- il y a 2 jours
Marc Geiger se confie dans Tous Wonder.
Depuis plus de 30 ans, il est avocat pénaliste, spécialisé dans la défense des victimes. Son quotidien, les procès d’assises, les crimes les plus violents, les familles détruites et les récits que peu de personnes pourraient supporter d’entendre.
Dans cet épisode, il raconte ce que l’on ne voit jamais. Les coulisses des procès, la violence psychologique des audiences, les autopsies, les photos de scènes de crime… et surtout les émotions qui restent, même des années après.
Il revient sur certaines affaires qui l’ont marqué à vie. Des enfants victimes, des féminicides, des meurtres d’une brutalité extrême, mais aussi ces regards, ces silences et ces moments où il doit protéger physiquement les victimes face à leurs agresseurs.
Marc Geiger partage également sa vision très particulière de la justice. Pour lui, le rôle d’un avocat n’est pas de chercher la vérité absolue, mais de s’assurer qu’il existe des preuves suffisantes pour condamner quelqu’un.
Au fil de la conversation, il dévoile aussi ses rituels avant de plaider, la pression immense des assises et cette frontière permanente entre humanité et horreur.
Un témoignage bouleversant, rare et profondément humain.
📣 Merci à Lucis pour son soutien à cet épisode. Lucis est une solution de santé préventive pour faire un bilan complet et comprendre votre corps en profondeur afin d’agir avant l’apparition de problèmes.
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Tous WONDER met en lumière ces héros du quotidien, ces personnalités inspirantes qui ont connu un tournant majeur. L’objectif est d’aller chercher l’instant charnière dans la trajectoire de personnalités issues de la société civile, du monde politique, du CAC 40, de l'entreprenariat, du sport, de la culture, du monde scientifique... Tous WONDER fait un pas de côté, un format d’interview intelligent qui révèle l’inattendu chez ses invités.
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Production /influxProd
Hébergement podcast : Acast
© 2026 Tous WONDER | Tous droits réservés.
Depuis plus de 30 ans, il est avocat pénaliste, spécialisé dans la défense des victimes. Son quotidien, les procès d’assises, les crimes les plus violents, les familles détruites et les récits que peu de personnes pourraient supporter d’entendre.
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Il revient sur certaines affaires qui l’ont marqué à vie. Des enfants victimes, des féminicides, des meurtres d’une brutalité extrême, mais aussi ces regards, ces silences et ces moments où il doit protéger physiquement les victimes face à leurs agresseurs.
Marc Geiger partage également sa vision très particulière de la justice. Pour lui, le rôle d’un avocat n’est pas de chercher la vérité absolue, mais de s’assurer qu’il existe des preuves suffisantes pour condamner quelqu’un.
Au fil de la conversation, il dévoile aussi ses rituels avant de plaider, la pression immense des assises et cette frontière permanente entre humanité et horreur.
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Catégorie
😹
AmusantTranscription
00:00Pour un avocat qui défend quelqu'un, la vérité importe peu.
00:02Il y a des images qui restent.
00:03Un homme avait tué ses trois enfants et il les avait noyés dans une baignoire.
00:07Ça fait monter en moi une colère sourde.
00:09Est-ce que t'arrives à te blinder ?
00:10On est obligé d'en rire.
00:11Si on n'en rit pas, on en devient fou.
00:13À ce moment-là, pour moi, je défends un innocent.
00:16Jusqu'à ce que...
00:17Bonjour à tous et bienvenue dans Tous Fonder, le média qui parle de votre point de bascule.
00:21Aujourd'hui, je reçois Marc Gégère.
00:24Il côtoie l'horreur tous les jours du sang, des meurtres, l'impensable.
00:29Pourquoi ?
00:30Eh bien parce qu'il est avocat au pénal depuis plus de 30 ans, spécialisé dans la défense des victimes.
00:35Il accompagne les familles face à l'irréparable, face à la perte de l'un de leurs proches.
00:41C'est un visage que vous connaissez parce qu'il apparaît régulièrement sur France 2 dans l'émission
00:45« Ça commence aujourd'hui » de Faustine Bollert.
00:47Et il est aussi l'auteur des survivants aux éditions Mareuil.
00:51C'est une plongée au cœur de 11 procès d'assises.
00:54Tous Fonder, vous nous retrouvez tous les mardis sur YouTube et sur toutes les plateformes de podcast.
00:59Spotify, Deezer, Amazon et Apple.
01:01Vous pouvez nous suivre, nous regarder un peu partout et un peu tout le temps.
01:04Cet épisode vous est présenté avec Lucie, l'expert en santé préventive.
01:08Vous le savez, dans Tous Fonder, on parle souvent de points de bascule, de déclics qui changent une vie.
01:12Eh bien parfois, le premier déclic, c'est simplement de mieux comprendre son corps.
01:17Souvent, on se demande pourquoi on est tout le temps fatigué, tout le temps stressé.
01:20Pourquoi une femme peut perdre ses cheveux, par exemple, en pleine ménopause ?
01:24Pourquoi un homme, même jeune, peut avoir des problèmes de fertilité ?
01:28Eh bien très souvent, la réponse, elle se trouve dans votre corps, dans notre corps.
01:32Et Lucie propose que moi, en tout cas, je cherche depuis longtemps, et c'est pour ça que je vous
01:35en parle.
01:36C'est un bilan complet, analyse de sang, d'urine, de salive.
01:40Il y a plus de 110 marqueurs qui sont étudiés.
01:42En gros, vous l'avez compris, tout est passé au crible.
01:45Métabolisme, organes, équilibre hormonal.
01:48Et quand vos résultats arrivent, vous avez un plan d'action à mettre en place
01:52pour avoir de nouvelles bonnes habitudes sur votre activité, votre sommeil, votre santé mentale.
01:57Et vous pouvez même échanger avec un chat, avec une IA, pour vous aider à avoir de bonnes nouvelles habitudes.
02:02Avec Touswander, vous avez un code de réduction, moins 10% avec le code Touswander10.
02:07Et évidemment, je vous mets le lien dans la description de l'épisode.
02:10Et Touswander, c'est maintenant avec Marc Gégère, avocat au pénal.
02:25Marc Gégère, merci d'être avec nous.
02:27En plus, tu vis dans le sud de la France.
02:29Donc c'est d'autant plus précieux de t'avoir dans ce fauteuil.
02:32Dans Touswander, on commence toujours avec un point de bascule.
02:35Le tien, il n'est pas récent, mais on comprend à quel point il est fort.
02:39C'est 1994.
02:41Tu es un jeune avocat.
02:43Tu n'es pas du tout pénaliste.
02:44Et pour la première fois, tu rencontres une victime d'inceste et elle a 13 ans.
02:48Oui, c'est ça en fait.
02:50Moi, j'ai fait toutes mes études à Paris.
02:51J'étais plutôt branché droit des affaires, propriété littéraire et artistique.
02:59Et la vie m'a fait que je suis parti de Paris.
03:02Parce qu'en fait, quand j'ai commencé à travailler à Paris, je me suis rendu compte que je ne
03:06plaiderais pas ou peu.
03:07Or, j'avais fait ce métier parce que ce qui m'intéressait, c'était justement plaider.
03:12Donc, je suis parti dans le sud de la France et je me suis retrouvé dans un tout petit barreau.
03:17J'étais le 38e avocat du barreau à l'époque où je suis arrivé.
03:20Et très vite, j'ai fait des commissions d'office.
03:22C'est-à-dire, j'étais de permanence au tribunal correctionnel tous les jeudis après-midi.
03:28Et puis, un jour, j'ai remarqué un homme qui était là au fond de la salle, vraisemblablement pas concerné
03:36par telle ou telle affaire,
03:37mais qui était là très fréquemment.
03:40Et il m'a abordé un soir en fin d'audience et il m'a dit qu'il était le
03:43responsable de l'aide sociale à l'enfance du département.
03:47Et il était plus particulièrement chargé des enfants qui avaient été victimes de faits à caractère sexuel
03:52et qu'on avait placés pour les retirer de l'endroit où les choses s'étaient malheureusement passées pour eux.
03:58Il me demande si je veux bien intervenir pour ces enfants-là.
04:02Sur le principe, je lui dis, ben oui, pourquoi pas.
04:05Et c'est lui qui va m'amener ma première petite cliente.
04:08Elle a 13 ans, on est en 1994.
04:11Elle est victime d'inceste et elle va totalement me cueillir à froid.
04:17Je ne m'attendais pas du tout à l'entretien que j'ai pu avoir avec elle.
04:23Pourquoi il y a eu un avant et un après ? Qu'est-ce qui t'a bouleversé chez elle
04:27ou dans son récit ?
04:28Mais en fait, au-delà de ce qui m'a bouleversé dans son récit, qui était évidemment lourd,
04:33c'était une des premières fois que j'entendais ce genre d'affaires véritablement, sans le lire dans la presse.
04:39Là, elle était en face de moi et sa souffrance, elle était en face de moi.
04:43Et quand elle est sortie de mon bureau, je me suis dit, mais c'est ça ce que je veux
04:46faire, en fait.
04:47Ce que je veux faire, c'est accompagner ces gens qui n'ont rien demandé,
04:52qui n'ont rien fait pour se retrouver devant une juridiction qui souvent les lamine si on n'y prend
04:57pas garde.
04:59Et ça m'a vraiment donné l'envie de les accompagner parce que j'ai toujours eu au fond de
05:04moi,
05:05en fait, le besoin du sentiment d'utilité.
05:08J'ai l'habitude de dire, et c'est vrai que je défends beaucoup de victimes,
05:11mais souvent, on me dit, là, là, vous êtes formidable.
05:13Non, je ne suis pas formidable parce que je ne suis pas Saint-Vincent de Paul,
05:16mais le retour que j'ai de ces gens-là, ce sentiment d'utilité qui, à un moment donné, te
05:22traverse,
05:23me fait avancer dans la vie.
05:25Ça te nourrit, ça te donne la force.
05:27Complètement.
05:27Tu t'es spécialisé dans la défense des victimes.
05:30Oui.
05:30Est-ce que c'est un hasard ou est-ce que tu as un cœur trop sensible pour défendre la
05:37partie adverse,
05:38pour défendre des meurtriers présumés ?
05:40Alors, en fait, je suis un petit peu étrange comme pénaliste
05:44parce qu'effectivement, je défends beaucoup de victimes.
05:48Je m'interdis, parce que je ne sais pas le faire, de défendre certains auteurs d'actes,
05:54notamment ceux qui sont l'inverse de ce que je fais pour les victimes.
05:58C'est-à-dire que je n'ai jamais défendu quelqu'un qui était poursuivi pour viol.
06:00Ils refusent ou ils ne viennent pas à toi ?
06:02Oui, je les refuse et puis après, à force, ça se sait.
06:06Donc, les gens ne viennent pas nécessairement me voir.
06:08Mais tu vois, par exemple, il y a eu très récemment dans mon coin à Avignon,
06:13une affaire qui a défrayé la chronique mondiale.
06:15C'était l'affaire Pellicot.
06:17J'ai été désigné à six reprises par des accusés dans l'affaire Pellicot.
