00:007h49, Benjamin Duhamel, vous recevez ce matin le directeur général de la Maïf.
00:04Bonjour Pascal Demurger.
00:05Bonjour Monsieur Duhamel.
00:06Merci d'être avec nous ce matin sur France Inter.
00:09Vous êtes un patron régulièrement à contre-courant à l'esprit hétérodoxe.
00:12Vous aviez notamment plaidé lors du précédent budget
00:13pour que les entreprises contribuent à l'effort fiscal
00:16et vous publiez une tribune dans le monde qui va faire parler son titre
00:19pour les patrons.
00:20Le rapprochement avec l'ERN est une erreur tactique autant qu'une illusion politique.
00:24Vous y dénoncez carrément une capitulation face au Rassemblement National.
00:28Vous parlez aussi de résistance nécessaire.
00:31Pourquoi ce cri d'alarme et pourquoi ce vocabulaire guerrier, capitulation, résistance ?
00:36Vous êtes en guerre contre qui Pascal Demurger ?
00:39Alors pourquoi ce cri d'alarme ?
00:40Tout simplement parce qu'on voit depuis maintenant quelques semaines, voire quelques mois,
00:45un nombre croissant de patrons et notamment de patrons de grandes entreprises
00:49acceptés de côtoyer, d'aller dîner très fréquemment
00:54avec des dirigeants du Rassemblement National.
00:58Et en effet, vous l'avez dit, je pense que c'est à la fois une erreur tactique
01:02et une erreur sur le fond.
01:05Une erreur tactique parce qu'on voit bien ce dont les dirigeants du RN ont le plus besoin.
01:10C'est de crédibilité avec un programme économique qui est quand même relativement faible
01:15et c'est d'une forme de légitimation par le monde des affaires, par les milieux économiques.
01:21Et donc en faisant ça, les patrons en question, en réalité, font la courte échelle au Rassemblement National
01:28et l'aident dans sa recherche de légitimité.
01:32On va détailler votre argumentaire.
01:33Quand vous faites référence à ces dîners, vous parlez par exemple de ce dîner mardi dernier
01:38chez Drouan où Marine Le Pen a rencontré des patrons du CAC 40,
01:42dont l'homme le plus riche de France, Bernard Arnault.
01:45C'est par exemple de ce dîner dont vous parlez ?
01:48Ça fait partie effectivement des...
01:49Ils n'auraient pas dû y aller ?
01:51Pour moi, je pense qu'aujourd'hui, il est nécessaire que les dirigeants d'entreprise résistent
01:57et ne répondent pas favorablement aux sollicitations.
02:00On en a tous reçu depuis deux ans quasiment,
02:04des sollicitations de Rassemblement National pour rencontrer ces dirigeants.
02:07On en a tous reçu.
02:09Heureusement, la très grande majorité des patrons a refusé.
02:13Seule une minorité a accepté.
02:15Et encore une fois, je pense que c'est une erreur tactique.
02:17Mais pour bien comprendre les choses, au nom de quoi des chefs d'entreprise,
02:21des patrons du CAC 40, mettraient une sorte de cordon sanitaire
02:25entre le Rassemblement National et eux, à partir du moment où le RN est un parti
02:28qui fait 42% à l'élection présidentielle, qui a plus de 120 députés à l'Assemblée Nationale ?
02:33Faire un dîner, rencontrer Jordan Bardella et Marine Le Pen,
02:36ça ne veut pas forcément dire adhérer à leurs idées, non ?
02:38Non, et d'ailleurs, dans la majorité des cas, les dirigeants qui y participent
02:42n'adhèrent pas à leurs idées.
02:43Moi, je rencontre énormément de patrons, de dirigeants d'entreprise,
02:47de toutes tailles.
02:48C'est vrai aussi pour les ETI, c'est vrai aussi pour les PME.
02:52La très grande majorité des dirigeants économiques
02:55savent qu'en réalité, le programme économique du RN est funeste.
