00:00Bienvenue à l'heure des livres, Serge Raffi.
00:03Alors on vous connaît, vous êtes journaliste, aujourd'hui vous êtes éditorialiste au point,
00:07vous êtes passé par le Nouvel Observateur, vous avez écrit de nombreux romans, des essais aussi,
00:12et là vous publiez L'odeur de la sardine, un livre qui est paru chez Fayard,
00:16un livre au titre baroque dont on comprend la signification au fil de la lecture,
00:23et une lecture qui est très plaisante, parce que ce livre c'est à la fois un roman,
00:28policier, mais aussi un roman historique, et un livre qui, vous le dites dans le préambule,
00:36est un vrai roman, une mention qui est importante, parce que comme vous le rappelez,
00:42il y a 30 ans, un éditeur très célèbre, Claude Durand, vous avez demandé de diriger une collection
00:47baptisée Le Roman Vrai. Alors là les deux sont trop belles, si on comprend bien quand même
00:52dans votre vrai roman.
00:54Oui, l'idée qu'on avait eue avec Claude Durand, c'était qu'au fond,
00:58la réalité, quand elle est fouillée de très très près, elle dépasse toujours la fiction,
01:03et que chaque être humain, enfin, est très romanesque, vous et moi, n'importe qui,
01:07nos auditeurs, nos téléspectateurs, ils sont tous, finalement, des héros de romans.
01:11Donc l'idée c'était que, si on fouillait le réel, on pouvait raconter, évidemment,
01:16avec un style narratif romanesque, on pouvait raconter des histoires vraies,
01:21de A jusqu'à Z. Donc ça, c'était le projet. Là, je suis tombé dans un piège,
01:26c'est que je suis parti du réel, donc d'un personnage réel.
01:30Que vous avez rencontré.
01:31Que j'ai plus que rencontré, qui a été très important dans ma propre vie,
01:36puisque c'est un quelqu'un qui m'a même, à une époque, sauvé la vie.
01:39Donc c'est quelque chose qui laisse des traces.
01:41Et un jour, ce personnage-là m'a raconté son histoire, ses secrets, si je puis dire.
01:47Et donc j'avais le choix, soit à révéler, à faire un document, un document, un essai, etc.
01:54Et j'ai trouvé que le projet ne me convenait pas personnellement.
01:58Il fallait que je trouve un artifice, une ruse, si vous voulez,
02:02pour me sortir de ce piège-là, ne pas être enfermé, finalement,
02:05dans un acte d'accusation sur la guerre d'Algérie, pour une raison x ou y.
02:10Et donc mon héros, en fait, c'est un personnage qui, pendant la guerre d'Algérie,
02:16était tireur d'élite dans l'armée française,
02:18à l'époque où De Gaulle avait déjà pris le pouvoir.
02:20Et donc il était dans ce qu'on appelle des unités d'élite,
02:23qu'on appelait les commandos de l'air.
02:25Et lui, son travail de sniper, c'était d'aller sur le terrain,
02:28de se poster à quelques centaines de mètres des campements des Félagas,
02:32et il tirait sur eux avec des fusils à lunettes, comme des mouches.
02:37Donc il avait une vision de la guerre presque, pas idyllique,
02:40mais absolument irréelle, presque onirique.
02:43Jusqu'au jour où il est tombé dans une embuscade.
02:46Et là, il a été obligé de se battre au corps à corps
02:49contre un Félaga de son âge, finalement.
02:54Et pour survivre, lui, pour s'en sortir,
02:56il a été obligé de lui planter un couteau dans le ventre,
02:58et donc dans une espèce d'étreinte, exactement comme dans le film
03:02« Il faut sauver le soldat Ryan »,
03:05eh bien, il tue son adversaire.
03:08Et cet adversaire, en expirant au sens littéral du terme,
03:13il lâche un énorme rau qui sent la sardine.
03:17Eh bien, mon héros, toute sa vie, après cette scène-là,
03:20il a été hanté par cette odeur de sardine.
03:23Donc, je suis parti de ça pour travailler sur...
03:26C'est quoi, cette odeur de sardine ?
03:28Oui, d'ailleurs, symboliquement, au-delà de l'odeur réelle,
03:31l'odeur de sardine, c'est aussi ce malaise
03:34qui continue à travers les ans entre la France et l'Algérie
03:38et qui ne se dissipe pas.
03:40Une odeur tenace.
03:41C'est, dans un premier temps, pour ce héros,
03:44une forme de remords.
03:46C'est-à-dire qu'il dit, il découvre, en sentant cette odeur,
03:49qu'il avait mangé la même chose deux heures avant.
03:51Donc, il découvre l'altérité, c'est-à-dire que cet homme
03:54qu'il tue, c'est son alter ego.
