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  • il y a 10 heures
Les forces de l'ordre sont confrontées à une multiplication d'actes désespérés de personnes qui se retranchent chez elles, prêtes à en finir. Témoignage de l'une d'entre elles aujourd'hui dans Code Source. Avec Christel Brigaudeau, journaliste au Parisien. Direction de la rédaction : Pierre Chausse - Rédacteur en chef : Jules Lavie - Production : Marion Bothorel, Raphaël Pueyo, Thibault Lambert et Salomé Robles - Réalisation et mixage : Julien Montcouquiol - Musiques : François Clos, Audio Network - Identité graphique : Upian.

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Transcription
00:02Bonjour, c'est Jules Lavi pour Codesource, le podcast d'actualité du Parisien.
00:12On pourrait appeler ça la France des retranchés.
00:15En détresse psychologique, économique et sociale, ils prennent une arme, s'enferment chez eux et menacent leur vie, celle de
00:22leur entourage et des forces de l'ordre.
00:24Le phénomène est en augmentation d'après une enquête du Parisien publiée début mai. L'autrice de cette enquête, Christelle
00:30Brigodeau, est dans Codesource aujourd'hui.
00:32Elle nous raconte l'histoire d'une femme qui a menacé de faire sauter sa maison.
00:45Christelle Brigodeau, vous êtes journaliste à la cellule Récit du Parisien. Comment est-ce que vous avez eu l'idée
00:50de ce sujet ?
00:51En regardant les statistiques de la délinquance en France en 2020, je me suis aperçu qu'avec le Covid, on
00:58constatait une augmentation des violences intrafamiliales,
01:01c'est-à-dire ce qui se passe dans les maisons, notamment dans des régions, dans des zones rurales qui
01:05sont habituellement peu impactées.
01:07Donc j'ai voulu en savoir plus et j'ai commencé à regarder un peu plus précisément, dans la presse
01:11régionale notamment, les brefs des faits divers pour essayer de voir qu'est-ce qui se cachait derrière ces chiffres.
01:17Et qu'est-ce que vous avez trouvé justement en épluchant la presse régionale ?
01:21Ce qui m'a frappée, c'est de voir qu'à peu près tous les deux jours, en moyenne, on
01:25avait des brèves ou des articles sur des personnes qui s'étaient retranchées chez elles.
01:30Ce n'était pas toujours très grave, des fois ça l'était, mais ça revenait comme ça, comme une espèce
01:35de litanie.
01:35Je me suis dit qu'il y avait peut-être derrière ces statistiques-là un fait de société à examiner
01:40un peu plus précisément.
01:41Et donc vous avez essayé de savoir s'il y en a plus qu'avant des gens qui se retranchent,
01:45des forcenés ?
01:45J'ai contacté les forces de police et de gendarmerie qui sont en première ligne sur ces questions-là,
01:50donc le RAID et le GIGN, qui m'ont confirmé, en particulier le GIGN, qu'il y avait une forte
01:55augmentation environ depuis septembre.
01:57J'imagine que vous avez cherché des histoires pour humaniser ce problème ?
02:01Oui, j'ai voulu comprendre surtout qu'est-ce qu'il y avait dans la tête des gens qui devenaient
02:06des forcenés.
02:06J'ai tenté pendant environ deux mois de trouver des gens qui voulaient bien raconter,
02:11en passant d'abord par les élus locaux, par les associations, les voisins, la famille, et en essayant de remonter
02:17à chaque fois l'histoire.
02:19Et vous vous êtes aperçue que depuis quelques mois, des femmes commencent à devenir des forcenés ?
02:24Au niveau du RAID, donc de la police, il y a eu quatre interventions depuis le début de l'année
02:28pour des femmes retranchées.
02:30Jusque-là, ça n'était jamais arrivé.
02:31Au niveau du GIGN, les gendarmes n'ont encore jamais eu affaire à une femme retranchée.
