- il y a 12 heures
Qui ne connaît pas Simone de Beauvoir en France ? Quelle féministe ne s’est pas un jour réclamée de ses idées et de ses combats ? « Mémoires d’une jeune fille rangée », « Le 2ème sexe », « La femme rompue » … Autant de livres et d’écrits qui ont pour la plupart rencontré des succès énormes, parfois au-delà de nos frontières… Alors, 40 ans presque jour pour jour après sa mort et en plein bouleversement du monde féministe post-MeToo, que représente encore l’icône Simone de Beauvoir ? Féministe mais également anti-raciste, pour une lutte intergénérationnelle… Que nous disent ses combats sur la philosophe mais également sur notre société ? Rebecca Fitoussi et ses invités ouvrent le débat. Année de Production :
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00:00– Beauvoir, l'aventure d'être soi, un film signé Fabrice Gardel et Mathieu Wechler,
00:0740 ans presque jour pour jour après sa mort et en plein bouleversement du monde féministe post-MeToo,
00:13que représente encore l'icône Simone de Beauvoir ? Est-elle toujours une référence ?
00:18Ou son féminisme est-il un peu daté ?
00:21Autant de questions que l'on va se poser avec nos invités.
00:23Dominique Verrien, bienvenue.
00:25Vous êtes sénatrice centriste de Lyon et présidente de la Délégation aux droits des femmes
00:29et à l'égalité des chances entre les hommes et les femmes.
00:32Claudine Monteil, bienvenue, historienne, ancienne diplomate.
00:35Vous avez très bien connu Simone de Beauvoir, vous avez fait partie de ses proches,
00:39vous êtes une féministe engagée, vous avez milité au MLF, Mouvement de Libération des Femmes.
00:43Vous êtes l'autrice de ce livre, Les Sœurs Beauvoir, récit autobiographique de deux femmes pionnières,
00:48réédité en poche chez HarperCollins et de Médimanche chez Simone de Beauvoir,
00:53Mémoire d'une jeune fille rebelle chez Ampelos et enfin de Simone de Beauvoir et les femmes d'aujourd'hui
00:58chez Odile Jacob.
01:00Raphaël Erzame, bienvenue.
01:01Vous êtes philosophe, spécialiste des questions de féminisme et de genre,
01:05maître de conférences à Sorbonne Université.
01:07Parmi vos nombreuses publications, je vais citer celle qui a attiré notre attention,
01:10Simone de Beauvoir, a-t-elle cessé d'être révolutionnaire ?
01:13L'héritage complexe d'une philosophe féministe.
01:17Tristan Bannon, bienvenue à vous également.
01:19Journaliste, romancière, essayiste.
01:21On peut vous lire dans les échos week-end et dans France Tireur,
01:23toutes les semaines, on peut aussi vous écouter sur France Info TV.
01:26Vous avez publié aux éditions de l'Observatoire « La paix des sexes »
01:30ainsi que « Le péril Dieu », « Toutes les religions sont sexistes ».
01:34Merci à tous les quatre.
01:35En sortant de ce film et avant d'aborder les autres combats de Simone de Beauvoir
01:38ou même les quelques réserves émises sur son féminisme,
01:42est-ce qu'on peut se dire, sans que cela fasse débat,
01:45que Simone de Beauvoir fut une figure absolument majeure du féminisme ?
01:49Dominique Verrien.
01:50Ah oui, c'est évident.
01:51Et le deuxième sexe a marqué un point très important.
01:56Et d'ailleurs, même les évolutions après,
01:59et même si aujourd'hui on se dit que le deuxième sexe n'est plus aussi révolutionnaire
02:04quand on le dit aujourd'hui, mais il l'était tellement.
02:07Et donc c'est très bien de pouvoir aussi se replonger
02:10sur les acquis qu'on a obtenus grâce à son combat.
02:14Le deuxième sexe qui entre dans la pléiade.
02:16D'ailleurs, on l'a appris il y a quelques jours.
02:17Claudine Monteil, qu'est-ce qu'a représenté Simone de Beauvoir
02:20dans votre vie, dans votre combat de féminisme ?
02:23Ma mère m'a mise au monde tout en finissant de lire le deuxième sexe.
02:27Et donc ma mère, je suis née l'enfant du deuxième sexe,
02:30comme je l'ai dit à Simone de Beauvoir et qui m'a dit
02:33l'enfant terrible, Claudine.
02:35Donc je suis née enfant terrible du deuxième sexe.
02:38J'en ai entendu parler depuis mon enfance, c'était la référence.
02:41Et je dis toujours aux jeunes aujourd'hui,
02:43vous êtes les arrières petites filles de Simone de Beauvoir
02:46car l'esprit de liberté, de révolte qui circule dans le deuxième sexe,
02:53c'est l'esprit que vous respirez tout en ne le sachant pas.
02:57Figure incontournable, Simone de Beauvoir, Tristane Bannon,
03:00pour une femme en construction et pour une féministe en construction.
03:03Pour une femme tout court, j'ai beaucoup écrit
03:06et je le pense foncièrement, fondamentalement,
03:09que je suis un bébé Beauvoir.
03:11Malheureusement, je ne l'ai pas connue, j'aurais tellement aimé,
03:14mais pas sans le savoir.
03:17C'est-à-dire que j'ai parfaitement conscience
03:19que la femme que je suis, de toute façon,
03:23est nécessairement une enfant Beauvoir.
03:27Alors après, mes convictions et mon féminisme
03:30découlent aussi de sa pensée,
03:32de celle d'Elisabeth Badinter aussi,
03:34mais même la femme que je suis,
03:36le monde dans lequel je suis née
03:38et la femme que je suis dans ce monde-là
03:42sont possibles parce qu'il y a eu Simone de Beauvoir,
03:45très clairement.
03:46Raphaël Herzam, pour le chercheur, pour l'homme aussi,
03:48peut-être, que représente Simone de Beauvoir ?
03:51Figure absolument incontournable.
03:52Elle a presque pris toute la place,
03:54on a l'impression, dans l'histoire du féminisme.
03:56En fait, on voit l'importance encore capitale
03:59de Simone de Beauvoir aujourd'hui à plusieurs signes.
04:01Le fait que même les féministes contemporaines
04:04qui estiment nécessaire d'aller plus loin,
04:07de la dépasser, s'expliquent régulièrement avec elle.
04:10Le fait que quantité de figures anti-féministes contemporaines,
04:14parmi lesquelles Éric Zemmour, en fait,
04:17font référence aussi à son œuvre pour l'attaquer...
04:20Oui, c'est intéressant de voir les opposants féministes.
04:22Vivoureusement, absolument.
04:22Et le fait qu'ils ont nombre de pensées contemporaines,
04:27capitales et vivaces,
04:29y compris celles, par exemple, de Judith Butler,
04:31font référence à Beauvoir pour revendiquer un héritage.
04:35Donc, de tous côtés...