06:21J'ai refusé systématiquement.
06:23Pourquoi ?
06:23Parce que je n'ai pas envie.
06:27En fait, ma manière de travailler, je pense, c'est un investissement important.
06:34J'ai l'habitude de dire que je me laisse traverser par les émotions
06:37des gens que je rencontre et que j'accompagne
06:39parce que j'ai besoin de ça, ça me nourrit
06:41pour pouvoir justement expliquer tout ça devant une juridiction.
06:45et je n'avais pas envie de le faire de l'autre côté.
06:49Et je sais que je ne serais pas bon.
06:52Or, je pense que tout le monde a le droit d'avoir une défense efficace
06:56et je savais au fond de moi que je ne serais pas efficace.
06:59Mais par contre, ça ne m'empêche pas de défendre des meurtriers,
07:03notamment dans les histoires de grand banditisme, des choses comme ça.
07:08Il m'est arrivé de défendre des gens
07:11qui avaient un parcours de vie tout à fait classique
07:14et puis à un moment donné de leur vie, ils vont poser un acte criminel,
07:18tuer quelqu'un.
07:19Et ce qui m'intéresse à ce moment-là, c'est justement de comprendre le cocktail
07:24qui fait qu'une personne lambda,
07:26qu'on peut croiser dans la rue, avec qui on peut boire un café,
07:32qui a une vie totalement classique, un jour de sa vie,
07:35parce qu'il s'est passé ça, ça et ça,
07:38parce qu'il est dans tel contexte,
07:40à ce moment-là, il va poser cet acte-là.
07:44Donc, voilà, je ne défends pas que des victimes,
07:47mais je défends essentiellement des victimes.
07:49Oui, essentiellement des victimes.
07:50Dans ton livre, on est au cœur de 11 procès d'assises,
07:54et tu le dis à la fin, mais tu dis,
07:56j'ai rencontré les familles, mais j'ai aussi rencontré les victimes.
07:59Oui.
08:00Tu parles de Sarah, de Mike, de la petite Maë, par exemple,
08:05Cizan, qui m'a touchée.
08:08Comment tu fais pour vivre avec tous ces fantômes ?
08:15Ah, c'est des fantômes qui m'accompagnent,
08:18mais c'est des gentils fantômes.
08:19Ce n'est pas des fantômes qui m'empêchent de dormir.
08:22Parfois, ce qui leur est arrivé m'empêche de dormir.
08:25Mais eux, ils ne m'empêchent pas de vivre.
08:28Au contraire, ils m'ont nourri.
08:30Je trouve ça incroyable d'arriver à rencontrer quelqu'un
08:34au travers de ce que ses proches peuvent en dire,
08:37de ce qu'on comprend de leur vie,
08:41des émotions qu'ils ont partagées
08:43avec ceux qui sont les survivants, justement.
08:46Et l'idée souvent que j'ai,
08:48alors je ne sais pas si j'y arrive à chaque fois,
08:50mais l'idée que j'ai, c'est véritablement
08:52quand je plaide devant une cour d'assises,
08:54qu'à un moment donné, les jurés se disent
08:55« La personne qui est morte, elle est juste à côté de lui, en fait.
08:59On la voit. »
09:00Et je trouve que c'est l'hommage minimum
09:04qu'on doit rendre à ces gens qui n'existent plus
09:07parce qu'il y a eu un geste fou qui a été posé.
09:11Et je pense que c'est l'une de mes missions, en quelque sorte.
09:15Est-ce que tu crois à la vie après la mort ?
09:17Ah là là, je crois que c'est Dormeson qui disait
09:21que les gens perdurent au-delà de la mort
09:24tant qu'on a du cœur pour eux.
09:27Et je crois à ça.
09:29Je pense que les gens restent un peu quelque part,
09:33je ne sais pas où,
09:35mais au fond de votre cœur, certainement.
09:38Et il m'arrive très souvent, par exemple,
09:41moi qui ai aussi un parcours de vie un peu compliqué
09:43avec des gens que j'ai perdus, qui étaient mes proches,
09:48de me dire « ils sont là, là ».
09:50Parce que s'il m'arrive ça, c'est qu'ils m'ont filé un petit coup de main.
09:53Oui, j'ai bien envie d'y croire.
09:54Moi aussi, il n'y a pas de souci.
09:57Là, vraiment, c'est une safe place.
09:59Je suis d'accord.
10:01Avec toutes ces victimes dont on parlait,
10:03toutes ces affaires,
10:04est-ce que tu arrives à te blinder
10:06ou est-ce que tu es toujours dans l'émotion
10:08quand tu vas lire des rapports de légiste,
10:11des rapports de balistique, par exemple,
10:13parce qu'évidemment, c'est très, très cru.
10:16Et j'imagine, en tout cas,
10:18je n'en ai pas lu dans ma vie,
10:19ou en tout cas très, très peu,
10:20mais que tout d'un coup, l'esprit fonctionne.
10:22Tu vas imaginer, tu vas voir la scène, en fait.
10:26Je pense qu'on ne peut pas faire l'économie
10:28de ne pas le regarder, de ne pas le voir.
10:30Par contre, il y a des choses qui sont inutiles
10:32pour le travail que je fais
10:34et je ne vais pas me plonger dedans.
10:35Un album de levée de corps sur un massacre,
10:38je n'ai pas besoin de regarder le détail
10:40des 45 photos que va prendre le légiste
10:42sous tous les angles, etc.
10:45Mais par contre, d'une manière générale,
10:47je vais regarder quand même à quoi ça ressemble
10:48parce que ça fait partie
10:51de la souffrance à la fois de la personne
10:53que je vais essayer de mettre à côté de moi
10:55l'espace de quelques minutes
10:57pour mieux comprendre, en fait,
10:59ce qui s'est passé.
11:00Et puis, ça me permet aussi
11:02de comprendre mieux
11:03la souffrance de ceux qui sont encore là,
11:06des survivants,
11:08de les protéger aussi
11:10d'un certain nombre de choses.
11:12J'ai pour habitude, par exemple,
11:13de faire en sorte
11:15que les gens que j'accompagne
11:17quand ils ont perdu un proche
11:18et qu'ils sont dans la salle
11:19de la cour d'assises,
11:20en général,
11:21je les invite à sortir
11:22quand je sais que ça va être trop dur.
11:25Parce que, comme tu l'as dit,
11:27je pense que s'il y a un endroit
11:29particulièrement froid
11:30et qui ressemble véritablement
11:31à une table d'autopsie,
11:33c'est une salle de cour d'assises.
11:34On n'est pas là pour faire du sentiment.
11:37On est là pour dire que, voilà,
11:39s'il a été éviscéré,
11:40il a été éviscéré.
11:41S'il a été énuclé,
11:42il a été énuclé.
11:43Et tout ça,
11:44c'est balancé
11:46à la face de tout le monde,
11:48y compris
11:50du père,
11:51du frère,
11:52de la sœur
11:53qui sont là.
11:53Et ce n'est pas nécessaire
11:55de rajouter cette douleur-là
11:56à leur souffrance
11:57qui est déjà indicible.
11:58Il y a des images qui restent.
12:00Oui.
12:01Lesquelles ?
12:03Il y a des images
12:04qui restent,
12:05j'ai souvenir
12:06d'une affaire abominable
12:08où un homme avait tué
12:10ses trois enfants
12:10et il les avait successivement
12:12noyés dans une baignoire.
12:15Et ça,
12:16ça fait partie des images
12:17que je n'ai pas pu regarder,
12:19par exemple.
12:19Tu vois ?
12:21Il y avait un album photo
12:22de levée de corps
12:23et j'ai juste vu
12:25la première photo
12:27où on voit
12:28trois petites têtes surnagées
12:29comme ça
12:30dans une baignoire.
12:30Enfin,
12:31c'était absolument abominable.
12:33ça,
12:33c'est une image qui reste.
12:34Et d'ailleurs,
12:35ça me rappelle
12:36ce qu'avait dit
12:36à ce moment-là
12:38la policière
12:38qui était une policière
12:39de base
12:40qui était arrivée
12:41parce qu'on avait dit
12:41qu'il y avait du bruit
12:42dans la maison.
12:45et le président
12:46de la cour d'assises,
12:47à l'époque,
12:47c'était dans la Drôme,
12:48lui avait posé la question.
12:49On lui dit
12:49est-ce que ça appelle
12:52de votre part
12:53un commentaire particulier ?
12:54Elle a simplement dit
12:55ça a changé
12:56ma vision de la vie.
12:57Ça a changé
12:58ma vision du monde.
13:00Et je pense
13:01qu'il y a des images
13:01que l'on peut voir
13:02dans des cours criminels
13:04ou dans des cours d'assises
13:05qui peuvent effectivement
13:06à un moment donné
13:06te renvoyer
13:09avec une violence inouïe
13:10ce que peut être
13:12la folie des hommes.
13:13Et parfois, oui,
13:14il y a des images
13:15qui restent, oui.
13:16T'en as d'autres
13:17comme ça
13:17qui t'accompagnent ?
13:19J'ai des images
13:20de souffrance
13:22indicible d'enfants
13:23que j'ai accompagnés.
13:26Des images
13:26de regards
13:29de désarroi absolu
13:32de souffrance
13:33parce que
13:34souvent,
13:34quand on accompagne
13:36des enfants
13:37qui ont été victimes,
13:39on se rend compte
13:39que là,
13:40c'est vraiment
13:40le paroxysme
13:41de l'injustice.
13:43Non seulement,
13:44ils n'ont rien demandé,
13:45mais en plus,
13:45on les projette
13:46dans un monde
13:46qui n'est pas fait
13:47pour eux.
13:50Et systématiquement,
13:51si tu veux,
13:51quand j'ai des victimes,
13:54alors pas celles
13:54qui sont décédées,
13:55mais celles
13:56que j'ai accompagnées
13:57notamment
13:57et que j'accompagne
13:58souvent dans des affaires
13:59à caractère sexuel,
14:01je vais systématiquement
14:03à la barre avec eux.
14:04Je les accompagne.
14:05Et tu restes à côté ?
14:06Oui.
14:07Oui, oui.
14:08D'ailleurs,
14:08ça me rappelle,
14:09je te dirais tout à l'heure
14:10une anecdote que j'ai eue
14:11avec un avocat célèbre
14:12à ce propos.
14:13Mais là,
14:13c'est pour te dire
14:14que parfois,
14:15les présidents de cour d'assises
14:16sont durs
14:18dans leurs questions.
14:20Ils sont crus, quoi.
14:21Ils sont crus,
14:23ils sont durs.
14:25et j'ai parfois
14:26cette tête
14:27qui se tourne vers moi
14:28avec ce regard
14:29totalement perdu
14:31et ça,
14:32c'est des images
14:32qui me restent, oui,
14:33parce que ça fait monter
14:34en moi une colère sourde
14:36parce que je sais
14:37ce qu'elle a vécu,
14:39je sais ce qu'elle a traversé
14:41et parfois,
14:41je me dis,
14:42mais comment est-ce qu'on peut
14:43oser poser
14:44de telles questions
14:45alors qu'au fond,
14:46elles sont nécessaires
14:48et c'est ça
14:48qui est abominable
14:49dans une cour d'assises,
14:50c'est qu'elles sont nécessaires.
