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Frédéric Pommier, journaliste à France Inter, publie "Derrière les arbres" (Flammarion). Dans ce livre, il raconte les viols qu'il a subis, entre ses 4 ans et ses 7 ans, par quatre hommes différents.
Retrouvez « L'invité de 7h50 » de Benjamin Duhamel sur France Inter et sur : https://www.radiofrance.fr/franceinter/podcasts/l-invite-de-7h50
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00:01France Inter, la grande matinale.
00:05Il est 7h48 et Benjamin Duhamel, votre invité et journaliste, c'est une voix bien connue des auditeurs d'Inter.
00:12Ce qu'il va nous dire ce matin est difficile à entendre, attention aux jeunes auditeurs qu'il vaudrait peut
00:18-être mieux éloigner du poste.
00:20Bonjour Frédéric Pommier.
00:21Bonjour Benjamin Duhamel.
00:23Merci d'être avec nous ce matin sur France Inter pour ce livre que vous publiez chez Flammarion, ça s
00:27'appelle
00:28Derrière les arbres, c'est un récit bouleversant, courageux, parfois insoutenable puisque son point de départ,
00:35ce sont ces viols que vous avez subis entre vos 4 ans et vos 7 ans par 4 hommes différents,
00:40une enfance bousillée, un corps meurtri et une déflagration longue de 40 ans.
00:46Vous écrivez que le moment est venu de sortir de la nuit, pourquoi est-ce que ce moment est venu
00:52Frédéric Pommier ?
00:54Parce que je crois qu'il faut raconter ce genre d'histoire.
00:58Parce qu'on n'aura jamais assez de voix pour porter ce genre d'histoire.
01:06Un mois il m'a fallu toutes ces années-là, j'ai parlé depuis quelques temps à beaucoup de mes
01:12proches et puis au bout d'un moment,
01:13je crois qu'il a été important pour moi de ne pas faire que parler mais d'écrire aussi et
01:19d'écrire pour finalement avoir une parole plus forte
01:22et pour ajouter ma voix à celle des garçons qui ont déjà raconté ce type de parcours.
01:30Et la nuit, on peut y rester très longtemps, parfois on peut en mourir et moi j'ai choisi d
01:39'en sortir et cette sortie elle se fait par la parole.
01:42Par la parole, par l'écriture, vous écrivez que vous avez publié ce récit pour rester vivant.
01:53Oui, et pour redonner vie au petit garçon qu'on a tué.
01:57Et ce livre c'est pour rendre justice au petit garçon que j'étais et au petit garçon qu'on
02:02a bouillé à 4 ans, à 5 ans, à 6 ans, à 7 ans.
02:07Et qui lui, pour survivre, a oublié pendant très longtemps, pas totalement, mais pour survivre d'abord au viol.
02:17Moi, mon cerveau à ce moment-là a totalement déconnecté et puis après le cerveau, il a bien fait son
02:22travail, son travail, c'est-à-dire que oui, j'ai oublié, j'ai oublié.
02:25Et vous revenez effectivement longuement sur cette amnésie avec cette phrase que vous répétez à l'âge adulte à plusieurs
02:32de vos proches.
02:32Je sens qu'il m'est arrivé quelque chose de grave quand j'étais enfant, mais pour autant ça ne
02:37remonte pas à la surface.
02:38Comment, Frédéric Pommier, est-ce que ses souvenirs sont progressivement remontés ?
02:43Vous avez cette métaphore, vous vous dites, c'était de la neige dans mon cerveau.
02:47Comment est-ce que cette neige s'est progressivement dissipée ?
02:49C'était de la neige ou c'était comme de la buée sur la vitre d'une voiture.
02:54Alors, on met la main dessus pour essayer de dégager davantage d'espace et puis on voit des silhouettes, on
03:00voit des formes, on entend éventuellement des baux, des phrases.
03:03Il y a des odeurs qui surgissent parfois.
03:06Moi, pendant toute mon enfance, je me suis réveillé avec les mêmes images dans le cerveau.
03:11Des images auxquelles je ne trouvais pas de cohérence.
03:15C'était comme un puzzle.
03:16Mais des images qui me rendaient très triste chaque matin pendant très longtemps.
03:20Et puis après, j'ai eu une enfance qui était un peu hantée par d'autres phénomènes.
