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De plus en plus de jeunes ont recours à la chirurgie esthétique pour ressembler aux stars des réseaux sociaux et de la téléréalité. Dans un livre intitulé « Génération bistouri », publié aux Éditions JC Lattès, Ariane Riou et Elsa Mari, journalistes au Parisien restituent leur longue enquête sur ce phénomène. Elles racontent les ravages de la chirurgie esthétique sur les jeunes au micro de Code source.

Direction de la rédaction : Pierre Chausse - Rédacteur en chef : Jules Lavie - Reporter : Ambre Rosala - Production : Clara Garnier-Amouroux, Thibault Lambert et Paloma Do Nascimento Cardoso - Réalisation et mixage : Julien Montcouquiol - Musiques : François Clos, Audio Network


Archives : W9, Luna Skye, Soneeeeeel.

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Transcription
00:02Bonjour, c'est Jules Lavi pour Codesource, le podcast d'actualité du Parisien.
00:12Génération Bistouris, enquête sur les ravages de la chirurgie esthétique chez les jeunes.
00:17Ce livre, publié le 15 février aux éditions Jean-Claude Lattès, a été écrit par deux journalistes du Parisien,
00:23Elsa Marie, spécialiste santé, et Ariane Rioux, du service Récit.
00:27Vous les avez peut-être déjà entendues dans Codesource, dans nos épisodes consacrés aux injectrices illégales de produits antirides,
00:34ou encore aux chirurgiens stars d'Instagram, Benjamin Azoulay.
00:38Elles reviennent aujourd'hui dans Codesource pour nous raconter ce qu'elles ont découvert en travaillant pendant des mois sur
00:44le sujet.
00:51Ariane Rioux, soyons clairs, dans votre livre vous parlez surtout de la banalisation de la chirurgie esthétique et de ses
00:56dérives potentielles.
00:57Mais vous n'êtes pas contre en soi cette pratique ?
01:00On n'est absolument pas contre la chirurgie esthétique en général, quand elle est réfléchie, quand c'est le fruit
01:05d'une réflexion assez longue.
01:07On a par exemple rencontré une jeune fille qui a été complexée depuis des années par sa petite poitrine,
01:12qui s'est fait opérer, elle a économisé pendant des années pour pouvoir se l'offrir,
01:15et aujourd'hui elle se sent beaucoup mieux dans sa peau.
01:17Nous ce qu'on dénonce c'est la banalisation à l'excès, tout le système qui se trouve derrière,
01:22qui pousse finalement des jeunes à se lancer dans la chirurgie esthétique,
01:27alors qu'ils n'auraient peut-être pas eu l'idée de le faire autrement.
01:29Pourquoi est-ce que ce sujet vous a intéressé au départ ?
01:31Parce que finalement avec Elsa, on aurait très bien pu nous aussi faire partie de cette génération bistouri.
01:37On a tous les deux moins de 35 ans, on a grandi avec les émissions de télé-réalité,
01:40on a évolué avec les réseaux sociaux aussi,
01:44et finalement en tant que jeune journaliste, on était aux premières loges de cette transformation sociale,
01:48et on a voulu comprendre comment on était arrivés là.
01:51Elsa-Marie, est-ce qu'on sait combien de jeunes ont recours à la chirurgie esthétique ?
01:55Quelle est l'ampleur du phénomène ?
01:56On a très peu de chiffres, mais on sait que le phénomène est croissant depuis 2019.
02:02Les 18-34 ans font plus de chirurgie que les 50-60 ans, qui est une patientèle historique,
02:06donc les enfants font plus de chirurgie que leurs parents, ce qui nous a interrogés.
02:10Et on sait aussi que dans certaines grandes cliniques françaises,
02:13les jeunes représentent désormais 50% des patients, alors qu'ils étaient moins de 10% il y a 10
02:19ans.
02:20Ariane Rioux, chez les femmes, quel est le corps soi-disant parfait, souvent mis en avant aujourd'hui sur les
02:26réseaux ?
02:26Alors il faut imaginer un sablier avec une poitrine généreuse, une taille fine, des fesses rebondies.
