00:00Bienvenue à l'heure des livres, Camille Charvet.
00:02Bonjour.
00:03Bonjour, vous êtes psychiatre, vous exercez en addictologie à l'hôpital Marmottan,
00:09le premier centre d'addictologie qui a été créé,
00:13et vous venez de publier Les Assoiffés chez Grasset.
00:16Alors c'est un livre qui nous plombe dans les plus profonds des addictions
00:21que peuvent connaître les Français, qui sont touchés sans distinction,
00:26quel que soit leur sexe, quel que soit leur milieu, quel que soit leur âge,
00:30les addictions sont diverses et variées.
00:34Mais avant tout, derrière ce terme d'addiction, dont l'objet peut être différent,
00:39parce qu'il peut s'agir de drogue, il peut s'agir de sexe, il peut s'agir de vidéos,
00:45il peut s'agir de nourriture, l'addiction est-elle une maladie ?
00:50Première question.
00:51Et deuxièmement, comment la définiriez-vous ?
00:55Alors oui, l'addiction est une maladie, et on en a une définition,
01:00actuellement, qui consiste à dire, quand on a besoin de toujours plus de produits
01:05ou du comportement, parce qu'il y a des addictions comportementales,
01:09pour avoir le même effet, d'une part,
01:11quand aussi, quand on arrête ce produit ou ce comportement,
01:14on se sent très mal, voire on a un syndrome de sevrage,
01:17et quand tout cela a des conséquences sur le reste de la vie,
01:19c'est-à-dire que ça a des conséquences sur le travail,
01:21sur la vie amoureuse, sur la vie sociale,
01:23on est dans l'addiction.
01:25Alors, est-ce qu'il y a des, enfin, en lisant,
01:30des terrains, des traumatismes qui peuvent favoriser
01:34l'apparition de tempéraments addictifs, on va dire ?
01:39Oui.
01:40Personnalités addictives.
01:41Oui, je suis heureuse que vous me posiez cette question,
01:43parce que, finalement, on me pose rarement exactement cette question-là,
01:47la question du trauma, parce qu'elle est pourtant fondamentale,
01:50et quand on exerce en addictologie, on se rend compte que,
01:53en fait, plus d'un patient sur deux,
01:55et encore, je crois que je minimise un peu, là,
01:57pour être un peu prudente, mais presque un patient sur deux,
02:00a eu un trauma, généralement dans l'enfance,
02:03c'est ça ?
02:04Il y a ça, et puis ça peut être aussi des traumas dans la famille,
02:07parfois, on n'est pas directement sujet.
02:09Donc, ça, c'est vraiment une énorme cause de développement des addictions.
02:14Ensuite, il y a des personnes qui n'ont pas subi de trauma,
02:16mais qui ont, en effet, un profil qui va rendre propice des addictions.
02:20Alors, là, il peut y avoir un peu deux grandes catégories.
02:24Une catégorie qui va plutôt être du côté des chercheurs de sensations,
02:28des gens qui vont vouloir tout vivre hyper fort, hyper intensément,
02:31c'est ça, et pour qui la drogue va, en fait, donner ça tellement fort
02:36qu'on ne va plus pouvoir s'en passer.
02:37Et d'un autre côté, des profils plus discrets
02:40qui vont plutôt être du registre anxieux
02:41et qui vont se servir du produit
02:44pour pouvoir masquer, en fait, leurs angoisses.
02:47Alors, ça correspond peut-être à ce premier profil
02:50que vous donnez de décrire,
02:51mais on peut comprendre, et on le lit, d'ailleurs,
02:54dans ce que vous écrivez,
02:56que chez certains, cette quête de plaisir, d'intensité,
03:00peut être quelque chose de transgressif, qui est attirant.
03:04Et alors, ce qui est abusant, c'est que vous racontez
03:07que comment, à vos débuts, vous êtes jeune interne,
03:10que vous tombez sur un patient
03:12qui vous parle des effets, des premiers effets,
03:15pour lui, de première taffe de coke,
03:17il dit, c'est le nirvana.
03:19Et très honnêtement, vous dites que l'idée d'essayer
03:24a pu vous traverser l'esprit.
03:26Alors, ma question, c'est que quand on est psychiatre,
03:29spécialisé en addictologie,
03:31est-ce qu'on est immunisé contre toute forme d'addiction ?