04:37Et je dirais, en tant qu'homme,
04:38j'ai le sentiment que la lire,
04:41c'est encore aujourd'hui être interpellé
04:44et potentiellement être bouleversé
04:46et qu'il y a encore une grande importance
04:47à faire connaître son œuvre.
04:49Peut-être bien connue des femmes
04:51et certainement bien intégrée, digérée, méditée,
04:55vécue dans la chair.
04:56Mais je pense que pour les hommes,
04:57il y a une puissance aussi d'interpellation qui demeure.
05:00Pour ceux qui nous écoutent
05:02et qui peut-être n'ont pas lu Simone de Beauvoir,
05:04je pense au deuxième sexe qui entre dans la pléiade,
05:07qu'est-ce qui a été l'électrochoc ?
05:09Qu'est-ce qui a marqué à ce point ?
05:10Qu'est-ce qui a été révolutionnaire à l'époque, Dominique Vérien ?
05:13Je pense le fait qu'une femme puisse décider pour elle-même.
05:16Il ne faut pas oublier qu'en ce temps-là,
05:18une femme ne pouvait pas avoir un contrat de travail
05:21sans l'accord de son mari,
05:22avoir un compte en banque sans l'accord de son mari.
05:26Enfin, on était considérés comme des mineurs
05:30par le code civil de Napoléon, tout simplement.
05:32Et en fait, elle vient mettre devant les yeux des femmes,
05:36mais vous êtes des humains à part entière
05:39et vous devez avoir les mêmes droits.
05:41Et elle le revendiquait dans sa propre vie.
05:43Donc, elle était un modèle aussi en ce sens.
05:46Et donc, je pense que oui, elle a marqué pour ça
05:49et elle a réussi à le théoriser
05:51et à faire que des femmes le lisent.
05:52Toutes les femmes ne l'ont pas lu,
05:54mais toutes les femmes en sont héritières.
05:55On est bien d'accord.
05:56Et si aujourd'hui, les femmes font des études,
05:59elle s'est battue dans sa propre famille,
06:01mais si aujourd'hui, les femmes font des études,
06:05accèdent au métier qu'elles souhaitent,
06:07en tout cas, on l'espère,
06:08c'est parce qu'elle s'est battue,
06:10parce qu'elle l'a théorisée
06:11et parce qu'ensuite, d'autres l'ont suivie et ont appliqué.
06:14C'est vrai qu'on a tendance à s'y habituer,
06:16à ses acquis.
06:17On a l'impression que c'est normal,
06:18même peut-être d'être sur ce plateau,
06:19nous, moi, d'animer une émission,
06:21mais finalement, qu'est-ce qui concrètement
06:23a été apporté par Simone de Beauvoir ?
06:25C'est tout ça ?
06:25Il y a un élément quand même absolument révolutionnaire
06:28dans le deuxième sexe,
06:29c'est toute la notion d'avortement.
06:33Le mot avortement est le mot, alors,
06:35le plus tabou de la société française.
06:38La France se remet difficilement
06:40de la Deuxième Guerre mondiale.
06:42Il faut reconstruire la France.
06:44Elle est exsangue.
06:45Donc, parler d'avortement
06:46alors que l'on incite les femmes
06:48à faire des enfants et à rester à la maison
06:50et à être une bonne mère, entre guillemets,
06:52bonne mère de famille,
06:53c'est révolutionnaire.
06:55Et c'est tellement révolutionnaire
06:57qu'à la fois,
06:58c'est entré dans l'inconscient collectif
07:01et, en même temps,
07:02ça n'a pas suffi.
07:03Parce que Simone de Beauvoir
07:04s'est battue pour l'accès à la contraception.
07:06L'accès à la pilule ne vient qu'en 1967
07:09et avec l'autorisation du chef de famille du père,
07:13parce que la majorité est à 21 ans.
07:15Elle n'est pas à 18 ans, je le rappelle,
07:17parce que cela m'a concernée,
07:19donc je connais dans ma chair ce que ça a représenté.
07:22Et enfin, il a fallu 20 ans de plus
07:25pour que nous, les filles Beauvoirs,
07:28parce que nous sommes la première génération
07:29des filles Beauvoirs,
07:31nous remettions cela sur le tapis
07:33et que nous soyons un mouvement
07:35avec Simone de Beauvoir, Gisèle Halimi,
07:37tous les dimanches après-midi.
07:38Nous avons mis 4 ans, 4 ans de lutte,
07:414 ans de discussion,
07:42où nous avons agi.
07:44Et en fait,
07:46puisque nous avons un philosophe parmi nous,
07:48et je le salue parce que
07:50je voudrais dire que moi,
07:51ce que j'ai trouvé d'extraordinaire
07:53chez Simone de Beauvoir,
07:54c'est que c'est une philosophe
07:55qui est toujours liée à la réalité.
07:58Elle n'est pas une philosophe
07:59dans sa tour d'ivoire,
08:01en train de dire,
08:01il faut faire ceci, il faut faire cela.
08:03Quand elle nous rejoint au MLF,
08:06elle a 62 ans,
08:07moi j'en ai 20 ans,
08:08j'ai 20 ans,
08:09on est 3 générations,
08:10Gisèle Halimi à 40,
08:12donc c'est vraiment intergénérationnel.
08:14Ma première réaction,
08:15je suis très jeune,
08:16c'est de dire,
08:17ah bon,
08:18elle veut nous rejoindre,
08:19elle veut militer à son âge ?
08:2162 ans,
08:22pour moi c'était une vieille dame
08:23qui était dans sa tour d'ivoire.
08:26J'avais tort,
08:27elle allait nous épuiser absolument,
08:29on va dire 16 ans,
08:31et les discussions avec elle,
08:32comme elle pensait très vite
08:34et qu'elle parlait très vite
08:35et qu'il fallait répondre aussi vite
08:37qu'elle.
08:39Je me suis beaucoup épuisée
08:40pendant 16 ans,
08:41avec grand plaisir,
08:42mais c'est pour dire simplement
08:44que la notion d'avortement,
08:46ça a quand même retombé en silence,
08:49il a fallu que nous soyons,
08:50donc c'est absolument extraordinaire,
08:52et moi j'ai des femmes
08:53qui ont pleuré devant moi,
08:55dans le monde entier,
08:57parce que la lecture du deuxième sexe
08:59avait changé leur vie.
09:00Voir des femmes qui pleurent
09:01et qui viennent me prendre la main
09:03après l'intervention,
09:04vous savez,
09:05ça vous prend au cœur.
09:06Bien sûr,
09:06et vous dites,
09:07dans le monde entier,
09:07vous avez raison,
09:08parce qu'on parle de Simone de Beauvoir
09:09comme d'une figure seulement
09:11franco-française,
09:11j'allais dire,
09:12mais ses écrits et son discours
09:14a largement dépassé nos frontières,
09:16Tristan,
09:16c'est une figure reconnue
09:17dans le monde entier.
