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  • il y a 9 heures
Fatih Birol, directeur de l’Agence internationale de l’énergie, redoute des "conséquences terribles pour tout le paysage mondial de l'économie" après plusieurs semaines de guerres au Moyen-Orient, de blocage du détroit d'Ormuz et d'augmentation du prix du pétrole.

Retrouvez "L'invité de 7h50" de Simon Le Baron sur France Inter et sur : https://www.radiofrance.fr/franceinter/podcasts/l-invite-de-7h50

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Transcription
00:00Notre invité est aux toutes premières loges de la crise énergétique mondiale provoquée par la guerre israélo-américaine en Iran,
00:07directeur de l'agence internationale de l'énergie.
00:09Nous sommes au siège de l'AIE ici à Paris. Bonjour Fatih Birol.
00:16Bonjour et merci d'être venu ici.
00:19Vous êtes un homme clé dans le monde d'aujourd'hui. Vous venez d'être nommé d'ailleurs pour la
00:23deuxième fois par le Time Magazine parmi les 100 personnalités les plus influentes de la planète.
00:28On est ici donc dans votre bureau avec une vue sur la tour Eiffel. Vous ne devez pas la regarder
00:33beaucoup aujourd'hui.
00:34Quel est le quotidien du directeur de l'agence internationale de l'énergie en ce moment ? Vous regardez minute
00:40par minute ce qui se passe dans le détroit d'Hormuz ?
00:45Ah oui, je suis obligé de tout regarder. Avant même d'ailleurs d'arriver au bureau à 6h du matin
00:51déjà, je lis ce qui s'est passé pendant la nuit aux Etats-Unis.
00:55Donc c'est très important de nos jours bien sûr. Et puis je regarde toute la presse, toutes les données
01:01qui me sont transmises.
01:02Et quand j'arrive au bureau, je rencontre mes collaborateurs et on décide du reste de la journée.
01:09Nous suivons les marchés heure par heure si ce n'est minute par minute parce que les choses bougent très
01:16rapidement.
01:16Vous disiez que vous regardez avant même d'arriver ici ce qui s'est dit dans la nuit aux Etats
01:21-Unis.
01:22Nous aussi, les Français aussi suivent les déclarations souvent contradictoires de Donald Trump, les positions changeantes du régime iranien sur
01:30la fermeture, l'ouverture du détroit d'Hormuz,
01:32les négociations ou pas sur le cessez-le-feu. Est-ce acceptable que le sort de milliards de personnes à
01:39travers le monde, de millions d'entreprises soient soumis aux déclarations qui peuvent changer d'un jour à l'autre
01:46de dirigeants ?
01:50Je vais être franc avec vous. Ça, ça fait des années que ça dure. En fait, ce que je veux
01:55dire, c'est que l'économie mondiale, et là, c'est des dizaines de trillions de dollars
02:02qui est à la merci d'une poignée de personnes, d'une centaine de personnes qui ont des canons à
02:09Sura et qui surveillent un détroit d'une cinquantaine de kilomètres de large.
02:13Enfin, c'est absurde. Détroit d'Hormuz, qui est un tout petit détroit, et tout dépend de cela. Mais ça
02:21fait déjà des années que ça dure. On le savait déjà.
02:24On se disait, mais non, rien ne se passera. Eh bien, maintenant, ça s'est produit. Ce que nous craignons
02:29s'est produit, et cela va quand même changer le paysage énergétique pour les années à venir,
02:34parce que, comme je l'ai dit à mes collègues ce matin, le vase est brisé. Et lorsque le vase
02:38est brisé, on ne peut pas le raccommoder, et cela aura des conséquences.
02:43C'est terrible pour tout le paysage mondial de l'économie, comme dans les années 70. Il faut rappeler qu
02:48'il y avait deux chocs pétroliers,
02:50mais également en Europe après l'invasion de l'Ukraine par la Russie.
02:54Vous parlez de changer le paysage mondial de l'énergie, c'est-à-dire prendre le virage de la transition
03:00énergétique.
03:00Et ça, on va en parler, parce que c'est évidemment extrêmement important, mais vous avez parlé aussi des crises
03:05précédentes.
03:06Vous avez dit que cette crise serait la pire de l'histoire, pire que celle de 73, 79 et 2002
03:12réunies.
03:12Vous avez promis aussi un mois d'avril noir. Quelle est votre position aujourd'hui ? Est-ce que vous
03:18êtes aussi alarmiste ? Voir plus.
03:23Vous savez, les choses s'empirent de jour en jour.
03:27Plus, tant que le détroit d'Hormuz ne sera pas ouvert, les choses ne feront que s'aggraver.
03:34Alors, ce n'est pas un problème que pour la France. C'est un problème pour la France, mais également
03:38pour l'Allemagne, surtout pour le Japon.