02:39Vous allez maintenant nous raconter l'histoire de Christelle, une mère de famille qui habite à Écaillon,
02:44une commune de 2000 habitants environ dans le nord, c'est entre Valenciennes et Douai.
02:49Est-ce que vous pouvez d'abord nous présenter Christelle ?
02:51C'est une femme ronde, d'une cinquantaine d'années, qui a des lunettes, des yeux verts,
02:57qui est décrite par ses voisins comme une dame très discrète, très gentille.
03:01On la voit promener son chien dans le quartier.
03:03Elle est perçue comme une femme timide et d'ailleurs, elle est assez timide.
03:08Qu'est-ce qu'elle fait dans la vie ?
03:09Elle enchaîne un peu des petits boulots.
03:11Elle n'a pas une situation très stable.
03:13Elle travaille dans le nettoyage.
03:16Elle a travaillé un petit peu à l'hôpital.
03:18Elle a travaillé au domicile de personnes âgées comme aide à domicile également.
03:21Elle vit avec son mari, Eric, et son fils, Kylian.
03:24À quoi ressemble sa maison ?
03:25C'est une maison de plein pied qui est au fond d'une impasse dans ce lotissement qui est tout
03:30en briques.
03:31On est dans le nord, dans une ancienne cité minière.
03:34Ça donne sur une sorte de bois.
03:36C'est un endroit agréable.
03:37Mais dans la maison, on sent que la famille n'a pas beaucoup de moyens.
03:41Les meubles, c'est que de la récupération.
03:43La seule chose qu'on remarque tout de suite en rentrant, c'est une très grande télévision
03:47qui prend presque toute la place d'un mur.
03:49Sinon, il n'y a pas beaucoup de choses.
03:50Et d'ailleurs, la télévision, tout comme l'ordinateur, Christelle ne la possède pas.
03:55En fait, elle la loue parce qu'elle n'avait pas les moyens d'acheter l'électroménager.
04:00Bonjour.
04:01Bonjour.
04:01Bonjour, je suis Raphaël Puyot, le journaliste du Parisien.
04:06Moi, c'est Christelle.
04:07Vous entrez.
04:07Un journaliste de l'équipe de Codesources, Raphaël Puyot, a aussi rencontré Christelle.
04:12Et du coup, vous allez pouvoir nous raconter son histoire.
04:15Et on va aussi entendre ce qu'a pensé, ce que s'est dit Christelle à chaque fois au fur
04:19et à mesure.
04:21Pour Christelle, les ennuis débutent vers 2018.
04:25Tout commence par une panne de voiture.
04:27Il faut racheter une voiture.
04:28Et là, c'est le début des problèmes, puisqu'en fait, les pannes vont s'accumuler et les dettes avec.
04:32On en a racheté une autre, deux cases, parce qu'on n'a pas de gros moyens.
04:37Donc, on a trouvé cette Ford qui a été un vrai désastre, parce que là, ça a été réparation sur
04:43réparation.
04:43J'avais trouvé un travail pour être à domicile.
04:47Mais malheureusement, comme elle ne passe pas le compte en technique, j'ai dû abandonner.
04:51Tout s'accumule, les retards, en plus les ajouts, la banque.
04:56Donc, à force d'avoir moins, à chaque fois, on se retrouve avec moins.
05:00Et puis, beaucoup plus de factures.
05:02Alors, il faut choisir ce qu'on paye.
05:04Puis, à un moment, on n'arrive plus.
05:07À cela s'ajoutent aussi des échecs personnels.
05:09Elle a connu plusieurs échecs dans sa vie, notamment un divorce qu'elle a connu quand elle avait 27 ans.
05:16Même si j'avais essayé de ne pas divorcer, ce n'est pas moi qui ai demandé de divorcer lui.
05:21Donc, voilà, c'était un échec.
05:26Donc, tout ce qui s'accumule, après, quand vous n'arrive plus à tuer comme ça,
05:31à un moment, on est obligé de repenser aux échecs qu'on a.
05:33Le fait d'avoir du mal à retrouver du travail et avoir un emploi stable,
05:37elle le vit aussi comme un échec.