14:51Et à ce propos,
14:52c'est vrai qu'une fois,
14:53j'accompagne
14:55une ribambelle
14:56de jeunes femmes
14:56qui travaillent
14:58dans un ESAT,
14:59c'est-à-dire
14:59elles ont un handicap mental
15:02et elles ont été violées
15:04par deux moniteurs.
15:06Et j'ai en face de moi
15:08notamment
15:08Éric Dupond-Moretti
15:09qui défend l'un des accusés.
15:11Et je vais à la barre
15:13avec une femme
15:14qui a 25 ans
15:18et elle est à côté de moi,
15:20elle est presque collée à moi
15:21et on est dans une salle
15:23où la configuration est telle
15:24qu'on est très proches
15:25les uns des autres.
15:26Et Dupond,
15:27il est à quoi ?
15:28À 1m50 de moi.
15:30Et il a toujours l'habitude
15:31quand les choses lui déplaisent
15:32d'avoir un peu
15:34des borborygmes.
15:35Il est là,
15:36comme ça,
15:36il râle un peu.
15:38C'est un ours un peu.
15:39Voilà,
15:39c'est un peu un ours.
15:40En tout cas,
15:41ça l'était
15:41quand il était un bon avocat.
15:44Et à ce moment-là,
15:45je l'entends dire,
15:47eh bien,
15:47il me dit comme ça,
15:48eh bien,
15:49t'as plus qu'à lui prendre la main.
15:50Et je le regarde
15:51et j'ai pris la main
15:52de cette femme.
15:53Et ça,
15:54ça a été un moment
15:55qui était un moment
15:56très fort à la fois pour elle
15:57parce que ça a réussi
15:58à la décoincer
15:59parce qu'elle n'arrivait pas
16:00à parler.
16:01Et puis,
16:01en même temps,
16:02c'était un beau pied de nez
16:03à mon petit camarade.
16:05À ton confrère
16:06qui s'est moqué.
16:07Oui.
16:07Mais t'as le droit
16:08en tant qu'avocat,
16:09j'imagine,
16:09de prendre la main,
16:10tout ça.
16:11Oui.
16:11C'est interdit ou c'est des...
16:12C'est pas interdit,
16:13c'est rare de le voir.
16:14C'est rare de le voir, oui.
16:15Parce que souvent,
16:17les avocats ont ce sentiment
16:19d'avoir un besoin de distance.
16:22Moi,
16:23j'ai pas ce besoin de distance
16:24parce que c'est l'inverse.
16:25J'ai besoin d'être traversé,
16:27encore une fois,
16:27par les émotions
16:28que les gens que j'accompagne
16:30ressentent
16:31parce que c'est ce qui me nourrit
16:32ensuite pour parler d'eux.
16:34Mais tu vas les défendre aussi.
16:35Il y a une scène
16:36que tu racontes dans le livre.
16:37Je vais pas tout raconter
16:37parce qu'il faut qu'on l'achète
16:38pour le lire.
16:39Mais néanmoins,
16:40il y a une scène
16:40qui m'a touchée.
16:41T'es avec la famille d'Isabelle.
16:43Son fils a été tué
16:46parce que c'est une histoire d'amour
16:47qui n'était pas acceptée
16:48par la famille de la petite copine,
16:51si je résume bien.
16:52Oui, c'est ça.
16:52Et il y a une scène
16:53où vraiment,
16:55tu fais écran avec ton corps
16:57entre la famille de la victime
16:59et la famille du meurtrier présumé
17:03parce que tu tentes
17:04de masquer les regards,
17:05en fait, c'est ça.
17:06Oui, en fait,
17:07c'est quelque chose
17:08qui m'arrive de faire
17:09assez régulièrement
17:10parce qu'il faut se mettre
17:14à la place,
17:14et j'essaye de le faire,
17:15de me mettre à la place
17:16de la famille
17:17de celui qui est accusé.
17:20La plupart du temps,
17:22ces gens-là
17:22sont à des années-lumière
17:24d'imaginer
17:24ce qu'est vraiment
17:26celui qui est dans le boxe,
17:27qui il est vraiment.
17:28Ils ont pas du tout
17:30cette notion-là.
17:31Donc, pour la maman,
17:33c'est un garçon gentil
17:35qui n'a jamais posé
17:36de problème, etc.
17:37Alors qu'au fond...
17:38Pour la maman du meurtrier présumé.
17:39Pour la maman du meurtrier.
17:41Pour les amis.
17:42Et puis là,
17:42dans l'histoire d'Isabelle,
17:43c'était encore pire
17:44parce que
17:48ce garçon a été tué
17:49par un homme,
17:50mais on savait
17:51qu'ils étaient plusieurs
17:52sur les lieux.
17:53Et les autres
17:54sont passés à travers
17:56parce que justement,
17:57c'était un peu
17:57des pointures du quartier
17:58que personne ne voulait parler d'eux.
18:00Mais par contre,
18:01les frères de la victime
18:03savaient très bien
18:03qui c'était.
18:04Et ces gars-là
18:05sont venus dans la salle.
18:07Ne serait-ce que pour vérifier
18:08qu'on ne parlait pas d'eux.
18:10Et quand il y a eu
18:11le croisé de regard
18:13entre les frères
18:14de la victime
18:15et ces gars-là,
18:17je me suis dit
18:18là,
18:18si je ne me mets pas au milieu,
18:19ça va partir en live.
18:21C'était vraiment pas bon.
18:23donc effectivement,
18:24je me mets physiquement,
18:27je fais écran
18:28avec ma robe
18:30et mon corps
18:32pour éviter
18:33que les regards se croisent.
18:34C'est ce que je fais
18:34aussi systématiquement
18:35quand je défends
18:36des jeunes femmes
18:37ou des enfants
18:38qui ont été victimes
18:39de viols,
18:39qui a le box des accusés
18:41qui est à deux mètres.
18:42Et notamment
18:43dans les affaires
18:44intrafamiliales,
18:45quand il y a une emprise
18:46très importante
18:47de l'accusé
18:47sur la victime,
18:48je sais qu'un seul regard
18:50peut figer complètement
18:51la victime
18:52et l'empêcher de parler.
18:54Donc là,
18:54physiquement,
18:55je me mets entre les deux.
18:56Oui, tout à fait.
18:56Et ça, tu le sens ?
18:58Ah oui, oui, je le sens
18:59et puis quelque part,
19:00c'est vrai que
19:01je me sens un peu parfois
19:03l'âme d'un garde du corps
19:04dans ces histoires-là,
19:05y compris parfois d'ailleurs
19:06pas que l'âme
19:07parce qu'il m'est arrivé
19:09de prendre sous le bras
19:10des victimes
19:11et de les accompagner
19:12parce que ça chauffait
19:13un peu fort.
19:14Ça fait plus de 30 ans
19:16que tu fais du pénal.
19:18Quelles sont les affaires
19:19qui t'ont marqué ?
19:21Il y en a beaucoup
19:23et c'est vrai
19:24que j'aurais du mal
19:25à déterminer
19:27une affaire parmi d'autres
19:28dans toutes les affaires
19:29où je me suis occupé
19:30de victime.
19:31Mais il y en a une
19:32dont on parle actuellement
19:34beaucoup
19:34parce qu'il y a
19:35un nouveau rebondissement.
19:37C'est une affaire
19:38où en 1900,
19:40je ne sais plus
19:41si c'est 1999
19:43ou 2000,
19:44enfin dans ces années-là,
19:46il y a un homme
19:47qui est tué
19:48dans son lit
19:49alors que sa femme
19:50dort à côté de lui.
19:51Il y a deux enfants
19:51dans la maison
19:53et je la fais courte
19:54parce que c'est très compliqué
19:55mais finalement,
19:58les policiers
19:58vont estimer
19:59qu'il n'y a pas pu y avoir
20:00d'intervention extérieure
20:02alors que la femme
20:03a toujours dit
20:03j'ai entendu un coup de feu,
20:05j'ai entendu
20:05merde,
20:07le coup est parti,
20:07tirons-nous,
20:08tirons-nous.
20:09Elle ne sera pas crue
20:10et elle sera accusée
20:12elle du meurtre
20:12de son mari.
20:14Et moi,
20:14à ce moment-là,
20:15par l'intermédiaire
20:16du monsieur
20:17qui m'avait confié
20:18de l'aide sociale
20:19à l'enfance,
20:20qui m'avait confié
20:20la défense
20:21des intérêts
20:21des enfants,
20:22le conseil général
20:24à l'époque
20:24est désigné
20:25comme administrateur
20:26ad hoc,
20:27c'est-à-dire que
20:28quand les titulaires
20:30de l'autorité parentale
20:31sont concernés
20:32par l'affaire,
20:33on désigne
20:34pour les enfants mineurs
20:35un tiers
20:36qui va être chargé
20:37de les représenter.
20:38Et là,
20:39c'était le président
20:40du conseil général
20:41qui est désigné
20:42comme administrateur
20:43de l'enfant du couple
20:44qui s'appelle,
20:46qu'on appelle Justin
20:47parce que
20:48dans le dernier bouquin
20:49qui est sorti,
20:50on l'appelle comme ça.
20:51Ce n'est pas son vrai prénom
20:51mais on va garder celui-là.
20:54Et moi,
20:54quand je rencontre ce petit,
20:55il a 12 ans.
20:56Et pour lui,
20:57évidemment,
20:58son père vient de mourir
20:59dans des conditions abominables
21:00d'une décharge
21:01de chevrotine
21:02à bout portant.
21:03Et sa mère
21:04est en détention provisoire
21:05parce qu'elle est mise en examen
21:07pour l'assassinat,
21:09pour le meurtre
21:10de son mari.
21:14Et tu vois,
21:15je l'ai rencontrée,
21:15il avait 12 ans.
21:17Cette affaire a été jugée
21:18à trois reprises
21:20parce qu'il y a eu
21:20une cassation
21:21de la cour d'assises d'appel.
21:23On s'est retrouvés
21:23en cour d'assises à Lyon
21:24pour la troisième fois.
21:25Elle a été à nouveau condamnée.
21:27Et elle a toujours clamé
21:28son innocence,
21:29cette femme.
21:31Et il y a un bouquin
21:33qui vient de sortir,
21:34qui a été fait
21:35par un journaliste
21:36qui s'appelle
21:36Geoffrey Le Guilcher,
21:37qui a fait
21:39une étude exhaustive
21:41à la fois
21:41de pourquoi
21:42ça a à ce point dérapé,
21:44parce que ce n'est pas elle,
21:46et qui a trouvé
21:47de nouveaux éléments
21:49qui font que
21:50l'avocat de cette femme
21:52vient de déposer
21:52une requête en révision
21:54de son procès.
21:56Et je me dis
21:57que cet enfant,
21:58tu vois,
21:59je dis cet enfant
22:00parce qu'il avait 12 ans
22:00quand j'ai connu,
22:01il a 38 ans aujourd'hui.