02:33Ce modèle de beauté, c'est Kim Kardashian, la star de télé-réalité américaine qui l'a popularisé,
02:38et même son visage est codifié avec des pommettes saillantes, une bouche pulpeuse, de grands yeux.
02:46Et finalement, ça s'est ensuite diffusé aussi en France.
02:53Ariane Rioux, Elsa Marie, dans cet épisode de Codesources, vous allez nous résumer votre enquête qui a duré 9 mois.
02:58On va suivre le fil de votre livre, Génération Bistouris.
03:02Ce travail vous a conduit d'abord en Turquie, à Istanbul, où beaucoup de jeunes hommes vont se faire greffer
03:08des cheveux.
03:09Elsa Marie, décrivez-nous ce que vous avez vu dans l'une de ces cliniques, la clinique Belaer à Istanbul.
03:13Alors, on a suivi en fait la grève capillaire de plusieurs jeunes de 20 à 30 ans.
03:18Et ce qui est assez frappant, c'est à quel point la perte de cheveux est vécue comme une injustice
03:23terrible.
03:24On a suivi par exemple Sofiane, il a 20 ans, c'est un étudiant boursier.
03:28Et lui, en fait, il est complexé par son front trop grand.
03:31Et donc, il est venu se faire ajouter une barre de cheveux.
03:34Et il raconte en fait qu'il est tellement honteux qu'il ne court jamais face au vent et qu
03:39'il porte toujours des casquettes.
03:40Et il a économisé très longuement pour se payer cette intervention, qui est quatre fois moins chère qu'en France.
03:45Mais ça coûte quand même environ 2000 euros, ce qui n'est pas rien pour un jeune homme de 20
03:48ans.
03:49Et donc, il a économisé à peu près 100 euros par mois pendant un an et demi pour se payer
03:53l'intervention.
03:54Toujours à Istanbul, il y a aussi des cliniques où les patients, des hommes et des femmes, viennent se faire
03:59refaire les dents.
04:00C'est beaucoup moins cher qu'en France, là encore.
04:02Vous avez pu voir le processus dans l'un de ces centres.
04:05Et c'est spectaculaire.
04:06Oui, on a suivi le quotidien d'une jeune femme de 25 ans qui avait seulement les dents légèrement chevauchées.
04:12Sauf qu'elle voulait un résultat définitif et rapide, donc elle ne voulait pas d'appareil dentaire.
04:17On a pu assister à son intervention.
04:18Il faut imaginer que pendant 1h30, on entend la fraise qui ne s'arrête jamais de limer les dents.
04:23Ce qui fait que les dents se réduisent et s'aiguisent en sorte de pointe de requin.
04:28Et sur cette pointe de requin, il va être chaussé des couronnes, donc des fausses dents, sur des dents saines
04:34pour avoir un sourire ultra blanc.
04:35Donc ils disent adieu à leurs vrais dents ?
04:37Ils disent adieu à leurs vrais dents.
04:39Et on a montré des photos de ces pratiques à un médecin de l'Union dentaire de retour en France.
04:44Et il était sidéré.
04:45Il nous a dit, je savais que ça existait, mais je ne pensais pas que c'était à ce point
04:48-là.
04:48Ces massacres à la turbine et ces jeunes seront condamnés à perdre leurs dents à 50 ans.
04:53Ces hommes et ces femmes n'hésitent pas souvent à parler de ce voyage et de leurs opérations à leurs
04:58proches.
04:58Ce n'est pas tabou.
04:59Et pour vous, la télé-réalité a eu un rôle clé dans la banalisation de la chirurgie esthétique,
05:04avec notamment la médiatisation de deux jeunes femmes,
05:08Loana Petrucciani en 2001 avec Loft Story sur M6,
05:12et Nabila Benatia en 2013,
05:15qui s'est fait connaître avec cette fameuse phrase dans l'émission Les Anges de la télé-réalité sur NRJ12,
05:21« Non mais allô quoi ? T'es une fille, t'as pas de shampoing. »
05:24Oui, c'est deux filles qui ont de très fortes personnalités,
05:27mais qui ont aussi un physique qui fait parler avec une plastique de bimbo.
