00:00La grande matinale sur France Inter
00:04Et cette semaine, c'est Alix Van Pé qui présente les Nouvelles Têtes.
00:08Alors il y a une Nouvelle Tête qui vient de s'asseoir face à elle dans le studio.
00:11Tout à fait, bonjour tout le monde, bienvenue dans Nouvelle Tête.
00:13La Nouvelle Tête du jour est une tête bien faite, je dirais même que c'est une tronche.
00:18Nous avons la chance d'être en studio ce matin avec une romancière qui est aussi dramaturge,
00:23qui est aussi poétesse, pas mal le CV. Bonjour Julia Leperre.
00:26Bonjour.
00:27Votre première vocation, c'était comédienne, mais dire les mots des autres, c'était pas votre truc.
00:31Alors vous avez commencé à écrire, pas si étonnant pour une fille de deux écrivains.
00:35Vous avez déjà publié trois recueils de poésie et un premier roman sorti au mois de janvier aux éditions du
00:40Sous-Sol,
00:40La Mère et son Double, roman qui porte bien son nom.
00:44Puisqu'après l'avoir lu, on voit double, on se sent ivre, vos phrases font parfois plus d'une page,
00:49vos personnages ont des visions, en vous lisant, on ne sait plus trop si on est dans un rêve,
00:53un cauchemar, un conte pour enfants ou un livre de science-fiction.
00:56Julia, pour écrire un roman pareil, vous carburez à quoi le matin ?
01:00Alors je bois beaucoup de café, mais je pense que ça ne fait pas tout.
01:05Je carbure à l'imagination, j'ai toujours eu beaucoup d'imagination,
01:10c'est pas un peu banal de dire ça comme ça,
01:12mais je crois que pour moi c'est très important d'avoir cette espèce de bulle, ce monde intérieur.
01:18Je passe beaucoup de temps à regarder les arbres, à regarder la mer, je passe beaucoup de temps à lire,
01:23je pense que ça vient de tout ça.
01:25La mer est extrêmement présente dans votre roman, déjà elle est dans le titre.
01:29Vous qui avez habité à Marseille, on se pose la question, est-ce que vous avez pris l'habitude d
01:32'écrire en regardant la mer ?
01:34Oui, complètement. Quand j'habitais à Marseille, je partais avec mon petit carnet, je me mettais sur des rochers.
01:40Bon, normalement c'est un peu inconfortable, donc je ne restais pas dans plus de mille ans.
01:43Mais effectivement c'était quelque chose que j'aimais beaucoup faire, et écrire dans la nature, c'est quelque chose
01:46que j'aime beaucoup faire.
01:47Et la mer, c'est un tel, surtout pour ce texte où j'ai pris effectivement beaucoup de notes avant,
01:51etc.
01:52Mais c'est un tel appel vers l'infini, justement, ça ouvre complètement l'imaginaire.
01:58Donc c'est vrai que c'est un terrain assez fertile.
02:01On le sent en vous lisant.
02:02Alors votre style est exigeant, les histoires s'entremêlent.
02:05Personnellement, j'ai mis quand même plus de 100 pages à comprendre le lien entre deux histoires.
02:09Une qui se déroule sur un cargo et une autre qui se déroule dans une ville imaginaire.
02:12Est-ce que dans la vraie vie, vous arrivez à raconter des histoires en allant droit au but ?
02:17Oula ! Je ne crois pas.
02:19Non, pas tant je pense.
02:21Non, non, j'aime bien, et encore, j'ai fait vachement d'efforts pour la mer et son double,
02:25pour qu'au bout de ces 100 pages, on comprenne vraiment le lien.
02:28Non, je crois que j'aime bien une certaine forme d'opacité.
02:31Bon, on parlait de Duras avant.
02:33J'aime bien aussi, un peu comme dans un film de David Lynch, qu'on mette du temps à comprendre
02:38comment les intrigues sont mêlées, qu'aussi la lectrice, le lecteur puisse faire cet effort
02:43de rassembler un peu les pièces du puzzle.
02:45J'aime bien le faire moi, en tant que spectatrice ou que lectrice.
02:49Donc c'est vrai que j'ai un peu mis ça dans la mer et son double.
02:51Et je pense que, oui, je pourrais effectivement aller plus vite, j'aurais pu aller plus vite
02:57peut-être, mais j'aime bien qu'on découvre à un moment comment justement ces histoires
03:01sont liées, que ce soit une révélation aussi.
