00:00La rêve partie qui se tient encore près de Bourges est désormais au cœur de l'actualité.
00:05Comment comprendre que cet événement soit possible d'abord ?
00:09Mais comment comprendre les passions qu'il déchaîne ensuite ?
00:13Loin d'être un fait divers festif, on peut même y voir le révélateur d'un grand malaise social.
00:19Mais de quel malaise s'agit-il ?
00:21Alors, on va y aller dans le rappel des faits.
00:24Et ensuite, on va passer à un autre niveau d'analyse qui me semble un peu absent dans l'actualité
00:28en ce moment.
00:28Donc, le Technival de Bourges, on appelle ça, c'est depuis vendredi.
00:32Encore ce matin, la fête se poursuivait pour les derniers fêtards, les derniers teufeurs, on dit.
00:38Ce n'est pas nouveau, je le précise.
00:40Ces événements, il y en a plusieurs.
00:42Ce n'est pas une exclusivité française non plus.
00:45Donc, ces événements, ces rêves parties en plein air la plupart du temps,
00:48qui sont organisés clandestinement à peu près tout le temps, à l'abri.
00:53Donc, sans jamais qu'on en demande la permission aux gens où on fera la fête,
00:55sans jamais qu'on en alerte les autorités,
00:59sans jamais que ce ne soit encadré par les règles sanitaires et tout ça.
01:01Donc, ce n'est pas le premier événement en ce genre.
01:04C'est presque une culture.
01:06Ils étaient, les chiffres sont bons, la marge est significative,
01:11entre 17 000 et 40 000 à avoir participé à cette fête.
01:15Et là, qu'est-ce qu'on entend depuis quelques jours,
01:17en fait depuis vendredi, puis encore ce matin ?
01:19Un traitement très sécuritaire de la question.
01:22Donc, on nous dit d'abord que c'est une fête illégale.
01:23C'est très vrai.
01:24Et si c'est une fête illégale, elle ne devrait pas se tenir.
01:26Donc, sans permission, sur des terrains interdits ou privés,
01:29dans les circonstances, c'est sur un terrain militaire,
01:32donc où il y a la possibilité de croiser des obus, des mines et tout ça.
01:37Donc, c'est dangereux, objectivement.
01:39On ajoute que dans ces fêtes, il y a une très grande présence de drogue, évidemment.
01:43On ne fait pas la fête pendant des heures et des jours comme ça,
01:47sans substance, qui nous permettent de tenir tout ce temps.
01:50De la même manière, on dit que les autorités,
01:53on est étonnés par l'incapacité qu'ont les autorités de réprimer un tel événement.
01:57Comment est-ce possible ?
01:58Dès lors qu'on sait qu'il a lieu, pourquoi n'est-il pas possible d'évacuer les lieux ?
02:02Pourquoi n'est-il pas possible de ramener l'ordre ?
02:04Pourquoi n'est-il pas possible de dire « vous n'avez pas le droit de le faire, vous dégagez
02:07» ?
02:07Est-ce qu'il y a une forme de tolérance des autorités devant ces fêtes
02:10qui sont par ailleurs sur le mode insurrectionnel ?
02:14Pourquoi j'ai le mode insurrectionnel ?
02:15Parce que le lieu a été décidé cette fois-là par les organisateurs
02:18à la manière d'une riposte contre une proposition de loi à l'Assemblée nationale
02:22qui veut durcir les sanctions contre les free parties, on dit non déclarées.
02:28Donc on veut se punir.
02:29Qu'est-ce qu'on fait ?
02:30Cette fête est pensée sur un moment politique pour dire
02:32« nous allons organiser nos fêtes comme nous le souhaitons ».
02:35Donc c'est un geste explicitement politique pour défier les autorités.
02:38Alors tout cela est vrai, mais la question qu'on ne se pose pas suffisamment,
02:42c'est pourquoi tant de jeunes aiment se retrouver dans de tels événements ?
02:46Donc la question du « oui », il faudrait le sanctionner très bien,
02:49mais une fois qu'on a dit qu'il faudrait le sanctionner,
02:50pourquoi des milliers de jeunes acceptent de participer à de tels événements régulièrement ?
02:55Alors on pourrait presque faire un petit détour en disant
02:57« il y a une réflexion sur la fête ».
02:59Aucune société, et ça il faut le rappeler,
03:01aucune société n'est qu'une simple addition d'individus
03:04fonctionnant sur le mode régulier, le retour des jours quotidiens,
03:09cette espèce d'existence morne et grise du quotidien,
03:12qui est le fait de l'immense majorité.