22:04Et j'ai toujours
22:06une tendresse particulière
22:07pour lui
22:07parce que je me dis
22:08comment est-ce qu'on fait
22:09pour vivre
22:10une telle injustice
22:12pendant toute sa vie ?
22:14On est enfant
22:15et on a 38 ans,
22:17il a déjà été marié
22:18une fois,
22:19etc.
22:20Je me dis
22:21que ce gamin
22:22a porté
22:24sur ses épaules
22:25cette injustice profonde
22:27pendant toute la durée
22:28de sa vie.
22:29Je ne te dis pas
22:30quelle image il a
22:31de la justice
22:32et de la police,
22:33inutile de t'en parler
22:34parce que je pense
22:35qu'il a des mots très durs
22:36mais qui sont malheureusement
22:37tout à fait légitimes.
22:38Qu'on comprend parfaitement.
22:39Voilà,
22:40et j'espère
22:41que cette fois-ci
22:43ce dossier sera enfin révisé
22:44et que cette femme
22:45sera innocentée.
22:46Elle a purgé sa peine,
22:46ce n'est pas le problème.
22:47Oui, oui,
22:48mais évidemment,
22:48on comprend
22:49qu'elle ne l'a pas fait.
22:50Et pour cet enfant,
22:53enfin pour ce garçon,
22:54pour cet homme,
22:55maintenant,
22:55je pense qu'il mérite bien
22:57que la justice
22:57se penche une bonne fois
22:58pour toutes
22:59de la bonne manière
22:59sur son affaire.
23:00Tu parles de Justin,
23:02c'est ça ?
23:03Justin, 12 ans,
23:04il touche aussi
23:05parce qu'il a 12 ans.
23:06On sent que tu es
23:07très touché par les enfants.
23:10Évidemment,
23:11moi,
23:11étant pas pénaliste,
23:12tu vois aussi,
23:13évidemment,
23:13et dans ton livre,
23:14il y a quand même
23:15des histoires
23:15qui marquent.
23:16Moi,
23:17celle qui m'a vraiment marquée,
23:18c'est celle de Maë,
23:21qui a été tuée
23:22en même temps
23:22que sa maman.
23:24Ce qui est extrêmement difficile,
23:26c'est qu'on comprend,
23:27et tu vas nous l'expliquer,
23:28qu'elle a lutté
23:28pour sa vie à 6 ans.
23:30Qu'est-ce qui s'est passé ?
23:31En fait,
23:32c'est une histoire
23:33qui, malheureusement,
23:35aujourd'hui,
23:37devient classique,
23:37c'est-à-dire
23:38que c'est un féminicide
23:39par un homme éconduit,
23:41un homme dont cette femme
23:42ne veut plus,
23:43qui avait,
23:44lors d'une précédente union,
23:45eu une petite fille,
23:47Maë.
23:47il se rend un jour
23:48au domicile
23:49de cette femme
23:51qui finit...
23:52Gaëlle ?
23:53Oui,
23:54de cette femme Gaëlle,
23:54qui finit par lui ouvrir la porte
23:56parce que là,
23:57pour une fois,
23:58il a l'air de vouloir l'amadouer,
24:00il est gentil,
24:01il dit,
24:01écoute,
24:01il faut qu'on discute,
24:03rien de grave,
24:04je ne veux pas t'embêter,
24:05etc.
24:06et finalement,
24:07il va massacrer les deux,
24:12tuer cette femme
24:13avec de multiples coups de couteau.
24:1548 coups de couteau.
24:16Oui,
24:16c'est une affaire
24:17que j'ai plaidé
24:17à la cour d'assises de Rouen.
24:21Et il va y avoir,
24:23la petite va mourir aussi.
24:26Il va tuer les deux.
24:27Tu vois,
24:28on parlait tout à l'heure
24:29des documents
24:30ou des éléments indispensables
24:32qu'on doit regarder
24:33dans un dossier pour comprendre
24:35et je regarde
24:36la levée de corps des deux
24:38et je vois sur la photo
24:40de cet enfant
24:41qu'en fait,
24:42autour de son cou,
24:44elle a un cordon électrique
24:48avec,
24:48je ne sais plus
24:49si c'est un téléphone
24:50ou si c'est un séchoir,
24:52quelque chose comme ça
24:53et elle l'a dans la main.
24:56Et je me revois
24:57à ce moment-là,
24:58l'image me vient
25:00de cette petite fille
25:01qui essaye de tirer
25:03d'un côté le cordon
25:04pour qu'on arrête
25:05de l'étrangler
25:06et de l'autre,
25:06c'est ce fou
25:07qui a continué
25:09à essayer
25:10de serrer,
25:11serrer,
25:11serrer les liens
25:12jusqu'à ce qu'elle meure
25:13et je me suis dit
25:15et je l'ai plaidé
25:16qu'elle s'était battue
25:17pour sa vie.
25:18Et imaginez
25:19qu'une petite fille
25:20de sept ou huit ans
25:23se voit,
25:25se rend compte
25:27qu'elle est en train
25:28de mourir,
25:29se rendre compte de ça
25:31à cet âge-là,
25:32pendant ces quelques secondes-là,
25:34est-ce qu'il y a
25:34quelque chose
25:35de plus abominable ?
25:37Et ça,
25:38c'est vraiment
25:38des moments
25:40qui me font monter
25:42une colère,
25:44voire une rage
25:45folle
25:46contre la folie
25:47de ces hommes.
25:48Et en plus
25:49de ce type
25:50qui, évidemment,
25:51comme la plupart
25:52d'entre eux,
25:53plus les faits
25:54sont horribles,
25:55plus ils sont amnésiques.
25:57c'est le fameux
25:58trou noir.
25:59Ah ben,
25:59je ne sais plus,
26:00j'ai eu un trou noir,
26:01je ne sais plus exactement
26:02ce que j'ai fait.
26:02Tu penses qu'il invente
26:03le trou noir ?
26:03Mais si, mon gars,
26:04tu sais très bien
26:05ce que tu as fait,
26:05mais tu ne supportes
26:06même pas l'idée.
26:06Parce qu'il a étranglé,
26:08poignardé,
26:08égorgé post-mortem.
26:09Oui.
26:10Oui, oui,
26:11ça a été...
26:11Quand je dis
26:12qu'elles ont été massacrées,
26:13elles ont été massacrées,
26:14quoi.
26:15Il y a une espèce
26:15de déferlement
26:16de haine
26:19de cet homme.
26:20Pourquoi ?
26:21Simplement
26:21parce qu'il ne supportait
26:22pas l'idée
26:23qu'on le quitte.
26:25Et cette petite,
26:26elle y est.
26:27Pourquoi ?
26:28Donc, c'est vrai
26:29que je suis très,
26:31très touché
26:31par les enfants
26:33et par ce qui leur arrive.
26:35À la fois
26:36parce que je trouve
26:37insupportable
26:37et profondément injuste
26:39qu'on puisse s'en prendre
26:39à des enfants.
26:40Mais en plus,
26:41parce que maintenant,
26:42ça fait 30 ans
26:43que j'ai pris conscience
26:44du fait qu'on les projette
26:46dans un monde
26:47qui n'est pas leur.
26:48La justice,
26:49ce n'est pas du tout
26:50fait pour protéger
26:51ou préserver les enfants.
26:53C'est l'inverse.
26:54On leur demande
26:55d'être froids,
26:56objectifs,
26:57d'avoir une mémoire
26:58infaillible,
26:59y compris quand on a été
27:00victime de viols incestueux
27:03pendant des années
27:04et des années.
27:05Ah, mais c'était quand
27:05le premier jour ?
27:06Vous n'êtes pas capable
27:07de préciser,
27:07mais comment ça se fait ?
27:09Alors qu'aujourd'hui,
27:10on sait ce que veut dire
27:11la mémoire traumatique,
27:13on sait ce que veut dire
27:13la dissociation.
27:15Heureusement,
27:16on finit par sortir
27:17de l'obscurantisme
27:18et on commence
27:19à avoir quelques notions
27:20de ce que peuvent
27:21traverser ses enfants.
27:22Parfois,
27:23tu pleures ?
27:25Jamais à l'audience.
27:27Il m'arrive parfois
27:28en sortant
27:28d'avoir les yeux
27:30qui se mouillent un peu.
27:32Et au début
27:33où je plaidais
27:34ces affaires-là,
27:35maintenant,
27:35je suis un petit peu
27:36plus carapaçonné,
27:37je dois dire,
27:38mais au début
27:39où je plaidais
27:39ces affaires-là,
27:40j'ai un pote avocat
27:44qui maintenant
27:45a pris sa retraite,
27:46Serge Billet,
27:47qui me disait
27:48en fait,
27:48on est pareil,
27:49on plaide
27:49l'émotion
27:50et la sincérité.
27:52Et à force
27:53de plaider l'émotion,
27:54parfois,
27:55tu t'auto-prends
27:56dans ton émotion.
27:57Et il m'est arrivé
27:58parfois d'être obligé
27:59de m'arrêter
28:00quelques secondes
28:01quand je plaidais
28:01parce que je sentais
28:02monter en fait.
28:03Que t'allais pleurer quoi.
28:04t'avais la voix
28:05qui vacillait.
28:06Voilà,
28:06j'étais au bord quoi.
28:07La gorge qui se serre.
28:08C'est ça.
28:09Donc,
28:10maintenant,
28:10ça ne m'arrive plus
28:11parce que je prends
28:11des précautions,
28:12je sais exactement
28:13comment je dois faire
28:14pour arriver
28:15à faire passer
28:16cette émotion.
28:17C'est quoi les précautions
28:17que tu prends ?
28:18D'abord,
28:19c'est beaucoup,
28:20beaucoup respirer
28:21et puis quand tu sais
28:22que tu vas dire
28:22quelque chose
28:23de très lourd,
28:24tu prends un temps.
28:25Tu prends un temps
28:26et en plus d'ailleurs,
28:28quand tu prends un temps,
28:28c'est ça que j'essaye
28:29de montrer aux jeunes avocats
28:31que j'embauche
28:32ou que je rencontre,
28:34c'est que souvent,
28:35ils ont l'impression
28:36qu'il ne faut surtout pas
28:37s'arrêter de parler.
28:38Mais si,
28:39au contraire.
28:40Quand tu es en train
28:41de plaider
28:41et qu'à un moment donné,
28:42tu t'arrêtes,
28:44ça capte l'attention
28:46absolument de tout le monde.
28:47Qu'est-ce qui se passe ?
28:48Qu'est-ce qu'il a ?
28:49Et c'est à ce moment-là
28:50que tu lances
28:51ce que tu dois lancer
28:52qui doit être une phrase
28:53qui en général
28:54est assez significative.
28:56Tu as des petits rituels
28:57avant de plaider ?
28:58Tu respires,
28:59mais est-ce qu'il y a autre chose ?
29:00Oui.
29:01Oui,
29:01alors d'abord,
29:02ça fait,
29:03un peu plus de 35 ans
29:04que j'ai le même stylo
29:06que je n'ai...
29:07Il marche toujours ?
29:08Oui,
29:08c'est un stylo
29:09de grandes marques
29:10mais qui est un petit peu...