05:32Elles ont des seins refaits, elles l'assument.
05:34Et c'est des physiques qui vont faire réagir et qui, du coup, vont créer de l'audience.
05:37Donc pendant des années, les boîtes de production vont tenter de reproduire ce modèle.
05:41À la fin des années 2010, il y a une explosion de la télé-réalité avec plusieurs émissions.
05:46Oui, il y a beaucoup de chaînes qui vont s'y mettre,
05:47le groupe M6, le groupe TF1, qui vont diffuser en 10 ans 140 émissions.
05:52Par exemple, l'émission des Marseillais, la Belle et ses Princes, les Ch'tis.
05:57Et en fait, le principe, c'est que les candidats vont se retrouver d'une émission à l'autre.
06:01On va les voir avoir une histoire d'amour dans l'une, se disputer avec son amoureux dans l'autre.
06:05L'intégrale de l'altercation entre Marie et Geoffrey.
06:09Les dessous d'un règlement de compte tel que vous ne l'avez encore jamais vu dans une émission de
06:13télé.
06:15Et chaque candidat, finalement, devient un personnage récurrent dont on va voir la vie évoluer au fil du temps.
06:21Et beaucoup de candidats de télé-réalité ont fait de la chirurgie esthétique.
06:25Oui, et en fait, surtout, la différence aujourd'hui, c'est qu'ils l'assument un peu tous.
06:29Ils le revendiquent même.
06:30On va voir des candidats faire des blagues très décomplexées sur le sujet.
06:35Par exemple, une candidate qui est au bord de la piscine
06:37et qui va blaguer sur le fait qu'elle n'a pas envie de sauter dans la piscine
06:40parce qu'elle a peur que ses prothèses mammaires explosent.
06:42Ces candidats et candidates de télé-réalité n'hésitent pas aussi à parler de chirurgie esthétique sur leurs réseaux sociaux.
06:48C'est en fait là tout le problème parce qu'en fait, ça va beaucoup plus loin que des blagues.
06:53Comme elles chroniquent en permanence leur quotidien, elles évoquent aussi leurs opérations.
06:57On va les voir chez leurs chirurgiens avec la seringue au bord du visage.
07:02Elles vont aussi conclure des partenariats avec des cliniques.
07:05Elles font en fait de la publicité sans mentionner ni les risques liés à une opération
07:10ni les complications aussi qui peuvent advenir après une opération.
07:14Parlons de chirurgie esthétique.
07:15On me demande souvent si c'est élégant d'apporter des modifications esthétiques à son visage ou à son corps.
07:20Alors sur l'accord du docteur Marchak, je vais reprendre quelques-unes de ses photos pour vous montrer.
07:24Ici on a un exemple frappant.
07:26On voit que le docteur Marchak a repris les paupières et les cernes.
07:29Encore un petit exemple avant-après.
07:32Donc oui, avoir recours à la médecine ou à la chirurgie esthétique, ça peut être élégant.
07:36En revanche, il faut toujours que ça paraisse naturel.
07:39Et en fait, ces filles-là, il ne faut pas oublier qu'elles sont suivies par des millions de jeunes
07:43à qui finalement, elles vont donner envie de faire une opération
07:47alors que pour certains, ils n'auraient même pas eu l'idée d'y aller.
07:50Les réseaux, dans votre livre, des ados vous disent y passer en moyenne 5 heures par jour en semaine
07:56sur TikTok, Instagram ou encore Snapchat et jusqu'à 10 heures le week-end.
08:02Les images postées par les influenceurs et influenceuses sont très souvent modifiées
08:07avec des logiciels ou des applications.
08:08Oui, pratiquement toutes.
08:11Les influenceurs et les influenceuses utilisent ces logiciels qui affinent le corps,
08:15qui lissent la peau, qui peut gonfler les fesses, qui peut gonfler les lèvres
08:18et qui finalement vont donner une image fausse de la réalité
08:21qui semble parfaite et qui est en fait inatteignable dans la vie.
08:24Ça, c'est pour les images que les fans de télé-réalité reçoivent.
