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  • il y a 2 jours
🎙️ Quel rapport les journalistes et producteurs de Radio France entretiennent-ils avec la langue française ?
Nathan Devers, producteur de l'émission "Sans préjuger" sur France Culture nous parle de son rapport à la langue.

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Transcription
00:00A mon avis c'est là que les anglicismes sont dangereux, c'est quand ils nous font perdre l'usage que nous devons faire de notre langue en français.
00:13Ils sont inspirants et ils sont très importants. Ils sont très importants quel que soit leur contenu.
00:18Bien sûr quand il y a des compliments, des auditeurs qui disent qu'ils ont apprécié une émission, qu'ils l'ont trouvée intéressante,
00:24c'est très émouvant et c'est plus qu'agréable parce que ça donne du sens à tout le travail qui est fait collectivement pour préparer une émission.
00:35Mais quand ils sont critiques, je dirais qu'ils sont encore plus importants.
00:39La critique c'est la chose la plus bienveillante qui soit.
00:43Je crois qu'un rapport amical, un rapport amoureux, un rapport humain tout court, passe forcément par une forme d'éthique de la vérité,
00:49supposant de dire à son amie, à la personne qu'on aime, là je crois que ce que tu as fait n'est pas forcément le meilleur de toi-même,
00:55que tu devrais faire ceci, faire cela.
00:57Et les critiques c'est extrêmement important pour cette raison, beaucoup plus encore que les compliments.
01:05C'est un impératif sur une antenne publique, un impératif tout court, c'est un combat je crois qui est central.
01:11Parce que la pauvreté en mots, c'est-à-dire l'idée d'un lexique qui serait réduit à des termes qui fonctionneraient comme des sortes de grandes catégories
01:23et qui embrasseraient plein d'objets en perdant les nuances, la pauvreté en mots, c'est une pauvreté en monde.
01:28J'ai jamais fini d'apprendre la langue française, je pense que personne n'aura jamais fini de l'apprendre,
01:32et que c'est quelque chose d'absolument central pour essayer de pouvoir ensuite vivre dans un monde aussi coloré, aussi nuancé,
01:43aussi multiple, aussi pluriel que possible, que d'avoir cette richesse de langue.
01:52Alors déjà, j'essaye à l'antenne d'éviter de plaquer le mot tout trouvé, tout choisi,
01:58presque imposé par nos habitudes de langage pour désigner tel ou tel phénomène.
02:03Parfois, il y a des mots qui viennent tout seuls, qui sont un peu des sortes de hashtag de la pensée,
02:06qu'on va utiliser comme ça.
02:08Moi, j'essaye toujours, quand je pose un mot, qui est surtout un mot important, qui va catégoriser un sujet,
02:12de dire « j'emploie ce terme, mais je ne sais pas si ce terme est le bon,
02:16peut-être qu'il faudrait employer tel ou tel synonyme, est-ce que vous êtes d'accord, est-ce que vous ne l'êtes pas ? »
02:20Et puis souvent, on discute avec les invités de savoir si tel ou tel mot est le bon pour désigner le phénomène.
02:25Donc je crois qu'en fait, il faut éviter d'utiliser un seul mot,
02:30ou un mot qui viendrait comme ça catégoriser le phénomène qu'on essaye de penser collectivement dans une émission.
02:39Malheureusement, j'en ai beaucoup.
02:40Alors comme tout le monde, le « e », « e », « e », ça, il faut vraiment que je le corrige,
02:44j'en ai un qui est insupportable, qui est etc.
02:47Je dis une idée, je ne veux pas être trop bavard, mais je le suis quand même,
02:50et donc je dis ce, etc., etc., mais je le dis tout le temps.
02:53Et je dois en avoir d'autres, mais ces deux-là sont déjà suffisamment agaçants.
03:00Je ne sais pas si c'est un mot préféré,
03:02mais un des premiers poèmes de Baudelaire que j'ai lu est le poème « Élévation ».