03:26J'ai eu des voix dans la tête entre 10 et 13 ans, je ne comprenais pas pourquoi ces voix.
03:30Qui là encore me rendaient très malheureux, qui m'empêchaient beaucoup d'avancer, qui m'empêchaient de vivre, qui des
03:34fois me disaient des choses affreuses.
03:36Qui me disaient de me tuer, par exemple.
03:38Et puis, à l'adolescence, j'ai commencé à dire autour de moi, il m'est arrivé quelque chose.
03:42Là, c'était à l'adolescence, il m'est arrivé quelque chose.
03:45Je pressentais que c'était quelque chose qui avait rapport avec mon sexe, avec cette partie-là de mon corps,
03:52avec ma bouche aussi.
03:55Et puis, les souvenirs sont devenus peu à peu de plus en plus précis à partir de la trentaine.
04:06Notamment à l'occasion d'une agression que vous subissez ?
04:09J'ai 34 ans, je me fais agresser dans le hall de mon immeuble.
04:11Un homme me plante un couteau dans le cou, et je me défends.
04:15Ce jour-là, je me défends.
04:17Parce que je suis adulte, et je me défends, et je crois que le fait de m'être défendu a
04:22provoqué quand même des clics dans mon corps.
04:25C'est-à-dire qu'à ce moment-là, je n'ai pas été une victime.
04:26En tout cas, j'ai refusé de l'être.
04:27Quand j'étais enfant, je n'ai pas pu refuser d'être une victime.
04:30Et le simple fait d'avoir eu ce comportement-là a dégagé, je crois, l'espace suffisant dans mon cerveau
04:36pour accueillir enfin des souvenirs plus précis, et notamment un visage.
04:39Et moi, les souvenirs, ils sont revenus par les visages à ce moment-là.
04:43Vous écrivez, Frédéric Pommier, le viol, c'est un poison qu'on vous plante dans les veines et qui n
04:48'en part jamais.
04:50Et c'est vrai qu'il y a ce moment dans votre trentaine de prises de conscience de ces souvenirs.
04:55Et il y a ce constat que ce qui vous est arrivé quand vous aviez entre 4 et 7 ans,
05:00c'est omniprésent dans votre vie.
05:03Omniprésent dans vos fractures intérieures, dans vos douleurs, ça ne vous quitte jamais.
05:08Non.
05:18Pendant longtemps, il n'y a pas eu un seul jour où je n'ai pas été hanté plusieurs fois
05:26dans la journée par certaines images.
05:32Et on a beau faire tout pour être heureux, on a beau faire tout pour rendre les gens autour heureux
05:40aussi,
05:41on a beau faire tout pour...
05:49mener sa vie le mieux possible, faire son travail le mieux possible.
05:55Il y a toujours quelque chose qui nous y ramène parce que le corps, il n'oublie pas.
06:00Et parce que si la mémoire, elle a oublié, le corps, lui, n'a pas oublié.
06:05Le corps, il n'oublie pas.
06:07Je tiens à dire qu'il y a beaucoup de courage, de force, quelque chose de lumineux aussi dans votre
06:12récit,
06:13puisque vous expliquez la façon dont vous vous réapprépriez votre corps.
06:16C'est un objet littéraire, c'est un bel objet.
06:19Il faut aussi le dire, ce livre.
06:21Et il y a une conversation qui m'a frappé quand on a préparé cet entretien, Frédéric Pommier.
06:25Vous avez dit, moi j'écris aussi pour tous ces enfants pour qui on n'a jamais su,
06:32qui n'ont jamais pu parler et qui pour certains en sont morts.
06:36Et c'est là où votre récit a une portée universelle.
06:39En écrivant, vous pensiez à ces enfants ?
06:44En écrivant, je pensais à ceux qui ont parlé, je pensais à ceux qui n'ont pas parlé,
06:49je pensais à ceux qui se souviennent, je pensais à ceux qui ont oublié,
06:51je pensais à ceux qui ne sont plus là, oui.
06:54Et je pense qu'on est des mignons.
07:00Et que c'est pour ça que c'est important de parler.
07:02Et de parler aussi pour ceux qui ne sont plus là.
07:05Pour ceux qui n'en sont pas revenus.
07:09Oui.
