00:00Bienvenue à l'heure des livres, Laurence Debré.
00:02Merci.
00:03On est ravie de vous recevoir.
00:04Alors vous êtes historienne, vous êtes écrivaine,
00:09vous avez déjà écrit plusieurs livres, plusieurs essais,
00:12dont un qui avait eu un joli succès, fille de révolutionnaire.
00:19Et là, vous venez de participer à un livre,
00:22à l'accouchement d'un livre, serait-on tenté de dire,
00:25puisqu'il s'agit carrément des mémoires du roi Juan Carlos Ier.
00:29Alors ce livre s'appelle Juan Carlos Ier d'Espagne, Réconciliation.
00:33Il est paru en France chez Stock,
00:35qui doit paraître début décembre, le 5 décembre en Espagne,
00:40où il est attendu avec beaucoup d'impatience.
00:43C'est logique, c'est un livre à vêtements,
00:46parce qu'un roi qui écrit ses mémoires, ce n'est pas courant.
00:49En français ?
00:50Et en français, ce n'est pas courant,
00:52avec une journaliste, enfin pas une journaliste,
00:54une éditorienne française, ce n'est pas courant aussi.
00:58Et puis, c'est un livre avec des révélations,
01:00de la sincérité, de l'émotion aussi.
01:04Alors, bon, effectivement, un roi qui écrit ses mémoires,
01:07ce n'arrive pas tous les jours.
01:09D'ailleurs, il l'écrit lui-même.
01:10Les rois ne se confient pas, encore moins publiquement.
01:13Alors, comment se fait-il que le roi ait décidé de prendre la plume ?
01:19Est-ce que vous avez eu un rôle dans sa décision ?
01:22Est-ce que vous l'avez accompagné ?
01:23Comment ça s'est passé ?
01:25Alors, non, il avait déjà pris sa décision
01:27quand il m'a parlé de ce projet.
01:30Il était déjà expatrié à Abu Dhabi,
01:32ce qui non plus n'est pas courant.
01:34Et je crois qu'il était arrivé à un moment de sa vie,
01:37au soir de sa vie,
01:38où il avait besoin de donner sa version de son histoire,
01:42de l'histoire de l'Espagne,
01:44qu'il trouvait mal perçue ou parfois manipulée en Espagne.
01:51Et en plus, il y avait aussi une accumulation de contre-vérités
01:56sur certains scandales qu'avait terni la fin de son règne.
02:00Donc, il avait ce besoin, avant de disparaître,
02:04de laisser un témoignage.
02:06Mais c'est un témoignage, ce n'est pas de la langue de bois.
02:09C'est vraiment son histoire très, très personnelle,
02:14très sensible,
02:15pour aussi essayer de mieux se faire comprendre
02:18par les Espagnols et par les gens en général.
02:22Le fait qu'il ait choisi de se faire accompagner
02:25par une personne française,
02:28vous pensez que c'est à dessein ou c'est un hasard ?
02:33Alors, le français est sa première langue,
02:35parce que pendant la guerre, il a été élevé en Suisse.
02:38Je pense que ça lui permettait aussi d'avoir...
02:41Il le maîtrise très, très bien,
02:42toutes les subtilités de la langue.
02:45Et d'ailleurs, à l'époque, c'était la langue un peu de communication
02:49parmi toutes les familles royales européennes.
02:51Il raconte qu'il parlait le français avec sa cousine,
02:54la reine d'Angleterre.
02:55Et puis, ça lui permettait aussi d'avoir une certaine distance
02:58par rapport à son règne en espagnol.
03:02Voilà.
03:03Ensuite, moi, je n'écris qu'en français.
03:05Donc, s'il m'avait choisi, ça ne pouvait être qu'en français.
03:09C'est un peu le couronnement d'une longue relation de confiance,
03:15peut-être même amicale,
03:16parce que c'est mon troisième livre sur lui.
03:19J'avais déjà fait un documentaire aussi,
03:21juste avant qu'il n'abdique.
03:23Donc, il y avait cette relation, on va dire,
03:25de...
03:27Oui, on avait déjà commencé à travailler,
03:29on se comprenait, j'ai essayé de le comprendre.
03:31Il y avait déjà une certaine empathie, on va dire,
03:34sur ce destin qui me paraissait...
03:37Enfin, la déchéance actuelle le rendait d'autant plus intéressant.
03:41Oui, un personnage d'autant plus romanesque.
03:43Oui, voilà, exactement.
03:45Alors, en plus, ce qui est intéressant,
03:46c'est que l'histoire dans l'histoire est romanesque,
03:48parce que vous-même, depuis votre enfance,
03:50vous êtes fasciné par ce roi.