09:18Oui,
09:18on voit d'ailleurs
09:19que dans les manifestations féministes,
09:20même les manifestations américaines,
09:23là,
09:23avec la remise en cause
09:24des droits,
09:25notamment à l'avortement
09:26des femmes américaines,
09:29elles ont des panneaux
09:30avec des citations
09:31de Simone de Beauvoir,
09:32mais moi,
09:32dans le deuxième sexe,
09:33c'est aussi quelque chose
09:34qui m'intéresse énormément
09:36et dont on parle finalement
09:38assez peu,
09:38c'est la façon
09:39dont Simone de Beauvoir
09:40a parlé avec une extrême
09:43lucidité,
09:44une extrême honnêteté
09:46de la responsabilité
09:47de chacun
09:48dans la situation
09:49de la femme,
09:50c'est-à-dire qu'il y a l'homme,
09:52il y a la société
09:54qui est issue
09:55du patriarcat,
09:55tout ça,
09:56elle l'explique très très bien
09:57et il y a aussi
09:58la part de responsabilité
09:59de la femme
10:00dans son sort
10:01et c'est quelque chose,
10:02d'ailleurs,
10:02c'est une idée
10:02qu'elle partageait
10:03avec Jean-Paul Sartre
10:04qui lui-même avait écrit
10:06que chaque,
10:06je ne sais plus exactement
10:07la citation,
10:08mais que chaque homme
10:09est ce qu'il fait
10:10de ce qu'on a fait de lui,
10:11quelque part,
10:12elle considère
10:13que chaque femme
10:14est ce qu'elle fait
10:15de ce qu'on a fait d'elle,
10:17c'est-à-dire qu'elle a
10:18sa responsabilité
10:20dans le sort
10:20qui est le sien,
10:22il y a une sorte
10:22de servitude volontaire
10:26à laquelle
10:26elle se plie
10:28parfois par facilité
10:30et d'ailleurs,
10:31son parcours tout entier
10:32est dessiné
10:33par ce refus
10:34de cette facilité,
10:35on le voit
10:36dans le documentaire
10:36que nous venons de voir,
10:38elle est très amoureuse
10:39d'elle mienne
10:40et elle refuse
10:41de l'épouser
10:42et dans ses courriers,
10:45elle explique
10:46qu'elle a envie
10:46d'être cette femme
10:48qui s'occupe du foyer,
10:49qui est de lui,
10:50docile,
10:51mais elle se refuse à ça
10:52et donc elle s'interdit
10:53tout à la fois
10:54cet amour
10:55et cette servitude-là
10:56parce qu'elle considère
10:59que c'est sa responsabilité
11:00de femme libre
11:01de refuser
11:02ce qui pourrait être
11:03une facilité finalement
11:05mais aussi
11:05une grande histoire d'amour.
11:07Intéressant,
11:07c'est une clé,
11:08Raphaël Erzal ?
11:09Moi, je vois vraiment
11:10trois éléments
11:10en 1949
11:12au moment de l'apparution
11:14du deuxième sexe
11:15qui font aussi
11:16l'événement intellectuel,
11:17humain, politique
11:18en fait qu'il est.
11:20La première chose,
11:21c'est le fait
11:22qu'en tant qu'autrice,
11:23en tant qu'écrivaine célèbre
11:25et en tant qu'femme,
11:26elle ose parler
11:26de la sexualité
11:27et dès en fait
11:28la sexualité des femmes
11:30de manière extrêmement explicite
11:32et avec une réflexion politique
11:34qui plus est,
11:35c'est vraiment
11:35un bouleversement majeur.
11:36La deuxième chose
11:38au plan en fait
11:39de l'histoire de la philosophie,
11:41c'est qu'elle est aussi
11:42l'une des premières philosophes
11:44probablement
11:45à articuler
11:46de manière si spectaculaire
11:47la réflexion fondamentale
11:49sur la liberté,
11:51sur ce que signifie exister
11:52et des éléments
11:53concrets du quotidien,
11:55la réflexion sur la cuisine,
11:56sur le ménage,
11:57sur le sexe,
11:58sur au fond
11:59le rapport au corps propre,
12:01vraiment.
12:02Bon, alors tout ça
12:02est aussi
12:03très connecté au réel quoi.
12:04Extrêmement évolutionnaire.
12:05C'est ce que disait Claudine.
12:07Absolument.
12:07Dans le vrai,
12:08dans le réel,
12:09dans le quotidien,
12:09dans le réel.
12:10Absolument votre diagnostic.
12:11Elle est la première au monde
12:12à le faire.
12:12Et je dirais
12:13le troisième élément
12:14probablement,
12:15c'est le fait que
12:16en exprimant
12:17ce qu'est l'expérience
12:18vécue des femmes,
12:18c'est en fait
12:19le titre du deuxième tome,
12:22en fait,
12:22elle bouleverse
12:23la conscience intime,
12:24personnelle et isolée
12:25jusque-là
12:26que certaines femmes
12:27pouvaient avoir d'elles-mêmes.
12:28Le travail qui en fait
12:29en témoigne le mieux,
12:30c'est celui de Marine Rouge
12:30sur la correspondance,
12:31les milliers de lettres
12:32reçues par Simone de Beauvoir
12:34et évoqués dans le documentaire.
12:36Je lis simplement
12:37un extrait d'une lettre
12:38qui lui a été adressée
12:39par une jeune femme
12:40de 23 ans
12:41immédiatement
12:41après l'apparition.
12:43Elle dit
12:43« La lecture de votre livre
12:45a été une révélation
12:46assez violente.
12:47D'abord,
12:48un très lent réveil
12:49à la dignité.
12:50C'est assez mal dit,
12:51mais je crois, oui,
12:52très sincèrement
12:53que ces deux livres
12:53m'ont redonné
12:54l'utilité de vivre
12:55et surtout
12:56de ne pas éternellement subir. »
12:58C'est magnifique.
12:59C'est très beau
13:00et je suis très heureuse
13:01que vous ayez mentionné
13:02la question de la sexualité
13:03parce que je voudrais quand même
13:04vous donner une information
13:06que j'ai vécue,
13:07que nous avons vécue,
13:08nous,
13:09engagée auprès de Simone de Beauvoir.
13:10C'est qu'en réalité,
13:12les traductions
13:13du deuxième sexe
13:14à l'étranger,
13:15y compris en Suède,
13:17ils ont supprimé
13:18dans toutes les traductions,
13:19les premières publications,
13:21100 pages.
13:22Les 100 pages
13:23sur la sexualité.
13:24C'est-à-dire que même en Suède,
13:26pays ouvert,
13:27il n'y avait rien
13:28sur la sexualité.
13:30Aux États-Unis,
13:30ça a été la même chose.
13:31Ce qui fait
13:32que ce qui a été extraordinaire
13:33pour le deuxième sexe,
13:35c'est la nouvelle vie
13:36en l'an 2000.
13:37Pourquoi en l'an 2000 ?