08:27Mais dans l'autre sens, quand on se prend en photo ou quand on fait des selfies,
08:31on peut aussi appliquer des filtres qui changent sa propre apparence.
08:34Tout ça est très facile d'accès, que ce soit les filtres, on peut les trouver sur toutes les applications,
08:38sur Instagram, sur Snapchat.
08:40Et en fait, en un simple clic, aujourd'hui, on peut réduire son nez, grossir sa bouche, lisser sa peau.
08:46Et en utilisant ces filtres, ces applications tous les jours,
08:49beaucoup de jeunes finissent par avoir une image d'eux qui est faussée
08:52et certains ressentent le besoin à la fin de ressembler à ces photos filtrées ou retochées d'eux-mêmes.
08:59Elsa-Marie, Ariane Rioux, des injectrices illégales,
09:02ont fait leur apparition dans les années 2020-2021,
09:06injectrices de produits pour faire gonfler les lèvres, notamment.
09:09Oui, ce sont essentiellement des femmes qui sont coiffeuses, esthéticiennes
09:13et qui proposent sur Instagram des injections à prix cassé,
09:17deux fois moins cher que chez le médecin,
09:18sauf que c'est totalement illégal et surtout très dangereux d'aller chez elles.
09:22Et elles injectent notamment de l'acide hyaluronique.
09:25Vous en avez rencontré plusieurs en banlieue parisienne,
09:27dont une qui vous raconte, sans détour, son business.
09:30Oui, c'est la plus bavarde.
09:31Elle nous reçoit dans son salon, là où elle veut nous faire une injection.
09:35Et elle nous raconte qu'elle se fait, je cite, des sommes de ouf, jusqu'à 700 euros par jour.
09:40Elle dit que sa limite, c'est les petites, c'est-à-dire les mineurs,
09:43auxquels elle ne veut pas faire d'injection.
09:45Sauf qu'elle ne se rend pas toujours compte qu'elles ont 16 ans,
09:47puisqu'elle ne leur demande pas leur carte d'identité.
09:49Et elle reconnaît que ça peut lui arriver de faire des injections à des jeunes filles de 16 ans.
09:52D'un mot, il y a un service de police, un service de la BRDP,
09:56la brigade de répression de la délinquance contre la personne,
09:58qui enquête sur plusieurs injectrices illégales.
10:02Oui, mais en fait, c'est extrêmement compliqué pour eux d'aller au bout des enquêtes,
10:05parce que d'une part, il manque de moyens,
10:07parce que les victimes, il y en a très peu qui portent plainte,
10:10et aussi, ils coopèrent avec les réseaux sociaux
10:13pour essayer de trouver qui se cache derrière les comptes des injectrices illégales.
10:17Mais bien souvent, Instagram ne coopère pas.
10:23Les vrais chirurgiens esthétiques, eux aussi, ont investi les réseaux.
10:27Ils publient notamment des photos ou des vidéos avant, après,
10:31pour montrer ce dont ils sont capables.
10:33On estime qu'il y a environ un tiers des chirurgiens qui sont présents sur les réseaux sociaux,
10:37et un certain nombre diffusent des photos assez alléchantes d'avant, après.
10:42Ils vont publier, par exemple, une photo d'un nez avec une bosse,
10:46et sur le cliché d'après, elle a disparu,
10:48ce qui donne un côté un peu magique,
10:50et qui peut donner aussi envie aux jeunes de franchir la porte d'un cabinet de chirurgie esthétique.
10:56Ce qu'il faut savoir, quand même, c'est que cette promotion, elle est illégale.
10:59En France, en fait, la médecine ne peut pas être considérée comme un commerce,
11:03et donc, ils n'ont pas le droit de faire cette publicité.
11:05Pour votre livre, vous vous êtes rendu dans une clinique de chirurgie esthétique de Marseille,
11:09dans le quartier de la Timone.
11:11Présentez-nous un peu les lieux,
11:12et dites-nous ce qui vous marque le plus pendant cette visite.
11:15Alors, la clinique Phénicia, c'est l'une des plus grandes de France.
11:19On y fait environ 2500 opérations par an.
11:22Ce qui m'a vraiment étonnée, c'est à quel point les jeunes n'ont pas conscience du risque lorsqu
11:25'ils se font opérer.