03:52Il y a une histoire entre vous,
03:55vous épingliez des portraits de lui,
03:58un peu aussi pour agacer votre père, Régis Debray,
04:02qui avait d'autres monarques institutionnels en adoration.
04:07Voilà, chacun son héros à la maison.
04:09Donc, mon père, évidemment, n'avait pas les mêmes que le mien.
04:13Et il y avait tout un enjeu familial autour de ça.
04:17Donc, c'est vrai que c'était une espèce de contre-pied.
04:21Et là, peut-être que ce livre est l'aboutissement
04:24de ce contre-pied familial.
04:26Alors, rapidement, comment s'est passée la rédaction de ce livre ?
04:29Ça a été fait vite ?
04:30Ça a été fait dans la douleur ?
04:31Il y avait des rendez-vous réguliers ?
04:33Il y a eu des moments où vous travaillez,
04:36puis d'autres entrecoupés par de longues pauses ?
04:39Comment ça s'est passé ?
04:40Alors, au début, je faisais des allers-retours à Abu Dhabi,
04:43occasionnels.
04:44On n'avançait pas très, très vite.
04:46Et il m'a suggéré de m'installer à Abu Dhabi avec ma famille.
04:51Ce que vous avez fait ?
04:52Ce que j'ai fait pendant deux ans,
04:54pour qu'on puisse avoir un suivi au quotidien.
04:58Donc, c'était plutôt des conversations informelles
05:02que je mettais ensuite par écrit.
05:05Ils revenaient dessus.
05:06Il y a eu beaucoup, beaucoup de versions,
05:08parce que chaque mot est quand même pesé.
05:11Et voilà, au début, on pensait avoir accès à ces archives,
05:16qui sont restées en Espagne,
05:17mais malheureusement, ça n'a pas été possible.
05:19Donc, c'est plutôt de ses souvenirs.
05:21Mais ça a été deux ans vraiment de discussions à bâton rompu.
05:27Et ensuite, c'est moi qui l'ai un peu formalisé, organisé, etc.
05:32Mais il a suivi de manière très rigoureuse tout le processus.
05:37Alors, il est né en exil.
05:39Oui, à Rome.
05:40À Rome.
05:40Et selon toutes vraies semblances,
05:42il pourrait aussi finir ses jours en exil.
05:46Et on sent à travers ses écrits,
05:48et ça, c'est assez étonnant,
05:49parce qu'il est assez libre dans sa plume.
05:52Il dit d'ailleurs que c'est peut-être la première fois
05:53qu'il est aussi libre, lui,
05:54qu'il ne l'a jamais été dans sa vie.
05:56Ce qui est d'un passage assez intéressant et touchant.
06:01Il se sent abandonné, en fait.
06:04Il dit « je suis résigné, blessé par un sentiment d'abandon ».
06:07Il raconte notamment ce premier Noël qui passe
06:09alors qu'il est à Bouddhabi.
06:12Il regarde, il assiste à la messe en visio,
06:15en voyant les siens de dos.
06:19C'est terrible.
06:20C'est vrai que...
06:21Oui, c'est le roi Lire.
06:22C'est vraiment le roi Lire.
06:23Oui, oui, oui.
06:24Ce n'est pas un roi qui aime les autres.
06:27Il n'est pas né dans un palais.
06:28Il ne va pas mourir dans un palais, probablement.
06:32Et il a aujourd'hui cette vie
06:34vraiment mise à l'écart de son royaume,
06:38de l'Espagne,
06:39et surtout de sa famille et des siens.
06:42Il est ostracisé.
06:44Et il fait face à la vraie solitude.
06:47Mais il a eu un tel parcours
06:50entre l'exil de son père,
06:53lui, envoyé en Espagne,
06:56enfant, etc.
06:57Que presque,
06:58il accepte toutes les situations
07:00avec beaucoup de dignité.
07:03Ce n'est pas quelqu'un
07:04qui va se plaindre.
07:05Il a une espèce de rigueur
07:07qui fait qu'il tient le coup malgré tout.
07:10Il ne va pas commencer à...
07:11Le droit de tuer.
07:12Exactement.
07:13Alors, néanmoins,
07:15on a l'impression qu'il tient aussi
07:16à rappeler ce qu'il a fait pour l'Espagne.
07:18Est-ce qu'il a l'impression
07:19que les Espagnols
07:21sont d'une certaine façon ingrats ?
07:23Qu'ils ont oublié tout ce qu'il a fait ?
07:26Cette fameuse transition
07:28qui a permis le passage
07:30d'un régime autoritaire,
07:32celui de Franco,
07:34à une démocratie,
07:35à une monarchie institutionnelle,
07:38constitutionnelle.
07:38Oui, je crois qu'il a deux choses.