29:12des recharges d'encre ?
29:12Voilà.
29:13Non,
29:13même pas,
29:13c'est une pompe et tout.
29:14J'ai mon encrier,
29:15je suis un peu
29:16une espèce de dinosaure,
29:17j'arrive avec mon encrier,
29:18etc.
29:20Mais donc,
29:20j'ai toujours le même stylo,
29:21j'écris systématiquement
29:23tout ce qui se passe
29:23sur des cahiers
29:25que je garde.
29:25J'ai donc un peu plus
29:27de 35 cahiers
29:27puisque j'en ai un par an.
29:30je ne m'en sers
29:31de ce stylo
29:31que pour les assises
29:34et puis ensuite,
29:35quelques minutes
29:36avant que ça commence,
29:37en général,
29:37je me fais enfermer
29:38dans la salle
29:39où il n'y a personne encore
29:42et je m'assois
29:43dans un coin
29:44et je suis véritablement...
29:47Et là,
29:47je fais appel
29:48à ceux
29:48qui me sont chers
29:50et que j'ai perdu
29:51pour leur demander
29:52de me filer
29:53un petit coup de main
29:53pour ne pas être trop mauvais
29:56sur ce que je vais être
29:56amené à faire.
29:58Ah, donc c'est quand même
29:58relié avec l'au-delà un peu.
30:00Un petit peu, oui.
30:02Et je suis souvent penché
30:04et tu sais,
30:05on a une robe
30:05avec un rabat blanc
30:07et en fait,
30:07je me rends compte
30:08que quand l'émotion est forte,
30:09je me rends compte
30:10que le rabat,
30:10il bouge en fait
30:11avec les battements du cœur.
30:13Et donc,
30:14j'essaye aussi
30:14de souffler,
30:15de me concentrer,
30:17de me calmer
30:18le plus que possible
30:19pour ne pas être pris
30:20par une émotion
30:20qui de toute manière
30:21arrivera à un moment donné
30:22ou à un autre.
30:24Voilà.
30:24C'est dur.
30:25Ouais, mais c'est beau.
30:27Ah non, mais c'est incroyable.
30:28Et puis c'est génial.
30:28C'est génial.
30:29Mais alors,
30:29t'apprends par cœur
30:30du coup tes plaidoiries ?
30:31Jamais.
30:32Je ne les écris pas.
30:33Tu ne les écris pas ?
30:34Non.
30:35En fait,
30:36ça, c'était...
30:37Moi, j'ai été élevé
30:39professionnellement,
30:39si je puis dire,
30:40par des gens
30:40qui étaient
30:41de très bons avocats
30:42et qui étaient
30:43aussi des pénalistes
30:45et qui m'ont toujours dit
30:47surtout,
30:48n'écris pas
30:49parce que si tu écris,
30:50tu es enfermé
30:51par ton écrit.
30:52Et si, à un moment donné,
30:54tu te perds dans l'écrit,
30:55tu es foutu.
30:56Et puis,
30:57tu vas perdre
30:57ce qui est essentiel,
30:58c'est la spontanéité
31:00que tu dois
31:01à séjurer,
31:02en fait.
31:03Donc, en fait,
31:03ce que j'écris,
31:04c'est souvent...
31:05Alors, quand j'ai...
31:07Plus c'est lourd,
31:08plus j'écris, en fait.
31:09Et je vais écrire
31:10les quelques phrases
31:11d'introduction.
31:12Je vais écrire
31:13la conclusion
31:14parce qu'en général,
31:15et ça,
31:15c'est ce qu'on appelle
31:16quand on est un vieil avocat,
31:17c'est la péroraison
31:18de la plaidoirie,
31:19c'est-à-dire vraiment la fin.
31:21Ça, je l'écris.
31:22Et ensuite,
31:23j'ai une espèce
31:24de plan détaillé.
31:25C'est-à-dire que,
31:26parce que je veux
31:26qu'il y ait une cohérence
31:27dans mon propos,
31:28je veux qu'il puisse y avoir
31:29un fil conducteur,
31:30si tu veux.
31:31Donc, je fais ça
31:33et ensuite,
31:34ça part, quoi.
31:35Et plus je me sens bien
31:36et plus ça va partir.
31:38C'est vraiment...
31:38Oui, c'est de l'impro.
31:41Ce n'est pas du tout
31:42quelque chose d'écrit.
31:43Alors, je dis ça,
31:43mais chaque avocat
31:45a ses manies.
31:46Je connais un avocat
31:47qui écrit tout,
31:48y compris je m'arrête,
31:50je prends une respiration.
31:52Et il écrit tout
31:53et il ne regarde jamais
31:54ce qu'il écrit.
31:56Et pourtant,
31:56il l'a préparé comme ça.
31:57C'est sa manière à lui
31:58de le mémoriser.
31:59Voilà.
32:00On a tous comme ça
32:01nos manies quelque part,
32:03mais la plupart
32:05des avocats pénalistes,
32:06en fait,
32:07n'écrivent pas
32:09leurs plaidoiries.
32:10Parce qu'il y a quand même
32:11des sacrés punchlines,
32:12parfois.
32:12Oui.
32:13Mais ça,
32:13c'est l'expérience
32:17ce qui fait que...
32:17Tu ne les prépares pas ?
32:18Certaines phrases,
32:20oui,
32:20certaines phrases
32:21parce que,
32:22voilà,
32:23je me rappelle
32:23avoir plaidé un jour
32:25pour une femme,
32:27pour la famille
32:27d'une femme
32:28qui avait été
32:29une super mamie
32:30à l'époque
32:31où il y avait
32:32ce concours
32:32et qui avait été
32:34massacrée
32:35par des gars.
32:37Elle habitait
32:38dans un petit pavillon
32:40à Avignon
32:41et ce petit pavillon
32:43s'était retrouvé
32:43au bout
32:44de quelques décennies
32:46enfermées
32:46dans une cité,
32:47en fait,
32:47parce que les immeubles
32:48s'étaient construits
32:49tout autour
32:49et la cité
32:50n'était pas
32:51des plus reluisantes.
32:52Et puis,
32:53un jour,
32:53elle va
32:54à la boulangerie
32:56et à l'époque,
32:57tu sais,
32:57je ne sais pas,
32:58dans nos régions,
32:59il y a beaucoup
32:59de lotos.
33:00Les gens vont jouer
33:01au loto,
33:01ils gagnent un jambon,
33:03il y a de machin.
33:04Et elle va
33:05à la boulangerie
33:05et un peu trop fort,
33:06elle dit,
33:07ah ben,
33:09ça me dit,
33:09j'étais au loto
33:10et j'ai gagné
33:1150 000.
33:13Elle parlait
33:13en Ancien Franc,
33:14elle.
33:15Mais les gens
33:16qui ont entendu ça
33:17ont pensé
33:17qu'elle ne parlait
33:17pas en Ancien Franc.
33:18Tu parlais en Euro,
33:19quoi.
33:19Et c'était une femme
33:20qui était connue
33:21dans toute la région
33:21parce qu'elle chantait.
33:24Et je me rappelle
33:25que lorsque j'ai plaidé
33:26ce dossier,
33:28j'avais expliqué
33:29que le Rossignol
33:31de la rue du Guay-Savoir
33:32s'était définitivement
33:34tu.
33:35Voilà,
33:35c'est des choses,
33:36si tu veux,
33:36qu'on récupère
33:37parce que,
33:38et encore une fois,
33:39moi j'ai besoin,
33:40quand je défends
33:41quelqu'un,
33:41quand j'assiste
33:43une famille,
33:43j'ai vraiment besoin
33:44de parler longuement
33:46avec la famille,
33:48non pas des faits,
33:49non pas de l'histoire,
33:50mais de la personne.
33:51Qu'on me donne,
33:52qu'on me nourrisse
33:52justement de ces petits éléments
33:54qui font qu'elle va vivre
33:55à côté de moi, quoi.
33:56qu'on va la voir.
33:57Il y a aussi une forme
33:57de joute.
33:58Tu parlais d'Éric Dupond-Moretti
34:00qui est connu aussi
34:01pour son aisance
34:03à l'oral.
34:04Vous avez été,
34:05si j'ose dire,
34:06l'un contre l'autre
34:06plusieurs fois
34:07dans plusieurs affaires.
34:08Comment ça se passe
34:09face à un confrère
34:11comme ça ?
34:12Est-ce que tu as
34:12une appréhension,
34:14une anxiété,
34:15un petit truc
34:16un peu plus forte
34:18que d'habitude ?
34:18Bien sûr.
34:19Quand même ?
34:19Bien sûr.
34:20D'abord,
34:21parce qu'encore une fois,
34:22je suis investi
34:23d'une mission,
34:24j'ai la charge
34:25de faire mon travail
34:27et je dois bien le faire.
34:29Donc évidemment,
34:29quand je sais
34:30que j'ai un ténor du barreau
34:31en face de moi,
34:33d'abord,
34:33j'ai une certaine appréhension
34:36et puis je vais peut-être
34:37encore un peu plus
34:38préparer mon dossier,
34:39un peu mieux le faire.
34:40Et puis après,
34:42bon, maintenant,
34:42comme je suis un vieil avocat,
34:43je les connais tous.
34:44Donc je connais
34:45leurs angles d'attaque.
34:46Je sais où ils vont se lever,
34:47où ils ne vont pas se lever.
34:49Et par exemple,
34:51Dupont,
34:52c'est quelqu'un
34:52avec qui il ne fallait
34:53surtout pas laisser faire.
34:55C'est-à-dire que
34:58si...
34:58Dupont,
34:58c'est quelqu'un
35:01qui me disait
35:04quand tu te lèves
35:05devant une cour d'assises
35:06pour faire un incident,
35:07par exemple,
35:07pour dire ça,
35:08c'est inacceptable,
35:09si tu te lèves,
35:10il faut gagner.
35:11Parce que si tu te lèves
35:12et que tu perds,
35:13c'est fini pour toi.
35:14Donc je faisais en sorte
35:15qu'il ne se lève pas en fait.
35:17J'essayais de faire en sorte
35:19qu'il ne se lève pas.
35:21Et parfois,
35:21j'arrêtais les choses
35:22avant qu'elles ne commencent.
35:23Voilà, oui,
35:24mais bien sûr,
35:24on a une appréhension,
35:25évidemment.
35:26Mais de toute façon,
35:27moi,
35:27j'ai toujours l'appréhension.
35:28J'ai toujours la trouille
35:29avant de plaider.
35:30La trouille au trac.
35:30Ah oui, oui, oui.
35:31C'est un peu comme une scène de théâtre,
35:32mais pas complètement.
35:33Tu cites Maître Florio.
35:34Je vais te lire la phrase
35:35que tu connais, évidemment,
35:36mais tu vas nous l'expliquer.
35:37La différence entre une pièce de théâtre
35:39et un procès d'assises,
35:40c'est qu'à la fin,
35:41il y en a un
35:42qui ne rentre pas
35:43nécessairement chez lui.
35:49C'était un avocat de victime.
35:51Il défendait beaucoup de victimes.
35:53Et il faut se replacer aussi à l'époque.
