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  • il y a 11 heures
A 100 ans passés elle témoigne encore et toujours. Arrêtée puis déportée en 1944 à l'âge de 19 ans, elle continue de raconter la barbarie des camps d'extermination dans les moindres détails : le travail forcé, les brimades quotidiennes, la brutalité des kapos, et de l'extermination des juifs à l'oeuvre. Comment a-t-elle survécu à l'horreur et su garder son humanité après une telle épreuve ? Comment perçoit-elle la montée des violences antisémites aujourd'hui en France ? Et surtout où cette centenaire puise-t-elle la force de témoigner contre la haine, toutes les haines ? Cette semaine Rebecca Fitoussi reçoit Ginette Kolinka dans l'émission un monde, un regard. Année de Production :

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Transcription
00:04Générique
00:22C'est un entretien très particulier auquel vous allez assister aujourd'hui.
00:27Un entretien pour l'histoire, la grande histoire, celle qu'il nous faut impérativement rappeler, rappeler encore, rappeler sans cesse.
00:36C'est d'ailleurs la mission que s'est donnée notre invitée.
00:39Malgré la fatigue, malgré la douleur, malgré l'horreur, elle se souvient, elle parle, elle revit, souvent en fermant les
00:45yeux, la monstruosité d'Auschwitz, la Shoah.
00:48L'entreprise de destruction systématique est méticuleusement organisée des 9,5 millions de juifs vivant sur le sol européen avant
00:57les camps.
00:58C'est de cela que notre invitée témoigne partout, tout le temps, où elle le peut, dans les écoles, les
01:02collèges, les lycées, les émissions de radeau, de télé, les documentaires, et aujourd'hui, ici.
01:08Avant que les voix ne s'éteignent, elle dit l'indicible.
01:11Il y aura une trace écrite aussi, précieuse, un livre-entretien avec l'autrice Katel Muller, qui a osé toutes
01:18les questions, auxquelles notre invitée a donné toutes les réponses, toutes ses réponses.
01:24Comment fait-elle ? Comment peut-elle vivre et revivre chaque détail de ce que les nazis ont infligé aux
01:29déportés ?
01:30Faut-il se déconnecter de toutes ses émotions pour remplir une telle mission ?
01:33Raconter sans cesse le pire, est-ce que ça lui coûte ?
01:37Posons-lui toutes ces questions.
01:38Bienvenue dans Un Monde, Un Regard, bienvenue Ginette Kolinka, merci d'avoir accepté notre invitation ici au Sénat.
01:44C'est à l'âge de 19 ans que vous êtes arrêtée sur dénonciation parce que juive, puis déportée avec
01:49votre père, votre frère et votre neveu dans le camp d'Auschwitz-Birkenau,
01:53dans ce livre-entretien avec Katel Muller, qui illustre aussi votre témoignage intitulé Ginette Kolinka contre la haine, paru aux
02:01éditions La Sirène.
02:02Vous dites tout, absolument tout, sans frein, sans filtre, sans tabou, sur aucun sujet.
02:08Et vous y arrivez parce que vous dites que ça n'atteint pas votre morale.
02:12Comment est-ce possible que ça n'atteigne pas votre morale ? Comment arrivez-vous à dire sans ressentir ?
02:18Parce que je vis au jour le jour. Ce que j'ai vécu, jamais, jamais, je n'oublierai. Ça tapisse
02:29mon cerveau. Le passé, le passé, on ne vit pas avec le passé.
02:34Mais par contre, il faut s'en rappeler quand même du passé parce que ça a été la cause de
02:42tout ce qui est arrivé.
02:43– C'est là-bas, à Auschwitz, que vous apprenez à ne plus rien ressentir. Vous dites, on perd les
02:48sentiments très vite.
02:49J'ai appris que mon père et mon frère étaient partis en fumée. Je ne me suis pas trouvée mal.
02:53Je n'ai même pas pleuré.
02:54D'ailleurs, je n'ai plus jamais pleuré du reste de ma vie. C'est vrai que vous n'avez
02:57plus jamais versé une larme ?