07:10Il faut qu'on s'arrête, Frédéric Pommier, sur l'un de vos violeurs.
07:13Vous avez 7 ans, c'est un ami de vos parents,
07:15et il vous fait subir l'innommable en vous emmenant faire un tour dans sa maison.
07:19Cet homme, il fait de la politique.
07:20Il était maire jusqu'à il y a quelques semaines d'une ville en Normandie.
07:24Il a aussi été député.
07:26Mais vous ne le nommez jamais.
07:28Vous avez porté plainte contre lui.
07:29Il y a eu une confrontation, même si les faits sont prescrits.
07:33Pourquoi est-ce que vous ne révélez pas son identité,
07:35alors même que c'est un personnage public ?
07:39Je ne donne pas son nom parce que ce n'est pas mon sujet.
07:43Je ne donne pas son nom parce que mon histoire est plus grande que lui.
07:47Je ne donne pas son nom parce que pendant plus de 40 ans,
07:50j'ai tenté de lutter contre son emprise.
07:55Et que j'en suis sorti de cette emprise-là.
07:59Donc de voir son nom écrit m'est assez peu supportable,
08:02de l'entendre m'est assez peu supportable.
08:05Ça a été dur souvent, vous expliquez dans votre livre que vous le chuchotiez.
08:09Oui, quand on m'a demandé de le prononcer.
08:11Et puis notamment quand il a fallu porter plainte.
08:16Donc ceux qui veulent le trouver le trouveront.
08:18Et ceux qui doivent le trouver le trouveront.
08:20Mais il n'est pas mon sujet.
08:23Et c'est un violeur parmi d'autres dans mon histoire.
08:28C'est un violeur parmi d'autres puisqu'effectivement il y en a quatre.
08:31Mais ce qui est particulièrement frappant avec cet individu,
08:35c'est son comportement glaçant.
08:38Il y a deux scènes que vous racontez.
08:40Il y a bien sûr la confrontation.
08:42Où il nie avec une morgue insoutenable à la lecture.
08:46Et un autre moment où vous êtes en signature d'un autre de vos livres.
08:50Là il arrive devant vous pour vous faire signer ce livre il y a quelques années.
08:53Et là vous expliquez que c'est le garçon de 7 ans qui ressurgit face à lui.
08:56Chaque fois que j'ai été en sa présence, c'est très étrange.
08:59Et ce jour-là quand il est venu sur un salon du livre
09:02où je dédicassais mon premier recueil de chroniques.
09:05Effectivement j'ai d'abord entendu sa voix.
09:08Cet homme je ne l'avais pas vu depuis très longtemps.
09:11Et mon corps s'est mis à trembler.
09:14Et puis il s'est rapproché de moi.
09:17Il a dit quelques mots aux personnes qui étaient autour en disant
09:20je l'ai connu tout petit ce garçon là.
09:24Et mon corps a tremblé plus encore.
09:28Y compris quand il m'a donné un livre en me disant tu me le dédicaces.
09:33Et oui à ce moment-là j'avais 7 ans.
09:36Et juste avant la confrontation qui a eu lieu il n'y a que quelques semaines.
09:40Plus de deux ans et demi après le dépôt de ma plainte.
09:43Je me suis effondré juste avant de rentrer dans le bureau.
09:47Gagné par des torrents de larmes.
09:50En expliquant juste
09:51c'est juste que j'ai 7 ans.
09:53C'est juste que là
09:54comme je sais que je veux être mis dans la même pièce que lui
09:56j'ai 7 ans.
09:59Donc c'est ça l'emprise aussi.
10:00C'est-à-dire que cet homme je l'ai croisé
10:02quelques fois dans ma vie, très peu.
10:04Et malgré tout
10:07compte tenu de ce qu'il m'avait fait à 7 ans 3 quarts
10:10compte tenu des mots qu'il m'avait dit aussi.
10:13Ce jour-là
10:13l'une des phrases les plus terribles
10:15une fois qu'il a fait son affaire étant
10:17« Je savais que tu en avais envie »
10:23Ben quand on a 7 ans
10:24et qu'on entend le monsieur qui vient de
10:29se soulager sur son visage
10:32dire « Je savais que tu en avais envie »
10:36On fait tout pour oublier après
10:37mais quand la phrase elle revient
10:39elle
10:40elle n'est pas simple
10:42à gérer cette phrase-là.
