00:00Il est 7h49 et Benjamin Duhamel, votre invité, publie un livre intitulé « De l'immigration en France ».
00:07Il est l'un des meilleurs spécialistes du sujet, homme de gauche qui sait ce que veut dire « penser
00:12contre soi-même »
00:12et à un an de l'élection présidentielle, il publie donc cet essai passionnant aux éditions Grasset,
00:18analyse au scalpel et boîte à outils pour candidats. Bonjour Patrick Veil.
00:21Bonjour Benjamin Duhamel.
00:22Merci d'être avec nous ce matin sur France Inter.
00:25Ce qui frappe d'abord quand on vous lit, c'est ce paradoxe que vous soulevez.
00:28La question migratoire, on le voit tous les jours, elle crispe, elle clive, elle divise.
00:32Mais pour vous, ce sujet, il peut être consensuel. Est-ce que vous n'êtes pas un peu naïf, Patrick
00:37Veil ?
00:38Non, ce que je remarque, c'est que l'ensemble des dirigeants politiques ont une relation passive-agressive à l
00:44'égard de l'immigration.
00:46Passive pour la gauche, on laisse faire, on propose de régulariser.
00:50Agressive pour la droite, on veut faire un moratoire, il faut sortir de la Constitution, de l'Union Européenne, de
00:57la Déclaration des droits de l'homme et des citoyens.
00:58Toutes propositions qui sont comme une sorte de pensée magique, qui ne résolvent en aucun cas les problèmes qui se
01:05posent.
01:06Et c'est ce que j'ai essayé de faire dans mon livre, c'est de mettre à plat tous
01:09les problèmes, tous les faits.
01:10Et quand on regarde les solutions qui viennent de tous les Français, de tous les secteurs de la société, on
01:16voit qu'additionnées, elles peuvent constituer une politique de l'immigration consensuelle.
01:20On va parler des solutions que vous avancez, mais là, si l'on prend les quelques mesures que vous venez
01:24d'évoquer, qui ont été débattues dans ce studio,
01:27le moratoire sur l'immigration, ça c'est Gérald Darmanin, certains veulent des quotas, ça n'a pas de sens
01:33ces propositions ? Pourquoi elles ne seraient pas efficaces ?
01:34Alors d'abord, le moratoire de Gérald Darmanin, c'est sur le regroupement familial qui est aujourd'hui réduit à
01:39sa petite portion, moins de 5% de l'immigration, c'est extrêmement contrôlé.
01:45Donc en fait, c'est un faux moratoire ?
01:47Voilà. Les quotas, c'est le système qui va vous faire attirer le maximum d'étrangers. Pourquoi ? Parce qu
01:55'aujourd'hui, vous avez 350 000 titres de séjour délivrés tous les ans.
01:59Imaginez, vous dites, allez, on va mettre 200 000, on va diviser par deux. Mais vous annoncez publiquement 200 000.
02:04Vous êtes au milieu de l'Afrique, de l'Amérique latine et de l'Asie. 200 000, mais moi je
02:08suis tout seul. J'y vais. J'ai ma chance.
02:11Et là, vous voyez arriver, c'est ce qui se passe aux Etats-Unis, où ils ont 13 millions d
02:15'illégaux.
02:16Donc en fait, la politique de quotas, ce que vous nous dites, c'est que ça a un effet contre
02:18-productif par rapport à l'objectif affiché.
02:20Parce que vous ne parlez pas qu'à vos compatriotes. Quand vous parlez de l'immigration, vous parlez au monde
02:25entier.
02:25Donc il faut se demander comment c'est reçu quand vous annoncez un truc comme ça.
02:29Et simplement, quand vous dites que ça peut être plus consensuel, qu'est-ce que vous voulez dire par là
02:34?
02:34C'est qu'en fait, une majorité de Français peuvent s'accorder sur un constat des propositions ?
02:40Je vous prends un exemple. Aujourd'hui, on a un constat d'échec absolu sur ce qu'on appelle les
02:46obligations à quitter le Théâtre français, les OQTF.
02:48On est les records d'OQTF, 124 000, on n'en fait que 11%. Pourquoi ? Parce que la majorité
02:53des OQTF, ils sont délivrés à tout le monde, surtout des travailleurs,
02:56qu'on a contribué à faire venir. Je vous donne un exemple. Ceux qui ont plus de 40 ans dans
03:00les auditeurs, qui ont été étudiants.
03:03L'année universitaire commençait le 15 octobre. Beaucoup faisaient les vendanges au ramassage des fruits et légumes.
03:10Quand en 2010, on décide de mettre l'année universitaire le 1er septembre, est-ce que quelqu'un s'est
03:15dit
03:15que ça va faire venir des dizaines de milliers d'étrangers en situation irrégulière ?