13:39Parce qu'il y a
13:39la chute du mur de Berlin
13:41en 1989,
13:43il y a toute l'Europe de l'Est
13:44et centrale
13:45qui n'a pas pu lire
13:46le deuxième sexe,
13:47qui donc se remet à le lire.
13:49Il y a une nouvelle génération
13:50qui arrive
13:50et de la même manière,
13:52il y a des femmes
13:53qui recommencent
13:54à publier
13:55et à traduire
13:55le deuxième sexe
13:56en anglais,
13:57en rajoutant les 100 pages.
13:58Alors,
13:59est-ce qu'elle est toujours
13:59une référence pour les féministes
14:01du XXIe siècle ?
14:02Son héritage est-il incontesté ?
14:04On va entamer
14:05la deuxième phase
14:06de notre réflexion
14:06sur Simone de Beauvoir
14:07à la lueur des petits bémols
14:09qui pourraient venir
14:10un peu entacher
14:11sa grande philosophie féministe.
14:13Son histoire d'amour
14:14avec l'écrivain américain
14:15Nelson Algren
14:16fait partie de ses réserves
14:18émises par certains
14:19et certaines aujourd'hui.
14:20Est-ce que c'est injuste ?
14:21Vous allez me répondre
14:22à cette question
14:23après l'extrait du film
14:25qui concerne ce sujet.
14:26On a beaucoup l'osé
14:28sur le fait
14:28que dans sa correspondance
14:30avec Nelson,
14:31elle lui dit
14:32« J'aimerais être
14:33ta petite femme d'intérieur
14:35et je suis ta petite grenouille
14:37d'amour »
14:38et un truc un peu minodant.
14:39On dit « Vous voyez,
14:40la grande féministe, etc. »
14:42Elle voudrait être
14:42auprès de lui
14:43pour lui faire la cuisine,
14:45pour lui blanchir son linge,
14:47qu'elle ne peut plus
14:48se passer de lui,
14:49que c'est un manque terrible,
14:50qu'elle pleure.
14:51Sauf qu'au final,
14:52il lui dit
14:52« On se marie,
14:53tu viens vivre avec moi »,
14:54elle dit « Non, pas du tout,
14:55je vais rester à Paris
14:56avec Sartre. »
14:58C'est vrai qu'on ne connaît
14:59pas forcément cette facette
15:00de Simone de Beauvoir,
15:01un peu midi nette.
15:02Elle l'était ?
15:03Elle n'était absolument
15:04pas midi nette.
15:05Elle détestait faire la vaisselle,
15:07elle ne pouvait même pas
15:08laver un verre.
15:09Elle était incapable de...
15:11Je veux dire,
15:11je me méfie toujours
15:12des personnes qui disent
15:13qu'elles ont mangé un repas
15:15chez Simone de Beauvoir
15:16parce que c'était plutôt nous
15:17qui faisions des repas,
15:19des petits repas avec elle.
15:20Non, alors là, franchement,
15:22par contre,
15:23qu'elle l'ait écrite,
15:25ben oui,
15:25c'est une œuvre littéraire.
15:27Enfin, je veux dire,
15:27ce sont parmi les plus belles
15:28lettres d'amour
15:29que l'on peut lire,
15:30les lettres à Nelson Algrim.
15:32Mais ce n'est pas parce
15:33que vous écrivez ça
15:34que vous allez le faire.
15:35Enfin, je veux dire,
15:36elle passait son temps
15:36dans les cafés,
15:37dans les restaurants
15:38et elle était incapable
15:39de faire de la cuisine.
15:40Enfin, sa cuisine,
15:41c'était quand même
15:42un peu particulier.
15:43Et puis, quand bien même,
15:44on peut être féministe
15:45et adorer faire la cuisine.
15:47Non, non, mais ce n'est pas une critique.
15:48Non, non, mais bien sûr.
15:50Mais je crois que, de toute façon,
15:51ce qui est important
15:52chez Simone de Beauvoir,
15:53c'est son œuvre,
15:54c'est ses écrits,
15:55c'est ce qui reste.
15:57Après, on peut tous avoir
15:58sa vie privée
15:59et puis, voilà...
16:01Parfois avec quelques incohérences.
16:03Avec quelques incohérences
16:04et qui est complètement cohérent.
16:06Par contre, on voit bien,
16:09c'est sa vie publique,
16:10c'est son rôle
16:12vis-à-vis des femmes,
16:13c'est son rôle
16:14vis-à-vis du monde
16:15qu'elle a gardé,
16:16parce que c'était ça
16:16qui comptait.
16:17Et elle, je pense,
16:18s'est rendue compte
16:19de son vivant,
16:20de l'importance qu'elle avait
16:21et de la façon
16:22dont elle a réussi
16:23à changer la société.
16:25C'est énorme.
16:26Et elle l'a vue
16:26de son vivant, pour le coup,
16:27parce qu'elle a vu
16:28toutes ses évolutions.
16:30Effectivement,
16:30Claudine en est témoin,
16:31mais clairement,
16:32toutes ses évolutions,
16:33puisqu'à 62 ans,
16:34elle milite au MLF.
16:36Donc, elle voit bien
16:36tous ces changements.
16:38Donc, son œuvre est capitale.
16:40C'est ça qui en fait
16:41une grande féministe
16:42et c'est ça qui fait
16:43qu'il faut
16:44qu'on garde son œuvre.
16:45Aujourd'hui,
16:46quand on se bat,
16:46on a l'impression que,
16:48franchement,
16:48on pédale pour ne pas reculer,
16:50tellement on est attaqué
16:51de toutes parts.
16:52Et heureusement
16:52qu'il y a cette œuvre fondamentale
16:54qui est un socle
16:54pour nous toutes.
16:56Après, on peut vouloir
16:57aller plus loin ou pas,
16:58mais ce socle-là,
17:00c'est celui qui doit être
17:01indépassable.
17:02Une base incontestable
17:03et incontestée.
17:04Tristaine Bannon,
17:04vous qui suivez de près
17:06aussi les mouvements
17:07néo-féministes,
17:07et vous l'avez beaucoup fait
17:08pour Front Tireur,
17:09vous avez beaucoup écrit
17:09sur ces sujets,
17:10est-ce que vous observez
17:12que Simone de Beauvoir
17:12reste une figure de référence
17:14ou que, parfois,
17:15elle est considérée
17:15comme datée ?
17:17Elle est un peu...
17:18J'ai le sentiment
17:19qu'elle est un peu
17:20comme les pochoirs
17:21qu'on voit dans la rue.
17:22C'est-à-dire qu'on récupère
17:23l'image,
17:24mais on ne revendique pas
17:27forcément la réalité
17:28qu'elle recouvre.
17:30Je vois beaucoup
17:31de féministes
17:32qui aiment bien
17:36diviser le monde
17:37de façon binaire
17:38entre les hommes
17:40qui seraient
17:42d'atroces...
17:45d'atroces personnes
17:46qui sont là
17:47pour faire du mal
17:47aux femmes.