07:40Je crois qu'il a l'impression
07:40que la jeune génération
07:42n'est pas au courant
07:43de ce qu'a fait la génération antérieure,
07:45donc la sienne
07:46ou celle de leurs parents.
07:49Et il a surtout l'impression
07:51que le gouvernement actuel,
07:53qui est un gouvernement
07:54assez composite,
07:58à tendance d'ailleurs républicaine,
07:59avec des indépendantistes, etc.,
08:03disons,
08:03ça falsifie l'histoire
08:05ou fait une espèce de révisionnisme
08:08et ne reconnaît pas
08:09ce qu'il a réussi à faire.
08:11Donc, c'est plus ça,
08:12c'est plutôt vraiment
08:13de raconter de l'intérieur
08:15comment il a fait,
08:16comment il l'a vécu,
08:18quels étaient ses défis,
08:21et rappeler que la démocratie,
08:23en Espagne,
08:23n'allait pas de soi
08:24à la mort de Franco en 1975.
08:26Alors, au passage,
08:27il dresse un portrait de Franco
08:29qui n'est pas au vitriol,
08:31d'ailleurs,
08:31qui est assez nuancé.
08:34Et il revient sur ce qu'on lui a reproché,
08:38ses conduites personnelles,
08:41extra-matrimoniales,
08:43on dirait.
08:44Et puis, le reste,
08:45il s'explique assez...
08:47Il faut connaître le dossier,
08:49mais en tout cas,
08:49il s'explique dessus.
08:51Et alors,
08:51il a des mots étonnants
08:52pour la reine Sophia.
08:54Sophie, ma reine,
08:55écrit-il.
08:57Ce qui est surprenant,
08:59il parle aussi,
09:01et ça,
09:01il ne l'avait jamais fait,
09:02de la mort de son petit frère
09:03qui l'a tué accidentellement
09:05en 1956.
09:08C'est un passage assez émouvant.
09:12Finalement,
09:12de cette expérience
09:14assez inédite,
09:16qu'est-ce qui a été le plus fort
09:18pour vous ?
09:20Il a...
09:22Je ne m'attendais pas
09:24à ce qu'il soit aussi sincère
09:25et qu'il ouvre autant son cœur.
09:29Parce que c'est en fait,
09:30c'est un militaire,
09:31c'est qu'il a reçu
09:32une formation de militaire,
09:34il y a été toute sa vie
09:35entouré de militaires
09:36et je ne pensais pas
09:38qu'il allait réussir
09:39à s'ouvrir comme ça,
09:40non ?
09:40Émotionnellement.
09:41C'est vrai que c'est étonnant
09:42de voir l'imprime
09:43assez libre.
09:44Voilà,
09:45je pensais qu'il allait être
09:45beaucoup plus corseté.
09:48Je crois que tout a été
09:49assez,
09:50pour lui,
09:52pas éprouvant,
09:54mais quand même
09:54de revenir sur son destin,
09:57de revenir sur les moments douloureux,
09:59en même temps,
10:00de revenir sur le road
10:01de son père,
10:02de sa grand-mère
10:03et même avec Franco
10:04d'essayer d'expliquer
10:05cette relation
10:06qui n'est pas typique.
10:07Parce qu'il se demande
10:10si ça a été une relation
10:10filiale ou pas.
10:12Il n'a pas encore
10:13les réponses à tout.
10:14En fait,
10:14il est assez honnête
10:15dans le fait qu'il se pose
10:16encore des questions.
10:19Voilà,
10:19et il est assez honnête
10:20de dire qu'il s'est marié
10:21avec la reine Sophia
10:22par amour,
10:24que certes,
10:25il a eu d'autres relations,
10:26mais ça reste son pilier
10:28émotionnel dans sa vie.
10:29Et on terminerait là-dessus.
10:31Cette dernière phrase
10:32est quand même
10:32une manière de dire
10:34qu'il espère être
10:35au moins enterré
10:36en Espagne.
10:37Oui.
10:38Son royaume.
10:39Son royaume
10:40et il espère être jugé
10:41par l'histoire.
10:42Et jugé par l'histoire.
10:43En tout cas,
10:43merci Laurence Debré.
10:44C'est vraiment
10:44un livre passionnant.
10:46C'est vrai que
10:47c'est une
10:47qui se lit,
10:49qui est très fluide.
10:50Les mémoires d'un roi,
10:51on n'a pas ça tous les jours
10:52et elles sont passionnantes.
10:54Juan Carlos Ier d'Espagne,
10:55Réconciliation,
10:56c'est un livre
10:56qui est paru chez Stock
10:57et que vous avez contribué
11:01à écrire avec le roi.
11:02Merci.
11:03Merci Anne-Fulda.
Commentaires