03:18Parce qu'il faut faire les vendanges, il faut ramasser les fruits et légumes.
03:25Qui c'est qui le fait aujourd'hui ? Des dizaines de milliers d'étrangers en situation irrégulière.
03:29Après le reste de l'année, un petit commerçant, un restaurateur qui a besoin de quelques heures de travail,
03:35c'est tellement de paperasse pour prendre un étudiant à Nice que l'émigrer en situation irrégulière, c'est toujours
03:40plus facile.
03:41Donc moi, je propose par exemple une agence du travail occasionnel pour que tous ces jeunes puissent s'enregistrer
03:49et que ces petits entrepreneurs, commerçants, agriculteurs puissent les recruter aussi vite que nous payons nos femmes de ménage ou
03:57des aides à domicile.
03:59Pourquoi il n'y aurait que nous qui aurions le droit d'avoir ces facilités ?
04:02Mais simplement Patrick, sur les OQTF, là encore le spécialiste de l'immigration que vous êtes,
04:09pourquoi est-ce que la France n'y arrive pas ?
04:10Pourquoi on est seulement à 10-11% d'exécution là où nos voisins européens réussissent à être deux fois
04:15plus ou trois fois plus efficaces ?
04:16Parce qu'on doit traiter les travailleurs en situation irrégulière en régulant le marché du travail.
04:22Et cette proposition est la première.
04:24Après cela, il faut réorganiser les rapports avec les pays d'origine
04:28et par exemple organiser beaucoup mieux qu'on ne le fait grâce à l'Office de l'immigration
04:33qui pourrait ouvrir des bureaux dans des nouveaux pays et dans les pays actuels de l'immigration
04:37pour faire venir des saisonniers.
04:39Aujourd'hui, il y a beaucoup de travailleurs qui ne veulent pas venir s'installer durablement.
04:45Et s'ils sont sûrs de revenir l'année d'après, on leur donne une carte de 3 ans, de
04:4910 ans de saisonniers.
04:50Je vous garantis qu'ils ne seront plus en situation irrégulière.
04:54Donc si je résume Patrick Veil, on organise mieux et on s'assure que ces OQTF soient délivrés à ceux
04:59qui le justifient.
05:00Je voudrais là encore m'appuyer sur votre expertise pour qu'on parle d'un mot, d'un constat.
05:06Puisque quand on parle d'immigration et notamment dans la classe politique,
05:08il y a ceux qui disent qu'on est face à une submersion migratoire.
05:11Il y a d'autres qui expliquent que la France a toujours été un pays d'immigration
05:14et donc il n'y a pas grand chose à signaler.
05:15Là encore, si on essaie de s'appuyer sur les chiffres et les faits,
05:19qu'est-ce qu'on peut dire de la politique migratoire en France et de l'état de l'immigration
05:23?
05:24Il y a un fait. Il y a une augmentation de 50% de l'immigration dans les 25 dernières
05:27années.
05:28Alors que dans les 25 dernières années d'avant, c'était zéro.
05:31Donc il y a une augmentation.
05:33Et 50%, c'est parfois 200% en Bretagne, 180% dans les pays de la Loire.
05:38Donc il y a une forte augmentation qui n'a ni été prévue, ni été gérée.
05:42Mais ça fait que 135 000 personnes par an.
05:45Donc ce n'est pas une submersion.
05:46Le seul gros chiffre que l'on peut dire, c'est qu'on est le premier pays de tourisme au
05:51monde.
05:51Donc on a 104 millions d'étrangers qui entrent en France tous les ans.
05:56Et bien sur ces 104 millions, il y en a 0,5% maximum qui restent et la plupart du
06:00temps en situation régulière.
06:02Donc vous voyez, l'Europe nous aide d'ailleurs.
06:04L'Europe aide la souveraineté française dans le contrôle de l'immigration.
06:10Mais c'est insuffisant.
06:12Ces 0,2 ou 0,3% de l'immigration illégale, il faut beaucoup mieux les gérer.
06:16Et c'est ce que je propose avec le livre.
06:18Et vous proposez notamment, pour organiser tout cela, un ministère de l'immigration.
06:22Vous dites même à nos confrères Dupont qu'il faut que ce soit le ministre le plus puissant de France.
06:25Et alors là, moi quand j'ai lu ça, je me suis dit, Patrick Veil, homme de gauche, il est
06:28devenu sarkoziste.
06:29Il veut un ministère de l'immigration.
06:31D'abord, Sarkozy, il avait fait un ministère de l'immigration et de l'identité nationale.
06:34C'était ça qui posait problème.