03:40Mais le plus gros problème, c'est les pays en développement.
03:43Parce que je ne sais pas si vous vous rappelez, dans les années 70, quand il y a eu le
03:46choc pétrolier,
03:48c'était les pays d'Amérique latine, d'Afrique, ces pays en développement qui ont souffert le plus.
03:53On a parlé de la décennie perdue de l'Amérique latine à cause de cette crise pétrolière.
03:59Et donc, ce sont ces pays qui souffrent chaque jour. Et nous verrons ce que sera la réaction face à
04:07cette crise.
04:08On l'a vu dans les années 70, il y a eu une forte réaction. On a changé de partenaire
04:13commerciaux, on a changé de route commerciale, de technologie.
04:18Et même, on a trouvé de nouveaux combustibles, de nouveaux carburants. Encore une fois, après que le vase ait brisé,
04:26il faut changer.
04:27Vous l'avez dit, pire crise de l'histoire, en particulier pour l'Asie, pour les pays africains.
04:32Qu'est-ce que ça veut dire très concrètement ? Ce sont des millions de gens plongés dans la famine,
04:37dans la pauvreté, en l'espace de quelques semaines, de quelques mois.
04:40Ce sont des faillites d'entreprises en cascade. Concrètement, qu'est-ce que c'est ?
04:46Eh bien, cette crise, comme je l'ai dit déjà il y a quelques semaines, comme on l'a annoncé,
04:51c'est effectivement la plus grosse crise de l'histoire. Si vous combinez cette crise pétrolière, la crise du gaz
05:02avec la Russie,
05:04c'est déjà une crise énorme. Et ce n'est pas simplement que le pétrole et le gaz, c'est
05:08également les engrais, les pétrochimiques, le soufre,
05:11tous ces produits qui vont manquer. Ça va pousser l'inflation dans le monde entier, et notamment dans les pays
05:17émergents.
05:17Et en développement, cela va freiner la croissance, et plus cela va durer, plus ça va être difficile pour les
05:26pays en développement.
05:26Je m'inquiète beaucoup plus pour l'Afrique que pour l'Europe. Je m'inquiète vraiment. Je m'inquiète beaucoup
05:31plus pour l'Amérique latine que pour l'Amérique du Nord.
05:35Vous avez également des pays d'Asie, et notamment les pays émergents comme le Bangladesh, le Pakistan, qui vont rencontrer
05:42de réelles difficultés.
05:44Et il y aura beaucoup d'opportunités économiques perdues.
05:48Et donc concrètement, pour les gens, pour les populations, encore une fois, des risques de famine, d'aggravation de la
05:54pauvreté ?
05:57Surtout, ça va commencer par un ralentissement de la croissance économique dans ces pays.
06:04Vous aurez des pertes d'emploi, du chômage qui va se généraliser.
06:09Et puis surtout, moi, ce qui m'inquiète, c'est que dans bien des pays, vous aurez une spirale de
06:15la dette, de l'endettement.
06:16Parce que ces pays devront emprunter ailleurs, avec des taux d'intérêt élevé.
06:21Ça va vraiment poser problème, non seulement pour cette génération, mais pour les suivantes.
06:26Vous l'avez dit, la situation est difficile et sera difficile pour la France dans les semaines, peut-être les
06:31mois à venir.
06:31Mais ce n'est pas le pays le moins bien loti sur la planète.
06:35Qu'est-ce que vous dites ce matin aux Français qui nous écoutent ?
06:42Écoutez, ce que je leur dirais, c'est qu'en France, il y a suffisamment de stocks, pour le moment
06:49en tout cas,
06:51la population française pourra souffrir parce qu'il y aura des prix à la pompe plus élevés.
06:57Mais enfin, si les choses continuent, ce qui va s'aggraver, c'est l'inflation en général.
07:02Et il y aura des effets négatifs sur le pouvoir d'achat.
07:05Et je suis sûr d'ailleurs que les Français, en se comparant aux Africains,
07:11pourront se dire que là, en Afrique, là, il y a vraiment des problèmes de survie.
07:14Ce n'est pas que des problèmes d'inflation.
07:16Vous avez parlé du pouvoir d'achat de l'inflation.
07:18Ce que les gens regardent au quotidien, ce sont les prix à la pompe.
07:21Michel-Edouard Leclerc, géant de la grande distribution, a dit hier,
07:24ils ne vont pas baisser de si tôt.
07:28Qu'est-ce que vous dites ce matin ?
07:29Ça va mettre combien de temps à revenir à un niveau normal ?
07:35Écoutez, à mon avis, ça dépendra de ce qui se passera dans le détroit dormus,
07:40s'il se rouvre ou pas.
07:42Mais il y a quand même une mauvaise nouvelle.
