour des Comptes, il peut nommer qui il veut.
02:53Qui il veut ? Vous, Bruno Jeudy, moi-même, n'importe qui.
02:57D'accord, voilà.
02:58Pour vous Bruno Jeudy, ce n'est pas exactement monarchique, c'est tout simplement la Ve République.
03:04Absolument, c'est la Ve République, c'est l'article 13 de la Constitution qui dispose que le président de
03:09la République nomme aux emplois civils et militaires qui il veut, en quelque sorte, c'est vrai.
03:15C'est un pouvoir considérable, mais c'est la Constitution.
03:18De ce point de vue-là, il n'y a pas de différence avec ses prédécesseurs.
03:21Il n'y a ni dérive, ni abus.
03:22Et je voudrais juste compléter par rapport à ce qui vient d'être dit, c'est que c'est vrai
03:26que c'est une pratique constante, c'est une polémique récurrente, mais qui ne remonte finalement qu'à François Mitterrand.
03:32Avant, ce n'était pas forcément le cas.
03:34Depuis François Mitterrand, c'est vrai qu'il y a des nominations, comme on dit, des copains, plus ou moins
03:38importantes.
03:39D'ailleurs, quand on regarde, Sarkozy avait fait un moratoire sur les nominations parce qu'il avait été attaqué vivement
03:46par le PS de François Hollande et il avait décidé en janvier 2012, avant qu'il soit finalement battu, de
03:52ne plus nommer de personnalité à des postes.
03:54C'est vrai qu'avec Emmanuel Macron, c'est exact, il nomme beaucoup de personnes.
03:59Après, j'ai un petit point de différence aussi avec ce qui vient d'être dit, c'est qu'Amélie
04:04de Montchalin, ce n'est pas n'importe qui.
04:05C'est la ministre du budget sortante et personne n'a remis en cause ses compétences.
04:10On peut juste se dire qu'elle est jeune pour ce poste.
04:14Alors, ça peut être une grande chance, mais c'est vrai qu'elle est là pour 27 ans.
04:18Alors, c'est ça, il faut quand même...
04:20Il y a une date limite d'âge et là, c'est là où, à mon avis, le problème, c
04:23'est peut-être là.
04:24Attendez, c'est quand même une nomination à vie.
04:26Oui, c'est une nomination à vie, la Cour des comptes.
04:29Jusqu'à la retraite pour 27 ans.
04:35Mais c'est vrai que le problème qui avait été soulevé, c'est qu'on allait confier à Amélie de
04:41Montchalin le contrôle d'un budget dont elle était elle-même l'architecte.
04:45C'est le deuxième point qui est contestable.
04:48Sans doute qu'elle devra se mettre en retrait sur l'examen de ce budget.
04:53Elle l'a d'ailleurs annoncé lors de sa nomination.
04:57Voilà. Paul Cassia, mettez-vous un petit peu face à votre micro parce que sinon on vous entend moins bien.
05:01Pour vous, est-ce que ce sont des profils, tous ceux qu'on vient dégrener, légitimes ou pas légitimes pour
05:07occuper les postes qu'ils occupent ?
05:12Légitimes, ils le sont d'une certaine manière.
05:14Richard Ferrand, par exemple, a été président de l'Assemblée nationale.
05:16Il peut présider le conseil constitutionnel.
05:18Jean-Louis Debré l'avait été pour Jacques Chirac quand il a été nommé.
05:21Parce que Jacques Chirac l'avait nommé...
05:22Alors Jean-Louis Debré, ça avait aussi ce coup quand il avait été nommé.
05:25De la même manière.
05:25De la même manière.
05:26C'est exactement la même polémique.
05:27Parce qu'on disait quoi ?
05:29Chirac nomme un copain, c'est la République des copains.
05:32Avec une différence quand même, Sonia.
05:33C'est qu'à l'époque de Jean-Louis Debré, il n'y avait pas la validation par la commission
05:37des lois de l'Assemblée nationale et du Sénat.
05:41Et là, on a vu que Richard Ferrand a failli ne pas être nommé finalement.
05:46Puisque c'est passé à une seule voix.
05:47Donc il y a quand même, a été introduit par Nicolas Sarkozy, cette contre-validation qui fait que ce n
05:57'est pas certain parfois que les nominations passent.
05:58Jusqu'à présent, ça a toujours été le cas.
06:00Paul Cassia, il y a quand même un filet de sécurité, il y a quand même un contre-pouvoir.
06:04Il y a un mini contre-pouvoir qui a été introduit en effet grâce à Nicolas Sarkozy en 2008 par
06:09une révision constitutionnelle importante
06:10qui a permis un contrôle minimal de l'Assemblée nationale et du Sénat.