03:14Dans toutes les sociétés, il y a le besoin,
03:16d'un moment ou de l'autre, de faire des fêtes.
03:18Donc la fête est un exutoire social.
03:20La fête, c'est le moment où il est possible de libérer les passions.
03:24La fête, c'est le moment où l'ordre social ordinaire est suspendu.
03:27La fête est le moment où ce qui est interdit devient possible le temps d'un moment.
03:32Donc la fête, le carnaval, même le carnaval, renverse l'ordre de la société.
03:36Donc il ne faut jamais oublier que la fête en elle-même est quelque chose d'essentiel à toute société
03:40et qui voudrait bannir la fête quelle qu'elle soit ne comprendrait pas la bête humaine.
03:45Ensuite, on peut dire qu'à partir des années 60 et ensuite 80,
03:48il y a un changement dans le rapport à la fête dans le monde occidental.
03:50À la fête des années 60, donc avec la culture Woodstock, avec le Summer of Love,
03:54on connaît cette période-là, fin des années 60 aux États-Unis,
03:57la fête devient non plus un moment d'exutoire dans la vie sociale,
04:02la fête devient la possibilité d'une autre vie.
04:04Donc là, c'est toute la culture hippie de cette période-là.
04:07On dit que la vie ordinaire ne vaut plus la peine d'être vécue.
04:09Nous voulons vivre dans la fête tout le temps.
04:11Donc une existence parallèle, révolutionnaire au quotidien, une contre-culture.
04:17Et par ailleurs, donc ça c'est ce qu'on prévoit les années 60, les années 80 aussi.
04:20Les années 80, l'apparition fin des années 80, la culture des rêves partis.
04:23Donc en Grande-Bretagne d'abord, aux États-Unis ensuite.
04:27Et là encore, en France que dis-je ensuite,
04:29il y a encore une fois cette idée qu'il est possible de changer l'ordre social,
04:33mais là un peu sur un autre mode.
04:34Autant dans le Summer of Love, qu'on connaît la culture hippie,
04:38c'est cette idée de célébrer une existence nonchalante à l'écart de la société industrielle.
04:43Dans la culture présente, la fête techno se présente tout autrement.
04:48Et je reviendrai dans un instant en rappelant une chose par ailleurs.
04:50Alors je disais, la fête existe toujours,
04:54et on peut dire qu'elle a toujours fait grenier les adultes.
04:57Ne nous trompons pas, l'histoire du cinéma américain est peuplée de ces films particuliers
05:03où on voit des jeunes vouloir faire une fête, les parents ne comprennent pas,
05:05et à la fin ils le comprennent parce qu'ils ont compris qu'on n'allait pas mettre la société
05:08en bordel intégralement.
05:10Or, cela dit, ce qui se passe donc avec la culture des rêves partis,
05:14qui commence à la fin des années 80 et qui s'est radicalisée ces années-ci,
05:17là c'est autre chose.
05:18C'est une fête d'une autre nature.
05:20Donc ce n'est plus la fête, on pourrait dire, comme exutoire.
05:23Ce n'est plus la fête comme tentation révolutionnaire.
05:26C'est plutôt la fête comme fuite.
05:28La fête comme noyade sonore.
05:30La fête comme perte d'essence.
05:32La fête comme désir de fusion dans la masse, dans une masse qui broie.
05:35C'est la volonté, il y a un côté un peu nihiliste en fait dans la culture techno.
05:40C'est la volonté d'abolir les corps, d'abolir les âmes, d'abolir les singuliertés
05:44dans une grande masse dansante, fixée par un rythme quasi-militaire
05:48qui meut la masse, mais les individus disparaissent à travers tout ça.
05:52La fête devient un grand moment d'incandescence nihiliste, et ça on le voit très bien.
05:56Et je pense que ce qu'on doit chercher à comprendre, c'est cette dimension nihiliste de la fête
06:00et non pas que les gens ne respectent pas exactement les règles
06:02dans lesquelles on voudrait organiser leur parti.
06:05Mathieu, peut-on faire un lien entre ces rêves partis
06:07et la consommation excessive de drogue dans la jeune génération ?
06:11Mais bien évidemment.
06:12Moi, je tiens pour acquis que la société présente est une société
06:16qui ne se consomme pas à froid.
06:18Je le dis avec tristesse, mais une société n'est plus possible
06:21de se projeter minimalement dans l'avenir.
06:23Donc les grandes institutions qui permettaient de se projeter dans l'avenir,
06:25que ce soit la famille, que ce soit la patrie, que ce soit la carrière,
06:28que ce soit la religion pour certains,
06:30les grandes institutions ont fait faillite pour la plupart.