02:59– Non. Je ne sais plus pleurer. Je ne sais plus pleurer. J'ai eu un brin d'émotion le
03:07jour de mes 100 ans, alors que je pensais manger au restaurant avec uniquement mon fils et ses enfants,
03:14et sa femme et ses enfants. Et j'ai retrouvé une famille au complet, cousin, cousine, qui était venue de
03:22loin et tout.
03:23Alors là, j'ai presque eu la larme à l'œil, mais elle n'est pas tombée.
03:27– Est-ce que vous pensez que ressentir, c'était mourir à Auschwitz ?
03:32Est-ce que vous pensez que vous vous êtes coupée de vos émotions, parce que ça aurait pu vous fragiliser
03:36?
03:36– Je ne peux pas parler pour les autres, mais s'il y a des personnes qui ont ressenti que
03:47ce qu'on voulait, c'était qu'elles meurent,
03:50et tout était bon pour nous penser à ça. Mais les pauvres, quand on perdait le moral dans un endroit
04:00comme ça, c'est la mort qui vous prend.
04:04– Mais vous avez parlé de mon petit frère, mon père, de mon neveu, mais je devrais avoir toujours la
04:14larme à l'œil.
04:15Ils sont partis, ils étaient bien. Et d'un seul coup, j'apprends que, alors que je pensais leur prendre
04:22service en les faisant monter sur les camions,
04:26et je les ai envoyés directement à la mort. Non, je n'ai plus le sentiment. C'est triste à
04:38dire, mais je n'en ai plus.
04:40– Vous ne ressentiez plus, vous ne ressentez plus, et vous dites que vous ne pensiez plus non plus.
04:44Vous dites, j'étais devenu un petit toutou qui ne réfléchissait pas, qui faisait ce qu'on lui disait, j
04:49'étais devenu un robot.
04:51– Oui. – Anesthésie aussi, et des émotions, et du cerveau.
04:55– Exactement. Le robot, ce mot-là m'est venu, j'étais sur le boulevard Beaumarchais, et il y avait
05:04une vitrine,
05:05il y avait une espèce de disque qui allait à droite, après il allait à gauche, après il allait…
05:14et j'ai dit, j'étais comme lui, tu fais ça, tu fais ci, et puis tu le fais, tu
05:21ne sais pas pourquoi, mais il faut le faire.
05:24– Vous vous êtes fait aider psychologiquement en revenant des camps où il n'en était pas question ?
05:29– Non, hélas, hélas, maintenant, dès qu'il y a quelque chose, vous avez les psys qui viennent.
05:35Non, nous, on n'a pas eu droit aux psys. Mais moi, j'en avais pas besoin. J'avais pas
05:41besoin parce que j'ai eu la chance,
05:43quand je suis revenue, de retrouver ma famille. C'est-à-dire, malheureusement, pas ceux qui avaient été déportés,
05:52mais ceux qui avaient eu la chance de ne pas être arrêtés.
05:55Et bien, j'ai essayé de retrouver ma mère, mes soeurs, cousins. Ça, ça a été le principal de ma
06:04guérison.
06:05– Ce qu'on comprend en lisant votre témoignage, c'est qu'il y a quand même un moment charnière
06:10qui va vous faire basculer.
06:12Peut-être que c'est à partir de là que vous commencez d'ailleurs à ne plus ressentir et à
06:15ne plus penser.
06:16C'est lorsque vous devez vous mettre nu pour la fouille. Et vous dites, là, c'est le premier moment
06:21où je commence à souffrir,
06:23« je souffre de honte », dites-vous. Ce moment-là, il a été terrible pour vous.
06:27– C'est exact. Vous arrivez, vous connaissez personne, vous êtes descendu des trains, à mauvais voie.
06:39Et puis d'un seul coup, après avoir été mis en rang et avec les nazis, un rang, c'est
06:49pas n'importe comment,
06:50les ordres arrivent, déshabillez-vous. Vous avez des manteaux, vous avez des vestes, vous les enlevez.
06:57Vous venez d'arriver et c'est à la nudité totale.
07:05Rien que d'en parler maintenant, je ressens encore un peu moins.
07:09Mais vous êtes devant des femmes que vous ne connaissez pas.
07:15Et vous êtes nues.
07:17Au premier abord, je me cache les seins, je me cache le sexe, j'ose regarder personne.
07:24Et puis, il y a quand même la vie, là, j'ouvre les paupières
07:31pour découvrir des corps que je ne savais pas.