05:39Et quand on se voit, elle me dit qu'elle a l'impression d'être une ratée, moins que rien.
05:44Elle se dévalorise beaucoup.
05:46Je suis une ratée.
05:49Je le dis parce qu'il y a mon mari juste à côté, alors je fais attention.
05:53Mais si, c'est vrai, j'ai tout raté.
05:57Est-ce qu'elle parle de tous ces problèmes à son mari ?
06:00Quand elle sait qu'elle est au pied du mur, en fait, elle ne dit rien.
06:03Elle est un petit peu ligotée par la honte de sa situation.
06:07Elle n'ose rien dire à personne.
06:09C'est elle qui gère tout dans la maison.
06:11Et c'est elle qui tait tous les problèmes.
06:13Même si je savais que mon mari pouvait comprendre,
06:16j'avais l'impression de ne pas être comprise.
06:19J'ai dit, personne ne va me comprendre.
06:21Personne ne va me comprendre.
06:22Je pensais vraiment que j'allais m'en sortir.
06:25Et puis à un moment, j'ai vu que ce n'était plus possible.
06:28Et j'ai dit, voilà, il est trop tard.
06:31Le mercredi 2 décembre, quelqu'un frappe à la porte.
06:34J'étais toute seule.
06:36Eric a travaillé.
06:37Mon fils, Kylian, était à l'école.
06:40J'entends frapper à la porte.
06:41C'était le huissier.
06:42Et elle me dit, oui, je suis mandatée par le bailleur pour les loyers payés.
06:47Vous le savez ?
06:47Je dis, ben oui.
06:48Vous aviez combien de loyers payés à ce moment-là ?
06:51Un peu plus de 9000.
06:53Ça fait, je ne sais pas, 24 mois, je crois.
06:58Et elle a signé les papiers.
07:00Elle a tout rempli sur la poubelle.
07:03Elle me dit, bon, maintenant, à partir de ce jour,
07:06vous avez deux mois pour quitter les lieux.
07:09Sans ça, dans deux mois, c'est avec les forces de l'ordre qu'on vous sortira.
07:15Là, on est arrivé au pied du mur.
07:18On ne peut plus reculer.
07:20Je dis, il n'y a que dans le mur qu'on peut aller.
07:22Donc Christelle a jusqu'au 2 février pour régler les loyers impayés.
07:27Sinon, elle sera expulsée avec son fils et son mari ?
07:30En fait, on est en pleine travivernale.
07:32Donc, techniquement, la police ne peut pas venir.
07:34Mais ça, Christelle ne le sait pas.
07:35Donc, elle pense qu'elle a deux mois avant de connaître la honte totale
07:40de se retrouver dehors sans logement.
07:42Que fait Christelle dans les mois qui suivent ?
07:44Elle va essayer de regarder si elle peut faire des emprunts.
07:47Elle essaye même de voir si elle peut trouver un usurier
07:51pour paraître au plus pressé.
07:53Mais elle me dit qu'elle ne connaît pas de délinquant.
07:55Donc, elle ne sait pas vers qui se tourner
07:57pour trouver quelqu'un qui lui prêterait de l'argent rapidement.
08:00Je n'arrivais pas à trouver de solution.
08:02Moi, je trouvais, plus je me sentais mal.
08:05Et plus je me sentais mal, moi, je dormais.
08:08Et voilà, c'était un engrenage pas possible.
08:15J'étais au bord du précipice, en fait.
08:18Je voyais le précipice.
08:19Il n'y avait plus rien.
08:21Je ne pouvais rien faire.
08:23C'était comme ça.
08:24C'était la fatalité.
08:25Encore un truc, en plus.
08:27Chaque fois qu'on relève la tête,
08:28à chaque fois, il nous arrive un truc sur la tête.
08:31Donc, voilà.
08:32Elle s'enferme, en fait, dans ce cycle infernal.
08:34Elle se voit toujours face aux problèmes et sans solution.