06:16Donc vous vous dites mini filet de sécurité et contrôle minimal, ce n'est pas assez pour vous ?
06:20Non, pour la raison que les emplois concernés sont très peu nombreux.
06:23Il y a 55 emplois concernés, 5 emplois aux fonctions.
06:27Et les parlementaires ont un droit de veto.
06:30Comme vient l'indiqué Bruno Jeudy, ils ont le pouvoir d'empêcher.
06:34En ce sens que si deux tiers des parlementaires sont contre la nomination proposée, elle n'aura pas lieu.
06:39Ce qui n'est arrivé pour la première fois qu'en 2023.
06:43Donc c'est uniquement dans des cas exceptionnels que la nomination proposée ne sera pas retenue.
06:48Parce qu'il faut que deux tiers des parlementaires de l'Assemblée nationale et du Sénat des commissions concernées votent
06:54contre.
06:54Richard Ferrand, c'est passé à une voix près.
06:56À une voix, à une voix, à une voix.
06:58Alors on parlait de Richard Ferrand.
07:00Richard Ferrand, oui, il peut présider le Conseil constitutionnel.
07:03Il n'est néanmoins pas juriste.
07:04On peut parler d'Emmanuel Moulin à la tête de la Banque de France.
07:08Il est très haut fonctionnaire, un homme là aussi manifestement très compétent.
07:12Mais là non plus, pas économiste.
07:14Pour vous, ça pose un problème, Paul Cassiard ?
07:16Alors, ce qui pose problème, au-delà de ces deux cas, puisqu'on peut dire que Richard Ferrand était président
07:21de l'Assemblée nationale.
07:22Il a quand même quelques compétences en matière, en tout cas, de procédure parlementaire.
07:27Ce qui pose problème, c'est que la plupart des nominations, sinon quasiment toutes les nominations discrétionnaires à la main
07:33du président de la République,
07:34ne sont encadrées d'aucun critère de compétence.
07:37Et ça, c'est grave.
07:38Ce n'est pas normal.
07:39Alors, on peut évidemment dire que telle ou telle personne a des qualités, mais il faut quand même des garanties
07:44de compétence.
07:46Je prends l'exemple de la nomination du vice-président du Conseil d'État.
07:48Il y a une petite barrière qui veut que peut être nommé vice-président un conseiller d'État.
07:55Ça, c'est la condition.
07:57Mais c'est une condition très minimale.
07:59Ça n'empêche pas le président, pas Macron, mais quelqu'un d'autre, de nommer quelqu'un conseiller d'État
08:04en dernière extrémité,
08:06puis immédiatement de le nommer vice-président.
08:08Donc, il faut systématiquement que des critères de compétence viennent encadrer les nominations.
08:14Donc, vous, vous êtes pour plus de contre-pouvoir, plus de contrôle de ces nominations discrétiques.
08:18Oui, parce que ce qu'il faut aussi avoir à l'esprit, c'est que le contrôle à postériori, le
08:24contrôle par les juges des nominations, est quasiment inexistant.
08:28Donc, il n'y a pas de contrôle à postériori du choix du président de la République.
08:31On ne peut pas aller devant un juge et dire, regardez si c'est un bon choix qui est fait,
08:35parce que le juge administratif exerce un contrôle minimal.
08:38Alors, Bruno Jeudy, oui ?
08:40Oui, sur Marc Guillaume, quand même, puisque ce n'est pas forcément quelqu'un connu du grand public de nos
08:44auditeurs.
08:45C'est quand même quelqu'un dont la nomination ne fait pas polémique au sens où il est considéré comme
08:51quelqu'un qui a parfaitement les compétences sur ce poste.
08:54Alors, on va raconter qui c'est.
08:56Donc, il était secrétaire général du gouvernement.
08:58Donc, il avait un rôle très, très, très influent auprès d'Emmanuel Macron.
09:01C'est Jean Castex qui l'a écarté.
09:04Voilà, exactement.
09:05Voilà.
09:05Et il est ensuite nommé à la préfecture de région Île-de-France, qui est quand même l'une des
09:09plus grandes préfectures.
09:11Donc, c'est quelqu'un qui a plutôt été dans des postes importants de l'appareil d'État.
09:15Et il est auréolé aujourd'hui du grand succès des Jeux Olympiques à Paris.
09:17Et il est auréolé du grand succès des Jeux Olympiques.
09:19Et il a travaillé sous différents pouvoirs, j'allais dire.
09:22Et donc, sa nomination, je ne parle pas, je n'ai pas d'avis, moi, sur Marc Guillaume,
09:28mais on voit bien que sa nomination n'est pas considérée comme un abus dingue par rapport à d'autres
09:34nominations.