07:44Même si l'on rouvrait demain le détroit dormus, ce qui est peu probable,
07:50et même s'il restait ouvert de manière stable et durable,
07:53il faudra énormément de temps avant de revenir à la normale situation ex-hantée.
08:01Parce que vous avez des installations énergétiques, pétrolières et autres de la région qui ont été...
08:07Beaucoup de temps, vous avez dit deux ans.
08:09C'est ça ? C'est l'ordre de grandeur ?
08:11Oui, oui. Effectivement, vous suivez tout ce que je dis.
08:14Vous avez raison.
08:15Oui, il faudra bien deux ans.
08:17Et même en deux ans, les choses ne se rétabliront pas rapidement.
08:23Ce sera très progressif.
08:24Donc il faut quand même se dire que le marché de l'énergie sera très volatile.
08:29Les prix de l'énergie seront très...
08:31Il y a les prix à la pompe.
08:32Il y a aussi le transport aérien qui est déjà touché par cette crise mondiale.
08:39Il y a déjà des annulations de vols de certaines compagnies dans certains aéroports.
08:43Est-ce qu'il faut s'attendre à une crise majeure du transport aérien ?
08:49Eh bien, oui, il y a effectivement le problème du carburant, le kérosène pour les avions.
08:56Vous savez que l'Europe tirait à peu près 75% de son kérosène pour avions du Moyen-Orient.
09:04Et maintenant, ça s'est tari.
09:07Alors ce qui reste maintenant, enfin, il y a un peu de kérosène qui vient du Nigeria, des États-Unis.
09:13D'ailleurs, après notre rendez-vous, je vais rencontrer le ministre du Pétrole du Nigeria
09:17pour lui demander du Nigeria pour être plus généreux avec l'Europe pour ce qui est du kérosène.
09:22En tout cas, l'Europe va se heurter à un problème de pénurie du kérosène.
09:26D'ailleurs, certains pays plus que d'autres, cela pourra entraîner des billets d'avions plus chers
09:32pour les gens qui veulent partir en vacances.
09:34Ce que j'espère, c'est que cela ne va pas aboutir à des annulations de vols.
09:39En tout cas, on espère qu'on trouvera une solution à cette situation.
09:44Donc risque d'augmentation des prix des billets et d'annulation potentiellement,
09:48même si vous espérez que ce ne soit pas le cas, on l'a bien compris.
09:51Venons-en à la transition énergétique.
09:53Donald Trump, on en parlait, vous a beaucoup critiqué.
09:56Il vous accuse de parler trop du climat et pas assez de la sécurité des approvisionnements mondiaux en énergie.
10:03Est-ce que cette crise peut être une opportunité historique,
10:06celle pour le monde de prendre enfin concrètement et définitivement ce virage de la transition énergétique ?
10:17Eh bien, cette crise est certainement un problème économique,
10:22mais d'un autre côté, ce sera effectivement l'opportunité de retracer la carte énergétique mondiale.
10:30Vous savez, dans les années 70, lorsqu'il y avait le choc pétrolier,
10:35eh bien, en réaction à ce choc pétrolier, il y a eu énormément de centrales nucléaires
10:40qui ont été construites dans le monde entier, en Europe, mais aux Etats-Unis aussi, au Japon, en Corée, au
10:45Canada.
10:46Eh bien, ce qui va se passer cette fois-ci, à mon avis, c'est qu'il y aura également
10:50des gagnants.
10:51Ce sera les renouvelables en particulier qui vont se développer,
10:54mais également le nucléaire va s'en trouver renforcé.
10:58Et puis, les voitures électriques aussi bénéficieront de cette crise d'une certaine façon.
11:03Mais en plus de cela, je crois qu'il y aura des pays asiatiques
11:07qui pourront se servir davantage du charbon, leur propre charbon qui coûtera moins cher.
11:12Donc, ce serait, en parallèle de cette transition énergétique dans certains pays,
11:19une mauvaise nouvelle, le retour du charbon dans des pays aujourd'hui très dépendants,
11:23pays asiatiques très dépendants du pétrole du Moyen-Orient.
11:28– Ben oui, certains pays n'auront pas d'autres solutions que le charbon.
11:33Mais enfin, la grosse tendance, ce sera quand même les renouvelables à émissions nulles,
11:38l'énergie nucléaire qui n'a pas d'émissions non plus, et les voitures électriques.
11:42Et ça, ce sera quand même les tendances lourdes, les grands gagnants.
11:45Mais effectivement, dans certains pays d'Asie, le charbon se développera.
11:50– Et vous sentez un dirigeant comme Donald Trump, ouvertement climato-sceptique,
11:54prêt au nom du réalisme politique,
11:57à prendre ce virage aujourd'hui des énergies renouvelables ?
