00:01RTL Matin, Thomas Soto
00:05Il est 8h19, face à Fogiel, l'interview de Marc-Olivier Fogiel.
00:08Rien qu'à Paris, près de 4000 personnes vivent à la rue, sans solution d'hébergement.
00:12Le comédien Philippe Toretton a voulu se confronter à la réalité de cette misère-là.
00:16Alors il a accompagné le samu social dans les rues de la capitale et de ses nuits de maraude.
00:21Et il a fait un livre qui s'appelle Veiller, publié chez Calman Levy.
00:25Philippe Toretton qui est donc votre invité, Marc-Olivier.
00:27Bonjour Philippe Toretton.
00:29Bonjour.
00:29Vous brillez au théâtre cinéma, ancien pensionnaire de la comédie française.
00:32Vous êtes à l'affiche de la pièce Le cercle des poètes disparus.
00:35On peut dire que vous êtes un comédien qui réussit, qui n'est pas à plaindre.
00:38Mais qui a voulu sortir de son milieu social le temps déjà de trois nuits.
00:42Trois nuits où vous êtes parti en immersion dans les rues parisiennes,
00:45au contact des sans-abris avec le samu social.
00:48Déjà pour commencer, pourquoi vous avez voulu vous confronter à cette misère de la rue ?
00:52D'abord c'est une collection qui s'appelle L'engagé chez Calman Levy.
00:56L'idée est de plonger un auteur dans une réalité sociale du pays.
01:00Et j'ai choisi le samu social parce que la détresse me préoccupe depuis pas mal de temps.
01:05Je suis parrain à la fondation droit au logement et je n'arrive pas à me satisfaire des choses comme
01:10elles vont.
01:10De savoir que cette misère qui s'accumule, qui augmente, qui touche des gens de plus en plus jeunes,
01:16de plus en plus de femmes dans la rue, ça me sidère.
01:19Ça vous sidère et ça vous a sidéré de près puisque vous êtes allé en immersion,
01:23vous êtes monté dans ce camion du samu social, vous avez enfilé votre veste bleue,
01:27vous êtes parti à la rencontre de ces sans-abris et vous avez tout enregistré pour raconter.
01:31Dès la première nuit, c'est le choc, le réel qui frappe au visage, Philippe Torretton.
01:36Oui c'est ça et je voulais que l'écriture procure ce choc là que j'ai eu.
01:41Et j'ai commencé à faire des phrases qui n'allaient pas, en fait que je me voyais écrire des
01:44choses.
01:45Et je me suis dit mais comment faire pour que cette écriture témoigne de ça ?
01:49Donc j'ai été vers un style plus brut, comme un long slam,
01:53comme ça avec des phrases courtes, des rejets à la ligne,
01:56comme une poésie comme ça, sûrement influencée par l'anthologie de la poésie française
02:00que j'avais faite deux ans avant.
02:01Mais je me suis dit en fait la poésie est un vrai moyen de raconter la vérité.
02:06C'est pas la quête du beau la poésie, c'est de l'huile essentielle de vérité.
02:10Mais la vérité telle que vous l'avez vécue la nuit, c'est la guerre.
02:12C'est tout ce qu'on veut de, oui, synonyme à la guerre.
02:16La nuit c'est de la peur, la nuit c'est du vol, c'est du viol, c'est du
02:19froid.
02:20C'est des corps abîmés dans la rue, les blessures, les poux, la gale, les pérulentes,
02:25les mal aux pieds, les mal aux mains, ils pourrissent à vue de nez à nos pieds, vous écrivez.
02:31Oui, je l'ai constaté.
02:32De même que, voilà, à l'heure où on se parle,
02:35je pense qu'il y a au moins deux personnes que j'ai vues pendant ces nuits-là
02:38qui sont probablement décédées.
02:40Parce que la nuit ça tue, c'est ce que je dis à un moment donné,
02:42toutes les rues de Paris devraient s'appeler les rues de la roquette
02:45parce que c'est la nuit, on exécute dans Paris.
02:47Les gens meurent de leur maladie, de leur folie, d'assassinat.