07:36– Bien sûr.
07:37– Mais il y avait une entreprise d'extermination, mais aussi une entreprise d'humiliation.
07:41Vous dites, leur premier but était de nous tuer, mais ceux qu'ils ne tuaient pas, ils voulaient les humilier.
07:46– Exactement, exactement.
07:48Ça, c'est… après que j'ai… en analysant tout ce qu'on m'avait fait,
07:55après j'ai commencé à mettre des titres sur ce que j'avais vécu.
08:00Mais avant, je ne parlais même pas d'humiliation.
08:03J'étais gênée, j'avais honte, c'est tout ce que je disais.
08:07– Vous évoquez tout dans ce livre, jusqu'au moindre détail intime.
08:10L'hygiène, les toilettes, les façons pour les femmes de gérer leurs règles,
08:15la sexualité aussi, parce qu'il y avait une forme de sexualité à Auschwitz.
08:19Vous avez assisté à des débats entre femmes,
08:21et vous ne saviez même pas que ça existait.
08:24On dit assez rarement ces choses-là,
08:26et je crois même qu'on vous a déconseillé d'en parler.
08:28– Oui, naturellement qu'on me l'a déconseillé.
08:30Je fais partie d'une association qui s'appelle
08:33l'Union des déportés de Auschwitz.
08:37On ne voit pas des personnes raconter des choses comme ça.
08:46Mais moi, je l'ai vue.
08:51Moi-même, je ne savais même pas ce que c'était.
08:53Et je l'ai vue.
08:55– Et pourquoi ne pas le raconter après tout ?
08:57Est-ce qu'on ne peut pas comprendre que dans un tel moment de déshumanisation,
09:01on peut avoir envie d'être touché et de toucher ?
09:04– Moi, je ne vais pas chercher si loin.
09:08Je ne pense pas qu'on a envie d'être touché.
09:12Jamais, jamais, ça ne m'a effleuré.
09:15C'est une idée pareille.
09:16J'ai toujours été très gênée d'être nue.
09:20On m'obligeait d'être nue après, on s'y habitue.
09:23Mais me toucher, ça, je n'aurais jamais aimé.
09:28Mais si j'étais tombée sur quelqu'un qui a un capot,
09:33qui commande et tout, et qu'elle veut me toucher,
09:36qu'est-ce que j'aurais pu faire ?
09:38– Les capots, c'était les gardiennes.
09:39– Les capots, c'était celles qui étaient désignées
09:42par les officiers pour nous surveiller.
09:47Parce que j'ai écouté une fois la fin de…
09:53Vous savez, quand il y a eu le jugement des officiers,
09:56j'avais entendu, pas directement, mais indirectement,
10:01par la radio ou par la télé,
10:04mais je n'ai jamais touché un juif.
10:08– Ah ben d'accord, exactement, c'est vrai.
10:12Vous pensez bien que pour eux, on était des pestiférés et tout,
10:16mais par contre, ils donnaient des ordres au capot de nous frapper.
10:22– Dans ce livre, vous répondez aussi à la question
10:24« Pourquoi n'y a-t-il pas eu de révolte ? »
10:28Pourquoi n'y a-t-il pas eu de révolte, Ginette ?
10:30– Pourquoi ? Ben, vous avez la force.
10:34Nous, on a la quantité, si vous voulez,
10:39mais la quantité qui vient d'être, qui vient d'être nue,
10:44qu'on a tendue, rasée et qu'on a habillée d'une façon tellement…
10:53tellement… vous ne pensez même pas à vous révolter,
10:56vous êtes assommés…
11:00– Et puis ils mentaient, ils mentaient,
11:02ils ne disaient pas ce qui allait se passer ou ce qui allait arriver.
11:05– Là, peut-être que si on avait su,
11:10il y aurait peut-être eu des révoltes,
11:11parce que moi, j'étais comme un petit toutou,
11:15mais parmi nous, il y avait peut-être des chefs d'entreprise,
11:19des filles qui avaient du caractère.
11:21Et d'ailleurs, il y a eu une révolte.
11:25– À Zobibor ?
11:26– Non, à Zobibor, je ne connaissais pas.
11:29Oui, il y a eu, et ils ont supprimé ce camp.