35:56À l'époque,
35:57le pouvoir des avocats
35:59dans les salles de cour d'assises
36:00était un pouvoir extrêmement important.
36:03Il y avait une véritable écoute
36:06de ce que pouvaient dire les avocats
36:08et leur capacité à convaincre
36:10était très importante.
36:11Aujourd'hui,
36:12les jurés sont encadrés
36:13par des magistrats professionnels,
36:15ce qui fait qu'ils partent délibérés avec eux.
36:17qu'on ne peut pas tout leur faire croire.
36:20On ne peut pas tout leur faire gober.
36:22Tu avais envie de dire.
36:23Oui, j'avais un peu envie de dire ça.
36:25Et en fait,
36:26ce que Florio voulait dire
36:27quand il dit ça,
36:29c'est qu'il y a du théâtre
36:31dans une salle de cour d'assises.
36:33Il y a du charisme,
36:35il y a de la prestance.
36:36Évidemment que les jurés
36:37vont être plus attirés
36:38par quelqu'un
36:39qui a du charisme,
36:41qui a une certaine personnalité.
36:44Et comme au théâtre,
36:45on est plus fascinés
36:47par des acteurs
36:47qui ont de la prestance
36:48que par ceux qui sont effacés.
36:51Donc, c'est exactement la même chose.
36:53En ce sens-là,
36:54Florio a raison
36:55de dire qu'il y a du théâtre
36:56dans une salle de cour d'assises.
36:58Mais c'est du théâtre.
36:59Et quand il dit
36:59qu'il y en a un
37:00qui ne rentre pas nécessairement chez lui,
37:02c'est de dire deux choses.
37:03D'abord, c'est un,
37:04on n'écrit pas,
37:05ce n'est pas nous
37:06qui écrivons le scénario.
37:07Et puis deux,
37:09il y a un enjeu
37:10qui est autre
37:10que celui du divertissement
37:11ou du drame.
37:13Il y a des vies derrière tout ça.
37:15Il y a des vies qui se jouent.
37:17Et c'est un peu
37:18le sens de la phrase
37:19qu'a prononcée
37:20cet illustre ancêtre
37:21qui était Maître Florio.
37:23Tu parlais des jurés
37:24à l'instant.
37:25En France,
37:25ils sont tirés au sort.
37:26Oui.
37:27On ne les choisit pas.
37:28Non.
37:30Donc, tu ne peux pas
37:31avoir le contrôle,
37:31évidemment,
37:32selon ton affaire.
37:33Mais bon,
37:33dans ton cas,
37:34tu défends les victimes.
37:35Donc, j'imagine
37:36que ça doit être plus
37:37simple, entre guillemets.
37:38Enfin, tu vois,
37:39face à des jurés.
37:40Est-ce que tes jurés,
37:41ils sont forcément
37:42acquis d'office
37:43parce que tu défends
37:44la victime ?
37:45Ou est-ce que parfois,
37:46tu dois les convaincre
37:47de quelque chose ?
37:48Ou est-ce qu'il y a,
37:49je ne sais pas,
37:50où tu sais que s'il y a
37:51plus d'hommes,
37:51plus de femmes,
37:52ils vont aller
37:53dans un sens
37:53ou dans l'autre ?
37:54Il y a beaucoup de questions
37:55dans mon histoire
37:55sur les jurés,
37:56mais j'ai envie de comprendre
37:56comment ça marche.
37:57Écoute, alors,
37:58pour comprendre
37:58comment ça marche,
37:59déjà, il faut savoir
38:00que les jurés
38:02sont tirés au sort
38:02sur les listes électorales.
38:05Et lorsque
38:06on arrive devant
38:07la cour d'assises,
38:09le nom, le prénom,
38:10la date et le lieu de naissance,
38:12la profession
38:12et la situation matrimoniale.
38:14C'est tout.
38:14C'est tout.
38:16Il faut savoir aussi
38:18que le droit
38:19de récuser un juré,
38:21c'est-à-dire de dire
38:21je ne veux pas de vous,
38:23n'appartient qu'à la défense
38:25et à l'avocat général.
38:27C'est-à-dire que moi,
38:27partie civile,
38:28je suis spectateur
38:29de la formation des jurés.
38:31Je ne peux rien en dire.
38:33Donc ça,
38:34c'est aussi assez frustrant
38:35parce que parfois,
38:36voilà.
38:37Alors après,
38:38il y a tout
38:39tout s'est dit
38:40sur qu'est-ce qu'il faut faire.
38:42Et ça,
38:42ça me rappelle
38:43une anecdote
38:44que j'ai lue
38:44dans un livre
38:45de Robert Badinter
38:46qui s'est battu
38:47pendant des années
38:48et des années
38:49contre la peine de mort
38:50et qui un jour
38:51explique qu'il va
38:52dans une cour d'assises
38:53de province,
38:54je ne sais plus laquelle.
38:55Et puis,
38:56dans ces petits bourgs,
38:58en fait,
38:59à l'heure du déjeuner,
39:00tout le monde
39:00se retrouve au même resto.
39:01Bien sûr.
39:02C'est-à-dire qu'il y a
39:04d'un côté
39:05le président
39:05de la cour d'assises,
39:06l'avocat de la défense,
39:07l'avocat des partis civils,
39:09les témoins,
39:09etc.
39:10Et puis,
39:11au début
39:12de cette affaire,
39:14une femme
39:14est tirée au sort
39:16et il la récuse.
39:17Alors,
39:18il explique
39:18que Badinter,
39:19en fait,
39:19c'est de l'instinct,
39:20c'est vraiment...
39:20Mais parfois,
39:21l'instinct n'est pas bon.
39:22Non, c'est vrai.
39:22Il dit qu'elle s'est levée
39:23un peu trop vite,
39:24j'ai eu le sentiment
39:25qu'elle voulait
39:26le condamner
39:27beaucoup trop rapidement.
39:29Et en fait,
39:30cette femme l'aborde
39:31au restaurant
39:32et lui dit
39:32« Voilà,
39:32je voulais vous dire,
39:33Maître Badinter,
39:34vous m'avez récusé,
39:35mais je voulais vous dire
39:36que je suis
39:36la présidente
39:37de la Ligue des droits
39:38de l'homme
39:38de la région.
39:39Donc,
39:40profondément
39:40contre la peine de mort.
39:42Tout ça pour te dire
39:43que c'est très compliqué.
39:45Alors,
39:45il y a des choses
39:46qui sont simplissimes.
39:47C'est sûr que
39:48quand tu défends
39:48des braqueurs
39:49et que tu as un commerçant
39:50qui est tiré au sort
39:51dans les jurés,
39:51tu vas l'éviter.
39:52Oui.
39:53C'est mieux.
39:54Voilà.
39:56Quoi d'autre,
39:57comme exemple
39:58à l'inverse.
40:00Quand on défend
40:01quelqu'un
40:01qui a par exemple
40:02eu une enfance
40:03très compliquée,
40:04etc.,
40:05si tu as
40:06des travailleurs sociaux,
40:08des pléricultrices,
40:09des gens qui sont
40:10tournés
40:10dans leur métier
40:12vers les enfants
40:13ou qui sont
40:14plus sensibilisés,
40:15on va essayer
40:16de les garder.
40:16Une institutrice,
40:18un prof,
40:19des choses comme ça.
40:20On est dans des affaires
40:21où on a besoin
40:23de faire parler
40:23l'émotionnel.
40:24On va essayer
40:25d'éviter
40:25tout ce qui est
40:28cadre scientifique,
40:28etc.
40:29Mais c'est certainement
40:30une erreur
40:30parce que ces gens-là,
40:31ils ont le droit aussi
40:32d'avoir une hypersensibilité.
40:34C'est clair.
40:35À un moment donné,
40:35il faut faire des choix
40:36avec le peu qu'on a.
40:37Mais toi qui ne peux pas décider,
40:38parfois tu dis
40:39un coup de peau,
40:40mince,
40:40tu vois,
40:40j'imagine,
40:41tu te vois intérieurement.
40:42Oui,
40:43il y a des moments
40:44où je suis content,
40:45par exemple,
40:47dans beaucoup d'affaires.
40:48Alors maintenant,
40:48ce n'est plus le cas
40:49puisque les viols
40:49ne sont plus jugés
40:50par les jurés
40:51mais par les cours criminels
40:52qui sont composés
40:52exclusivement
40:53de magistrats professionnels.
40:54Mais à l'époque
40:55où c'était encore
40:56du domaine
40:57de la cour d'assises,
40:58lorsque je défendais
40:59une femme victime
41:00de viol,
41:02je n'étais pas mécontent
41:03de savoir
41:04que j'avais une majorité
41:05de femmes
41:05dans les jurés.
41:07Et finalement,
41:08je me suis retrouvé aussi
41:09avec la situation
41:11totalement inverse
41:12où un jury
41:13quasiment composé
41:14exclusivement d'hommes
41:15ait des sanctions
41:17exemplaires
41:17contre les violeurs.
41:18Donc,
41:19il n'y a pas de règle
41:20à proprement parler.
41:21Je crois qu'on ne peut pas...
41:22C'est très compliqué
41:23de déterminer
41:25un mode d'emploi
41:25du bon juré.
41:27Est-ce qu'il y a
41:27des mystères parfois ?
41:28Des affaires
41:29où on n'a jamais su
41:32ce qui s'était passé ?
41:33Oui.
41:34Tu as des affaires en tête
41:35que tu pourrais nous raconter
41:35ou une ?
41:36J'en ai une
41:38qui me restera longtemps
41:40parce que j'ai obtenu
41:41l'acquittement d'une femme
41:42et je ne sais toujours pas pourquoi.
41:45On est dans un petit village
41:46à côté de Carpentras,
41:48dans le Vaucluse.
41:50Une maison un peu isolée
41:51et un monsieur
41:52qui travaille dans cette maison.
41:54Il fait des travaux
41:55de rénovation
41:57un peu quand il a le temps
41:58puis il vit plus ou moins
41:59dedans en attendant.
42:01Et puis,
42:02il a une copine.
42:06Et un matin,
42:09je ne sais plus
42:10comment ça se passe
42:11parce que c'était
42:11il y a longtemps,
42:12mais les secours
42:13sont appelés
42:13parce qu'on trouve
42:14le monsieur
42:15au bas de l'escalier.
42:16Oui, si,
42:16c'est elle
42:16qui appelle les secours
42:18en disant
42:19je l'ai trouvé
42:20en bas de l'escalier,
42:21il est mort.
42:23Au départ,
42:24les policiers
42:25se déplacent
42:25et les pompiers
42:26en se disant
42:26le pauvre monsieur
42:27il est tombé
42:28dans l'escalier,
42:29il s'est cassé le cou
42:31en descendant.
42:33Donc les policiers
42:34arrivent,
42:34les pompiers
42:35et puis ils trouvent
42:36que c'est un peu
42:36étrange quand même
42:37donc ils appellent
42:38le légiste
42:39et le légiste
42:41arrive
42:41et on se rend compte
42:42qu'en fait,
42:42ce monsieur,
42:42il n'est pas du tout
42:43mort d'une chute
42:44dans l'escalier
42:44mais il est mort
42:45d'un coup de couteau.