02:52C'est impressionnant, le bilan humain de ça est calamiteux et ça augmente.
02:56Et quand vous y allez, vous essayez de redonner du lien social,
02:59donner des chaussettes, des slips, ce lien il est très important pour eux.
03:03C'est le but du SAMU social, ce n'est pas une aide,
03:05ce n'est pas la soupe populaire, on ne vient pas distribuer des repas.
03:09Non, ce sont des garçons et des filles qui sont là pour remettre en jour,
03:12comme ils disent, c'est-à-dire qu'il y a une logique de nuit,
03:14on peut s'installer dans la nuit.
03:16Et la nuit, ça coupe de tout, parce que rien n'est ouvert la nuit,
03:19les services sociaux ne sont pas ouverts.
03:21Donc il faut absolument remettre ces gens dans une logique de jour.
03:24Mais c'est ingrat, c'est compliqué, parce que leur tâche est...
03:28Alors, il y a SAMU social, donc SAMU ça veut dire urgence,
03:31mais on ne vient pas distribuer des repas.
03:34On a deux, trois... Enfin, ils ont deux, trois petites choses,
03:37comme ça, qui peuvent aider ponctuellement du café, du thé,
03:40des nouilles chinoises, un duvet.
03:42Quoi que j'ai appris il n'y a pas longtemps que les duvets ont été supprimés,
03:45je me dis, oh là là, même ça.
03:47Et donc, des slips, des chaussettes, comme vous disiez, mais ce n'est pas le but.
03:51Mais il faut déjà les repérer, enfin le but, vous allez le dire,
03:53mais il faut déjà les repérer, parce qu'il y a une forme de déni des gens de la nuit.
03:56Et puis, ils sont presque transparents pour certains.
03:58Oui, on se cache.
03:59Moi, la première maraude, je voulais me sentir absolument utile.
04:02Donc on m'avait dit, bon ben voilà, on est un cas signalé,
04:05mais sur le chemin, si tu vois quelqu'un...
04:07Et alors je regardais, et je ne voyais rien.
04:09Parce qu'il faut avoir des yeux affûtés pour voir du sombre sur du sombre.
04:14Parce que les gens se cachent d'abord.
04:16Surtout ceux qui sont dans la rue depuis peu, on a peur.
04:19Ils disent que c'est un méchant hasard, souvent, d'être dans la rue,
04:21parce qu'il y a ce déni que j'évoquais, qui est dans le livre.
04:24Ils sont presque là par hasard, ils pensent en sortir rapidement.
04:26Ah oui, oui.
04:26Et en fait, non, c'est un état qui s'installe en fait.
04:28Oui, ça va très vite.
04:29L'installation en rue va très vite.
04:31Au début, on pense, mais moi c'est provisoire,
04:33c'est parce que j'ai eu un problème de pas de chance, quoi.
04:35Et très vite, en fait, les nuits s'accumulent,
04:38le corps se dégrade.
04:39Et voilà, on est collé au bitume comme un chewing-gum aplati.
04:42Vous leur proposez à certains de les emmener dans un hébergement d'urgence,
04:45comme cette mère et son fils que vous rencontrez, Place Gambetta.
04:48Mais le centre d'hébergement d'urgence, finalement,
04:51c'est pas tout le temps la solution.
04:53Des endroits violents qui se font voler, violenter,
04:56où la promiscuité est oppressante.
04:58C'est ça aussi, la réalité de la solution.
05:00Ça arrive, même si celui de Romain Roland est vraiment bien tenu.
05:03Et je rends hommage à tous les gens qui travaillent là-bas.
05:05Mais c'est vrai que c'est compliqué.
05:07Et ce qui est compliqué, c'est que chaque cas dans la rue est un cas particulier.
05:12Or, nos réponses sont un peu, j'ai envie de dire, normées.
05:17Donc, si vous avez un chien,
05:19eh bien, ça devient compliqué de vous trouver une place,
05:20parce que c'est pas prévu pour les animaux.