06:33Donc vous engager dans la société, ce n'est pas simplement un individu qui fait carrière,
06:36c'est la possibilité de fonder quelque chose.
06:38Ça, c'est le sens de la famille.
06:39C'est la possibilité d'être transcendé par quelque chose.
06:41C'est le sens de la patrie.
06:43C'est la possibilité d'être porté par le sentiment de la traversée des générations.
06:46Les religions, bien pensées, le permettaient.
06:48Ce qu'on voit, c'est dès lors que l'univers du sens s'est effondré un peu partout dans
06:52le monde occidental,
06:53la question du sens demeure, mais dès lors, on cherche moins à se projeter qu'à s'étourdir.
06:58Et dès lors, la société actuelle ne se consomme justement qu'à travers la drogue,
07:02les médicaments, l'alcool, la soumission aux écrans,
07:06et je dirais par rapport trouble au corps, plus rien n'est certain sauf le corps.
07:10Le corps devient la seule certitude de l'individu jusqu'à s'abrutir,
07:14jusqu'à quelquefois se statouer intégralement, jusqu'à se scarifier.
07:18La scarification, qui est un vrai problème social, soit dit en passant,
07:21ce n'est pas un truc d'esthète.
07:23La scarification, qu'est-ce que ça nous dit d'une société
07:25où les gens ont besoin de détruire leur corps pour exister, pour sentir qu'ils existent?
07:29Donc, il y a un malaise existentiel grave dans notre société.
07:33Et je pense que de telles fêtes qui, comme je le dis,
07:36nous mettent à l'écart ceux qui y participent pendant des jours et des jours,
07:40sous substance, dans une volonté d'anéantir l'individu,
07:43de se perdre sous un rythme qui écrase tout,
07:45dans une musique qui n'est plus une musique qui élève l'âme,
07:47mais qui nous réduit au rythme qu'elle produit,
07:50je pense qu'il y a là quelque chose comme une tentation de s'auto-détruire.
07:55Vous qui célébrez sans cesse le banquet, Mathieu,
07:58vous n'envoyez pas là la manifestation inédite?
08:00Non, mais l'aspiration falsifiée.
08:02Il y a un désir de fête, on dit il y a une fête.
08:04Elle est illégale, c'est la possibilité de la transgression.
08:07C'est la possibilité d'être tous ensemble dans un moment où nous allons exulter ensemble.
08:10En tant que telle, c'est la promesse de ces événements.
08:13Mais c'est une promesse qui n'est pas tenue.
08:16Et j'insiste là-dessus, ça me semble important,
08:17dans ces fêtes, les rave parties,
08:20ce qu'on voit, le culte est au culte de la...
08:23les corps, en fait, en viennent à se broyer les uns les autres
08:26dans une espèce de mouvement de masse, c'est faire masse.
08:28Le propre de la fête à l'européenne ou à la française,
08:31ce n'est pas le corps qui s'anéantit,
08:33c'est la singularité de l'individu,
08:34c'est aussi la possibilité du chant.
08:36Le chant, c'est toute autre chose que le corps broyé.
08:39Le chant, c'est la culture.
08:40Le chant traditionnel, c'est la possibilité de s'inscrire dans une tradition.
08:43Le chant paillard, c'est la possibilité de faire la fête
08:45tout en gardant son esprit.
08:47Mais quand il n'y a plus, je le redis,
08:49que le corps, le rythme, la musique industrielle
08:51qui écrase tout,
08:52eh bien, l'individu disparaît de telle fête.
08:55C'est un désir de s'anéantir.
08:56Ça me paraît évident que c'est un désir de s'anéantir.
08:58Et au même moment où de telles fêtes,
08:59les rêves partis sont tolérés,
09:01quoi qu'on en dise, par le régime,
09:02on voit les efforts immenses
09:04qui sont mis par le service public aujourd'hui
09:06pour présenter le canon français
09:07comme des fêtes crypto-nazies, racistes, et ainsi de suite.
09:11Et là, de véritables efforts sont mis
09:13pour interdire ces fêtes qui célèbrent la tradition française,
09:16le chant français, la gastronomie française,
09:18la possibilité de t'enraciner en son pays.
09:20Là, on fait d'immenses efforts pour les interdire.
09:23On voit qu'elle est la fête la plus transgressive aujourd'hui.
09:25Ce n'est peut-être pas le rêve parti.
09:27C'est la possibilité de chanter sous le signe du banquet français.
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