03:34Malheureusement, on ne l'est pas.
03:36Alors, j'ai la chance de ne pas avoir d'addiction,
03:38mais en fait, je reçois moi-même,
03:41parmi mes patients, des personnes qui sont aussi des médecins,
03:45qui sont aussi des personnes qui prennent soin des autres.
03:47Et en fait, non, malheureusement, ça n'immunise pas du tout.
03:51Mais cette idée de, en parlant de vous-même, par exemple,
03:54de dire, ça m'a traversé l'esprit d'essayer.
03:57Est-ce qu'on peut comprendre,
03:58alors ça peut sembler un peu primaire comme question,
04:01mais est-ce qu'on peut comprendre
04:02ce que vivent certains de ces patients
04:05sans avoir finalement testé ?
04:08Alors, je pense qu'on ne peut pas absolument,
04:10de toute façon, comprendre tout ce que vivent nos patients.
04:14Plusieurs choses.
04:15D'une part, je pense que si j'ai écrit ce livre,
04:18c'est aussi parce qu'il y avait des choses
04:20dans ce que me racontaient mes patients
04:21qui me faisaient réfléchir à moi-même,
04:23qui me touchaient particulièrement.
04:25Et puis, je me rendais compte que c'était des choses
04:26qui pouvaient parler à un peu tout le monde,
04:28même quand on n'avait pas d'addiction.
04:30Et donc, il est vrai que moi-même,
04:33je peux avoir des points communs, en fait,
04:36avec certains de mes patients.
04:37Et peut-être du côté, justement,
04:39un peu du recherche de la sensation comme ça.
04:42Et donc, surtout au début,
04:44parce qu'au début, je n'avais pas encore vu
04:46l'ampleur des conséquences.
04:48C'est vrai que j'ai certains patients
04:49qui m'ont un petit peu impressionnée comme ça
04:50dans leur description.
04:53Heureusement, on n'a pas besoin de tout tester
04:55parce que sinon, je serais morte,
04:57je crois, si j'avais tout testé.
04:59Mais je crois qu'il ne faut pas être prude,
05:01en tout cas,
05:02et il ne faut pas avoir peur de tout
05:04si on veut pouvoir entendre ces patients-là
05:06parce que sinon, ils le sentent
05:07et ils se sentent mal à l'aise.
05:08Oui, on ne peut pas être dans une attitude
05:09de jugement.
05:11Oui, oui.
05:12Même si il faut savoir mettre des limites aussi.
05:15Absolument.
05:16Oui, la question de la limite
05:17est très importante en addictologie
05:19parce qu'on a des patients
05:20qui passent leur temps
05:21à franchir leurs propres limites d'abord.
05:23Mais si on est soi-même
05:25en permanence gêné par ça,
05:27si ça nous met mal à l'aise,
05:28etc., ça se passe mal de toute façon.
05:31Il vaut mieux ne pas faire ce métier-là.
05:33Alors, vous écrivez qu'au fil des ans
05:35et des rencontres,
05:36vous vous êtes rendu compte
05:37que l'addiction est certes
05:39un miroir des souffrances psychiques
05:42des uns et des autres,
05:43mais aussi un miroir de notre époque,
05:45de ses injonctions,
05:46de ses dénis,
05:47de ses errances et dérives.
05:48Alors, que voulez-vous dire par là ?
05:50En quoi, comme vous l'écrivez,
05:52l'addiction est un révélateur
05:53de nos failles individuelles
05:54autant que de nos faillites collectives ?
05:56Alors, en fait, ça appelle
05:58un certain nombre de sujets.
06:00Je pense que le premier sujet,
06:02c'est de dire qu'aujourd'hui,
06:04le recours aux produits
06:07et donc l'addiction va s'installer
06:09dans un terrain très étonnant
06:10qui est un terrain de la normalité.
06:13Là où avant,
06:14on assimilait plutôt l'addiction
06:16aux marges,
06:17à quelque chose qui serait vraiment
06:18en dehors de la société.
06:20Maintenant, j'ai plutôt des patients
06:22qui cherchent à s'intégrer à tout prix,
06:24qui cherchent à masquer,
06:25qui cherchent à se doper, en fait,
06:28pour mieux fonctionner.
06:29Et donc, c'est vrai que cette pratique
06:32a un effet loupe
06:33sur certaines injonctions,
06:36notamment des injonctions
06:37à la performance.