03:56Il a son âge, etc.
03:57Et tout d'un coup, la guerre change de sens pour lui.
04:01Et donc, pendant toute sa vie, il va chercher
04:02à comprendre ce qui s'est passé
04:04et ce qu'il a fait là-dedans.
04:06Et donc, toute son histoire, ça va être
04:08de raconter, évidemment, cette quête
04:10du remords, de la réconciliation, etc.
04:14Mais à travers ce que j'ai
04:15voulu faire,
04:18c'est construire ça sur une narration de roman policier.
04:20C'est évidemment pas un roman policier classique
04:23puisqu'il y a énormément de documentation
04:25sur la guerre de l'Algérie
04:26avec toute la modestie, l'humilité
04:29que je peux avoir parce que je suis, comment dirais-je,
04:32je me suis incrusté,
04:33je ne suis pas légitime pour parler
04:35de la guerre d'Algérie.
04:36Je l'ai fait parce que je n'avais pas le choix.
04:38Et j'ai découvert, évidemment,
04:40des choses extraordinaires
04:41sur les postes traumatisés
04:44de la guerre d'Algérie.
04:44Il y en a énormément
04:46dans toutes les familles,
04:47les tabous, les mensonges,
04:49les secrets de famille
04:50qui ont été les résultats,
04:52les résultantes
04:53de cette guerre épouvantable
04:55qui a été épouvantable,
04:57il faut dire la vérité.
04:57Une réplique terrible,
04:59qu'on ait été sur le front ou pas.
05:01Et cette odeur de sardine,
05:02moi, évidemment, je l'interroge
05:05par rapport à ce qu'on vit aujourd'hui.
05:06Pourquoi rien n'a été réglé ?
05:09J'avais discuté une fois
05:09avec un ministre des Affaires étrangères,
05:13bien connu,
05:14dont je tairai le nom,
05:15et je lui avais dit
05:16comment se fait-il
05:17que nous n'arrivons pas
05:18à faire ce que Mitterrand et Kohl
05:20ont fait à propos
05:21de la Seconde Guerre mondiale,
05:22c'est-à-dire se prendre par la main
05:24et se poster devant les morts
05:28des deux pays
05:30et de faire la réconciliation nationale.
05:32Pourquoi en France et en Algérie,
05:34nous n'arrivons pas à ce...
05:37Et donc, le livre raconte
05:39ce traumatisme des années-là,
05:40mais qui est là jusqu'à maintenant.
05:42Il y a une autre famille importante
05:43dans cette histoire,
05:45c'est une famille de juifs algériens.
05:47Oui, les Obadiens.
05:48Voilà, qui sont obligés
05:49de quitter l'Algérie.
05:51Et là aussi,
05:52il y a un secret de famille terrible,
05:53c'est la disparition d'un père,
05:56qui est en fait le grand-père
05:57de l'autre personnage important
05:58dans le livre,
05:59qui s'appelle Jeanne,
06:00qui est géologue.
06:01Et ce personnage-là,
06:03toute sa famille,
06:04il a répudié,
06:05il n'existe pas.
06:06Il a péri en mer,
06:07soi-disant,
06:07et on ne sait pas où il est,
06:08et donc il n'a pas de tombe,
06:09il n'a rien,
06:10et sa famille ne parle jamais de lui.
06:12Il a disparu.
06:13Or, ce n'est pas vrai.
06:14Il n'a pas disparu.
06:15Et donc, le roman
06:16va raconter aussi
06:18l'itinéraire de ce personnage
06:20qui, lui,
06:21croyait au FLN,
06:23qui pensait qu'effectivement,
06:24une démocratie
06:25allait pouvoir naître
06:25en Algérie.
06:27Il l'a vécu très mal
06:28parce qu'il est devenu fou.
06:30Comme beaucoup de gens,
06:31il faut savoir que
06:32beaucoup de gens
06:32pendant la guerre de l'Algérie
06:33sont devenus fous.
06:34Il y a eu des établissements
06:36en France
06:36qui ont été créés
06:37spécialement pour,
06:38ça ne s'appelait pas encore
06:39les post-traumatisés,
06:41mais qui n'étaient pas enfermés,
06:43mais qui étaient en stade
06:44en cure,
06:45si je peux dire,
06:46de guérison
06:47pour se sortir justement
06:48de ce drame-là.
06:50Alors,
06:51le livre commence
06:52par un meurtre,
06:54justement,
06:55qui ne se passe pas en Algérie,
06:57mais sur les quais de la Seine.
06:58Absolument.
06:58On retrouve donc
07:00Charles Bayard
07:02qui a été assassiné,
07:06tué d'une balle
07:06dans la nuque
07:07et en fait,
07:08l'histoire commence
07:09à partir de là.