03:04Et c'est très gratifiant justement quand on lit et qu'après 100 pages, on se dit
03:07mais ça y est, j'ai compris.
03:08Alors c'est difficile, voire impossible de vivre de sa poésie aujourd'hui.
03:13De quoi vivez-vous ?
03:14Eh bien, je suis intermittente du spectacle, tout simplement.
03:17Pareil !
03:18Oh waouh !
03:19Comment ça va peut-être ça ?
03:20Bienvenue au club !
03:22Voilà, parce que du coup, je suis aussi comédienne, j'ai une formation de comédienne, etc.
03:27Et après, au fur et à mesure, j'ai arrêté un peu de faire du théâtre pour plus faire
03:31des performances autour de mon travail littéraire.
03:34Du coup, je suis intermittente.
03:35On va voir tout à l'heure d'ailleurs.
03:36Alors pour écrire La mer et son double, où la nature est omniprésente, où les hommes
03:39sont souvent tout seuls contre cette nature, vous avez été inspiré par une scène de film,
03:44la scène d'ouverture de Paris-Texas de Wim Wenders.
03:52Et donc sur cette musique de Raïcoudeur, un homme est perdu dans le désert, il est
03:56seul, il est assoiffé, déboussolé.
03:58Qu'est-ce qui vous touche tant dans cette scène ?
04:02J'adore cette musique de Raïcoudeur.
04:04Ce qui me touche, c'est cette...
04:06J'ai l'impression que cette scène, elle fait appel à quelque chose de totalement métaphysique
04:13où ça nous ramène complètement à ce qu'on est en tant qu'être humain.
04:16J'aime bien les choses qui nous dépouillent un peu, notre condition sociale, notre condition
04:21d'homme et de femme, de notre identité.
04:23Il y a juste cet homme milieu du désert qui ne se souvient de rien.
04:27Et j'ai l'impression que ça peut nous parler à toutes et à tous, cette espèce de moment
04:32d'abîme où on ne sait plus qui on est.
04:34D'autant que vous-même, vous l'avez vécu, si je ne me trompe pas, alors pas dans le désert,
04:38mais vous êtes déjà arrivée de vous perdre en mer, d'être emportée par une baïne.
04:41Oui, ça m'est arrivé une fois, mais c'est déjà pas mal.
04:44Oui, j'ai été emportée avec ce phénomène de baïne où on nage trop loin et ensuite
04:48on ne peut plus revenir.
04:50Et c'est vrai que c'est un moment où j'ai vraiment cru que je ne retrouverais pas le
04:54rivage.
04:55Et c'est un moment qui a été assez fort.
04:56Et je pense qu'on a des moments dans la vie sans que ce soit aussi concret, physique,
04:59où on se sent un peu se perdre ou déposséder de soi.
05:04Et on est, par exemple, après un deuil ou après un chagrin d'amour, après des choses
05:09comme ça, et on est complètement perdu en fait.
05:13Et il faut qu'on retrouve un peu le chemin vers soi-même.
05:15C'est un peu ça que raconte ce livre aussi.
05:17Vous parliez de deuil.
05:19Justement, alors votre père, Pierre le Père, ça ne s'invente pas, était poète, auteur
05:25de nombreux recueils de poésie.
05:27Il est décédé il y a trois ans.
05:28Il était décrit comme un poète vagabond.
05:32Quel genre de poète c'est, un poète vagabond ?
05:35Mon père avait vraiment été sans domicile fixe.
05:38Donc il avait même été arrêté pour ça, parce qu'à l'époque, le vagabondage, c'était
05:42interdit.
05:43Donc il avait même fait de la prison pour ça.
05:45C'est un poète qui peut-être est un peu en marge de la société.
05:49C'est Arthur Rimbaud.
05:50C'est Arthur Rimbaud, oui.
05:51C'était aussi, je pense, une grande inspiration pour mon père.
05:55Et c'est vrai que lui avait cette personnalité très atypique, cette manière d'être un
05:59peu toujours à contre-courant ou à côté.
06:02Voilà, une grande liberté aussi là-dedans.
06:05Est-ce que vous vous êtes lancée dans la poésie pour vous rapprocher de lui ?