02:59Et donc, ils sont opposés à la perspective de voir le RN arriver au pouvoir.
03:06Ils savent également, d'ailleurs, combien la France aurait...
03:10La souveraineté, tout simplement, de la France, l'indépendance de la France
03:13serait remise en cause si le RN arrivait au pouvoir.
03:17Donc, il n'y a aucun doute dans mon esprit sur le fait que, oui,
03:21les dirigeants économiques éclairaient sur...
03:23Mais donc, quel est le véritable problème, alors ?
03:26Si vous dites qu'ils sont éclairés, qu'ils n'ont pas de doute sur le fait
03:28que le programme du RN serait mauvais pour la France,
03:30quel est le problème d'aller rencontrer des responsables du RN ?
03:33Le problème, c'est que quand on dirige une entreprise, on a des responsabilités,
03:37que, évidemment, symboliquement, c'est extrêmement fort.
03:42Et le problème, c'est que, oui, en faisant cela,
03:46on légitime le RN, on le banalise d'une certaine manière.
03:50On en fait un parti qui devient un parti fréquentable.
03:54La preuve, on dit avec lui.
03:55Et pour vous, Pascal Demurgé, le RN n'est pas un parti fréquentable.
04:00Quand on apprend, et c'est Lise Rosveil du service politique qui nous l'apprend,
04:03par exemple, que Jordan Bardella déjeunera lundi prochain avec le bureau exécutif du MEDEF,
04:07vous considérez que, quoi, que Patrick Martin, le MEDEF n'est pas dans son rôle ?
04:11Je pense que ça constitue effectivement une erreur.
04:15Je pense que, fondamentalement, le RN a un programme
04:21qui remet en cause quand même un certain nombre,
04:23et fortement un certain nombre de valeurs républicaines,
04:26auxquelles nous sommes évidemment tous attachés,
04:28et en particulier l'État de droit.
04:32Et l'État de droit, c'est quoi ?
04:33C'est un ensemble de règles et de procédures et d'indépendance, d'ailleurs, de la justice,
04:39qui permet précisément de préserver les plus faibles
04:43de l'excès de pouvoir de ceux qui détiennent ce pouvoir,
04:47que ce soit les politiques ou le pouvoir économique.
04:49Mais simplement, si je vous suis, si je vous écoute, Pascal Demurgé,
04:51là, vous avez un propos politique sur le Rassemblement national.
04:54Ce n'est pas un propos économique, parce qu'on entend beaucoup l'idée
04:57que l'accession du RN au pouvoir serait un problème
05:01parce que leur programme économique est, pour certains, par exemple,
05:05Bruno Retailleau dit que c'est un programme de gauche,
05:07au contraire, d'autres disent que c'est un programme à la doctrine illisible.
05:11Vous, vous n'allez pas sur l'angle économique, c'est un angle politique.
05:15Je vais aussi sur l'angle économique.
05:18Le programme du RN, alors d'abord, vous l'avez dit,
05:19il y a quand même une forme de flou dans ce programme,
05:22avec une Marine Le Pen qui est fondamentalement étatiste,
05:27historiquement étatiste, un Jordan Bardella qui est devenu,
05:30très récemment, qui s'est converti à l'ultralibéralisme.
05:33On a du mal à faire la part entre les deux.
05:37Simplement, si on regarde le programme, qu'est-ce que l'on voit ?
05:39On voit une explosion des dépenses publiques,
05:41avec, par exemple, la volonté de nationaliser les autoroutes
05:45pour plus de 50 milliards d'euros,
05:47avec, évidemment, l'abaissement de l'âge de départ à la retraite.
05:51Aujourd'hui, il semblerait que ce soit à 62 ans,
05:53il y a quelques mois, c'était encore à 60 ans.
05:56En tout cas, c'est 35, 40 milliards d'euros.
05:58Donc c'est quoi, le programme du RN, ce serait une ruine pour la France ?