11:27Par exemple, des jeunes filles qui se font poser des implants mammaires,
11:30veulent le soir même aller danser en discothèque.
11:32Les médecins sont obligés de les sermonner en leur disant,
11:34mais c'est pas possible, en fait, l'implant peut bouger, il faut que vous restiez allongé.
11:38Ce qui m'a aussi marqué, c'est les parents qui vont, par exemple, payer une paire de seins
11:43ou un nouveau-né à leur adolescent parce qu'il a décroché un bac ou parce que, en fait, c
11:48'est son anniversaire.
11:49Et aussi, une dernière chose, c'est le Botox préventif que j'ai découvert là-bas.
11:52En fait, les jeunes viennent se faire injecter du Botox pour devancer une ride qui pourrait apparaître.
11:59Et donc, on n'attend pas un signe de vieillesse, on l'anticipe.
12:03Un Américain a eu un rôle clé dans la médiatisation et la banalisation de la chirurgie esthétique.
12:08Un chirurgien surnommé Dr. Miami parce qu'il vit à Miami, il a 40 millions d'abonnés Snapchat
12:14et sa notoriété, Ariane Rioux, a débuté en février 2015.
12:18Oui, parce qu'en fait, c'est l'un des premiers à commencer à poster des photos de ses opérations
12:23avant-après sur ses réseaux.
12:25Et surtout, il va beaucoup plus loin parce qu'il filme aussi ses opérations en direct sur Snapchat.
12:37Dans un style très décontacté, on le voit en train de faire des blagues, on le voit en train de
12:42répondre à ses abonnés en direct,
12:44il opère en musique, il souhaite anniversaire des abonnés qui l'en regardent.
12:50Et en fait, au tout début, la profession, on le regarde avec des grands yeux en se demandant ce qu
12:53'il est en train de faire,
12:54sauf que finalement, ils s'aperçoivent que la recette prend et que c'est aussi un bon moyen d'attirer
12:58des patients.
12:59Donc finalement, il n'y en a pas mal qui vont se mettre à l'imiter.
13:07En juin 2022, à Paris, vous allez toutes les deux à un congrès de chirurgie esthétique.
13:12Le docteur Benjamin Azoulay fait une intervention à la tribune.
13:15Il ne cache pas, comme beaucoup de médecins présents, que le but est d'attirer un maximum de patients.
13:20Oui, il se réjouit même que quand il poste une photo d'avant-après d'une rhinoplastie, d'une opération
13:26du nez,
13:26il peut recevoir jusqu'à 50 demandes de consultation dans la foulée.
13:30On comprend en fait très vite que tout ça n'est qu'un business.
13:34À la tribune, certains praticiens utilisent même le terme de client au lieu de patient sans que personne ne s
13:40'en offusque.
13:41Elsa-Marie, les chirurgiens n'hésitent pas à faire de la publicité alors que c'est officiellement interdit.
13:45Comment est-ce qu'ils font concrètement ?
13:47Eh bien, ils outrepassent les règles, tout simplement.
13:50Et ils sont tellement nombreux à le faire que la pratique est presque admise.
13:53L'Ordre des médecins n'a pas non plus les moyens de traquer sur les réseaux sociaux tous ceux qui
13:57enfreillent le règlement.
13:59Et donc, ils n'ont aucune raison de s'arrêter puisqu'ils ne sont pas sanctionnés.
14:02Ariane Rioux, la chirurgie esthétique est une activité qui peut rapporter beaucoup ?
14:05Oui, c'est extrêmement lucratif. On a vu, pendant notre enquête, des chirurgiens arriver à leur cabinet dans des voitures
14:11de luxe.
14:12L'un d'entre eux nous a dit qu'ils pouvaient faire jusqu'à 1 million d'euros de bénéfices
14:15par an.
14:15Les influenceurs et influenceuses qui font la promotion sur leur réseau d'un chirurgien, ils gagnent combien par message ?
14:22Alors, un influenceur, en général, pour un placement de produit, il peut gagner jusqu'à 7000 euros.
