00:01RTL Matin, Thomas Soto
00:05Il est 8h19, l'interview de Céline Landreau.
00:07Son livre « Derrière les arbres ne peut pas laisser indifférent ».
00:10C'est l'histoire du petit garçon qu'il a été et qui a été violé par plusieurs hommes.
00:14Vous recevez donc ce matin le journaliste Frédéric Pommier.
00:16Bonjour Frédéric Pommier.
00:17Bonjour.
00:18C'est l'histoire de celui que vous appelez l'enfant, puis le garçon avant d'adopter le jeu.
00:23Un enfant à la vie bousillé par quatre hommes qui ont abusé sexuellement de vous.
00:26La première fois, vous aviez quatre ans, la quatrième, sept ans trois quarts.
00:31C'était le compagnon de votre nounou, le gardien de l'immeuble, un jeune homme en vacances,
00:34et puis un ami de la famille devenu homme politique.
00:36Vous aviez pris soin de ne pas le nommer dans votre livre.
00:39On ne le fera pas non plus ce matin, car vous n'y tenez pas.
00:41Mais des médias l'ont identifié, comme étant l'ancien député maire d'Alençon.
00:45Lui n'y les faits.
00:46Il a fait savoir qu'il allait porter plainte contre vous pour fausses accusations.
00:51Comment vous avez réagi quand vous l'avez appris d'abord ?
00:56Alors, cette plainte jusqu'à présent n'existe pas.
00:58Donc c'est compliqué pour moi d'évoquer une plainte qui n'existe pas.
01:01C'est compliqué pour moi d'évoquer une plainte qui n'existe pas,
01:05venue d'un homme que j'ai choisi de ne pas nommer de ce recroi,
01:07mais qui visiblement s'est de lui-même identifié.
01:11Donc, certains médias l'ont identifié et son avocat a confirmé son identité.
01:15Moi, je ne la confirme pas.
01:15Parce qu'il n'est pas mon sujet.
01:19Parce que, visiblement, il a annoncé qu'il allait porter plainte pour demander réparation.
01:28Demander réparation.
01:30Quand, moi, ça fait plus de 40 ans que j'essaie de me réparer,
01:34cette phrase est d'une violence inouïe.
01:36Et il l'explique par la prescription des faits.
01:38Ça n'a aucun sens.
01:39Alors, je cite les propos de son avocat pour que les auditeurs comprennent bien cet argumentaire.
01:44La prescription empêchant la diligence d'une enquête impartiale, sérieuse et contradictoire,
01:48donnant lieu à une réponse formulée par un juge indépendant.
01:51Le préjudice subi est permanent.
01:55Oui, alors là, c'est une bêtise confondante.
01:57Car rien ne l'empêche de dire ce qu'il veut.
02:00La preuve, il a pu le dire déjà à plusieurs reprises.
02:02Ceci est très faux.
02:03La prescription, elle empêche simplement une condamnation d'ordre pénal.
02:09C'est tout.
02:10Là, aujourd'hui, je pense que si lui a compris qu'il s'agissait de lui,
02:14sa seule attitude un petit peu digne serait de se cacher et de boire sa honte.
02:20Dans cette affaire, il y a une plainte, malgré tout, qui a déjà été déposée.
02:24Qui est la mienne.
02:25C'est la vôtre, voilà, à l'encontre de ce responsable politique qu'on ne citera pas,
02:29je le répète, ce matin, puisque c'est votre souhait.
02:33Il y a même eu une confrontation, confrontation au cours de laquelle il avait déjà nié les faits.
02:39Vous avez choisi, malgré tout, de les coucher sur le papier, sans le nommer, on le rappelle,
02:44mais en laissant peut-être suffisamment d'indices pour que les gens puissent l'identifier.
02:48C'était indispensable pour vous ?
02:50Alors, pour moi, ce qui était indispensable, c'était de coucher les choses, effectivement, sur ce papier,
02:54d'écrire ce livre et d'essayer de me laver de cette histoire, d'essayer de la mettre à distance,
02:59d'essayer de parler à la fois pour le petit garçon que j'ai été,
03:03de rendre justice à ce petit garçon qui n'a pas pu se défendre au moment des faits,
03:08qui n'a pas pu se défendre quand on l'a agressé à 4 ans, à 5 ans, à 6
03:12ans, à 7 ans.
03:13Et si j'ai pris la parole pour raconter l'histoire de ce petit garçon,
03:17qui aujourd'hui est un grand garçon,
03:19c'est aussi pour prendre la parole pour tous les autres petits garçons qui n'ont pas pu se défendre.