11:33Mais il y a eu la révolte du Sonderkommando.
11:37Sonderkommando, c'est ceux qui faisaient rentrer les gens
11:42dans les chambres à gaz, et puis une fois que le travail,
11:46c'est-à-dire la mort était là, qu'ils pouvaient le constater,
11:51eh bien, ils prenaient les corps et ils les mettaient au fond crématoire.
11:57C'est un calpissier, il y a eu cette révolte,
12:00ils ont tout de suite été tous assassinés.
12:04– Et est-ce qu'il y avait des petits actes de désobéissance au quotidien,
12:09des petits actes de résistance ?
12:13– Résistance, peut-être pas, mais désobéissance, peut-être.
12:20J'en ai vu une fois, on arrive,
12:26et c'est la première fois que je vois que des êtres humains
12:31peuvent devenir des bourreaux.
12:36– Vous savez, quand cette pauvre femme qui s'était révoltée a été…
12:44– Bah tu sais, ça ne se décrit pas, mais tabassée,
12:52on voit la différence à mon avis.
12:55Elle est par terre, elle saigne de tous les côtés,
12:59et qu'on continue à la frapper à coups de bottes, à coups de schlag.
13:06Vous êtes tout de suite vaccinés.
13:08– Vous ne vous êtes pas fait d'amis non plus à Auschwitz ?
13:12– Non, non, non, je l'ai constaté il y a quelques années seulement,
13:17je ne m'en suis jamais inquiétée,
13:20mais à part les camarades que j'avais à Drancy,
13:26et qu'on a eu la chance de revenir toutes,
13:29eh bien non, non.
13:31Et cependant, on couchait dans des espèces de niches d'un mètre cinquante,
13:40soit un mètre cinquante, qu'on appelait des coias.
13:43Ces coias, elles avaient trois niveaux, il y avait six par niveau,
13:48donc pendant six mois, sept mois, j'ai vu ces 18 femmes, tout le temps,
13:55eh bien celles qui étaient à mon niveau, que je couchais à côté d'elles,
14:00et j'avais les pieds de l'autre en face de moi,
14:03eh bien j'aurais dû m'en rappeler.
14:05Eh bien pas du tout, pas du tout.
14:08Et quand j'ai interrogé une camarade que je ne connaissais pas,
14:14mais je savais qu'elle avait été déportée,
14:16est-ce que toi, tu as eu la même chose ?
14:18Elle a essayé de se faire un...
14:21Eh bien oui, c'est vrai, moi je ne me rappelle pas non plus.
14:24– J'ai un document à vous proposer, Ginette Colinka,
14:27c'est une archive, il s'agit de Simone Veil,
14:30qui revient à Auschwitz avec Jacques Chirac,
14:32on est alors le 27 janvier 2005,
14:34on découvre dans votre livre que Simone Veil,
14:36vous la rencontrez très vite,
14:37vous la croisez dans ce qu'on appelle le camp de quarantaine,
14:41et vous assistez même à la scène où une capo
14:43a une sorte de coup de cœur pour elle, pour sa beauté,
14:46et lui dit, toi tu ne vas pas rester dans le camp,
14:49et elle ose lui répondre, Simone Veil ose répondre à la capo,
14:52en lui disant, oui oui, mais attendez,
14:54je veux avoir ma mère et ma sœur avec moi.
14:56– Simone, c'était le premier jour qu'on travaillait à faire une corvée,
15:04et il pleut des cordes,
15:07et la capo, elle s'en fout,
15:10elle nous fait travailler quand même,
15:13et à un moment donné, elle ne voit que Simone.
15:17« Trop belle, t'es trop belle, t'es trop belle pour être habillée comme ça,
15:22t'es trop belle pour rester là,
15:25je vais te faire aller dans un autre camp,
15:28ça sera moins dur,
15:30et puis je vais t'amener des affaires. »
15:33Normalement, on apprend après
15:36qu'on n'a pas le droit de répondre.
15:40Que ça soit gentil, que ça soit méchant,
15:45tu t'étais, tu n'as même pas le droit de les regarder.
15:48Mais ça, on ne sait pas.