12:02– Écoutez, je ne sais pas ce que fera l'administration américaine,
12:06mais lorsque l'on voit les chiffres, à l'agence, on parle de chiffres,
12:10l'année dernière, de toutes les centrales électriques du monde,
12:14les renouvelables, les nucléaires, les autres,
12:1675% de ces centrales étaient des centrales solaires.
12:21– Pourquoi le solaire ?
12:23– Pas en raison de problèmes climatiques, mais parce que ça coûte moins cher.
12:28Il y a dix ans, l'énergie solaire, c'était un rêve romantique,
12:31mais aujourd'hui, c'est quelque chose qui tient la route sur le plan économique.
12:35Et si vous allez en Asie, en Europe, et même aux États-Unis,
12:38ou encore en Afrique, eh bien, on voit beaucoup de centrales solaires,
12:43parce que c'est moins cher.
12:44– Cela fait 11 ans, Fatih Birol, que vous êtes à la tête
12:46de l'Agence internationale de l'énergie.
12:49Je l'ai dit, vous venez d'être nommé pour la deuxième fois,
12:52après une première fois en 2021,
12:54dans le prestigieux classement des 100 personnalités
12:57les plus influentes du monde par le magazine Time.
12:59Est-ce que vous estimez que votre mandat sera vraiment réussi
13:02si, à l'arrivée, vous pouvez dire que ce tournant
13:05des énergies renouvelables a vraiment été pris ?
13:10– Pour ma part, je pense que M. Trump ou l'administration américaine
13:16a ses propres priorités.
13:18Alors, nous sommes en dialogue avec l'administration américaine
13:20la semaine dernière encore.
13:22J'ai eu d'excellents échanges avec le secrétaire à l'énergie aux États-Unis.
13:28Après-demain, je vais rencontrer Friedrich Merz, le chancelier allemand.
13:32Je m'entretiens avec les Français.
13:35La semaine précédente, j'ai rencontré la première ministre japonaise.
13:40Mais au bout du compte, on regarde les chiffres.
13:42Et quand on regarde les chiffres, on voit que les renouvelables
13:44se développent très rapidement dans le monde entier,
13:47surtout poussées par leur qualité économique souple.
13:54Mais également, il faut bien se dire que les renouvelables,
13:57et ça, je l'avais déjà prévu il y a quatre ans,
13:59et l'énergie nucléaire revient en force.
14:02– Un dernier mot, Fatih Birol, sur la Russie.
14:05On a beaucoup parlé des États-Unis.
14:07Il semblerait que la Russie soit l'une des, voire la grande gagnante
14:10pour l'instant de ce conflit, puisque des pays, notamment asiatiques,
14:13l'Inde notamment, se tournent vers la Russie à nouveau
14:17pour diversifier leurs approvisionnements.
14:19La Russie a doublé ses exportations de pétrole entre février et mars.
14:26Vous dites cela aujourd'hui, la Russie est la gagnante pour l'instant de ce conflit.
14:30Est-ce que ça veut dire que Donald Trump a perdu son pari pour l'instant ?
14:34– La Russie, après l'invasion de l'Ukraine,
14:44la Russie a perdu son plus gros client, qui était l'Europe.
14:48En Europe, on a beaucoup souffert,
14:50parce qu'en raison des prix élevés du pétrole,
14:56parce qu'il n'y avait plus de gaz russe.
14:58Mais la Russie a perdu son plus gros client,
15:01l'Europe qui payait rubis sur l'ongle.
15:05Maintenant, avec cette crise, comme vous l'avez dit,
15:07vous avez évidemment un boost à l'économie russe,
15:10parce que les recettes pétrolières ont été multipliées par deux en Russie,
15:15parce que d'abord, il y avait davantage de volume d'exploitation
15:18et des prix plus élevés.
15:19Donc pour le moment, effectivement, la Russie s'en sort bien,
15:23ce qui n'est pas une mauvaise chose pour l'Ukraine, l'Europe et même le reste du monde.
15:26– Donc on peut se dire que cette guerre en Iran est une erreur stratégique de Donald Trump ?
15:33– Écoutez, je ne qualifierais pas la guerre d'une erreur ou pas.
15:39Par contre, on peut certainement dire que pour le moment, la Russie en bénéficie.
15:43Mais à long terme, les conséquences de cette crise seront très importantes
15:49et elles amèneront le monde à repenser sa carte énergétique.
15:54– Fatih Birol, directeur exécutif de l'Agence internationale de l'énergie,
15:57merci de nous avoir reçus aujourd'hui ici dans votre bureau au siège de l'AIE à Paris.
16:03Merci aussi à Robert Wolfenstein pour la traduction de cet entretien,
16:06à Benjamin Reyes, Emmerick Lemaitre et Raph Yanko à la technique
16:10et à Amélie Stadelman à la programmation.
16:13Merci beaucoup Fatih Birol.
16:14– Merci à vous.
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