03:07Et dans ce poème, il y a un mot qui m'a vraiment séduit, fasciné quand je l'ai découvert,
03:14et qui pour moi contenait tout le rapport poétique à l'existence.
03:19C'est le mot « par-delà ». En l'occurrence, c'est deux mots, mais qui n'en forment qu'un.
03:22Par-delà le soleil, par-delà les éthers, par-delà les confins des sphères étoilées.
03:26Il y a d'abord cette promesse dans ce mot d'essayer de dépasser la réalité qui nous entoure,
03:31d'essayer de dépasser les contingences, d'essayer de dépasser l'individu qu'on est soi-même,
03:36d'essayer peut-être de dépasser ses préjugés.
03:37Je crois qu'il y a deux types d'anglicismes.
03:42Il y a des anglicismes parfois qui correspondent à un mot dans la langue anglaise,
03:46dont l'équivalent en français, on peut trouver une traduction,
03:50mais en tout cas n'aurait pas tout à fait la même signification.
03:52Je ne sais pas, quand on dit « brainstorming »,
03:55on pourrait parler de réflexion collective ou foisonne les idées.
03:57Oui, mais ce n'est pas le « brainstorming ».
03:59Et donc là, moi, ça ne me dérange pas qu'on les utilise du tout.
04:02En revanche, il y a des anglicismes qui sont à mon avis très problématiques.
04:04C'est des usages anglais de la langue française.
04:08Et là, c'est problématique.
04:09Par exemple, quand on dit « je réalise que ».
04:11Non, on ne réalise pas que, on prend conscience que.
04:13Réaliser en français, ça veut dire que quelque chose qui n'est pas réel,
04:16qui est potentiel, advient dans la réalité effective.
04:19À mon avis, c'est là que les anglicismes sont dangereux,
04:22c'est quand ils nous font perdre l'usage que nous devons faire de notre langue en français.
04:26En revanche, quand ils viennent trouver une nouvelle manière de nommer un phénomène
04:31ou une manière de nommer un phénomène nouveau,
04:33alors là, évidemment, c'est très intéressant et c'est formidable.
04:39Ça évoque d'abord une forme vraiment de timidité et, je dois dire, de fascination.
04:47Ce que j'aime profondément dans la radio, c'est la manière dont la voix est nue.
04:53À la radio, il n'y a que des voix.
04:54Il n'y a que la voix qui résume les êtres et qui résume ce que disent les êtres.
04:57Et il est vrai, je crois, qu'une voix contient une biographie, contient une identité,
05:03qu'entendre la voix de quelqu'un, c'est parfois essayer de deviner toute la subjectivité
05:09qui s'y exprime à travers son intonation, à travers son timbre, etc.
05:12Et je trouve qu'il y a cette vérité-là, dans la radio, de la réduction de la parole
05:20à sa dimension presque musicale, en tout cas à sa dimension orale et vocale.
05:26Alors, ce n'est pas tout à fait une voix de radio, même s'il a fait de la radio,
05:29mais en tout cas qui a enseigné et dont il reste aujourd'hui beaucoup d'enregistrements vocaux de ses cours,
05:36c'est celle de Roland Barthes.
05:37La voix de Roland Barthes, je la trouve extraordinaire, hypnotique.
05:41Elle a un grain inimitable, puisque c'est une voix d'abord de lecteur
05:46et de quelqu'un qui fait s'exprimer le lecteur qu'il y a en lui.
05:50Et deuxièmement, c'est une voix, et c'est ce que je trouve formidable, d'éternel étudiant.
05:54Un type qui, même assez âgé, même au soir de sa vie,
05:58continuait d'entretenir vis-à-vis des idées qu'il formulait,
06:02la même candeur, la même presque naïveté,
06:07ou en tout cas le même plaisir de découverte
06:09que celui d'un étudiant qui découvre pour la première fois l'univers des idées.
06:15Et je crois qu'il y a cette énergie-là, parfois un peu mélancolique,
06:18mais cette énergie absolue dans la voix de Roland Barthes.
06:21Sous-titrage Société Radio-Canada

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