08:38Elle perd les pédales à ce moment-là.
08:43Le jour de la date butoir, le mardi 2 février,
08:47Christelle décide d'elle-même d'appeler l'huissière.
08:50J'attendais et puis elle n'arrivait pas.
08:52Donc, je l'ai appelée pour savoir comment ça allait se dérouler.
08:57Et elle me dit, vous avez tout déménagé ?
08:59Je ne sais pas ce qu'il m'a appris.
09:00J'ai dit oui.
09:02Elle me dit d'accord, donc 9h30, je dis.
09:05Qu'est-ce qui se passe dans sa tête quand elle dit ça ?
09:07Elle répond oui sans réfléchir.
09:09Et puis, le scénario se met en place.
09:10Elle se dit, ben voilà, l'huissière va venir
09:12pour prendre les clés de la maison.
09:13Et là, je vais la séquestrer.
09:15Et je vais me faire sauter avec.
09:16Mes problèmes seront terminés.
09:17Elle représentait physiquement ce qui m'arrivait.
09:22Elle était le symbole de mes dettes,
09:26de ce que j'avais raté.
09:29Elle disparaissait avec moi et mes dettes.
09:32Christelle Brigodeau, en un mot, quel est son plan ?
09:34Son plan, donc, c'est de se retrouver seule
09:37avec l'huissière chez elle,
09:39ouvrir les bonbonnes de gaz
09:41et puis appuyer sur le briquet.
09:43Le matin du jeudi 4 février,
09:45dans sa maison d'Ecaillon, dans le Nord,
09:48Christelle attend donc la visite de l'huissière.
09:50Le matin, je me suis levée tôt, comme d'habitude.
09:53Je réveille mon fils pour l'école.
09:55Du coup, je réveille ensuite mon mari.
09:58Donc, il a conduit le petit à l'école.
10:00Et puis, j'ai commencé à tout calfeutrer.
10:02Elle prend de quoi ligoter l'huissière
10:05pour l'enfermer avec elle.
10:07Elle prend tout ce qu'elle a qui peut servir d'arme.
10:10J'ai commencé à sortir les attaches.
10:13J'ai mis le couteau et le rouleau à pâtisserie
10:15sur le micro-ronde.
10:17À un moment, j'ai dit,
10:18tu y vas ou tu y vas pas.
10:19Mais si tu y vas, tu peux plus t'arrêter.
10:22J'étais décidée à le faire.
10:24Il est 9h30.
10:25L'huissière frappe à sa porte.
10:28Elle rentre.
10:29Elle m'a dit, oui, vous avez encore la voiture.
10:32Et elle dit, puis encore le trampoline.
10:34Et je dis, oui, je sais, mais ils s'en vont aujourd'hui.
10:37Et puis, elle était tellement sèche.
10:39Quand j'ai vu comment elle parlait,
10:41j'ai dit, bon, c'est où ?
10:42Je l'attache de force et ça peut mal tourner.
10:46Et je n'avais pas envie de la blesser.
10:48Ou bien, ou bien, pire.
10:52Donc, je me suis dit, bon, c'est pas la peine.
10:55Donc, quand la porte s'ouvre, elle voit les meubles.
10:57Elle dit, ben, vous n'avez rien déménagé.
10:59Je dis, ben, non.
11:00Elle dit, ben, vous m'avez fait perdre mon temps.
11:02Pourquoi, là ?
11:03Alors, je lui ai dit que c'était parce que j'allais faire sauter ma maison.
11:06Et elle m'a répondu, texto,
11:09c'est pas moi qu'il faut appeler,
11:11c'est les pompiers ou la police.
11:14C'est tout ce qu'elle m'a dit.
11:15Et du coup, elle est partie.
11:17Je pense qu'elle croyait que je le bluffais.
11:20Donc, j'ai appelé les pompiers et j'ai dit, voilà, je m'appelle madame Attel.
11:25J'habite à l'adresse et je vous appelle pour vous dire que je vais faire sauter ma maison avec
11:32moi dedans.