14:26Sauf que pour la chirurgie, c'est un peu différent.
14:28Souvent, c'est un échange de bons procédés.
14:30La clinique ou le chirurgien leur offre une injection, une opération, en échange d'une story postée sur leurs réseaux
14:37sociaux.
14:38Dans votre livre, vous racontez une très grave complication qu'a subie une candidate de télé-réalité très connue dans
14:44le milieu.
14:45Luna Sky, c'est évidemment son pseudo.
14:47Tout commence en mai 2021 pendant un voyage à Dubaï avec le chirurgien Benjamin Azoulay qui est devenu son ami.
14:53Oui, alors on est dans une maison à Dubaï.
14:55Dans cette maison, il y a l'ami de Luna Sky qui est également l'ami du docteur Azoulay.
15:00Le lendemain de l'anniversaire, le docteur Azoulay fait des injections à cet ami pour lui gonfler les fesses, donc
15:07pour augmenter son postérieur.
15:08Il lui reste alors du produit et d'après la version de Luna Sky, il lui propose alors de lui
15:14faire, elle aussi, des injections dans les fesses.
15:16Elle accepte parce qu'elle a perdu du poids et qu'elle se sent mal dans sa peau.
15:19Et quelques minutes plus tard, elle l'interroge en disant quand même, est-ce que c'est pas risqué, le
15:23lieu est pas stérile, c'est interdit en France, ce genre de pratiques.
15:26Et d'après elle, il l'a rassurée et donc elle est allée s'allonger dans une chambre et lui
15:30a fait des injections dans les fesses pendant plus d'une heure.
15:34La version du docteur Azoulay est totalement différente.
15:36Lui affirme qu'il n'a jamais réalisé d'injections dans une villa.
15:40Que se passe-t-il ensuite, Ariane Rion ?
15:42Trois mois plus tard, donc en septembre, Luna Sky s'aperçoit qu'elle a des petites taches rosées sur les
15:46fesses.
15:47Elle ressent des douleurs comme des courbatures, elle est extrêmement fatiguée, elle a de la fièvre.
15:52Et donc on lui prescrit des médicaments, sauf qu'en fait l'infection se propage jusque dans le sang.
15:57Elle finit à l'hôpital où elle se retrouve entre la vie et la mort.
16:00Et là, c'est le début d'un long cauchemar qui commence.
16:03J'ai refait une septicémie et du coup, j'ai dû revenir me faire hospitaliser d'urgence.
16:12C'est un peu compliqué.
16:13Les médecins, ils me disent qu'ils ne savent plus quoi faire, qu'ils ne veulent plus prendre la responsabilité,
16:19qu'ils ne savent plus quoi faire.
16:21C'est juste incroyable.
16:23Vous la voyez quelques semaines plus tard, à Paris, dans sa chambre de l'hôpital Tenon.
16:28Elle est dans quel état physique et mental à ce moment-là ?
16:31Alors physiquement, elle est très fatiguée.
16:32Elle a subi plusieurs opérations pour qu'on lui retire le produit des fesses.
16:37Au bloc, les médecins vont lui aspirer le produit à travers des petites incisions dans les fesses.
16:42Et sauf qu'ils vont devoir s'y reprendre plusieurs fois pour réussir en fait à enlever tout le produit.
16:48Moralement, elle nous dit qu'elle se sent bousillée par la maladie.
16:51Elle ne reconnaît plus le corps dans lequel elle est.
16:53Et surtout, elle dit qu'elle s'en veut aussi d'avoir fait ses injections et d'avoir s'aider
16:57à tant d'impulsivité.
16:59Elsa Marie, il y a pire que ce qu'a vécu Luna Sky.
17:01Vous avez rencontré une femme qui a perdu son visage après avoir fait des injections d'acide hyaluronique pour essayer
17:07de combler des rides.
17:08Oui, c'est le cas le plus grave que l'on ait rencontré durant cette enquête.
17:11Et cette jeune fille d'une trentaine d'années a failli mourir parce que son injectrice illégale lui a en
17:17fait injecté le produit dans l'artère faciale.
17:20Elle s'est trompée de zone qui a conduit en fait à boucher le vaisseau à une infection généralisée.
