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Lundi 29 septembre 2025, retrouvez Michel Ruimy (Économiste associé, SPAK) dans SMART BOURSE, une émission présentée par Grégoire Favet.
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00:00Et on se retrouve à présent en plateau à Paris pour ce dernier quart d'heure thématique de Smart Bourse et chaque mois nous recevons pour un décryptage économique le professeur économiste Michel Rumi, économiste associé de SPAC avec nous en visio.
00:23Bonjour, bonsoir, bienvenue Michel. Merci beaucoup d'être avec nous et de nous éclairer sur le thème de l'indépendance des banques centrales, un sujet qui est brûlant d'actualité avec évidemment les coups de boutoir de Donald Trump et de son administration contre la réserve fédérale américaine.
00:39La première question étant historique, Michel, depuis quand parle-t-on d'indépendance pour les grandes banques centrales ?
00:46En fait, on s'est déjà posé cette question au moment de la République de Weimar en Allemagne, c'est-à-dire pendant les années 20.
00:54Mais pourquoi ? Parce qu'en fait, entre 1913 et 1923, l'inflation a atteint près de 750 milliards de pourcents.
01:05Et donc, ça a montré les dangers d'une banque centrale soumise aux besoins budgétaires d'un gouvernement.
01:10Et puis, bien sûr, plus récemment, c'est dans les années 70 où les économistes ont mis en lumière ce qu'on a appelé l'existence d'un biais inflationniste,
01:20c'est-à-dire lorsque la politique monétaire est laissée à la discrétion des pouvoirs politiques.
01:26Et en effet, les gouvernements, tout en affichant un objectif de stabilité des prix,
01:32pouvaient être tentés, pour des raisons électorales, de mener une politique monétaire accommodante pour créer des emplois à court terme.
01:40Alors, c'est très bien cette stratégie, mais elle a été prise en compte par les agents économiques
01:44et intégrée dans leur cycle de négociation et donc dans la fixation des prix.
01:49Et donc, ces anticipations ont poussé les salaires et les prix à la hausse,
01:53ce qui a provoqué une inflation supérieure à celle souhaitée par la Banque centrale.
01:58Et donc, l'élimination de ce biais a été suggérée par l'indépendance des banques centrales
02:06vis-à-vis des aléas de la conjoncture politique, mais aussi des calendriers électoraux.
02:11Et c'est ça qui est très important.
02:12Qu'est-ce qui caractérise, comment est-ce qu'on caractérise le degré d'indépendance des banques centrales, Michel ?
02:20Très bonne question, c'est que plusieurs facteurs ont exercé une forte influence
02:25sur l'indépendance et les objectifs des banques centrales.
02:27Et dans les années 90, la plupart des banques centrales dits avancés ont adopté un statut d'indépendance
02:35qui va reposer sur quatre domaines et qu'on retrouve d'ailleurs au niveau de la BCE.
02:41D'abord, dans le domaine institutionnel, il est interdit aux banques centrales nationales
02:46de solliciter des instructions des institutions communautaires, des gouvernements, des États membres, etc.
02:52Et à l'inverse, les gouvernements des États membres ne doivent pas chercher à influencer les membres
02:57qui prennent des décisions au niveau notamment des banques centrales.
03:01Et puis au niveau du domaine personnel, en fait, on a considéré que les décisionnaires d'une banque centrale nationale
03:06doivent disposer d'un mandat d'une durée au moins égale à cinq ans
03:10et ne peuvent pas être démis d'une fonction.
03:13Et donc du coup, ça permettait une stabilité de la politique monétaire
03:17et en même temps, ces personnes ne devaient pas avoir une activité rentrée en conflit
03:22avec leur mandat au niveau de la banque centrale.
03:25Et puis au domaine indépendance financière, les banques centrales doivent disposer d'un capital suffisant
03:30et de ressources propres pour ne pas demander, on va dire, de l'argent aux organes,
03:36par exemple à la Commission européenne pour la BCE, etc.
03:38Et donc, elles ne peuvent pas recevoir également aussi des capitaux de la part des États.
03:42Et puis enfin, le dernier, c'est le domaine opérationnel, c'est-à-dire que chaque banque centrale,
03:47a l'obligation d'avoir comme objectif principal, mais non unique, le maintien de la stabilité des prix.
03:53Et tout cela fait que cela concourt à avoir une certaine indépendance des banques centrales.
03:59Je reviens à l'histoire et à l'expérience allemande d'hyperinflation d'entre-deux-guerres.