11:33Mais il faudrait sauver.
11:34Je dis ça, c'est pour que mes voisins soient sauvés.
11:38Et j'ai raccroché.
11:40À ce moment-là, Christelle libère sa chienne, Maïka.
11:43C'est la chienne de mon fils.
11:46Et je l'ai sortie parce que je voulais pas qu'il soit triste.
11:49Il allait déjà perdre sa mère, je sais.
11:51Je sais que c'est ridicule.
11:53Je sais, s'il perdait sa mère, il serait certainement plus triste que s'il perdait sa chienne.
11:59Mais moi, dans ma tête, c'était au moins, il y avait sa chienne.
12:02Donc, j'ai sorti la chienne, mais elle, elle pleurait à la porte.
12:07C'était horrible.
12:08Je bouchais mes oreilles, je disais, j'hurlais, tais-toi, va-t'en, va-t'en.
12:13C'était horrible.
12:14C'était horrible.
12:15Ça, c'est le moment le pire pour moi, c'est d'avoir entendu la chienne pleurer.
12:24Quelques minutes après le départ de l'huissière, son mari, Eric, revient.
12:28Et là, il comprend qu'il y a un problème puisque la porte du jardin est fermée.
12:32Elle n'est jamais fermée.
12:33Il voit qu'il y a des meubles devant la fenêtre.
12:36Il se dit qu'il y a quelque chose d'anormal.
12:38Et donc, il appelle la famille de Christelle pour en savoir plus.
12:41Mes petites soeurs, elles disaient, ben, c'est pas normal.
12:43Donc, elles sont venues.
12:45Elles ont frappé.
12:46Elles étaient deux.
12:47Alors, il y en avait une qui frappait.
12:48Ils sont nés devant.
12:49Elle criait, Christelle, ouvre, vas-y, ouvre, ouvre.
12:53Et je répondais pas parce que je m'enfermais dans ma chambre pour pas les entendre, en fait.
12:57Je les entendais malgré tout.
12:59C'était plus étouffé, en fait.
13:00Mais quand j'étais ici et j'avais une angoisse, je dis non, il faut pas qu'elle me fasse
13:05changer d'avis, en fait.
13:06Christelle est toujours retranchée dans sa maison.
13:09Elle est entourée de cinq bouteilles de gaz prêtes à exploser.
13:12À ce moment-là, la police est arrivée à appeler le RAID.
13:15Et le RAID a pris attache tout de suite avec la famille de Christelle.
13:20Et donc, ils ont pris des renseignements.
13:21C'est la première chose qu'ils font, c'est savoir quel est le profil de la personne retranchée,
13:25pourquoi elle est retranchée et comment donc ils peuvent trouver des arguments ou le moyen de la faire sortir sans
13:31violence.
13:31Les pompiers sont là aussi.
13:33Et rapidement, la mairie va couper le gaz et l'électricité dans le quartier.
13:36Et ça, c'est la procédure qui est tout de suite enclenchée quand il y a une personne retranchée pour
13:40éviter que les personnes se fassent sauter.
13:42Que deviennent les voisins ?
13:43La police et les pompiers leur ont dit qu'il y avait une fuite de gaz.
13:47Ils sont tous orientés par la mairie vers une salle communale.
13:51Donc, le quartier est vide.
13:53Christelle est donc toujours retranchée à l'intérieur de sa maison.
13:56Son téléphone sonne.
13:57Au téléphone, c'est un négociateur du RAID, le groupe d'intervention d'élite de la police.
14:03Il m'a dit « Bonjour, madame, je m'appelle Greg, je suis négociateur au RAID. »
14:10Il dit « Comme vous voyez, tout autour, c'est entouré, vous avez la police, mais ils sont là pour
14:15vous protéger. »
14:17Il dit « Je sais que vous avez un enfant de 15 ans. »
14:19« Moi aussi, j'ai un enfant de 15 ans. »
14:21« Pensez à lui. »
14:23J'arrêtais pas de pleurer parce que je regardais mes factures.