15:53Et Simone dit, ah non, madame,
15:56moi je veux bien aller dans d'autres affaires,
15:59mais je ne veux pas changer de camp,
16:01j'ai ma mère et mes sœurs qui sont là,
16:03moi je reste avec elle.
16:06La capo, qui avait cette mauvaise réputation,
16:09aurait pu dire à Simone,
16:11« Mais mademoiselle, où est-ce que vous vous croyez ?
16:15Ici ? »
16:17Vous n'avez le droit de rien,
16:19juste de partir en fumée,
16:22mais vous devez écouter les anges,
16:25et c'est tout.
16:26Et bien non, elle lui a dit,
16:28« Eh bien t'emmèneras ta mère et ta sœur. »
16:30Et Simone, alors que ça aurait pu être très grave
16:34de répondre à cette femme,
16:36a sauvé sa mère et sa sœur,
16:38parce qu'elles ont été dans un autre camp
16:41qui était moins dur.
16:43Vous ne la reverrez plus d'ailleurs à ce moment-là,
16:45vous la reverrez après,
16:47en participant à des cérémonies.
16:49D'ailleurs, elle ne manquait jamais de saluer
16:51toutes celles qu'elle avait pu.
16:53J'ai toujours admiré Simone,
16:56parce qu'elle n'a jamais oublié
16:59qu'elle avait été déportée.
17:01Moi, je la voyais dans les cérémonies fiscaires
17:05et je voyais des camarades de déportation
17:09qui allaient lui dire bonjour,
17:11qui s'approchaient pour lui dire bonjour.
17:14Elle parlait avec un président de je ne sais quel pays.
17:18Eh bien, elle quittait le président
17:20pour aller dire bonjour.
17:23Elle n'a jamais oublié qu'elle avait été déportée.
17:27– Ginette Kolinka, il y a eu un avant à Auschwitz
17:29que vous racontez aussi dans ce livre-entretien.
17:32Je trouve important de parler de l'avant aussi,
17:34puisqu'il y a eu de la vie et même de la joie,
17:37une enfance heureuse entre Paris,
17:39Aubervilliers et Avignon.
17:40Vous étiez la dernière des filles
17:42d'une fratrie de sept enfants.
17:43Votre père tenait un atelier de fabrication d'imperméables.
17:46Il était lui-même originaire d'une famille
17:48qui venait d'Ukraine et qui avait fui les pogroms.
17:51Votre mère était née en Roumanie.
17:52Elle était orpheline et elle avait été adoptée
17:54par les parents de ses voisines.
17:57À propos d'elle, vous dites d'ailleurs
17:58« Ma maman, c'était cendrillon »
18:00parce qu'elle briquait les cuivres
18:01quand les autres enfants de cette famille
18:03avaient eu droit de faire des études.
18:06À quel moment les choses ont-elles dégénéré ?
18:09À quel moment vous avez senti que ce bonheur
18:11était en train de vous échapper ?
18:13Que les discriminations ont pu commencer ?
18:16Non, non, je n'ai rien senti du tout.
18:21J'ai accepté Hitler comme la guerre.
18:26Bon, on est des victimes, on a perdu la guerre,
18:30il faut accepter les lois.
18:32Mon père est rassurant.
18:35Nous, on est français, on ne risque rien.
18:38Donc, papa dit ça, on le croit.
18:41Et on continue à vivre tout à fait normalement.
18:45Quand Hitler a décidé que tous les Juifs
18:49devaient se faire recenser, aucun problème.
18:53On est français, on n'a pas à avoir peur.
18:56Les ordres, on y va.
18:59Et quand on est sorti de là avec les toiles jaunes
19:04à porter sur le vêtement, ça ne m'a pas du tout contrariée.
19:10Presque, j'étais presque fière.
19:12Bon, je suis juive, il faut le montrer.
19:14Eh bien, je le montre.
19:15Je ne sais pas si mes sœurs ont eu la même réaction.
19:21pour des jeunes femmes, peut-être qu'ils se sont sentis humiliés.
19:27Pas moi. Pas moi.
19:30– Mais quand les activités ont été interdites aux Juifs,
19:33quand les magasins ont été interdits ?
19:35– Eh bien, c'est là que j'ai ressenti.
19:37Mais la première fois, toute première fois,
19:41où il a porté les toiles, moi, je ne me sens pas humiliée.