04:06Michel, comment est-ce que ça a influencé effectivement l'idée de l'indépendance des banques centrales ?
04:11Quel est le modèle qui a été choisi pour garantir cette indépendance ?
04:16Et là, c'est ça qui est très important parce que, comme je l'ai dit, avec une inflation à près de 750 milliards,
04:24l'Allemagne a dû prendre des restrictions et de faire des choses.
04:29Et donc, la BCE a pris ce modèle de la Bundesbank comme argent comptant parce qu'elle a considéré que c'était un facteur de succès.
04:36En effet, ce qui s'est passé, c'est que lors de la création de la BCE en 1998, l'Allemagne était déjà le leader économique incontesté de l'Europe.
04:46Et on a expliqué ces bonnes performances économiques de l'Allemagne depuis la Seconde Guerre mondiale,
04:52notamment parce que le fait que les autorités allemandes ont été traumatisées par les conséquences de cette hyperinflation des années 1920.
05:00Et du coup, après la Seconde Guerre mondiale, la Bundesbank a été conçue comme une institution indépendante.
05:07Et dans son article 2, on disait que le Deutsche Bank devait être défendu sur, je dirais, l'inflation interne et externe,
05:14c'est-à-dire la parité également des taux de change.
05:18Et donc, cette construction a fait que le pays était très prospère du fait de cette, je dirais, indépendance de la Banque centrale.
05:25Et donc, c'est pour cela que la BCE a choisi comme objectif prioritaire la stabilité des prix,
05:32qui contribue également aussi à la croissance et à l'emploi.
05:35Oui, l'objectif suprême, supérieur de la Banque centrale européenne, qui reste celui de la stabilité des prix,
05:40un peu différent du point de vue de la Banque centrale américaine.
05:44Comment est-ce que les choses se sont déroulées, justement, pour l'indépendance de la réserve fédérale, Michel ?
05:49Eh bien, autant l'Allemagne avait été traumatisée par, je dirais, cette hyperinflation,
05:56eh bien, les autorités américaines et les États-Unis ont été profond traumatisées par la Grande Dépression,
06:02la crise financière de 1929, et par les longues files de chômeurs qui demandaient un travail
06:07ou qui avaient besoin d'aide, etc.
06:10C'est un peu les schémas, je dirais, de la soupe populaire.
06:13Et d'ailleurs, à cet égard, il faut relire les raisins de la colère de Steinbeck pour vraiment bien comprendre ce traumatisme.
06:19Et un peu plus tard, donc, la loi Amfré, en 1978, a fixé quatre objectifs à la fédérale réserve.
06:27Deux objectifs explicites, c'était la croissance et une réduction du chômage.
06:32Et deux objectifs implicites, c'était la stabilité des prix et un bas niveau de taux d'intérêt à long terme.
06:37Et la croissance aux États-Unis est quelque chose d'important, mais elle doit être créatrice d'emplois.
06:42Et c'est pourquoi, d'ailleurs, si on regarde les comptes rendus du président de la Banque Centrale, la Fedrézel,
06:49il fait souvent référence au taux de croissance et au taux de chômage ou de l'emploi,
06:54ce qui explique bien que c'est vraiment ces deux aspects-là qui intéressent la Banque Centrale.
06:59Bon, est-ce que toutes les banques centrales ont le même degré d'indépendance ?
07:03Ou est-ce qu'il y a quand même, j'allais dire, une gamme, une palette de nuances en la matière ?
07:08Je pense notamment à la sphère émergente.
07:10Vous avez l'exemple, par exemple, des banques centrales africaines, Michel.
07:14Oui, tout à fait.
07:16En fait, on voit que la BCEAO, qui est la Banque Centrale de la zone UOMA,
07:22ou la BEAC, qui est de la zone CEMAC, ont hérité du modèle français
07:26avec un rôle majeur de garantie de la stabilité monétaire
07:30qui est liée à la parité fixe avec l'euro.
07:33Et leur indépendance est juridiquement encadrée,
07:37mais parfois limitée en pratique par des contraintes politiques.
07:41On va dire ça comme ça.
07:42Et puis, on a la réserve banque de l'Afrique du Sud,
07:48qui, elle, est plus proche encore des modèles occidentaux,
07:51avec un mandat explicite de stabilité des prix
07:53et une indépendance institutionnelle forte.
07:57Et c'est ça qui fait qu'elle a une bonne économie, plus ou moins.