17:48Évidemment,
17:49je schématise énormément
17:50à gros traits
17:51et les femmes
17:52qui seraient
17:53d'innocentes victimes.
17:54Globalement,
17:56c'était tellement éloigné
17:58de la façon
17:59de concevoir
18:00les rapports
18:01hommes-femmes,
18:01la société,
18:02le monde et la vie
18:03de Simone de Beauvoir
18:04que quand on voit
18:05ces féministes-là
18:07qui, attention,
18:07ne sont pas du tout
18:08toutes les féministes
18:09ni même toutes les néo-féministes
18:11parce que si on y va par là,
18:12je suis une néo-féministe.
18:14Mais quand on voit
18:15cette petite catégorie
18:17de féministes-là
18:19revendiquer
18:19la figure tutélaire
18:21de Simone de Beauvoir,
18:23on hésite
18:24entre rire et pleurer
18:25parce qu'il n'y a rien qui va.
18:27En réalité,
18:28il n'y a absolument rien qui va.
18:30C'est donc,
18:32en revanche,
18:33pour tout un tas
18:35d'autres féministes
18:36qui sont peut-être
18:38moins caricaturales
18:41dans leur façon
18:41de concevoir
18:42et le combat
18:43et la vie
18:44et la position
18:46et la situation
18:46de la femme,
18:49Simone de Beauvoir
18:50reste évidemment
18:51une figure tutélaire
18:52et je pense
18:54une auteure
18:56à relire
18:57régulièrement
18:58pour ne pas oublier
18:59justement
18:59cette rigueur intellectuelle
19:01qu'elle avait,
19:01cette honnêteté intellectuelle
19:03et cette espèce
19:06de force
19:07et de courage
19:08qui impose
19:09d'être dans l'action
19:10tout le temps.
19:11Elle ne se laissait
19:11jamais aller,
19:12jamais, jamais, jamais
19:13et encore moins
19:15aller à être une victime.
19:17Raphaël Herzam,
19:17quand on parle
19:18de néo-féminisme,
19:19je l'explique un peu
19:19pour nos téléspectateurs,
19:20c'est qu'aujourd'hui,
19:21il y a plusieurs féminismes.
19:22On parle d'un féminisme
19:23lesbien, queer et trans,
19:24l'afro-féminisme,
19:25les féminismes
19:26post-coloniaux,
19:27décoloniaux.
19:28Est-ce que
19:28toutes ces féministes-là,
19:31version 2026,
19:32se réclament
19:34du combat
19:34et du discours
19:35de Simone de Beauvoir ?
19:37En fait,
19:38je distinguerai
19:38deux périodes,
19:39c'est-à-dire qu'à partir
19:40des années 70-80
19:41où Beauvoir était vivante,
19:43où elle était une figure
19:45effectivement imposante
19:46et où il fallait
19:47absolument s'expliquer
19:48pour parfois
19:48en fait rectifier
19:49certaines de ses idées
19:51avec elle,
19:52donc il fallait s'expliquer.
19:53On voit en fait
19:54des héritières immédiates
19:56qui à la fois
19:56lui rendent hommage
19:57et qui en même temps
19:58essaient de la surmonter.
19:59Donc c'est par exemple
19:59le cas de Colette Guillaumin,
20:02de Christine Delphi,
20:02de Monique Wittig.
20:03Un exemple simplement,
20:06Monique Wittig
20:06donc en fait
20:08revendique
20:09l'héritage
20:09de Simone de Beauvoir.
20:10Elle soutient
20:11que effectivement
20:12les lesbiennes
20:13qui échappent
20:15en fait
20:15par leur pratique
20:17et leur mode de vie
20:18communautaire
20:18aux Etats-Unis
20:20à la dépendance économique
20:21vis-à-vis d'un homme,
20:22disons,
20:23à l'hétérosexualité obligatoire,
20:26eh bien en un sens
20:27elles ne sont pas des femmes
20:29si on prend à revers
20:31disons une expression
20:34lesbophobe
20:35et ce faisant
20:36elle dit
20:36qu'il y a des choses
20:37que Simone de Beauvoir
20:38n'a pas suffisamment pensées,
20:40nommées
20:40pour ce qui est en fait
20:41des expériences
20:42de vie lesbienne
20:43mais simultanément
20:44elle prend soin
20:45de l'exprimer
20:46dans un article
20:47qu'elle intitule
20:48On ne naît pas femme
20:49Ah, donc quand même
20:50la référence est là
20:51En fait, la lutte
20:52de Simone de Beauvoir
20:53contre tous les mythes
20:56associés justement
20:57aux féminins
20:58sont toujours
20:59en fait
21:00à faire revivre
21:02à prolonger
21:03Et je dirais
21:04un autre exemple
21:05contemporain célèbre
21:06c'est Belloux
21:06qu'on voit maintenant
21:07en fait
21:07sur tous les présentoirs
21:09de librairie
21:10Dans un premier temps
21:11elle a critiqué Beauvoir
21:12parce qu'elle a dit
21:13que l'idée de l'émancipation
21:14par le travail
21:16était peut-être
21:16trop abstraite
21:17dans un contexte américain
21:19où en fait
21:19les femmes noires
21:19avaient été au contraire
21:20obligées d'être au travail
21:21parfois de manière
21:23esclavisée
21:23et dans des conditions
21:25en fait
21:25d'exploitation
21:26absolument terribles
21:27alors qu'en fait
21:28en France
21:29où les femmes bourgeoises
21:30étaient au contraire
21:31cantonnées dans les limites
21:32du foyer
21:33obligées en fait
21:33de se concentrer
21:34sur les enfants
21:34le travail était une perspective
21:36d'émancipation
21:36Oux a donc critiqué Beauvoir
21:38mais dans un récent article
21:40au contraire
21:41elle dit que
21:42maintenant qu'en fait
21:43la figure de Beauvoir
21:44est peut-être
21:46une référence certes tutélaire
21:47mais plus apaisée
21:48mieux connue
21:49etc
21:49il vaut la peine
21:50de la revendiquer à nouveau
21:51et elle écrit un article
21:51qui s'appelle
21:52Bell and Beauvoir
21:54Two Thoughts of First
21:55dans lequel elle propose
21:56un dialogue cette fois-ci
21:57Oui donc Beauvoir
21:57reste toujours une référence
21:58un socle
21:59une balle
21:59Elle reste toujours
22:00une référence
22:01c'est un socle
22:03enfin moi
22:04je dirais par exemple
22:05les iraniennes
22:07les iraniennes avaient monté
22:09un certain nombre
22:09de sites web
22:11depuis la révolution
22:13avec Simone de Beauvoir
22:15en Égérie
22:15il y a une demande
22:17je veux dire par là
22:18que les afghanes
22:21les pakistanaises
22:22et tout
22:23la référence
22:24de Simone de Beauvoir
22:25elle est concrète
22:26on ne se pose pas
22:26de question
22:27de néo-féminisme
22:29on se pose
22:30non