17:26Lorsqu'elle est arrivée à l'hôpital, elle était entre la vie et la mort.
17:30Et lorsque nous, on la rencontre, elle s'apprête à subir une deuxième grève du visage.
17:35Il faut imaginer qu'elle a eu une amputation des narines parce que son nez était complètement détruit.
17:39Et que ces deux trous béants autour du nez ne sont reliés que par un fil de chair.
17:44C'est vraiment très impressionnant.
17:46Et elle, ce qu'elle nous dit, c'est qu'elle a conscience qu'elle ne ressemblera plus jamais à
17:50ce qu'elle était.
17:51Mais qu'elle espère qu'on la répare le plus possible.
17:55Ariane Rioux, avec Elsa Marie, vous avez rencontré des dizaines de femmes qui ont fait de la chirurgie ou de
18:00la médecine esthétique.
18:02Comme des injections par exemple.
18:03Et plusieurs d'entre elles vous parlent d'une forme d'addiction.
18:07Oui parce qu'en fait, bien souvent, quand ces filles gomment un défaut, elles vont en trouver un autre qu
18:13'elles veulent aussi estomper.
18:14Et c'est pire en fait en médecine esthétique parce que le produit qui est injecté, l'acide hyaluronique, est
18:20censé s'estomper au fil du temps.
18:21Donc si elles veulent garder l'effet repulpé des lèvres ou des fesses, ça dépend là où elles se sont
18:26fait injecter,
18:27il faut qu'elles repassent régulièrement par un cabinet de chirurgie esthétique.
18:31Mais dans beaucoup de cas, il y a une forme de déception ou de frustration après les injections ou les
18:35opérations.
18:36Ce qu'on oublie trop souvent, c'est que le premier risque, c'est l'insatisfaction.
18:40Or, la chirurgie est irréversible, donc il faut bien en avoir conscience.
18:43Et puis le problème peut être aussi plus profond.
18:45On a rencontré par exemple Clara.
18:47Elle, elle a une toute petite poitrine, donc elle s'est fait poser des implants mammaires.
18:50Sauf qu'après l'opération, elle ne voit toujours pas ses seins.
18:53Elle explique qu'ils n'existent pas.
18:55C'est un trouble psychologique qui s'appelle la dysmorphobie, c'est-à-dire qu'elle ne se voit pas
18:58comme elle est.
19:02Elsa-Marie, dans votre livre Génération Bistouri, une sociologue alerte, elle parle dans des cas extrêmes d'une forme de
19:09dissociation avec soi-même.
19:11On peut finir par avoir du mal à savoir qui on est à force de changer d'apparence, c'est
19:16ça ?
19:16La sociologue Anne Gottman parle même d'essayage identitaire, le fait d'essayer comme ça plusieurs identités, comme si on
19:23enfilait des vêtements.
19:25Et elle explique en fait que se modifier physiquement, surtout le visage, peut avoir des conséquences.
19:30Il faut pouvoir après se reconnaître dans le miroir.
19:32La modification peut justement entraîner un risque de dépersonnalisation.
19:36Et le fait de se dire, je ne me reconnais plus, je ne sais plus que c'est moi.
19:39Ariane Rioux, est-ce que les réseaux sociaux essaient de limiter la propagation d'images qui peuvent donner envie d
19:46'aller vers la chirurgie ou la médecine esthétique ?
19:48Pas vraiment. Pendant un temps, notamment Instagram, qui fait partie du groupe Meta, a tenté d'interdire les filtres qui
19:54modifient le visage sur sa plateforme.
19:57Mais ça n'a pas duré très longtemps.
19:59Il y a eu des études en interne qui montrent que les jeunes filles qui passent du temps sur les
20:02réseaux sociaux se sentent encore plus mal dans leur peau.
20:04En tout cas, ce qui est sûr, c'est qu'ils laissent pulluler les publicités qui sont faites par les
20:09chirurgiens esthétiques et les influenceurs.
20:11Elsa Marie, à la fin de votre livre, vous insistez sur le fait que le ministère de la Santé ne
20:16semble pas avoir pris conscience de l'ampleur du problème.