07:11Une enquête est menée
07:12et en fait,
07:13on suit aussi
07:14pas à pas
07:14cette enquête
07:15qui est une enquête sensible
07:18comme le découvre tout de suite
07:19le policier
07:20qui est en charge.
07:21Absolument.
07:22Parce que la politique,
07:24il est question aussi
07:25de politique
07:25et d'Algérie
07:27et de secrets d'État.
07:28C'est-à-dire que,
07:30déjà,
07:31ce meurtre
07:31est absolument absurde.
07:33Il est absurde.
07:34Ce monsieur a 85 ans.
07:36Il se promène
07:36avec son chien,
07:38un lévrier
07:38sur les bords de la Seine
07:39et il est exécuté.
07:41Il prend juste
07:41une balle dans la nuque.
07:42Donc,
07:43c'est une exécution.
07:44Donc,
07:44évidemment,
07:45tout de suite,
07:45enquête.
07:46C'est un grand
07:47policier français
07:48qui a une carte de visite
07:49longue
07:50comme un jour sans pain
07:51et donc,
07:53c'est un personnage
07:54très important
07:54dans toute l'histoire
07:55de la police française.
07:57Donc,
07:57forcément,
07:57les politiques se disent
07:58« Mais pourquoi tuer cet homme-là ? »
07:59« Quelle est la vengeance
08:01qu'il y a derrière tout ça ? »
08:02Et donc,
08:03une enquête spéciale
08:05va être ce qu'on appelle
08:06une enquête réservée
08:07va être constituée
08:09à Beauvau même,
08:10c'est-à-dire dans les locaux
08:11du ministère de l'Intérieur.
08:13Et l'équipe
08:14qui va travailler
08:14sur le personnage
08:15de Charles Bayard
08:16va être absolument
08:17hallucinée
08:18par la vie
08:19de cet homme-là,
08:21par tout ce qu'il a vécu.
08:22Tous les moments
08:23forts de sa vie
08:24vont être évidemment
08:25auscultés,
08:26fouillés en détail
08:27parce qu'on a besoin
08:28de comprendre
08:28pourquoi on a tué
08:30cet homme-là.
08:31Et donc,
08:31on va découvrir aussi
08:32de découverte en découverte
08:34l'incroyable saga
08:35personnelle de ce type.
08:38Alors,
08:38on découvre ça
08:40à travers une enquête
08:41policière
08:42qui est racontée
08:44de façon assez
08:45haletante
08:46et serrée.
08:48Et en fait,
08:48ce qui est intéressant
08:49et que vous l'évoquiez
08:49tout à l'heure,
08:50c'est qu'au-delà
08:51de tout cela,
08:52on se demande finalement
08:53si quelle que soit la guerre,
08:54on peut revenir
08:55d'une guerre
08:56sans dommage,
08:58sans être impacté.
08:59On sait bien que non,
09:01il suffit de voir
09:01ce qui se passe
09:02en Ukraine
09:02ou ailleurs
09:03ou à Gaza
09:04ou partout,
09:05en Israël,
09:05partout,
09:06il y a des guerres.
09:07C'est toujours un drame
09:08pour les familles,
09:08bien sûr.
09:09Là, simplement,
09:11il y a des guerres
09:12qui sont,
09:13on arrive à trouver
09:13une paix.
09:15Pas seulement la paix physique,
09:17mais la paix des âmes.
09:18Or,
09:19le problème
09:19du conflit
09:20franco-algérien,
09:22c'est que la paix des âmes
09:23n'a pas été signée
09:24du tout.
09:25On est toujours
09:26dans cette espèce
09:26de folie
09:28du remord,
09:30de la vengeance,
09:31etc.
09:31On n'est pas sorti
09:32de ça,
09:32de la culpabilisation.
09:34Et toutes ces familles
09:35qui ont souffert
09:36de tous ces drames-là,
09:39eh bien,
09:39on les retrouve
09:40dans ce livre.
09:41On les retrouve
09:41qu'elles soient algériennes
09:42ou françaises,
09:43d'ailleurs,
09:43parce que l'avantage
09:45de l'enquête policière,
09:46c'est que ça vous évite
09:47de vous enfermer
09:48dans une prise de position
09:51trop radicale.
09:52Donc,
09:52je reste assez neutre
09:54dans cette histoire.
09:55En tout cas,
09:55c'est effectivement,
09:57mais en tout cas,
09:57c'est à lire
09:58parce que c'est effectivement
09:59ce que je disais au début.
10:00Il y a un roman policier
10:01et un roman historique
10:02d'une certaine façon.
10:03Ça s'appelle
10:03L'odeur de la sardine,
10:04un titre qu'on retient.
10:06C'est donc paru chez Fayard.
10:07Merci Serge Raffi.
10:08Merci à vous.
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