03:24Et parmi tous ces petits garçons et toutes ces petites filles,
03:28il y en a encore qui aujourd'hui ne peuvent pas raconter les choses,
03:30et il y en a beaucoup qui en sont morts de ça,
03:33de n'avoir pas pu parler et d'avoir souffert jusqu'à en mourir,
03:38car la violence sexuelle, quand on ne peut pas en parler,
03:41quand on ne peut pas en guérir,
03:44on la porte dans son cœur et dans son corps à vie.
03:48C'est un crime qu'on porte à vie.
03:52Et donc il faut apprendre à vivre avec.
03:54Et moi, le chemin que j'ai choisi,
03:56c'est de mettre cette histoire à un endroit qui me la rend supportable,
04:01en l'occurrence d'en avoir fait une œuvre littéraire.
04:03Mais pour ça, il a fallu 40 ans.
04:07Pendant toutes ces années, avant vous vous êtes tue,
04:10c'était enfoui, jusqu'à ce qu'une nouvelle agression dans le hall de votre immeuble,
04:15agression qui, on le précise, n'a rien de sexuel, celle-ci,
04:18commence à tout réveiller.
04:19Vous aviez déjà 34 ans.
04:20Jusque-là, il fallait composer avec des images qui venaient vous hanter le matin,
04:24notamment comme des pièces d'un puzzle que vous n'arriviez pas à assembler.
04:28Oui, toute ma vie, moi je me suis réveillé avec les mêmes images.
04:32Toute ma vie, je dirais, enfin dès l'enfance,
04:34où je voyais un petit bonhomme minuscule et un géant.
04:39Et puis autour, il y avait des images qui changeaient d'un matin sur l'autre.
04:44Il y avait un bois, il y avait la mer,
04:46et puis il y avait le préau d'une école.
04:49Et c'était incompréhensible.
04:50Et puis à l'adolescence, j'ai commencé à dire à quelques amis,
04:54je crois qu'il m'est arrivé quelque chose de grave.
04:56Quand j'étais petit, je ne sais pas bien quoi.
04:59Et puis au bout d'un moment, j'ai dit,
05:00je pense que c'est un rapport avec cette partie-là de mon corps,
05:06le sexe, les fesses, la bouche.
05:09Et en effet, à l'âge de 34 ans,
05:11quand je me fais agresser dans l'aul de mon immeuble...
05:15Par quelqu'un qui vous demande de l'argent et qui vous menace avec un coteur.
05:18Et qui me plante un coteur dans le cou,
05:20en fait, je me défends.
05:22Ça m'est insupportable de me faire agresser.
05:24Et là, comme je suis adulte, je me défends,
05:26alors que petit, je n'ai pas pu le faire.
05:28Et même si à ce moment-là, je n'ai pas encore les souvenirs précis
05:31de ce qui s'est passé quand j'étais petit,
05:33le fait de m'être défendu a, je crois,
05:36ouvert une case dans mon cerveau
05:37qui m'a permis d'accueillir progressivement,
05:41de façon plus précise, les souvenirs des différentes agressions.
05:45Et de leurs conséquences aussi.
05:47Donc de me souvenir aussi que petit,
05:50je m'insultais, je me donnais des coups.
05:53Que petit, j'ai eu des voix dans la tête pendant de longues années.
05:56Que petit, dès 4-5 ans, vous avez,
05:59alors je ne sais pas si on peut déjà qualifier ça de pensée suicidaire,
06:01mais une envie d'être jeté par la fenêtre,
06:04de sauter, de vous envoler.
06:05Plus tard, c'est aussi un comportement que vous racontez dans ce livre,
06:09à la limite de l'autodestruction,
06:11avec une consommation d'alcool excessive,
06:13avec aussi de multiples rapports sexuels,
06:17souvent sans protection.
06:18Il fallait frôler la mort en permanence
06:19pour continuer à se sentir vivant ?
06:23Ça, c'est un comportement typique
06:25de certains enfants abusés.
06:28C'est effectivement la recherche du danger.
06:30C'est la mise en danger permanente.
06:33C'est la recherche de la mort.
06:35C'est se voir mort.
06:37Se dire peut-être que si je n'existais pas,
06:39j'arriverais à être plus en paix.
06:44Ça veut dire, si je me tue,
06:45je tue le poison du viol qu'on a injecté dans mes veines.
06:48Même si ça n'est pas conscient.
06:50Moi, toute cette période de l'adolescence,
06:52où effectivement, j'ai une consommation sexuelle
06:55très très très importante,
06:56aujourd'hui, je me dis que j'étais sans doute
07:00à ce moment-là à la recherche
07:02de ceux qui m'avaient tué.
07:04Je précise que vous avez grandi
07:06dans un milieu social qu'on pourrait qualifier d'ordinaire
07:09avec des parents aimants, des parents attentifs
07:11qui ont vu à un moment donné
07:13que ça n'allait pas très bien,
07:14qui vous ont emmené aussi chez des psys.