19:45Alors, après, il y a eu les magasins avec les panneaux.
19:50Le magasin est tenu pour un Juif.
19:53Et où ça a commencé, il ne saurait plus m'inquiéter.
19:56Mais comme je suis la petite dernière,
19:59je n'ai pas trop la cervelle.
20:00Eh bien, c'est que papa ne travaille pas.
20:03Il ne peut plus travailler.
20:05Mes sœurs qui font les marchés n'ont plus le droit de travailler.
20:10Et je ne réalise pas du tout comment on va gagner notre vie.
20:16Parce que les Juifs, on ne peut plus gagner notre vie.
20:19qu'est-ce que ça va faire ?
20:20Non, pas du tout.
20:22J'ai pensé, parce que mon cerveau est bouché,
20:29maintenant, quelque chose comme ça arriverait.
20:32Peut-être que je verrais plutôt tragique.
20:34Mais à l'époque, bon, tant mieux.
20:36Papa ne travaille pas.
20:38Mais ça ne travaille pas.
20:39On va toujours être ensemble.
20:41Voilà.
20:41– À la lueur de celle que vous êtes aujourd'hui,
20:44quel conseil donneriez-vous à la petite fille que vous étiez ?
20:46– Qu'est-ce que vous lui diriez ?
20:47– Eh bien, il faudrait peut-être que tu sois…
20:49T'as quand même 15 ans, presque.
20:51Il faut que tu sois un peu adulte.
20:55Mais ça serait dommage aussi.
20:58Parce qu'on a toujours le temps de se faire du souci
21:02et d'être inquiet.
21:05Moi, j'ai vécu cette période-là sans inquiétude, égoïstement.
21:10parce que mon père, ma mère, devaient être terriblement inquiets.
21:16Vous savez que les juifs n'avaient pas le droit
21:18de faire leur course avant 3h de l'après-midi.
21:22Et comme il y avait des restrictions terribles pour tout le monde,
21:27eh bien, vous aviez des personnes.
21:30Le magasin ouvrait à 9h.
21:32Depuis 5h du matin, elle faisait la queue.
21:36Alors nous, on avait le droit de faire les courses à 3h de l'après-midi.
21:39Vous pensez bien qu'il n'y avait plus rien.
21:42– J'ai des photos à vous proposer, Ginette Kolinka.
21:48La première, la voici.
21:49C'est un article sur une école primaire juive du 20e arrondissement
21:53qui a été vandalisée il y a quelques semaines.
21:56Nouvel acte antisémite d'une longue série qui se poursuit,
22:00notamment depuis le 7 octobre 2023.
22:02Quand vous entendez parler de cette montée,
22:06voire de cette explosion du nombre d'actes antisémites,
22:10est-ce que ça vous inquiète d'entendre des discours antisémites aussi,
22:14des actes antisémites ?
22:16Est-ce que vous faites un parallèle même avec…
22:17– Je n'entends pas des propos antisémites.
22:23On me les…
22:24– Rapporte ?
22:25– Rapporte.
22:26– Et souvent, je me dis, je leur dis,
22:30mais qui parle comme ça ?
22:34Des petits gamins, des petits jeunes,
22:36ils ne savent même pas…
22:38Ils diraient aussi bien,
22:40ça, le… africain, ça, le…
22:45Ça, le grenoblois, c'est histoire de se mettre en révolte sur quelque chose.
22:53Les Juifs, on est une minorité,
22:55et bien, allez, on tape sur les Juifs.
22:58– Quand vous allez dans les écoles,
22:59vous n'êtes jamais confronté à un discours un peu hostile des jeunes ?
23:03– Non, non, jamais.
23:05Pourquoi ?
23:05Parce que ceux qui nous font venir ont parlé avec leurs élèves avant.
23:11Moi, c'est ça que je…
23:15Moi, j'aimerais aller de but en blanc dans une école
23:19et commencer à leur parler sans qu'ils aient parlé à leurs professeurs.
23:25Là, je verrai ce qu'ils ont dans le ventre.
23:27Sinon, on s'amène…
23:30C'est tout cuit.
23:31Ils savent ce qu'ils vont entendre,
23:34ils savent ce qu'ils doivent répondre,
23:37ils savent les questions qu'ils vont poser.