06:35Ensuite, il l'a supprimé.
06:36Il a mis tout au ministère de l'Intérieur.
06:40C'est qu'est-ce que fait le ministre de l'Intérieur à temps partiel ?
06:42Parce qu'il fait plein d'autres choses.
06:43Il fait des EQTF.
06:44Et en plus, il n'a pas assez de moyens pour ses services.
06:47Et du coup, les préfets qu'il devrait faire s'occuper des EQTF, vous savez de quoi ils s'occupent
06:51aujourd'hui ?
06:51Ils ont des interventions de tous leurs élus parce qu'ils ont des centenaires ou des gens de 90 ans,
06:5780 ans.
06:57Ou des gens qui sont là depuis 30 ans et qui, à 45 ans, se font virer de leur boulot
07:01parce que leur carte de séjour n'a pas été renouvelée.
07:03Le Conseil d'État a donné une injonction au gouvernement.
07:05C'est tellement, il n'a tellement pas assez de moyens que le préfet n'a pas le temps.
07:11Il doit gérer déjà la sécurisation de ces étrangers qui sont là en France depuis des dizaines d'années et
07:19qu'on met en situation irrégulière.
07:20Donc, un ministère pour s'occuper pleinement de cette question, je le rappelais, vous êtes un homme de gauche, vous
07:24avez même occupé des fonctions dans le cabinet de Pierre Moroy.
07:28Le rapport de la gauche à l'immigration, on voit bien qu'on a François Ruffin qui dit qu'il
07:31ne faut pas d'immigration.
07:31Travail, Raphaël Glucksmann qu'on recevait hier dans ce studio, qui dit qu'il faut une convention citoyenne sur l
07:36'immigration.
07:36Il y a encore une forme de malaise à parler de ce sujet à gauche.
07:40Comment vous l'expliquez ?
07:41Je vous le dis, la gauche s'est mise un peu derrière le mouvement associatif qui veut la régularisation de
07:47tout le monde, ce qui est normal pour le mouvement associatif.
07:49Donc, comme la droite, elle ne réfléchit pas à une politique de l'immigration.
07:54Et si elle réfléchissait, si elle tenait compte de l'avis des agriculteurs, des commerçants, des employeurs, et puis évidemment
08:02du respect des droits, etc.,
08:04on pourrait se mettre autour d'une table et l'addition des propositions ferait une politique de l'immigration qui
08:09rassemble une très grande majorité de Français.
08:12Un tout dernier mot, Patrick Veil, puisque dans votre livre, vous abordez aussi la laïcité.
08:15Comment, dans un livre sur l'immigration, on passe de l'immigration à la laïcité ?
08:19C'est parce qu'entre les deux, il y a la question centrale de l'intégration ?
08:22C'est pour ça que vous vouliez y consacrer autant de temps ?
08:23Parce que dans le vocabulaire de certains aujourd'hui, quand ils disent immigration, ils pensent à des Français de plusieurs
08:30générations.
08:32Et parfois, ils pensent même à des Français de confession musulmane, dont on dit parfois qu'ils ne peuvent pas
08:39respecter les lois de la République.
08:40Alors on disait ça sous la colonisation en Algérie, on disait qu'ils ne peuvent pas respecter le code civil.
08:45Ils le respectent parfaitement.
08:46Ils pourraient mieux respecter la laïcité si on leur expliquait mieux, parce que tous les Français n'arrivent pas à
08:52l'expliquer.
08:52Et il y a un point très important.
08:54Quand Aristide Briand et Georges Clémenceau, ensemble, mettent en œuvre la loi de 1905, dans un moment de très grave
09:00crise avec l'Église catholique,
09:02ils utilisent, vous savez, il y a la protection de la liberté de conscience, la liberté de culte et la
09:09séparation, mais avec des dispositions pénales.
09:11Ces dispositions pénales, elles sont dans notre droit depuis 1905.
09:14Elles ne sont pas appliquées depuis 30 ans par les différents gouvernements.
09:18Elles sont là.
09:20Et ces dirigeants politiques ne cessent de dire, il faut une nouvelle loi, il faut une nouvelle loi.
09:24La loi, elle est là.
09:25Alors il faut qu'ils regardent la loi, il faut qu'ils l'appliquent.
09:29Vous savez, il y a une phrase de Clémenceau qui dit, inutile de demander une loi pour avoir l'air
09:35de vouloir faire ce qu'on aurait pu faire jusqu'à présent, sans aucun texte nouveau.
09:39Voilà une leçon que l'on retiendra et on interpellera des politiques là-dessus.
09:43Merci infiniment Patrick Veil.
09:44Je rappelle, cet essai formidable de l'immigration aux éditions Grasset.
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