14:28De toute façon, j'étais persuadée que j'allais aller jusqu'au bout.
14:32Mais c'est quand j'ai entendu le RAID, c'est à ce moment-là que je suis revenue dans
14:36la réalité.
14:38C'est les images des attentats qui m'ont fait que je dis « Bon, il y a autre chose
14:43à faire qu'à venir empêcher une folle de se foutre en l'air. »
14:47Donc, c'est là que j'ai commencé à redescendre.
14:53Progressivement, Christelle reprend un peu pied et le négociateur continue de discuter avec elle.
14:58C'est vraiment un lien, un fil qui la relie à l'extérieur.
15:01Et il lui demande au bout d'un moment s'il peut rentrer pour la voir.
15:06À ce moment-là, Greg me parlait beaucoup et il me dit « Vous ne voulez pas qu'on discute
15:10un peu ? »
15:10Je dis « Ben oui. »
15:12Il dit « Ouvrez et puis on va parler à deux. »
15:15Il était tout au bout, il me faisait signe.
15:17Il dit « Oui, vous me voyez ma main ? »
15:18Je dis « Oui. »
15:19Et puis, je suis sortie.
15:21Et c'est là que j'ai réalisé toute l'ampleur de ce que j'avais fait.
15:25Elle voit son quartier complètement métamorphosé avec notamment un gros bouclier du raid en face de sa maison.
15:32Elle prend peur, elle veut refermer la porte.
15:34Mais en fait, c'est déjà trop tard.
15:36Elle a avancé de quelques pas.
15:37Les policiers étaient en embuscade juste derrière.
15:40Ils rentrent très vite dans la maison pour sécuriser les lieux et c'est fini.
15:47Les policiers rentrent dans la maison et Christelle est tout de suite prise en charge aussi par des policiers.
15:52Ils ne la menottent pas en fait. Ils la conduisent vers le camion des pompiers en lui demandant si elle
15:56a besoin de soins.
15:57Et donc, elle est prise en charge de manière relativement douce.
16:01Je voyais les ambulances, enfin je voyais les gyrophares.
16:04J'ai vu des tuyaux par terre.
16:06J'ai vu le maire tout au bout de la rue.
16:09J'ai vu mes deux soeurs.
16:11Je les ai perçues inquiets parce que j'ai vu que mes soeurs avaient pleuré puisqu'elles avaient les yeux
16:15rouges.
16:16Mon mari, je ne sais pas.
16:19J'ai vu qu'ils étaient hackés, bien sûr, mais je n'arrive pas vraiment à définir ce qu'ils
16:24ressentaient parce que ce n'est pas quelqu'un qui s'exprime beaucoup.
16:27Et votre chienne ?
16:29Ma chienne, en fait, c'est mon mari qui l'a vue.
16:32Donc, il l'a prise et il l'a mise dans la voiture avec mon fils pour la calmer.
16:35Que se passe-t-il ensuite pour Christelle ?
16:37Elle est conduite à l'hôpital.
16:39Elle va rencontrer une psychologue qui lui explique qu'elle est en train de faire une dépression, qu'elle a
16:45fait un burn-out.
16:46Le premier jour, j'étais encore dans les tâches de choc et puis j'avais des cachets.
16:51Donc, ils ont commencé à me donner des cachets pour dormir.
16:54Après, je me suis retrouvée dans une unité où on était 4-5.
16:59C'était que des suicidaires.
17:01Et on s'entendait bien, c'était bien.
17:03Donc, elle va, pendant une semaine, rester à l'hôpital au repos et puis mettre au point un traitement pour
17:11sa dépression.
17:14Après cette semaine à l'hôpital, Christelle retrouve sa famille.
17:19Moi, je m'attendais à des reproches, mais non, mon fils, il m'a juste pris dans ses bras et
17:24il m'a dit « Maman, je t'aime ».
17:26Il y a longtemps qu'il ne l'avait pas dit.