07:17Ça montre toute la difficulté
07:18de parler quand on est enfant,
07:21même si autour, on a des adultes
07:23qui semblent être réceptifs.
07:25Des parents très aimants,
07:26des parents cultivés,
07:27des parents attentifs.
07:29Mais quand on est petit, on n'a pas les mots.
07:30Quand on est petit, on ne comprend pas
07:32ce qui nous est arrivé.
07:33On ne comprend pas ce que c'est
07:34que le corps d'un adulte.
07:36Et si en plus, l'adulte qui nous fait du mal
07:38nous dit, ça, ce sera notre secret.
07:41Personne ne te croira si tu le racontes.
07:44Ou nous dit, pire encore,
07:50après avoir fait sa dégueulasserie,
07:54je savais que tu en avais envie.
07:57Quand on a sept ans, trois quarts,
07:58et qu'on entend ça,
07:59ça veut dire qu'on sait
08:00que le coupable, c'est nous.
08:03Évidemment qu'on ne va pas raconter ça.
08:05D'abord parce qu'on n'a pas compris,
08:06mais en plus parce qu'on a honte.
08:07Donc tout le chemin de reconstruction,
08:09tout le chemin de réparation,
08:11c'est aussi un chemin
08:12pour se défaire progressivement
08:15de la honte
08:17et se défaire de la culpabilité.
08:19Et c'est ça qui permet ensuite la parole.
08:21Et avec ce livre,
08:22vous lui rendez justice
08:23à ce petit enfant que vous étiez ?
08:25C'est ça l'idée.
08:26La justice ne lui rendra pas justice.
08:28Donc moi, je dois lui rendre justice.
08:30Et je dois rendre justice
08:31à tous les autres aussi.
08:33Et ce petit garçon, aujourd'hui,
08:34il a gagné
08:36parce qu'il est en couverture sur ce livre.
08:39Et parce qu'il n'est pas mort.
08:40J'ai une dernière question, Frédéric Pommier.
08:42Est-ce que vous arrivez à manger du fromage ?
08:44Non.
08:45Toujours pas.
08:45Je dis ça parce que,
08:46pour ceux qui n'ont pas lu le livre,
08:47vous parlez de cette résolution d'enfant
08:49de ne jamais en manger,
08:51une promesse que vous faites
08:52que jamais plus on vous imposera
08:54de mettre quelque chose dans votre bouche
08:55que vous n'avez pas décidé.
08:56Et vous dites
08:57quand je pourrai rompre cette promesse,
08:58je serai guéri.
08:59Vous n'êtes pas guéri.
09:02On ne guérit pas de ça.
09:04On ne peut pas guérir de ça.
09:06On peut apprendre à vivre avec
09:09une fois qu'on a compris
09:11ce qui s'était passé.
09:12Apprendre à vivre avec,
09:13ça veut dire
09:15réussir,
09:17s'efforcer
09:18de mettre
09:20les traumatismes
09:21dans des cas
09:22qui les transforment
09:23en souvenirs acceptables.
09:26Souvenirs atroces,
09:27mais souvenirs
09:28qui ne nous empêchent plus de vivre,
09:29qui ne nous envahissent plus
09:31toute la journée.
09:31Mais on ne guérit pas.
09:32ça n'empêche pas
09:34d'être joyeux,
09:35ça n'empêche pas
09:36d'avoir des enfants merveilleux,
09:38de mener sa vie,
09:39d'avoir un métier extraordinaire,
09:40de continuer à vouloir
09:41se lever le matin
09:43et à donner du mot d'or
09:45aux autres aussi
09:46et à partager
09:47cette joie de vivre
09:49qui est profonde.
09:50Mais,
09:51faire avec
09:52en se disant
09:53j'appartiendrai
09:55jusqu'à la fin de ma vie
09:57à la communauté
09:58des inguérissables.
09:595 millions d'adultes français,
10:01on le rappelle,
10:02qui ont été abusés sexuellement
10:03lorsqu'ils étaient enfants.
10:05Merci Frédéric Pommier.
10:06Je rappelle le titre
10:07de ce livre
10:08Derrière les arbres
10:09chez Flammarion.
10:10Lecture
10:12difficile
10:13mais nécessaire.
10:14Merci.
10:14Merci beaucoup.
10:15Merci.
10:15Prendre la parole
10:16pour tous les petits garçons
10:17et toutes les petites filles
10:18qui n'ont pas pu parler,
10:19dites-vous.
10:19On entend votre émotion
10:20Frédéric Pommier
10:21et on vous remercie
10:22pour ces mots utiles
10:23qui peuvent sauver les vies
10:24parce que vous l'avez dit,
10:25il faut le redire,
10:25vous avez raison.
10:26La pédophilie détruit des vies
10:28et tue des innocents.
10:29Merci.
10:29Merci.
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