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  • il y a 9 heures
Face aux dérives informationnelles et à la prolifération des fake news, Matthieu Bourgeois interroge un tabou : et si le journalisme devenait une profession réglementée ? Diplôme d’État, code de déontologie, instance ordinale… une réflexion pour restaurer la confiance et garantir une information fiable au cœur de la démocratie numérique.

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Transcription
00:05On termine cette édition avec Mathieu Bourgeois, avocat, vice-président, cofondateur du think-tank Le Cercle de la Donnée.
00:12Bonjour Mathieu.
00:13Bonjour Delphine.
00:14Alors au sein du cercle justement vous travaillez à une nouvelle étude qui vise à proposer la création de professions
00:18réglementées
00:19pour asseoir les métiers du numérique et vous réfléchissez notamment sur le métier du journalisme.
00:26Alors est-ce que vous pouvez nous rappeler déjà ce que ça veut dire une profession réglementée ?
00:29Et pourquoi le journalisme ?
00:31Très bien. Alors une profession réglementée, c'est une profession qui a quatre caractéristiques.
00:36Premièrement il y a un titre, deuxièmement dont l'obtention est conditionnée par l'obtention d'un diplôme,
00:43troisièmement qui est encadrée par le respect d'une déontologie et quatrièmement qui est sanctionnée par un ordre professionnel qui
00:49a des pouvoirs de sanction.
00:50Voilà, c'est le cas par exemple des avocats, des commissaires aux comptes, des médecins, des architectes.
00:54Très bien.
00:54Voilà.
00:55Chez les journalistes il y a la déontologie.
00:57Alors c'est vrai, chez les journalistes il y a la déontologie, vous avez raison, et il y a le
01:00titre bien sûr.
01:01Il n'y a pas l'obligation du diplôme, de la diplomation comme c'est le cas pour les avocats,
01:04il n'y a pas non plus l'existence d'un ordre professionnel en tant que tel avec des véritables
01:08pouvoirs de sanction.
01:09Alors, deux mots, cette réflexion ne sort pas de nulle part, elle sort d'une précédente étude sur la souveraineté
01:14numérique,
01:15et dans cette étude sur la souveraineté numérique, nous avions une des propositions qui visait à créer des professions réglementées
01:20pour mettre un peu d'ordre dans le chaos numérique et dans l'impunité numérique actuelle.
01:27Et quel est le rapport avec le journalisme ?
01:28En fait, les journalistes traitent de la donnée.
01:30La donnée et l'information ont un lien de parenté puisque l'information c'est le degré supérieur de la
01:33donnée.
01:34La donnée c'est la représentation élémentaire d'une réalité, et l'information c'est son interprétation.
01:38On peut aller vers des opinions, ou on peut aller vers des connaissances.
01:42En tout cas, c'est une donnée enrichie.
01:44Et en fait, aujourd'hui, il y a un chaos dans l'espace informationnel, dans l'espace numérique actuel,
01:48et notre intuition, c'est que c'est dû à l'anarchie des professions dans ce domaine, dans le domaine
01:55numérique.
01:56Et en fait, ce n'est pas tellement un problème technique, ce n'est pas tellement un problème normatif,
01:59c'est plutôt un problème humain.
02:01C'est plutôt un problème de ce qu'en fait, dans ce domaine-là, il manque un petit peu,
02:04et je ne parle pas des journalistes de manière générale, et je me mets dedans d'ailleurs,
02:08je parle de tout le monde quand je parle de ça, je n'accuse personne,
02:11il y a probablement un problème de conscience et de compétence dans ce gigantesque magma informationnel.
02:17Et donc, et en plus de ça, depuis une vingtaine d'années, on assiste à une production normative effrénée.
02:23Les journalistes n'ont pas échappé à cela.
02:25En 2018, la loi sur les fake news, visant à lutter contre les fake news, en 2023 sur les influenceurs.
02:30Et en fait, la réflexion de créer un ordre et de faire du journalisme une profession réglementée se pose,
02:36parce qu'on est au cœur avec le journalisme.
02:39C'est-à-dire que vous dépassez la question des médias officiels,
02:42vous vous intéressez directement à la profession, aux professionnels.
02:45Oui, c'est vrai. Et dans l'histoire, la question s'est déjà posée, en fait.
02:49D'accord, rafraîchissez-nous la mémoire.
02:51Alors, dans l'histoire, pour faire très bref, le journalisme est né sous Louis XIII,
02:54avec Théophras Renaudot, et il a émergé au XIXe siècle,
02:58avec l'apparition notamment d'une véritable industrie, avec les rotatives, avec la révolution industrielle.
03:02Et au tournant des deux guerres, en fait, le journalisme a subi des crises.
03:07Il a subi des crises parce qu'à l'époque, il y a eu des scandales.
03:11Le scandale du Panama, par exemple, avec des journalistes qui avaient été achetés par des pots de vin,
03:14qui écrivaient des papiers favorables à la compagnie.
03:17Ça a été un scandale, puisque c'était une escroquerie gigantesque.