09:35Alors, moi, ce que je voudrais que vous nous expliquez, c'est que l'un et l'autre, vous nous
09:37parlez de politisation.
09:38Vous nous parlez de politisation alors que vous nous dites, et l'un et l'autre, qu'on fait ça
09:42depuis déjà plusieurs décennies.
09:44C'est la cinquième.
09:45C'est la cinquième.
09:46Est-ce que vous, vous y voyez, Bruno Jeudy, une manière de recaser des proches, de récompenser des fidèles pour
09:52des bons et loyaux services ?
09:53Ou alors, une manière de, comment dire, de placer des institutions en lieu sûr pendant que l'extrême droite monte
10:00petit à petit dans les urnes
10:01et pourrait très bien arriver au pouvoir en 2027 ?
10:04Alors absolument, Sonia, j'ai commencé en disant qu'on a vu qu'il y avait des attitudes différentes selon
10:08les présidents à la fin de leur mandat.
10:10François Mitterrand, Jacques Chirac, Nicolas Sarkozy, François Hollande, qui a nommé peu de personnes dans sa dernière année.
10:15Oui, François Hollande l'a très peu fait, d'accord.
10:18Assez peu. Emmanuel Macron nomme beaucoup dans sa dernière année.
10:20Moi, je pose comme postulat que s'il nomme beaucoup de personnes sur des postes clés de l'appareil d
10:25'État,
10:26c'est parce que, moi, j'y vois des sortes de nominations un peu préventives par rapport au risque des
10:33extrêmes en 2027.
10:35Par exemple, vous voyez la démission du gouverneur de la Banque de France, M. Villeroy de Gallo,
10:42qui démissionne avant la fin de son mandat et qui va permettre en quelque sorte un remplacement de ce gouverneur
10:48de la Banque de France,
10:50peut-être par M. Moulin. On verra s'il est validé par le Parlement, je ne suis pas certain.
10:55Ça, ce sera à vérifier. Mais on voit bien que là, il y a manifestement chez Emmanuel Macron,
11:00ça ne sera jamais assumé de cette manière-là, des nominations un peu préventives pour ne pas laisser la main
11:07à un éventuel...
11:07Que Joe Biden a fait aussi aux États-Unis, sachant que le camp Maga et Trump et ses hommes pouvaient
11:14prendre le pouvoir, Paul Cassia.
11:15Oui, je pense que c'est un très mauvais calcul. On ne doit pas politiser les institutions publiques,
11:20en particulier pas le Conseil d'État, pas la Cour des comptes, pas la Banque de France.
11:25Même quand on est en face de la montée des extrêmes, comme dit Bruno Jeudy ?
11:28Il me semble, ça c'est mon opinion citoyenne, que la montée des extrêmes ne se combat pas en politisant
11:33les hautes fonctions publiques.
11:35Et pourtant, les extrêmes en question ont bien l'intention de politiser, voire de raser certaines de ces institutions.
11:41Le problème, c'est qu'Emmanuel Macron donne un mauvais exemple ici.
11:45Il politise et quand Mme Le Pen ou M. Bardella feront la même chose, ils diront voilà, M. Macron a
11:50politisé, nous aussi on va politiser.
11:52Il ne faut jamais politiser les plus hautes fonctions publiques.
11:57Je vais citer Nicolas Sarkozy en 2007.
12:00Il disait, je veux que les fonctions les plus importantes de l'État se fassent selon des critères de compétence
12:06et de hauteur de vue,
12:07et non sur des critères de proximité avec le pouvoir politique en France.
12:11Conclusion, Bruno Jeudy, vous pensez qu'il donne le très mauvais exemple,
12:14ou qu'au contraire, il donne des gages de sécurité pour le maintien de la République ?
12:18Moi je pense qu'il donne des gages de sécurité, mais je pense que sur cette question-là,
12:22il faut revoir la liste des nominations par le Président de la République,
12:25il faut revoir en quelque sorte le contenu de l'article 13.
12:28J'indique que dans l'actualité, ça concerne l'audiovisuel public,
12:30on veut remettre au Président de la République, c'est les conclusions du rapport à l'oncle,
12:34la nomination des dirigeants de l'audiovisuel public, alors qu'on les avait sorties,
12:39ce qui était une bonne solution.
12:41Donc on voit bien que certaines parties des extrêmes, en l'occurrence extrême droite,
12:44veulent revenir et réintégrer des nominations, notamment celle de l'audiovisuel public.
12:48à Paul Cassia.
12:49Paul Cassia, Bruno Jeudy, directeur délégué de la Tribune, merci à tous les deux.
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