06:09Ce qui est vrai, c'est que quand on entend beaucoup parler de poésie ou littérature,
06:13quand on est enfant, j'entendais beaucoup mon père aussi réciter des poèmes et tout
06:16ça.
06:17Je pense que moi, ça m'a vraiment fascinée et ça m'a donné aussi envie d'en écrire.
06:23Oui, peut-être pour me rapprocher de lui.
06:25En tout cas, ça a été un geste, peut-être qu'au début j'ai fait par mimétisme et ensuite
06:30je me suis complètement appropriée ça, épanouie là-dedans.
06:33Vous avez un talent caché complètement inattendu.
06:36Vous êtes clown.
06:37Oui, alors.
06:38À quel moment est-ce que vous exprimez votre clown ?
06:41Eh bien, à plein de moments en fait, malheureusement pas toujours les moments les plus opportuns.
06:47Mais oui, j'ai fait des années de formation de clown après mon école de théâtre.
06:52J'avais un prof de clown qui disait que le clown c'était la poésie en action et j'ai
06:57vraiment retrouvé quelque chose de la poésie dans le clown.
07:00C'est une figure qui me touche beaucoup.
07:02J'ai essayé de mettre aussi un peu dans le livre, notamment le personnage de Molly,
07:05ce côté un peu clownesque, ce côté un peu perdu, cette idiotie, etc.
07:10Et moi, faire du clown, déjà, ça m'a libérée de plein de choses, ça m'a permis,
07:15moi j'aime beaucoup aussi faire rire, entendre des gens qui font rire, c'est quelque chose
07:19qui me plaît beaucoup.
07:20Et justement, en parlant de ce personnage clownesque de Molly, on en vient à votre carte blanche.
07:25Vous avez choisi de nous lire un passage de La Mère et son Double en musique et en live
07:29puisque le musicien Mathias Bourg est avec nous en studio.
07:32Il va vous accompagner au clavier, on vous écoute.
07:42Alors les hommes souvent se le disent, le soir dans le café, qu'il va falloir qu'elle
07:47en fasse des efforts, celle-là, si elle veut un jour reprendre le commerce.
07:51Et Molly les écoute et murmure son nom, fait des plans pour fuir à l'autre bout du monde,
07:57dans un pays lointain où il ferait toujours froid, où les vents se lèveraient comme autant
08:02de chevaux pour l'emmener au-dessus de montagnes sacrées.
08:05La nuit, le jour, Molly y pense, sans fuir.
08:08Elle rêve que son père revient la chercher, elle imagine qu'il lui ressemblerait un peu,
08:13qu'il serait plus grand et plus fier que tout le reste des habitants de paix.
08:18Molly rêve que par son tournoiement, elle change le cours du temps, alors elle s'imagine
08:22enfant éternelle, dans une époque de magiciennes et de sorciers, où des chasseurs rapporteraient
08:27de l'ancienne forêt, des animaux fantastiques, et Molly aurait le pouvoir de leur rendre
08:32la vie, et la mort n'existerait plus.
08:35Tout reviendrait à sa place, inchangé jusqu'à la fin des temps, et Molly peut continuer
08:39à imaginer comme ça jusqu'à la fin des temps, jusqu'à ce que toutes les étoiles
08:43explosent, car son imagination ne connaît aucune limite, peut-être parce que Molly est
08:48différente des autres, c'est que le réel l'indiffère, et parfois on dit même
08:52qu'elle est folle, et que cela c'est d'abord à cause de l'ombre du père, que Molly
08:57a dans ses veines du sang impur d'exilé, et que c'est la raison pour laquelle ces
09:01cheveux châtains clairs prennent, quand vient la nuit, de ces reflets violets qu'on dit
09:07maudits.
09:14Bravo pour cette très belle lecture ! Merci beaucoup Julia Leperre d'être venue ce matin
09:19dans Nouvelle Tête.
09:21Je rappelle que vous avez publié un premier roman audacieux, déstabilisant, gratifiant
09:25La mer et son double aux éditions du sous-sol, roman idéal pour divaguer et qui ringardise
09:30la consommation de LSD.
09:32Pas mal !
09:33La mer et son double, moi je viens de voir une mer et son double, mais c'est quelque chose
09:40qui s'est passé en studio, et c'était très beau et très joli à regarder.
09:44Alors, c'est la fin de la grande matinale, c'est la fin du mag.
09:47C'est la fin de la dernière fois, c'est la fin de la fin.
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