03:20Il y a eu le scandale aussi des emprunts russes.
03:22Et puis, il y a eu le suicide, vous savez, du ministre Roger Salingro, en 1936,
03:26parce qu'il a été calomnié littéralement par une presse très, très de droite, d'ailleurs, à l'époque,
03:30et très agressive, et très calomnieuse.
03:32Et donc, en 1936-1937, il y a un député, à l'époque, Louis de Chizeau, je crois,
03:38qui a proposé la création d'un ordre des journalistes.
03:41Alors, bien sûr, à l'époque, on a eu peur, comme on a peur encore en ce moment,
03:44quand on en parle, d'une censure.
03:45Voilà.
03:46Mais, en fait, c'est pour cette raison que la proposition n'a pas été adoptée.
03:53Et c'est aussi parce qu'il y avait cette croyance, qu'il y a encore,
03:55que le lecteur va sanctionner le mauvais journaliste, en ne le lisant plus.
03:59Or, en fait, à mon sens, mais c'est une opinion personnelle, je le dis tout de suite,
04:02je crois que ça n'est pas vrai.
04:03Je crois que le lecteur ne sanctionne pas le mauvais journaliste.
04:06Parce qu'en fait, le mauvais journaliste, entre guillemets,
04:08enfin, celui qui va publier des papiers sensationnels sans vérifier les faits,
04:11le lecteur ne va pas avoir les outils intellectuels pour le déceler.
04:14Pas toujours.
04:15Il y a ce problème de flou, surtout, entre un journaliste et un influenceur,
04:19ou une personne qui n'est pas journaliste et qui fait le même travail.
04:23Bon.
04:24Mais vous pensez quand même que cette proposition, elle reste pertinente, vous, aujourd'hui ?
04:28Moi, alors, je précise tout de suite, parce que c'est une proposition
04:31qui est à l'étude dans le groupe de travail.
04:33Donc, je n'exprime pas la position du CERC, je n'exprime pas la position de l'Agora,
04:36dont je fais partie, j'exprime une position personnelle, une réflexion.
04:38Et ça pourrait ressembler à quoi ?
04:39Je pense qu'effectivement, ça reste très pertinent.
04:42Et ça pourrait ressembler à quoi ?
04:44Eh bien, en fait, ça pourrait ressembler à la création d'un ordre professionnel pour les journalistes
04:49avec l'obligation de respecter la déontologie et des pouvoirs de sanction éventuels.
04:53Et ça n'empêcherait pas les journalistes d'avoir des opinions.
04:55Mais on remettrait la donnée au cœur de l'information.
04:58C'est-à-dire que le journaliste, on lui apprendrait,
04:59il y aura un diplôme pour cela, à traiter une information, d'abord en partant des faits et de la
05:04donnée.
05:04Alors, je dis des choses qui sont certainement des lieux communs pour des journalistes sérieux comme vous.
05:09Dans les écoles de journalisme.
05:10Et bien sûr, après, ils peuvent donner une opinion, mais peut-être que dans ce cas-là, ils annoncent clairement
05:15les choses.
05:15Et peut-être aussi que l'État pourrait avoir une politique un peu plus volontariste sur les réseaux,
05:22en soutenant les productions pédagogiques de production d'informations,
05:25et peut-être en taxant les productions qui sont parfois très lucratives,
05:34enfin, comment dire, qui sont des contenus qui peuvent être nocifs.
05:38Je pense évidemment aux contenus sur les réseaux sociaux, sur certains services numériques,
05:42qui peuvent être problématiques pour la liberté.
05:44Alors, pour conclure, ce qui est très important...
05:46Très rapidement.
05:46Oui, très rapidement.
05:47En fait, je pense que ce qui est très important, c'est que dans une démocratie,
05:52quand on est dans une démocratie, il faut deux éléments pour être libre.
05:54Il faut du temps pour réfléchir, et il faut des informations.
05:57Aujourd'hui, on n'a plus de temps pour réfléchir.
05:59Pourquoi ? Parce qu'il y a l'économie de l'attention, le marché de l'attention,
06:02qui capte tout notre temps disponible.
06:04Et on a des informations qui sont pour certaines sous influence commerciale ou idéologique.
06:09Donc, on a de moins en moins de données brutes,
06:11on a de plus en plus d'opinions, plus ou moins déguisées d'ailleurs,
06:14et on a de moins en moins de temps.
06:16Et ça, ça peut déstabiliser gravement la démocratie.
06:19Mathieu Bourgeois, merci beaucoup.
06:20Je vous propose de m'inviter dans votre cercle de réflexion,
06:22parce que j'aurais tellement de choses à dire.
06:23Mais cette émission est terminée.
06:25Mathieu Bourgeois, je rappelle que vous êtes avocat et vice-président du Cercle de la Donnée.
06:29Merci de partager vos points de vue très régulièrement dans Smartech.
06:32Et merci à tous de nous suivre.
06:34Je vous donne rendez-vous jeudi prochain.
06:36On sera en direct à 10h45 pour le grand débrief de l'ActuTech.
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