20:19Oui, ce qui nous a vraiment étonné dans leur réponse, c'est qu'il n'existe pas de recensement des
20:22pratiques à visée esthétique.
20:23Ça veut dire quoi ?
20:24Ça veut dire qu'en fait, il n'y a pas de liste qui existe et qui liste les différentes
20:28opérations, comme l'augmentation mammaire, comme la liposyption ou les implants fessiers.
20:34Ça veut dire que c'est à chaque chirurgien de décider s'il opère ou non.
20:38Ce dont on se rend compte aussi en chirurgie esthétique, c'est qu'il y a parfois un manque de
20:42consensus et qu'il faudrait que tout le monde se mette autour de la table pour décider des règles.
20:47Toujours à la fin de votre livre, Ariane Rioux, vous donnez des nouvelles de Luna Sky, la candidate de télé
20:52-réalité qui a souffert de graves complications.
20:55Elle est toujours très fragile psychologiquement. Elle fond en larmes quand elle raconte ce qui lui est arrivé.
21:01Et physiquement aussi, elle a des séquelles. Elle souffre encore. Elle a subi cette intervention depuis la dernière fois où
21:07on l'a rencontrée.
21:08Ses fesses, aujourd'hui, ressemblent, et c'est elle qu'il dit, à un ballon dégonflé.
21:12Elle a 18 trous dans les fesses aussi, liés à toutes les opérations qu'elle a subies.
21:15Elle dit qu'elle est aujourd'hui prête à se faire poser des implants fessiers, alors qu'elle sait tous
21:20les risques que ça comporte.
21:22Mais en fait, pour elle, il n'est plus question d'esthétique, il est question de réparation.
21:26Elle dit qu'elle a l'impression qu'on lui a découpé une partie de son corps.
21:29Dans votre livre, vous mettez en lumière des propos tenus publiquement pendant un congrès international de chirurgie et médecine esthétique
21:36à Paris, début 2022, par un dermatologue.
21:39Pendant une conférence, ce spécialiste avoue que, dans bien des cas, l'acide hyaluronique, ce fameux produit injecté pour faire
21:47gonfler les lèvres, par exemple, ne part pas une fois injecté.
21:50L'acide hyaluronique est censé disparaître au bout de quelques mois.
21:54Or, devant quelques journalistes, il explique que certains produits arrivent sur le marché et qui sont très résistants, ce sont
22:00des mélanges, et qu'en fait, ils ne disparaissent pas.
22:03Ils n'osent pas publier ces résultats tellement ils sont alarmants.
22:07Elsa-Marie, Ariane Rioux, ce qui frappe en vous lisant, c'est que les jeunes qui ont recours à la
22:12chirurgie esthétique sont impatients, et ils ne se posent aucune question sur l'avenir.
22:17Non, et on ne sait absolument pas ce que ces corps deviendront dans 5, 10, 15 ans.
22:22Beaucoup ne sont même pas au courant qu'il faudra qu'ils repassent par une opération.
22:26Quand une fille se fait poser des prothèses mammaires, il faut qu'elle le refasse tous les 10 ans.
22:30Quand un homme se fait opérer les dents, il va falloir qu'il repasse aussi sur une table d'opération.
22:34Et en fait, on n'a jamais opéré des gens aussi jeunes, et on ne sait pas du tout comment
22:38tout ça va évoluer à long terme.
22:49Merci Elsa-Marie, Ariane Rioux.
22:51Je redonne le titre de votre livre publié chez Jean-Claude Lattès,
22:55Génération Bistouris, enquête sur les ravages de la chirurgie esthétique chez les jeunes.
22:59Code Source est le podcast quotidien du Parisien.
23:02Si vous aimez Code Source, n'hésitez pas à nous le dire en laissant des petites étoiles ou un commentaire
23:06sur votre application audio.
23:08Vous pouvez nous suivre sur Twitter, at Code Source, ou nous écrire, codesource at leparisien.fr.
23:14Cet épisode a été produit par Clara Garnier-Amourou, Thibaut Lambert et Paloma Donacimento Cardozo.
23:20Réalisation, Julien Moncouquiole.

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