42:46Et quand on soulève
42:48je ris
42:49mais ce n'est pas drôle
42:49quand on soulève
42:50le corps
42:52en fait,
42:52il y a une empreinte
42:53de pied dans la flaque
42:54de sang
42:54et c'est l'empreinte
42:56du pied nu
42:56de cette femme.
42:57Ok.
42:59Ce qui laisse à penser
43:00donc que
43:02nécessairement
43:02elle a mis le pied
43:03à un moment donné
43:04où il y avait la flaque.
43:04Bien sûr.
43:05Donc après,
43:06voilà.
43:08Donc,
43:10et à l'époque
43:10il faut aussi savoir
43:11qu'on était
43:12dans une configuration
43:13de procédure
43:14où on ne faisait pas appel
43:15des décisions
43:16de cour d'assises.
43:17C'est-à-dire que la cour d'assises
43:18c'était la souveraineté populaire
43:20donc il n'y avait pas
43:20d'appel possible.
43:22On prendrait la décision
43:23une bonne fois pour toutes.
43:25Et je me retrouve
43:26à défendre cette femme
43:28et elle,
43:29elle a toujours dit
43:30mais moi je n'ai rien fait
43:31ce n'est pas moi
43:33le propriétaire.
43:35Alors la question
43:36ne se pose pas
43:37en ces termes
43:38à ce moment-là
43:38parce que
43:39en fait moi la vérité
43:40c'est très brut
43:42ce que je vais dire
43:43mais pour un avocat
43:44qui défend quelqu'un
43:45la vérité importe peu.
43:46Ce n'est pas ça l'important.
43:47L'important
43:48c'est de savoir
43:49s'il y a dans le dossier
43:49des éléments de certitude
43:51qui permettent
43:51de condamner la personne.
43:52S'il n'y a pas
43:53ces éléments de certitude
43:54ton travail d'avocat
43:55c'est de pointer
43:56l'existence de doutes
43:58qui font que
43:58tu ne peux pas
43:59condamner quelqu'un
44:00si tu n'es pas certain.
44:01Il n'y a rien de particulier
44:03dans ce dossier
44:04si ce n'est que
44:04il n'y a qu'elle
44:05dans l'histoire
44:06à ce moment-là.
44:06Cette trace de pied
44:07quand même.
44:08Cette trace de pied
44:09qui pose difficulté
44:10et par ailleurs
44:12elle explique quand même
44:13que dans l'après-midi
44:16avant que cet homme
44:17ne meure
44:18le propriétaire
44:19était venu
44:20puis il y a eu
44:20elle dit
44:21qu'ils se sont engueulés
44:22assez lourdement
44:25et puis qu'elle
44:25elle s'est endormie
44:26parce qu'elle avait
44:27pas mal bu
44:27et qu'elle se réveille
44:29le matin
44:29et voilà ce qu'elle trouve.
44:31Et en fait
44:32il se trouve
44:33que ce propriétaire
44:35était un ancien policier
44:37parisien
44:37qui était venu
44:38à la retraite
44:39et qui avait acheté
44:39cette maison
44:40etc.
44:40D'accord.
44:41Et je vais tricoter
44:43une espèce
44:44d'histoire curieuse
44:46qui consistait
44:47parce qu'en plus
44:48le propriétaire
44:49il avait eu
44:49un comportement bizarre
44:51au lieu de prendre
44:52un trajet tout à fait
44:53classique
44:54pour aller d'un point
44:54à un autre
44:55en sortant de la maison
44:56il avait fait un détour
44:57on avait un coup de téléphone
44:59d'une cabine téléphonique
45:00etc.
45:01Tout ça n'avait rigoureusement
45:02rien à voir
45:03avec les faits
45:04mais
45:04c'était pas explicable
45:07et en fait
45:07j'ai essayé
45:08de récupérer
45:09tous les éléments
45:10qui étaient peu explicables
45:11dans cette histoire
45:12pour instiller
45:13en quelque sorte
45:14le doute
45:15dans la tête
45:16des jurés
45:17et cette femme
45:18a été acquittée
45:20parce qu'ils ont considéré
45:22je me rappelle
45:23qu'il y avait
45:23le médecin légiste
45:24qui était venu
45:25qui lui était un peu
45:26remonté quand même
45:26parce qu'il avait trouvé
45:27le pire
45:27enfin voilà
45:28il y avait l'empreinte
45:29du pied
45:29et tout ça
45:29tu m'étonnes
45:30c'est quand même
45:31un peu limpide
45:31mais je lui pose
45:32une question
45:33qui va beaucoup
45:34l'ennuyer
45:34je lui dis
45:35est-ce que vous avez
45:37dans ce dossier
45:38un élément objectif
45:41incontestable
45:41qui permet
45:42d'asseoir
45:43la culpabilité
45:44de cette femme
45:45il me regarde
45:46il me dit
45:46bah si je réponds
45:48à ça
45:48on rentre tous
45:48chez nous
45:49je dis
45:49pourquoi pas
45:50mais répondez
45:51il me dit
45:52non j'ai pas
45:52d'éléments
45:53et tout ça
45:54mis bout à bout
45:55a fini par peut-être
45:56perturber suffisamment
45:57les jurés
45:58pour que
45:59ils finissent par répondre
46:00au non
46:00à la question
46:01de la culpabilité
46:01de cette femme
46:02qui a été évidemment
46:03acquittée au bénéfice
46:04du doute
46:05je dois te dire
46:06qu'heureusement
46:07qu'à l'époque
46:07il n'y avait pas
46:07d'appel possible
46:08parce que je pense pas
46:10que je l'aurais eu
46:10deux fois l'histoire
46:12et sur le coup
46:13quand elle est acquittée
46:13tu te sens comment
46:14tu as l'impression
46:15qu'elle l'a
46:16je me rappelle
46:18que j'avais filé
46:18un grand coup de poing
46:19sur la table
46:20quand tout le monde
46:20était parti
46:21tellement j'étais
46:22parce que c'était
46:24complètement inespéré
46:26mais par contre
46:27c'était vraiment
46:28j'avais le sentiment
46:30d'avoir fait le boulot
46:31d'avoir fait le travail
46:32qu'un avocat doit faire
46:33la vérité
46:34tu n'as pas l'impression
46:35d'avoir
46:36empêché quelqu'un
46:37de faire de la prison
46:38alors qu'elle l'avait
46:38peut-être fait ?
46:40et je te répondrai
46:41qu'il vaut mieux
46:4210 coupables en liberté
46:43qu'un innocent en prison
46:45donc c'est toujours
46:45le même principe
46:46bien sûr
46:47c'est pas moi
46:48qui rend la justice
46:49c'est pas moi
46:50qui dois bien faire
46:51les enquêtes
46:51c'est pas moi
46:52qui dois fermer
46:53toutes les portes
46:54si on me laisse
46:54des portes ouvertes
46:55je suis obligé de dire
46:55attention là
46:56la porte elle est ouverte
46:57c'est vrai
46:57c'est le travail
46:58de l'avocat
46:59t'as des cas de conscience
47:00comme ça parfois ?
47:02des cas de conscience
47:05en fait ce qui m'est arrivé
47:07et c'était ça
47:08qui était un peu
47:09je pense que c'est
47:09ce qui m'a le plus perturbé
47:11c'est que quand je suis
47:12tout jeune avocat
47:13arrivant à Carpentras
47:15je suis désigné
47:17dans des affaires
47:17de grand banditisme
47:19à l'époque
47:20on parlait pas tellement
47:21de drogue
47:22mais ce qui était
47:23très important
47:23c'était les histoires
47:24des machines à sous
47:25il y avait des machines à sous
47:26dans tous les bars
47:27évidemment c'était maquillé
47:28comme étant des machines
47:29qui ne donnaient pas d'argent
47:30mais tu parles évidemment
47:31tout le monde payait
47:33c'est ce qu'ils faisaient
47:34avant internet
47:35etc
47:35tous les gens jouaient
47:36et ça représentait
47:37comme disaient les voyous
47:38c'est mieux que les filles
47:40parce que ça tombe jamais malade
47:41et que ça marche tout le temps
47:43donc il y avait eu
47:44des gros gros règlements
47:45de comptes dans la région
47:46il y avait eu à l'époque
47:47en l'espace de 18 mois
47:48une quinzaine de mecs
47:49qui s'étaient fait flinguer
47:50un peu dans les deux sens
47:51etc
47:53et je défends
47:54je suis désigné par un gars
47:55qui est
47:59poursuivi
47:59pour être
48:00co-auteur
48:01d'un assassinat
48:02puisque son rôle
48:03aurait été
48:04d'être le chauffeur
48:05de celui qui
48:05a donné rendez-vous
48:08à un type
48:08pour le flinguer
48:09pendant qu'il est
48:10en détention provisoire
48:11pour cette affaire là
48:12où il va tout le temps
48:12clamer son innocence
48:13il va dire moi pas du tout
48:14j'y étais pas
48:15c'est pas moi
48:15etc
48:16une autre affaire
48:17lui tombe dessus
48:19similaire
48:19avec un autre règlement
48:21de compte
48:21où là aussi
48:22on essaye de faire en sorte
48:24que ce soit lui
48:25qui soit accusé
48:26de cet assassinat
48:29je vais obtenir
48:31après qu'il ait été condamné
48:32en première instance
48:33on va faire appel
48:33j'obtiens son acquittement
48:35en première instance
48:35dans une affaire
48:36et dans l'autre affaire
48:37les deux seront acquittés
48:38celui qui était réputé
48:39être le tireur
48:40et lui qui était réputé
48:40être le chauffeur
48:42je suis aux anges
48:45parce que
48:46à ce moment là
48:47j'ai pas le recul
48:49que j'ai aujourd'hui
48:49à ce moment là
48:50pour moi
48:51je suis intimement convaincu
48:52que je défends
48:53un innocent
48:54que comme tu l'as dit
48:56tout à l'heure
48:56ce qui m'importe
48:57c'est la vérité
48:58et que cette vérité
48:59j'ai réussi
49:00à faire en sorte
49:01qu'elle éclate
49:02au grand jour
49:04jusqu'à ce que
49:05quelques années plus tard
49:06j'apprenne
49:08qu'en fait
49:09c'était lui
49:10ah oui
49:11et oui
49:12ça ça m'a perturbé
49:13ça ça m'a perturbé
49:14et surtout
49:15ça m'a donné
49:17une grande leçon
49:18qui fait qu'aujourd'hui
49:20je me pose plus
49:20les mêmes questions
49:21et surtout
49:21je ne m'investis pas
49:22de cette manière là
49:24c'est à dire
49:25émotionnellement
49:26oui
49:26et puis que
49:27oui j'étais vraiment
49:28ce gars là
49:29m'avait vachement touché
49:31il avait une fille
49:32qu'il ne voyait pas
49:34alors quand j'allais le voir
49:35au parloir
49:35je lui parlais de mes enfants
49:37pour que
49:38voilà
49:38enfin j'étais vraiment
49:39oui
49:40oui parce que j'avais
49:41à l'époque
49:42on est en 1991
49:43ou 92
49:45j'ai à peine