06:38En fait, parfois,
06:39l'impression que ça me donne,
06:39c'est que c'est vrai
06:41qu'on n'a plus trop d'idéal moral.
06:45C'est difficile de se...
06:46On ne se projette plus
06:48dans des perfections comme ça,
06:49qui seraient des perfections de vertu,
06:50mais donc on se projette énormément
06:51dans des perfections individuelles.
06:53Et donc, on est là,
06:55il y a les orthorexiques,
06:56il y a des ironmans
06:58qui vont courir 200 kilomètres,
07:00enfin bon.
07:01Et en fait,
07:02il y a un niveau de pression
07:03sur l'individu
07:04qui est immense
07:05et le produit, parfois,
07:07s'inscrit là-dedans.
07:07Faire mieux, faire plus,
07:09faire plus vite.
07:09Voilà.
07:10Et ces addictions croissantes
07:14sont finalement ce que vous dites
07:16aussi le signe d'une anxiété sociale
07:17assez profonde.
07:19Et peut-être, vous avez l'impression,
07:20plus marquée qu'à d'autres époques.
07:24Alors, probablement,
07:25chaque époque a ses souffrances
07:26et chaque époque est colorée,
07:28en fait, par des symptômes différents.
07:30Mais en tout cas,
07:32actuellement, ce que je vois,
07:33et ça, je le vois plutôt
07:34chez les jeunes gens
07:35qui viennent consulter,
07:37c'est vraiment la question de la place,
07:39la place que l'on peut avoir
07:40dans la société.
07:41Comment on se projette dans le futur ?
07:43Est-ce qu'on a l'impression
07:44qu'il y a quelque chose
07:44qui nous est réservé ?
07:46Et c'est vrai qu'on se rend compte
07:47que les époques
07:48où les jeunes gens
07:50ont l'impression
07:50de ne plus avoir de place,
07:51parce qu'ils ne se reconnaissent pas
07:52dans le futur ?
07:54Il y a beaucoup de questions
07:55de produits
07:55qui viennent se mettre là-dedans.
07:57Et on n'est pas la première période
07:59à connaître ça.
08:00On a eu la Beat Generation
08:01dans les années 60
08:02aux Etats-Unis.
08:04Différemment,
08:04mais il y avait quelque chose de ça.
08:06Alors, dernière question,
08:07vous relevez que
08:09ce n'est pas un hasard
08:10si on trouve d'anciens addicts
08:11chez les croyants
08:13et les mystiques.
08:13Et de citer l'exemple,
08:15le parcours de Saint-Augustin,
08:17enfin, avant,
08:18qui devienne Saint-Augustin.
08:19Et ma dernière question,
08:20c'est pourquoi ce titre
08:21les a soiffés
08:22et pourquoi pas les affamer ?
08:25Vous écrivez
08:25« Boire, se remplir,
08:26ce sont des besoins
08:27qui accompagnent parfois
08:27toute une vie.
08:28Ils ont soif de lien,
08:29d'être compris,
08:30d'être aimés. »
08:31C'est ça la raison de ce titre ?
08:33C'est tout à fait ça,
08:34j'adore,
08:34parce que vous avez tout compris.
08:36C'est drôle,
08:36parce qu'on m'a posé cette question,
08:37mais c'était un critique gastronomique
08:38qui m'a demandé
08:39pourquoi pas les affamer.
08:40Mais la soif,
08:41parce que la soif,
08:43c'est aussi la première des nourritures.
08:45Quand on est un bébé,
08:47c'est d'abord le lait
08:48et c'est le lait
08:48qui nous comble entièrement.
08:50Et donc,
08:50c'est aussi cette idée
08:52de quelque chose
08:52qui nous comblerait d'amour.
08:55Et en fait,
08:56en addictologie,
08:56on entend énormément parler
08:58d'un besoin d'amour
08:59qui est parfois
08:59un besoin infini.
09:01Et c'est là
09:02qu'on peut aussi trouver
09:03une soif
09:03qui est une soif spirituelle.
09:05En tout cas,
09:06c'est à lire vraiment,
09:07c'est un livre
09:07qui est bien écrit,
09:08très intéressant.
09:09Ça s'appelle
09:09Les Assoiffés.
09:10C'est paru chez Grasset.
09:12Merci beaucoup Camille Charvet.
09:13Merci.
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