05:22Si vous avez un problème de mobilité,
05:24parce que vos jambes sont épaises, lourdes,
05:26avec des varices ou des choses comme ça qui vous empêchent de vous tenir debout,
05:30eh bien, c'est compliqué, parce que là-bas, il y aura un escalier
05:32et on n'a pas le personnel pour vous porter.
05:35Donc, ce que j'ai envie de dire au pouvoir public,
05:37c'est qu'essayons d'arrêter cet esprit normatif
05:39et essayons d'accueillir vraiment.
05:41Alors, évidemment, pour ça, il faut des places.
05:43Oui, il faut construire, il faut aménager.
05:45Il faut de l'argent, à un moment où on en a...
05:46Oui, mais pas tant que ça.
05:48L'abandon coûte plus cher que les solutions.
05:51Parce que c'est des frais médicaux,
05:52parce que c'est de la dégradation généralisée,
05:56c'est des infections, c'est tout ça.
05:57Donc, l'abandon humain coûte plus cher que les solutions.
06:00Vous avez vu beaucoup d'enfants dans la rue, Philippe, arrêtons ?
06:02Non. Dans les nuits que j'ai fait, non, j'ai pas vu d'enfants.
06:04Mais j'ai vu des jeunes, des très jeunes.
06:06Et à chaque fois qu'on s'arrêtait pour un cas particulier,
06:08ce qui m'a étonné, c'est de voir que de nulle part
06:11sortent des corps de jeunes qui sont à peine sortis de l'adolescence
06:14et qui sont là, vous n'avez pas un slip, vous n'avez pas des chaussettes ?
06:16Ils étaient cachés dans les parcs, entre deux voitures,
06:19et ça sort de partout, comme ça.
06:21Et on devient un peu le véhicule avec le point chaud
06:25où on va pouvoir boire un petit café, un thé.
06:27Un café est dégueulasse, d'ailleurs.
06:29Je me dis ça aussi, par exemple, c'est un détail,
06:30mais pourquoi faire un café dégueulasse ?
06:32Pourquoi on ne ferait pas un bon café ?
06:33Pourquoi on ne ferait pas...
06:35Le peu qu'on donne, que ce soit bon...
06:37Quand on rentre chez soi, comment on vit ça,
06:39quand on rentre chez soi dans...
06:40C'est compliqué.
06:40J'imagine, oui.
06:41C'est compliqué.
06:42Alors moi, voilà, un foyer, une maison qui m'attend, une famille.
06:46Et je savais qu'une fois ces quelques maraudes faites,
06:49j'y retournerais pas forcément.
06:51Alors évidemment, j'ai écrit ce livre,
06:52donc c'est ma contribution à ça.
06:54Mais c'est pas grand-chose.
06:55C'est pour ça que j'aime ce titre, veiller.
06:57Il appelle à ça, veillons les uns sur les autres.
07:01Soyons attentifs.
07:02Et je me dis, en attendant que les pouvoirs publics...
07:04Parce que c'est quoi les pouvoirs publics ?
07:05C'est la somme de plein de pouvoirs particuliers, nous tous.
07:08Donc si les pouvoirs publics ont un intérêt à aller dans notre sens collectif,
07:12ils iront.
07:13Donc soyons-nous plus généreux.
07:15Je sais que les Français le sont, vraiment.
07:17Mais soyons-le un peu plus.
07:18Là où on donne un euro, eh ben donnons deux euros.
07:21Et parfois, il vaut mieux ne pas donner, et puis tout d'un coup donner 20 euros à quelqu'un.
07:2520 euros, ça va être la possibilité de faire des courses,
07:28ou peut-être ce qu'il va manquer pour avoir une chambre d'hôtel.
07:30Il vaut mieux dire non à plein, plein, plein de gens.
07:32De toute façon, c'est ce qu'on fait tous les jours.
07:34Non tous les jours.
07:35Donc, quelques noms de plus, c'est pas grave.
07:37Puis quand on donne, on donne vraiment.
07:39Et vous dites aussi, arrêtez ces politiques, on est à l'approche des municipales,
07:42de promettre n'importe quoi.
07:44Le zéro SDF, ça n'existe pas.