10:44C'est-à-dire que l'enfant il a honte
10:46c'est-à-dire que l'enfant il sait
10:47qu'il ne parlera jamais
10:48surtout si c'est lui qui a provoqué ça
10:51donc l'enfant il se tait
10:53il se mûre dans le silence
10:55et il a juste envie de ne plus être.
10:58Vous me parliez Frédéric Pommier
10:59depuis cette confrontation
11:02avec cet individu
11:03d'un bloc de granit
11:04que vous aviez en vous.
11:06Comment est-ce que vous allez
11:08depuis cette confrontation ?
11:09Est-ce qu'il y a une forme de
11:12soulagement ?
11:13Le mot n'est pas bon
11:13mais est-ce que vous avez l'impression
11:14que ça vous a fait avancer ?
11:15Vous vous êtes retrouvé face à lui
11:17dans des locaux de la police ?
11:19Oui parce que j'ai pu dire des choses
11:20là je suis très ému
11:21parce que j'en parle
11:24que j'en parle sur la radio
11:25qui est la mienne
11:26donc c'est bouleversant pour moi aussi
11:28et pardon pour ces moments d'émotion
11:31mais cette confrontation
11:32était un moment d'émotion forte
11:34et puis était en même temps un massacre
11:36parce que pendant plus de trois heures
11:38j'ai entendu l'un des hommes
11:40qui a bousillé mon enfance
11:42et une partie de ma vie
11:43dire non ça n'est pas vrai
11:45dire non ça n'est pas vrai
11:47mais malgré tout
11:49ça m'a permis de donner du sens
11:50à la plainte que j'ai déposée
11:52plainte que j'ai déposée
11:54malgré la prescription
11:55et le sens que je lui ai trouvé
11:56c'est d'avoir pu dire
11:58ma colère à cet homme
11:59d'avoir pu dire mon dégoût
12:01à cet homme
12:02et d'avoir pu lui dire
12:05je suis toujours vivant
12:08et il ne m'a pas eu
12:09et ils ne m'ont pas eu
12:12et j'ai gagné
12:14avec ce livre
12:15Et vous avez gagné avec ce livre
12:17Frédéric Pommier
12:18je voudrais citer votre fils
12:20pour terminer son entretien
12:21puisqu'il y a des pages magnifiques
12:22sur votre relation
12:23à vos deux enfants
12:24votre fils qui vous dit
12:26c'est ce livre
12:27qui va te permettre
12:27de guérir
12:28de cette histoire
12:30vous avez guéri
12:31vous avez gagné
12:31Je crois qu'on ne guérit pas
12:33de ces histoires
12:33mais qu'il faut apprendre
12:35à vivre avec
12:35et que ce livre
12:37moi c'est la meilleure chose
12:38que j'ai pu trouver
12:40pour vivre avec
12:41c'est à dire
12:42en posant
12:43les pires scandales
12:45de mon enfance
12:45sur le papier
12:47les faits sont prescrits
12:49mais les faits
12:50ne seront jamais prescrits
12:51dans mon livre
12:52ils existent
12:53je les ai subis
12:54mais maintenant
12:55je ne les subis pas
12:55je les raconte
12:57pour faire en sorte aussi
12:58que de moins en moins
12:59d'enfants
13:00subissent ce genre de choses
13:02et pour ça il faut parler
13:03raconter
13:03écrire par exemple
13:06Merci infiniment
13:07Frédéric Pommier
13:07votre livre s'appelle
13:08Derrière les arbres
13:09il est bouleversant
13:11on est bouleversé
13:12et je tiens à le dire
13:14je sors de mon rôle
13:16on est stupéfié
13:17par la force
13:17qui est la vôtre
13:18quand vous nous racontez
13:20ce qui vous est arrivé
13:20et la force que vous avez
13:21de parler
13:22merci infiniment
13:23Frédéric Pommier
13:24les auditeurs seront heureux
13:25de vous retrouver
13:26dans quelques jours
13:27merci
13:28merci à vous
13:28votre livre
13:28ça s'appelle
13:29Derrière les arbres
13:29et c'est publié
13:30chez Flammarion
13:30Merci à vous
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