06:01Ah, ce serait une ruine pour la France, parce que ça veut dire quoi ?
06:03Ça veut dire, évidemment, une augmentation des taux d'intérêt.
06:06Ça veut dire, potentiellement, être sous la tutelle du FMI.
06:12Je parlais d'indépendance tout à l'heure, ça en fait partie.
06:15Dominique Seux parlait de l'énergie, de l'électrification.
06:19En refusant, le RN le refuse, d'accélérer sur la transition écologique
06:24et sur les énergies vertes, ça veut dire que l'on se condamne
06:28à rester dépendant des énergies fossiles pendant des décennies.
06:32On voit bien, avec la crise au Moyen-Orient et l'augmentation du prix du pétrole,
06:37les conséquences de cette dépendance.
06:38Pascal Demurger, est-ce qu'avec ce discours ce matin,
06:40consistant à dire, là encore, il ne faut pas les voir, il ne faut pas les banaliser,
06:43est-ce que vous ne renforcez pas le discours du RN qui dit, au fond,
06:47il y a d'un côté le système, les élites, les grands patrons,
06:51et nous, de l'autre, qui représentons le peuple ?
06:54Est-ce que vous ne leur faites pas un formidable cadeau en tenant ce discours ?
06:56Non, parce que je ne parle pas que des grands patrons,
06:59je parle d'une manière générale des dirigeants économiques,
07:01c'est-à-dire de ceux qui, au quotidien, connaissent les contraintes
07:05de la direction d'une entreprise, savent combien c'est difficile,
07:09et savent ce que, dans le programme du RN,
07:14ce qui serait funeste pour leur entreprise.
07:17Il y a un moment où je crois que les spécialistes d'un domaine
07:21ont vocation à s'exprimer, les patrons sont spécialistes,
07:25d'une certaine manière, de l'économie et de l'économie réelle,
07:27c'est eux qui la font tourner, et donc ils sont légitimes à s'exprimer,
07:30parce qu'ils sont bien placés pour mesurer le danger
07:34que constituerait leur arrivée au pouvoir.
07:36Un tout dernier mot, Pascal Demurgé, sur l'exemple qui est parfois invoqué
07:39par certains qui, au fond, considèrent comme un moindre mal
07:43l'accession du RN au pouvoir, c'est l'exemple de Giorgia Meloni,
07:46issu d'un parti néofasciste en Italie,
07:48et qui mène au pouvoir une politique pro-entreprise,
07:50qui a même décidé d'avoir recours à l'immigration
07:52pour pallier le manque de main-d'oeuvre.
07:54Vous ne croyez pas un scénario équivalent si le RN accédait au pouvoir ?
07:57Je pense qu'il y a beaucoup de différences entre le RN et Mme Meloni.
08:02Je pense par ailleurs que le miracle italien, comme on le qualifie parfois,
08:06il faut le regarder d'un tout petit peu plus près.
08:08Il a été obtenu avec un montant d'aide européenne absolument considérable,
08:14et très largement trois fois à peu près supérieur à la place de l'Italie dans l'Europe,
08:19à la taille de l'Italie au sein de l'Europe.
08:22Donc je crois qu'il faut y regarder de plus près.
08:25Par ailleurs, on a vu, et heureusement elle l'a perdue,
08:28Mme Meloni a quand même organisé un référendum sur remettant en cause l'indépendance de la justice,
08:34y compris en tant que dirigeant d'ailleurs, pas seulement en tant que citoyen.
08:38Moi je suis inquiet par ces évolutions non libérales en réalité.
08:43Merci beaucoup Pascal Demurger, patron de la Maïf,
08:46et qui lance donc cet appel à un cordon sanitaire entre le RN et les patrons.
08:50Et à tout à l'heure, Benjamin Duhamel, on se retrouvera pour le grand entretien.
08:53Merci d'avoir regardé cette vidéo !
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