49:463-4 ans de bar
49:47je viens de commencer
49:48à faire du pénal
49:49c'était pas du tout
49:51ma matière
49:51j'étais
49:52voilà
49:52j'étais pas du tout
49:54je pense
49:54j'étais pas du tout
49:55dans la bonne direction
49:56pour faire ce métier
49:57encore une fois
49:58tu cherches pas la vérité
49:59c'est pas à toi
50:00de la dire la vérité
50:01toi ton travail
50:01c'est de vérifier
50:02qu'il y a les éléments
50:03ou qu'il n'y a pas les éléments
50:04c'est intéressant comme nuance
50:05en ce sens là
50:06j'avais fait mon travail
50:07puisque s'il a été acquitté
50:09c'est qu'il n'y avait pas
50:10suffisamment d'éléments
50:10de certitude
50:12mais pour autant
50:12quand a posteriori
50:13tu sais
50:14c'est compliqué
50:15c'est pour ça que maintenant
50:17quand il m'arrive
50:18de défendre des gens
50:19donc quand je suis de l'autre côté
50:20ce qui est rare
50:20mais ça m'arrive encore
50:21quand même de temps en temps
50:22de défendre des accusés
50:24je leur demande pas
50:26ah tu demandes pas
50:27non
50:28ils me disent
50:28ils me disent
50:29mais moi je leur demande pas
50:31jamais
50:32je leur demande plus
50:33moi il me semblait
50:33que c'était une règle
50:34tu as un truc
50:35où il fallait dire
50:36à son avocat
50:37ça c'est dans les films
50:38ou
50:39non
50:40alors ce qu'il faut savoir aussi
50:41c'est que quand tu défends
50:42des accusés
50:4495% du temps
50:45tu défends des gars
50:45qui disent
50:46oui c'est moi
50:47ah quand même
50:48et oui
50:48et oui
50:49bien sûr
50:49parce qu'aujourd'hui
50:51avec les éléments
50:51de la technologie
50:52entre la téléphonie
50:54l'ADN
50:54la géolocalisation
50:56et le reste
50:56ça devient très compliqué
50:58ça devient très très compliqué
51:00de passer à travers
51:01donc quand ils sont
51:03comme ça
51:06véritablement
51:07convaincus
51:07d'être
51:08enfin ils sont convaincus
51:09par le dossier
51:10et qu'ils sont coupables
51:10à ce moment là
51:12ton travail
51:12il va pas être de dire
51:13c'est pas lui
51:14mais il va dire
51:15oui c'est lui
51:15mais voilà pourquoi
51:16voilà
51:17ça ça m'intéresse
51:18encore beaucoup
51:19parce que
51:20on revient
51:21à ce que je disais
51:22tout à l'heure
51:22sur l'idée
51:23de ce cocktail
51:23ce mélange
51:25qui à un moment donné
51:25arrive dans la vie
51:26de quelqu'un
51:26qui fait que
51:27oui pourquoi ce mec
51:28a dérapé
51:29ça c'est intéressant
51:30est-ce qu'il y a des affaires
51:31que tu ne défendrais pas
51:32aujourd'hui
51:33oui
51:33c'est quoi ta limite
51:35peut-être mentale
51:36psychologique
51:37tout ce qui touche aux enfants
51:38ah oui
51:39tout ce qui touche aux enfants
51:40tout ce qui touche
51:41à ce que je considère
51:43comme étant des personnes
51:44vulnérables
51:47ceux qui ont fait du mal
51:48aux enfants
51:49oui
51:50ceux qui ont fait du mal
51:51aux enfants
51:52ceux qui ont fait du mal
51:53à des femmes
51:54d'une manière
51:55abominable
51:56etc
51:56ça je ne pourrais pas le faire
51:57je ne peux pas
51:58voilà je défends
51:59qu'est-ce que ça génère en toi
52:01d'abord une grande incapacité
52:03une grande incapacité
52:05à faire le nécessaire
52:06à faire le travail
52:07et puis je n'ai pas envie
52:09de m'investir là-dedans
52:10je n'ai pas envie
52:11de m'investir
52:11dans une telle défense
52:12je pense que
52:13j'en souffrirais trop
52:15intimement
52:18émotionnellement
52:18ça serait trop compliqué
52:19pour moi
52:21de vivre ça
52:22parce que
52:22je n'ai pas envie
52:23de
52:24et encore une fois
52:25j'ai le plus grand respect
52:26pour les confrères
52:27et les avocats
52:28qui le font
52:29et je pense que
52:30c'est indispensable
52:31qu'il y en ait
52:32et qu'il y en ait
52:32qu'ils fassent
52:33et qu'ils fassent très bien
52:34encore une fois
52:35ce n'est pas du tout
52:35une critique
52:37mon propos n'est pas de dire
52:38ces gens-là n'ont pas le droit
52:39d'être défendus
52:39ils ne méritent pas
52:40d'être défendus
52:41c'est le contraire
52:42c'est l'inverse
52:43c'est parce que moi
52:45je n'ai pas les capacités
52:47pour le faire
52:47que je ne le ferai pas
52:48et puis parce que
52:49les violeurs
52:50ne supportent pas
52:51je ne supporte pas ça
52:53et à fortiori
52:54si c'est sur des enfants
52:55alors là
52:56c'est encore pire que tout
52:58est-ce que tu caches
52:58certaines choses
52:59à ta famille
52:59tu parlais de tes enfants
53:02comment tu fais
53:03tu ne racontes pas
53:03ton quotidien
53:04je ne peux pas faire ça
53:06tu ne peux pas
53:07non
53:08j'ai trois enfants
53:10et ils savent très bien
53:11alors à la tête
53:12de leur père
53:13ils savent qu'il fait
53:14quelque chose
53:14de lourd
53:15de grave
53:15mais je ne leur explique pas
53:17surtout quand ils étaient petits
53:18je ne leur explique pas
53:19et puis même ma femme
53:25je ne lui dis pas tout
53:26je la regarde là
53:27parce qu'elle n'est pas loin
53:27elle est avec nous
53:28elle est avec nous
53:28dans la salle
53:29voilà il y a des choses
53:30voilà
53:31c'est pas utile
53:33et puis en plus
53:34je pense que
53:35quand tu es complètement
53:36déconnecté
53:37de ce milieu là
53:38nous on a les mains dedans
53:40en permanence
53:41donc quelque part
53:41quand on discute
53:42entre confrères
53:43des fois je prends
53:43un peu de recul
53:44je dis mais t'as entendu
53:45ce qu'on est en train
53:45de dire
53:47on parle de choses
53:48abominables
53:49de résultats d'autopsie
53:51ou des choses avec
53:52et puis nous on est obligé
53:54parfois
53:54et ça c'est quelque chose
53:56qu'on peut faire
53:57qu'entre nous
53:57on est obligé
53:58d'en rire parfois
53:59parce que si on n'en rit pas
54:01on en devient fou
54:02parfois on est dans
54:03la dérision totale
54:05sur certaines choses
54:06ça nous permet
54:07d'évacuer aussi
54:08d'évacuer cette espèce
54:09de charge émotionnelle
54:11immense qu'on peut avoir
54:12donc non
54:14oui je vais expliquer
54:16je vais lui dire
54:18oui ben voilà
54:19là je fais en ce moment
54:20je fais ça
54:20ça ou ça
54:21et puis
54:23de plus en plus
54:23elle m'accompagne
54:25donc parfois
54:26elle prend en pleine figure
54:28les détails
54:29d'une affaire
54:30plus ou moins sordide
54:31qui peut en plus
54:32parfois résonner
54:34en toi
54:34et c'est encore plus compliqué
54:36quoi
54:37on arrive à la fin
54:38de cet entretien
54:39j'aime beaucoup demander
54:41aux gens qui sont à ta place
54:43une conclusion
54:44un conseil
54:44au vu de tout ce qu'on s'est dit
54:47ça fait 30 ans
54:48que tu côtoies
54:49l'horreur au quotidien
54:50tout en ayant
54:51une humanité
54:53une empathie
54:54on sent que t'es un coeur tendre
54:56donc c'est hyper intéressant
54:58de t'entendre
54:58reviens quand tu veux
54:59pour nous raconter la suite
55:00parce que ça pourrait durer
55:01trois heures
55:02moi j'adore
55:02mais qu'est-ce que t'as envie
55:03de dire aux gens
55:04qui nous regardent
55:04ou qui nous écoutent
55:06en mots de la fin
55:08que j'ai eu l'occasion
55:09au travers de mon métier
55:10peut-être de rencontrer
55:12ce qu'il y a de plus sombre
55:13dans l'âme humaine
55:15je me suis toujours
55:19obligé
55:19enfin je me suis obligé
55:21de me rappeler
55:22que c'était toujours
55:23des exceptions
55:24que c'était pas
55:25c'était pas ça
55:27l'humanité
55:28et ce qui m'a donné raison
55:30c'est que dans les salles
55:31de cours d'assises
55:32on rencontre à la fois
55:33les âmes les plus sombres
55:34mais aussi les âmes
55:34les plus belles
55:36les gens que j'accompagne
55:37souvent sont des gens
55:38qui sont extraordinaires
55:40de dignité
55:42d'empathie
55:44de résilience
55:46et ça en fait
55:47ça me permet
55:48de me rassurer
55:48sur l'humain
55:51donc n'ayez pas peur
55:52quand vous regardez
55:53des faits divers
55:53ou quand vous lisez ça
55:55dans la presse
55:55dites-vous que derrière
55:56chacune de ces âmes sombres
55:58il y en a bien plus
55:59qui sont beaucoup plus belles
56:00bah merci pour tes jolis mots
56:02de la fin
56:02merci pour ton témoignage
56:05on sent que vraiment
56:06t'as une belle âme
56:07tu vois t'en parlais
56:07donc merci et bravo
56:09je rappelle ton livre
56:10Je me penche
56:11pour ceux qui nous écoutent
56:12c'est parce que je m'éloigne
56:13du micro je précise
56:14donc tu es l'auteur
56:16des survivants
56:17aux éditions
56:18Mareuil
56:19c'est une plongée
56:20au coeur de 11 procès d'assises
56:21c'est vrai que c'est assez rare
56:23d'être vraiment
56:24de l'intérieur
56:25de les vivre de l'intérieur
56:26donc je vous invite
56:28à lire ce livre
56:29qui est hyper touchant
56:30moi je trouve que
56:31on sent en tout cas
56:32ton humanité
56:33quand tu décris
56:34les victimes
56:35et évidemment
56:35leur famille
56:36merci à toi
56:37merci d'être venu
56:37tu reviens quand tu veux
56:38pour raconter d'autres affaires
56:40et d'autres aventures
56:41d'avocats pénalistes
56:42en tout cas
56:43merci à toi
56:43et merci à vous
56:44merci de votre fidélité
56:45tous wonders
56:45et tous les mardis
56:46et je vous dis
56:47à la semaine prochaine
56:48et je vous dis
56:48à la semaine prochaine
56:49– Sous-titrage FR 2021
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