07:46C'est pour ça que j'ai colligé un peu toutes ces déclarations de droite et de gauche
07:49depuis au moins 20, 30 ans.
07:51Parce que ça devient indécent, ces phrases-là.
07:53Mais quand Emmanuel Grégoire, le candidat PS, dit que s'il est élu,
07:56il n'y aura plus aucun enfant dans la rue en 2026,
07:58il a été dans la mandature d'Anne Hidalgo pendant toutes ces années.
08:00Pourquoi ces promesses-là, intenables ?
08:02Oui, il faut se méfier des phrases définitives.
08:04Je crois, moi, à la volonté des uns et des autres,
08:08personnel politique, de vraiment œuvrer.
08:10Mais on ne pourra jamais empêcher des gens d'être dans la rue.
08:13Parce que c'est incontrôlable.
08:15Ce qu'on peut, c'est avoir une qualité de réponse.
08:17Ça, oui, ça, on peut l'améliorer.
08:18Mais les phrases définitives sur « Avec moi, plus de personnes dans la rue »,
08:22non, c'est faux.
08:23On ne peut pas.
08:23Même un régime dictatorial ne pourrait pas faire ça.
08:26Donc, ce n'est pas possible.
08:27Mais le problème, c'est que c'est ingrat.
08:30Et ça ne rapporte rien, électoralement parlant.
08:33Ce sont des belles phrases.
08:35Mais c'est comme s'occuper des gens en prison.
08:37Ça ne vous rapporte rien, voire même ça peut nuire.
08:39Parce que les gens vont vous dire
08:41« Vous pensez aux prisonniers, vous pensez au SDF.
08:43Et nous, alors, la classe moyenne, et nous, etc. »
08:45Et vous, en prenant la parole ce matin sur RTL,
08:47en écrivant ce livre,
08:48« Veillez », ça ne vous rapporte pas non plus.
08:49Parce que vous savez très bien les critiques que vous allez recevoir.
08:51Ce côté « C'est qui ? »
08:53C'est ces comédiens qui nous donnent des leçons.
08:54À la gauche caviar qui retourne dans son petit confort
08:57et qui vient nous interpeller.
08:58Ça va être ça aussi, les réactions.
08:59Et la droite sandwich aussi, voilà.
09:04Mais vous le savez bien que c'est aussi à ça que vous allez être confrontés, vous le savez.
09:08Les critiques seraient bien bienvenues
09:09parce que je ne donne aucune leçon à personne dans ce livre.
09:12Parce qu'il y a juste à ouvrir les yeux.
09:15Moi, j'ai envie de dire « Veillons », d'où le titre.
09:17« Veillons ensemble à ce que le sort de nos concitoyens dans la rue
09:21puisse s'améliorer vite. »
09:23Parce qu'il y a des tas de gens formidables qui bossent dans ce pays.
09:25C'est un hommage au Samu Social.
09:26Donc, ce n'est pas du tout un pamphlet.
09:28C'est un hommage.
09:30Donnons un peu de notre temps, de nos moyens
09:32et soyons vigilants.
09:34Et plus on sera nombreux à être vigilants,
09:36peut-être que, oui, ceux qui sont à la tête,
09:39dans l'exécutive, que ce soit municipale ou nationale,
09:41le seront eux aussi.
09:43Veillez, Philippe Toréton, chez Caneman Lévy.
09:45Merci d'être venu ce matin sur la chaîne.
09:46Merci à vous.
09:47Merci, merci Marc-Olivier.
09:48Philippe Toréton qui, rappelons-le, triomphe aussi en ce moment
09:50à l'affiche du Cercle des Poètes d'Isse Paris
09:52au Théâtre Antoine à Paris.
09:54Marc-Olivier, on retrouve lundi à 8h15 ?
09:56Mercier Arnaud, c'est la femme de Bernard Arnaud,
09:59l'homme le plus riche de France, pas loin du monde.
10:01Qu'est-ce que vous faites ?
10:02Pour faire quoi ?
10:02Pour les faire tous venir.
10:04Je leur dis que vous êtes là.
10:05Ah oui, c'est ça.
10:07Dans un instant, le journal...
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