23:40J'aime pas.
23:41Moi, j'aimerais…
23:43J'arrive, on me reçoit,
23:46je me présente,
23:48je suis juive,
23:50est-ce que quelqu'un parmi vous est contre moi ?
23:55Me trouve…
23:56Dites-moi si vous me trouvez différente
24:00de vos grands-parents,
24:02il ne faut pas vous gêner,
24:04je suis là pour écouter.
24:07L'appel est lancé aux écoles.
24:08Oui, moi, j'aimerais bien.
24:10J'aimerais bien.
24:11J'ai une deuxième photo, Ginette Colinka,
24:12c'est votre fils, Richard Colinka,
24:14ancien batteur du groupe Téléphone.
24:16Vous parlez de lui dans ce livre,
24:18vous dites votre fierté,
24:19parce qu'il s'est fait tout seul.
24:21Vous avez tellement travaillé,
24:22votre mari et vous,
24:24qu'il a été un peu obligé de s'éduquer tout seul.
24:26Est-ce qu'il porte un peu votre histoire ?
24:28Est-ce que vous parlez d'Auschwitz avec lui ?
24:30Non, non, non, non.
24:32Non, je ne parle jamais de ça
24:37avec aucun de ma famille.
24:39Ils m'ont entendue à travers les films,
24:43à travers, je ne sais pas, moi,
24:48mettez-vous à votre place,
24:51vous avez subi quelque chose,
24:55est-ce que vous vous voyez en train,
24:57tout le temps, de raconter votre même histoire ?
25:02Vous l'en avez raconté une fois.
25:05Ça suffit.
25:07Alors à chaque cérémonie,
25:10à chaque fois que vous allez vous rencontrer,
25:12ça va être votre conversation avec eux.
25:17Vous êtes allé quand même l'écouter à un concert,
25:19votre fils ?
25:20Naturellement, moi, je suis fan.
25:24Ce n'est pas tellement ce qui me plaît.
25:26Mais ce qui est agréable,
25:28c'est de voir que votre fils
25:31fait quelque chose qui lui plaît.
25:35Et puis quand on entend,
25:36vous allez, Richard, Richard,
25:39et que moi, je restais dans mon coin,
25:41je ne bougeais pas,
25:42mais mon mari, il se baladait
25:44et c'est mon fils.
25:46C'est mon fils.
25:48– Judith Colinka, j'ai une dernière question
25:50qui est en lien avec le décor qui nous entoure.
25:52Nous sommes entourés de quatre statues
25:54qui représentent chacune une vertu.
25:56Il y a la sagesse, la prudence,
25:59la justice et l'éloquence.
26:01Est-ce qu'il y a une de ces vertus
26:02qui vous parle,
26:03que vous auriez envie de défendre ?
26:05– La sagesse, l'éloquence,
26:09parce que maintenant, j'ai le verbe facile.
26:13Et puis, qu'est-ce que c'est ?
26:14– Il y a la prudence et…
26:17– La prudence.
26:18– Non.
26:18– Non, non.
26:19– Et la justice ?
26:20– La justice…
26:23– Vous en choisissez une ou pas ?
26:24– Non, non.
26:25Moi, je ne choisis pas la justice
26:27et je ne choisis pas la prudence.
26:29– Mais la sagesse…
26:30– Je choisis la sagesse et quoi l'autre ?
26:33– L'éloquence.
26:33– L'éloquence.
26:34L'éloquence, c'est…
26:36– Vous l'avez déjà.
26:37– Ce n'est pas une qualité.
26:39C'est un avantage.
26:41– Alors, la sagesse, on s'arrêtera sur ce mot.
26:43Merci.
26:44– Parce que la sagesse,
26:46on ne s'embarque pas dans des choses
26:49que vous ne pouvez pas faire,
26:52dont vous êtes heureuse.
26:53– Merci, Ginette Kolinka.
26:55Merci d'avoir été avec nous dans cette émission,
26:57d'avoir participé à Un monde, un regard.
26:59Et merci à vous de nous avoir suivis,
27:01comme chaque semaine,
27:02émission à retrouver en replay
27:04sur notre plateforme publicsénat.fr,
27:07mais aussi en podcast.
27:08Merci beaucoup.
27:10– Sous-titrage ST' 501
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