22:30je veux dire
22:30on n'est pas
22:31dans la question
22:31du néo-féminisme
22:32on est dans la question
22:34concrète
22:34de la concrète
22:35de la libération
22:36des femmes
22:36et je voudrais finir
22:38sur un point
22:39c'est qu'il ne faut pas
22:40oublier du tout
22:41parce que
22:41c'est ce qu'elle m'a offert
22:42pour mes 21 ans
22:44elle me l'a offert
22:45parce qu'il venait de sortir
22:46c'est la vieillesse
22:48l'essai
22:49la vieillesse
22:49pour moi
22:50est un essai
22:51qui est publié
22:52en 70
22:52qui est aussi important
22:54que le deuxième sexe
22:55parce qu'elle dénonce
22:57la condition
22:57des personnes âgées
22:58à travers l'histoire
23:00des civilisations
23:01et selon les peuples
23:03et c'est un livre
23:05vous savez
23:05qui est une référence mondiale
23:07je suis
23:08j'ai été diplomate
23:09enfin je veux dire
23:10toute ma carrière diplomatique
23:11je me suis retrouvée
23:12aux Nations Unies
23:13où ce n'était pas la France
23:15qui parlait de la vieillesse
23:17ce n'était pas
23:17la délégation française
23:18que je représentais
23:19c'était
23:20des délégations étrangères
23:21dont des ambassadeurs étrangers
23:23qui citaient
23:24la vieillesse
23:25et une mort très douce
23:26contre la douleur
23:27c'est-à-dire qu'elle a eu
23:27en réalité
23:28un impact
23:29et une influence
23:31beaucoup plus large
23:32que celle
23:33du deuxième sexe
23:34et je ne voudrais pas
23:35qu'on l'oublie
23:36parce que pour moi
23:36c'est quand même
23:37une Victor Hugo
23:39c'était une Victor Hugo
23:40la largeur
23:41de l'épaisseur
23:42de Victor Hugo
23:43Justement je voudrais
23:43rebondir sur ce que
23:44vous avez dit
23:45sur les femmes iraniennes
23:47on a beaucoup entendu
23:51certaines féminines
23:51notamment les féministes
23:53intersectionnelles
23:55considéraient
23:56que les iraniennes
23:58n'avaient pas forcément
23:58la même façon
23:59de voir
24:00leurs conditions
24:02et leur liberté
24:03que
24:04les femmes françaises
24:06par exemple
24:07Simone de Beauvoir
24:09est très exactement
24:10la preuve du contraire
24:11parce qu'il faut savoir
24:12qu'en Iran
24:13même depuis
24:151979
24:15même depuis
24:17la révolution islamique
24:18même depuis
24:19les ayatollahs
24:20il y a des figures
24:21que l'on lit
24:22il y a des auteurs
24:23que l'on lit
24:23et précisément
24:24il y a Simone de Beauvoir
24:26et Victor Hugo
24:27vous venez d'en parler
24:28et c'est
24:29c'est dans
24:30l'état d'esprit
24:32des iraniens
24:33aujourd'hui
24:34et des iraniennes
24:35ces figures
24:36de liberté
24:37sont les mêmes
24:38que les nôtres
24:39et encore une fois
24:41quand on voit
24:42certaines féministes
24:42considérer
24:43on ne peut pas
24:44appliquer
24:45notre façon
24:46de voir la femme
24:48et la liberté
24:49à des iraniennes
24:50alors si
24:51on peut exactement
24:51il n'y a qu'une seule
24:52définition de la liberté
24:53et peut-être même
24:55que la seule définition
24:55de la liberté
24:56pour une femme
24:56c'est Simone de Beauvoir
24:57qui l'a donnée
24:58et c'est très exactement
24:59celle qu'elle lise
25:00Dominique Vérien
25:01tout à fait d'accord
25:02j'allais dire
25:03il n'y a pas plusieurs définitions
25:05de la liberté
25:06et la liberté pour une femme
25:07est la même
25:08en Iran
25:09en Afghanistan
25:09en France
25:10ou aux Etats-Unis
25:11de la même façon
25:12qu'il n'y a pas
25:13des peuples
25:14qui ne peuvent pas
25:15accéder
25:15à la démocratie
25:17parce qu'il serait infantile
25:19et qu'on ne pourrait pas
25:21y accéder
25:22un féminisme universel
25:23qui est d'ailleurs
25:23incarné par Simone de Beauvoir
25:25oui
25:25mais totalement
25:26parce que je crois
25:27que la liberté
25:27et la liberté de la femme
25:29et la liberté de disposer
25:30de son corps
25:30c'est totalement universel
25:33Raphaël Erzal
25:33je pense qu'il y a là
25:35un point qui est difficile
25:36parce qu'en fait
25:36on distingue généralement
25:38dans l'histoire des féminismes
25:39plusieurs vagues
25:40et globalement
25:41celle qu'on appelle
25:42la première vague
25:43ce serait la lutte
25:43pour l'égalité des droits
25:45il est clair
25:45qu'en fait
25:46dans tous les pays
25:46où on se situe
25:48extrêmement loin
25:49en pleine négation
25:50en fait
25:50de l'égalité des droits
25:51je veux dire
25:53les idées universalistes
25:54de ce type
25:55c'est-à-dire qu'il faut
25:56en fait
25:56les mêmes droits
25:56pour les hommes
25:57et les femmes
25:57ont une sorte d'évidence
25:58et on trouve là
26:00un écho direct
26:01avec la pensée
26:01de Simone de Beauvoir
26:02en fait
26:03ce qu'on appelle
26:04la deuxième vague
26:05couramment
26:05c'est plutôt
26:05la réflexion
26:06sur ce qui concerne
26:07l'intime
26:07l'idée que le privé
26:08lui aussi
26:09en fait
26:09a des enjeux politiques
26:11le fait que la sexualité
26:13la question des violences
26:14conjugales
26:15les questions
26:16d'égalité économique
26:17qui ne sont plus
26:17en gros
26:18strictement juridiques
26:19est aussi un enjeu
26:19et là
26:20effectivement
26:21l'œuvre de Simone de Beauvoir
26:22encore tout à fait vivante
26:23les questions
26:24qui se posent
26:24dans la troisième vague
26:25celle qui émerge
26:26à partir des années 70
26:27et 80
26:28c'est justement
26:29le fait que
26:30il est possible
26:31que les conditions
26:33de l'oppression des femmes
26:34ne soient pas strictement
26:34les mêmes
26:35en fait
26:36partout dans le monde
26:36alors évidemment
26:37l'égalité des droits
26:39est un enjeu universel
26:40mais on ne subit pas
26:42exactement
26:42une oppression
26:43de la même manière
26:44suivant qu'on est
26:45je ne sais pas
26:46une femme bourgeoise
26:48américaine
26:49une descendante
26:50d'esclaves noirs
26:51dans une banlieue américaine
26:52une femme musulmane