08:00Et puis, dans plusieurs pays africains, en fait,
08:03la mission de financement du développement reste en tension souvent
08:06avec l'indépendance monétaire.
08:08Et donc, parfois, on n'a pas une indépendance qui soit aussi forte qu'ailleurs.
08:14On s'habitue de plus en plus, ces dernières années en tout cas,
08:17Michel, à des banques centrales, des grandes banques centrales
08:19de plus en plus interventionnistes.
08:20Est-ce que chaque crise économique, chaque crise financière
08:25est un test supplémentaire pour l'indépendance de ces banques centrales ?
08:30Tout à fait, tout à fait.
08:32Je dirais que cette indépendance est souvent testée
08:36parce que les banques centrales nationales sont souvent impliquées
08:40sur des sujets qui ne sont pas strictement monétaires
08:43et qui engagent le devenir de la société.
08:45Par exemple, en 2008, les banques centrales ont dû dépasser
08:50leur rôle classique pour sauver le système financier.
08:53Puis, elles sont intervenues pour assurer la stabilité financière
08:56en agissant sur les marchés avec le quantitative easing, etc.
08:59Et puis, en 2020, face à la crise du Covid,
09:03elles ont toutes coordonné leurs actions avec les gouvernements
09:07pour, on va dire, financer, je dirais, cette crise Covid,
09:11ce qui a flouté, entre guillemets, la frontière
09:14entre l'indépendance monétaire et le soutien budgétaire.
09:17Et puis, en même temps, plus récemment,
09:20avec la crise entre la Russie et l'Ukraine,
09:23eh bien, on a demandé, à la demande des gouvernements,
09:26elles ont gelé les avoirs de la banque centrale russe.
09:29Et puis, de plus en plus, avec la transition écologique, etc.,
09:34on demande à avoir un verdissement de l'action de la banque centrale
09:39en termes de politique monétaire.
09:40Et puis, plus récemment aussi,
09:42certaines voix se sont, je dirais,
09:46on parlait, en fait,
09:49pour que la politique monétaire impacte aussi,
09:54notamment, fait des échanges pour les inégalités.
09:58Et donc, on assiste, depuis la crise des stop-primes,
10:00à une repolitisation des banques centrales.
10:04Est-ce qu'il y a un risque pour les banques centrales
10:06à être excessivement indépendantes, Michel ?
10:11Oui, alors, c'est toute la problématique du degré d'indépendance.
10:16Si la banque centrale est trop indépendante,
10:19il y a un risque de technocratie qui va la couper des besoins sociaux.
10:23Et c'est un peu la critique qui a été adressée à la BCE
10:26lors de la crise grecque,
10:28où on a demandé plutôt des aspects monétaires
10:32sans penser concrètement à la population grecque.
10:35Si elle est trop dépendante du pouvoir public,
10:38eh bien, il y a un risque d'hyperinflation
10:40ou une perte de crédibilité.
10:42C'est l'exemple de la Turquie,
10:44où le président Erdogan a imposé des baisses de taux
10:47malgré l'inflation.
10:48Et puis, il y a des cas intermédiaires.
10:50C'est le cas de la Fédérale Réserve,
10:52qui doit justifier ses choix devant le Congrès,
10:54de même que la BCE devant le Parlement européen.
10:57Et puis, il y a aussi les banques africaines
11:00qui doivent, je dirais,
11:03expliquer leur action devant les États membres
11:05de leur union monétaire.
11:06Et donc, tout cela fait que, en fait,
11:08l'indépendance de la Banque centrale,
11:10ce qu'il faut bien voir,
11:11c'est qu'elle n'est pas assurée.
11:13Elle est tout le temps mise en tension,
11:15elle est tout le temps testée.
11:16Et il faut que la Banque centrale
11:17essaie de tenir cette indépendance.
11:20Merci beaucoup, Michel.
11:21Merci pour votre éclairage économique mensuel
11:25dans Smart Bourse.
11:26Et ce mois-ci, autour des banques centrales
11:28et du degré d'indépendance des banques centrales.
11:31Michel Rumi, économiste associé de SPAC,
11:33qui était avec nous en visio
11:34pour ce dernier quart d'heure de Smart Bourse ce soir,
11:36à retrouver, évidemment, en intégralité
11:39sur notre site internet,
11:42bismart.fr,
11:42ou encore en podcast sur vos plateformes préférées.
11:45Sous-titrage Société Radio-Canada
11:52Sous-titrage Société Radio-Canada
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