17:28Et mon mari, il m'a pris dans ses bras et il m'a dit « Ça va aller, t
17:33'en fais pas, c'est qu'on va s'en sortir ».
17:36Quand vous repensez à ce qui s'est passé ce jeudi 4 février, qu'est-ce que vous ressentez ?
17:43J'ai plusieurs sentiments.
17:45Une hôte déjà, parce que j'aurais jamais cru qu'un jour je pouvais aller aussi loin.
17:52Mais un soulagement en même temps, parce que maintenant, je ne suis pas la seule à le savoir en fait.
17:59Au moins, je ne peux en parler.
18:01Même si ce n'est pas encore tout à fait réglé, je peux en parler.
18:09Est-ce qu'elle réalise aujourd'hui son geste ?
18:11Oui, elle réalise très bien et je crois qu'elle est très reconnaissante vis-à-vis de la police et
18:16des pompiers qui lui sont venus en aide
18:18et qui, quelque part, ont déclenché la phase d'après, c'est-à-dire le moment un peu de la
18:23reconstruction et de la sortie des problèmes.
18:24Elle n'a pas été expulsée.
18:26Elle dialogue avec le bailleur.
18:27Elle a constitué un dossier de surendettement.
18:30Christelle a un message à faire passer justement aujourd'hui au négociateur du RAID, Greg.
18:34Je voudrais lui dire merci à lui et à tous ses collègues, mais ce sont ses paroles qui ont fait
18:41débloquer mon cerveau.
18:43Il a été très gentil et comme je pleurais tout le temps, il me tapait sur l'épaule en me
18:47disant « ça va aller, madame, ça va aller ».
18:58Christelle Brigodot, vous avez signé une série de cinq articles.
19:01Article qu'on peut retrouver bien sûr facilement sur leparisien.fr.
19:05Et ce cinquième article parle d'un forcené habitant de l'Oise dans le village d'Hercouy et pour qui
19:11ça s'est mal terminé.
19:13Ça s'est passé en octobre 2019 et ce monsieur qui avait 73 ans, qui s'appelait Jean-Pierre, c
19:19'est un ancien pompier de Paris, retraité sans histoire jusque-là.
19:23Et ce jour-là, après une énième dispute, mais sans cause réelle avec un voisin, Jean-Pierre s'est retranché
19:31chez lui avec son fusil.
19:32C'est un chasseur, donc il savait tirer.
19:35Quand les gendarmes sont arrivés, il leur a tiré dessus.
19:37Donc tout de suite, le GIGN a été déclenché.
19:40Et le négociateur a tenté pendant 12 heures de prendre contact avec Jean-Pierre.
19:45Ça n'a jamais marché. Le GIGN a tout tenté pour essayer de le faire sortir.
19:50Et à la fin de la nuit, Jean-Pierre est sorti sur le pas de sa porte avec son fusil.
19:56Il a tiré une première fois, puis une deuxième fois.
19:59Et là, le GIGN a répliqué et a abattu Jean-Pierre.
20:03Christelle Brigodeau, est-ce que les hommes et les femmes qui deviennent un jour des forcenés ont forcément des problèmes
20:08psychiques au départ ?
20:10Il y a dans les forcenés des cas de profil psychiatrique,
20:14de gens qui n'ont pas pris leur traitement et qui perdent les pédales pour ces raisons-là.
20:18Mais ce que m'ont expliqué des psychologues spécialistes de ces questions,
20:21c'est qu'une majorité de gens qui deviennent des forcenés sont des gens ordinaires,
20:25qui sont submergés par les problèmes, peuvent plus s'en sortir,
20:28et qui, au bout d'un moment, ne sachant plus comment faire, choisissent la violence comme échappatoire.
20:41Merci à Christelle Brigodeau, témoignage recueilli par Raphaël Pueyo.
20:45Cet épisode a été produit par Thibault Lambert, Marion Bottorel et Salomé Robles.
20:50Réalisation, Julien Moncouquiol.
20:52Code Source est le podcast d'actualité du Parisien, disponible chaque soir du lundi au vendredi.
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