26:54en fait
26:54en France
26:55dans un contexte
26:56postcolonial
26:56où le soupçon pèse
26:58une femme trans
26:59etc
26:59et donc
27:00ce sont ces idées
27:02à mon avis
27:02qui sont peut-être
27:04par-delà
27:04ce que Beauvoir
27:04a pu penser
27:05mais à mon avis
27:06pas en contradiction
27:07avec le deuxième sexe
27:08simplement en fait
27:09dans un prolongement
27:10actif
27:11disons de l'exigence
27:12de penser
27:12l'oppression
27:13qui est un maître mot
27:14de Simone de Beauvoir
27:15et pour conclure
27:15effectivement
27:16on va aller tranquillement
27:17vers la fin de ce débat
27:17mais c'est vrai
27:18qu'on a beaucoup parlé
27:18du féminisme
27:19de Simone de Beauvoir
27:20il y a eu aussi
27:21ses écrits
27:22et puis ses silences
27:23face au nazisme
27:24ça s'est rappelé
27:24dans le film
27:25ses errances
27:25face au communisme
27:26au maoïsme
27:27on a beaucoup moins parlé
27:28de ce qu'on appellerait
27:29aujourd'hui
27:30ce serait les termes
27:31qu'on emploierait
27:32aujourd'hui
27:32même si ça paraît
27:33un peu provoquant
27:33décolonialiste
27:34et antiraciste
27:35et ça
27:36c'est très précisément
27:37au XXIe siècle
27:38on va regarder un extrait
27:39et je vous promets
27:40que vous réagirez
27:41juste après
27:42le racisme
27:43c'est la doctrine
27:44qui pense
27:45justifier
27:46d'établir
27:46des discriminations
27:47entre les êtres humains
27:49d'après leur race
27:50et bien le sexisme
27:52c'est l'attitude
27:53qui prétend établir
27:54des discriminations
27:54entre les êtres humains
27:55d'après leur sexe
27:57se met en place
27:58dans son esprit
27:58effectivement
27:59un parallèle
28:00entre la ségrégation raciale
28:02et la ségrégation sexiste
28:05Claudine Monteil
28:06c'est fou
28:07de voir à quel point
28:07finalement
28:08elle était très
28:08XXIe siècle
28:09avant même
28:10que toutes ces questions
28:12de rautisme
28:12elle avait presque
28:13100 ans d'avance
28:14je veux dire par là
28:15que le racisme
28:16ça lui était insupportable
28:17et que si l'on relit
28:18bien ses mémoires
28:19on voit bien
28:20combien sa vie
28:21a été marquée
28:22dans la lutte
28:23contre le racisme
28:24et pourtant
28:24on ne retient
28:24que le féminisme
28:25c'est facile
28:27ça arrange tout le monde
28:29ça arrange tout le monde
28:30non mais
28:30je veux dire par là
28:31que son oeuvre
28:32est tellement dense
28:33à la fois dense
28:35et diverse
28:35puisque j'ai parlé
28:36de la vieillesse
28:37j'aurais pu parler
28:38du fait qu'on lui doit
28:39le fait de lutter
28:40contre la douleur
28:41dans les hôpitaux
28:42avec son livre
28:43Une mort très douce
28:44qui est un chef-d'oeuvre mondial
28:45c'est pour dire simplement
28:47son oeuvre est tellement dense
28:48diverse
28:48qu'on préfère simplement
28:52garder une priorité
28:53et on a raison
28:55sur les droits des femmes
28:56mais je voudrais dire
28:57que s'il y avait une personne
28:59qui a lutté
29:00contre le racisme
29:00elle est allée
29:01avec Nelson Algrin
29:02dans les quartiers noirs
29:03elle a rencontré
29:05elle était amie
29:06avec des écrivains
29:07noirs américains
29:09qu'elle a soutenus
29:09qui sont venus en France
29:10ensuite
29:11elle était tout le temps
29:12sur cette question du racisme
29:14par ailleurs
29:14c'est quand même
29:15la femme
29:16qui a été menacée de mort
29:18le plus menacée de mort
29:19avec Gisèle Halimé
29:20pendant la guerre d'Algérie
29:22parce qu'elle a publié
29:24elle a signé
29:25le manifeste des 121
29:26elle a attiré l'attention
29:28elle a dénoncé
29:29le colonialisme
29:30elle a écrit le livre
29:31sur Djamila Boubacha
29:32avec Gisèle Halimi
29:33pour dénoncer la torture
29:34contre une femme algérienne
29:36et enfin
29:37je me permets
29:38de rappeler
29:39que Simone de Beauvoir
29:40n'a pas pu habiter
29:41chez elle
29:42à Paris
29:43pendant deux ans
29:44à cause des menaces
29:46de mort
29:46des risques
29:47de plastiquer
29:49et de détruire
29:50son appartement
29:51deux ans
29:52et que quand moi
29:53je marchais dans la rue
29:54avec Simone de Beauvoir
29:55jusqu'à sa mort
29:57en 1986
29:59elle avait peur
30:00Simone de Beauvoir
30:00se braquait tout de suite
30:02comme si on allait l'agresser
30:03tellement
30:04elle a été victime
30:06de menaces de mort
30:06et d'agressions
30:07donc on oublie quand même ça
30:08et ça c'était pour dénoncer
30:10le colonialisme
30:11et le racisme
30:12alors quand même
30:13et par ailleurs
30:14nous disions toujours
30:15avec Simone de Beauvoir
30:17que le racisme
30:18le plus toléré
30:19sur la planète
30:20c'est le sexisme
30:22Dominique Derrien
30:23c'est vrai que c'est une facette
30:24de son combat
30:25qu'on n'avait pas forcément en tête
30:27on ne retient que le féminisme
30:28alors qu'elle a été
30:28comme vous dis dans la lutte
30:29parce que le féminisme
30:30elle était
30:31la première à le porter
30:33et donc
30:33elle reste
30:34une figure emblématique
30:36pour cela
30:36mais ça ne veut pas dire
30:37qu'elle n'avait pas
30:37d'autres combats
30:38et je pense que les autres combats
30:40sont reconnus aussi
30:41mais d'autres partageaient
30:42ses combats
30:42mais ce qui frappe
30:43quand on voit le film
30:44c'est que ce sont des combats
30:44très modernes
30:46mais de toute façon
30:47je pense que
30:47si on parlait aujourd'hui
30:49à Simone de Beauvoir
30:49d'intersectionnalité
30:50elle le comprendrait parfaitement
30:51parce qu'il est sûr
30:52qu'il est plus difficile
30:54d'être une femme noire pauvre
30:56que d'être une femme blanche riche
30:58c'est clair
30:59donc
30:59on ne parlait pas
31:00d'intersectionnalité
31:01mais c'était clairement
31:02mais très clairement
31:03pour elle
31:03évidemment
31:04le cumul
31:05le cumul des handicaps
31:06et c'était un handicap
31:08et d'être une femme
31:09et d'être noire
31:10et d'être pauvre
31:11donc clairement
31:12je pense qu'elle l'aurait su
31:14là aussi
31:15le théoriser
31:16tout à fait correctement
31:17l'époque ne l'aurait pas déstabilisé
31:18Raphaël Ergen
31:19je ne crois pas
31:19je crois qu'en fait
31:21ce qui est extraordinaire
31:21c'est que dès ses premiers désaccords
31:23avec Sartre
31:24qu'elle rapporte
31:24dans la force de l'âge
31:25elle dit s'être intéressée
31:26à toutes les figures
31:27de l'oppression
31:27l'antisémitisme
31:28effectivement
31:29le racisme
31:30et maintenant
31:31on sait que
31:32les premières pensées
31:33qui ont mené au deuxième sexe
31:34ont été inspirées
31:35par ses réflexions
31:36sur en fait
31:37la condition
31:37des personnes noires américaines
31:39en 1947
31:40pendant son voyage
31:41donc il y a quelque chose
31:42d'extrêmement moderne
31:44l'intersectionnalité
31:44c'est
31:45mais alors
31:45c'est le point difficile
31:47c'est pas simplement
31:48le fait de considérer
31:49qu'il y a plusieurs oppressions
31:50mais que parfois effectivement
31:52la multidiscrimination
31:53ne fonctionne pas
31:54de manière simplement additive
31:56alors est-ce que Simone de Beauvoir
31:57a déjà une pensée intersectionnelle
31:58parfois oui
31:59c'est tout à fait extraordinaire
32:01par exemple pour
32:01Jamila Boupacha
32:02là on le voit
32:04parfois peut-être
32:05on pourrait regretter
32:06qu'elle n'aille pas encore plus loin
32:07par exemple
32:08dans l'extraordinaire livre
32:09qu'est la vieillesse
32:10elle réfléchit assez peu
32:11à la différence de condition
32:12des femmes âgées
32:13et des hommes âgés
32:14alors qu'en fait
32:15c'est quelque chose
32:15qui pourrait effectivement
32:16être développé davantage
32:17mais on pourrait dire quand même
32:19qu'elle allait dans cette direction
32:20alors Jo
32:20cette question très provocante
32:22pour conclure
32:22Tristane Bannon
32:23est-ce que Simone de Beauvoir
32:25était une figure
32:25woke avant l'heure
32:27alors c'est amusant
32:29parce que
32:29je vous entendais
32:31parler de l'intersectionnalité
32:33c'est-à-dire que
32:34je pense qu'elle représentait
32:36ce que l'intersectionnalité
32:37c'est faire de mieux
32:38mais qu'elle
32:39serait sans doute
32:40très choquée
32:41par ce que l'intersectionnalité
32:43c'est faire de pire
32:44puisque au final
32:46qu'est-ce qui fait
32:47selon moi
32:48que Simone de Beauvoir
32:49s'est intéressée
32:50s'est scandalisée
32:52face à toutes ces formes
32:53d'oppression
32:54ou de hiérarchisation
32:55des êtres
32:56c'est qu'elle est
32:57fondamentalement
32:58universaliste
33:00absolument universaliste
33:01et que précisément
33:02pour elle
33:03un être humain
33:04est un être humain
33:04qu'importe qu'il soit
33:06une femme
33:06qu'il soit un homme
33:07qu'il soit noir
33:08qu'il soit juif
33:09qu'il soit homosexuel
33:10ou qu'il ne le soit pas
33:11et toutes les autres
33:12possibilités
33:13qui
33:13dans la société
33:14font que parfois
33:15les personnes
33:17sont ravissées
33:18et donc
33:19l'intersectionnalité
33:21au départ
33:21c'est une belle idée
33:23et c'est l'idée
33:24qu'elle théorise
33:25dans ses ouvrages
33:27le féminisme intersectionnel
33:28en 2026
33:29c'est-à-dire que
33:31pour schématiser
33:32et aller très vite
33:33il s'est confronté
33:34au réel
33:35que fait la féministe
33:36intersectionnelle
33:38si
33:39lui arrive
33:40une jeune femme
33:41blanche
33:42et que le violeur
33:43est noire
33:44et pauvre
33:45elle ne sait pas
33:46quoi faire
33:46parce que dénoncer
33:47c'est aussi
33:49à ce moment-là
33:51ajouter du malheur
33:52au malheur
33:52de cette personne
33:53qui est déjà noire
33:53et pauvre
33:54et ce n'est pas facile
33:54on l'a vu
33:56je vous vois dubitatif
33:57on l'a vu
33:57on l'a vu
33:58on l'a vu
33:59dans certains cas
34:00pratiques
34:01on a vu
34:02des femmes violées
34:04d'ailleurs
34:04on l'a vu aussi
34:05mais là
34:06il faudrait une émission
34:06entière
34:06pour en parler
34:07les femmes juives
34:08violées, suppliciées
34:09torturées
34:10le 7 octobre 2023
34:11en Israël
34:12on n'a pas vu
34:12beaucoup de féministes
34:14s'émouvoir
34:15de ce qui leur est arrivé
34:16et je pense que
34:16Simone de Beauvoir
34:17aurait été scandalisée
34:18de ça
34:18en revanche
34:20elle était
34:22absolument intersectionnelle
34:23dans l'âme
34:24et dans la belle idée
34:26que ça pourrait
34:28être resté
34:28donc plutôt universaliste
34:30un dernier mot
34:30ce qui l'inquiétait
34:31et ce qui m'inquiète toujours
34:32c'est qu'il faut faire
34:33très attention
34:34à ne pas diviser les femmes
34:35et que c'est tellement facile
34:37de vouloir diviser les femmes
34:39et ça pour moi
34:40c'est fondamental
34:41quand je commence
34:42à sentir des mouvements
34:43de ce genre
34:44je dis oui c'est vrai
34:45et je partage tout à fait
34:46ce que vous avez dit
34:47tous les trois
34:48vraiment je les partage
34:49entièrement
34:50mais faites attention
34:52tout sera fait
34:53pour diviser les femmes
34:54et ça les affaiblira
34:56et ça affaiblira
34:56et ça affaiblira
34:58la condition humaine
34:59et on a plus
34:59de combats communs
35:02que de choses
35:03qui nous divisent
35:03on a plus de combats communs
35:04et de toute façon
35:05et on a aussi
35:06beaucoup d'ennemis communs
35:07malheureusement
35:08beaucoup d'ennemis communs
35:09et on s'arrêtera là
35:10si ça vous voit
35:10merci
35:11merci beaucoup
35:11à tous les quatre
35:12d'avoir participé
35:13à cet échange passionnant
35:14merci à vous
35:14merci à vous de nous avoir suivis
35:15comme chaque semaine
35:16émission et documentaire
35:17à retrouver
35:18en replay
35:18sur notre plateforme
35:19publicsena.fr
35:20merci beaucoup
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