00:00Rilou, merci d'être avec nous, bonjour.
00:02Oui, bonjour Brigitte, bonjour Pornier Clavier.
00:05Bonjour.
00:06Donc c'est votre père aussi qui a abusé de vous, quand vous étiez toute petite ?
00:12Oui, ça a commencé quand j'avais 14 ans.
00:16Effectivement, c'était bien mon père.
00:19Et les ravages de cet inceste sont comme l'eau du crise précédente.
00:25Personne ne m'a cru, personne n'a rien fait, personne ne voulait rien entendre.
00:32À qui vous en avez parlé ?
00:35Parce que 14 ans, c'est déjà un âge très différent.
00:41Oui, tout à fait.
00:42Et c'est parfois pire d'ailleurs, contrairement à ce qu'on pourrait croire.
00:47Je ne sais pas ce qui est pire.
00:49Mais en tout cas, moi je l'ai dit parce que j'étais à l'étranger,
00:53c'était durant un séjour à l'étranger,
00:54et ma mère n'était pas présente.
00:56Donc j'ai essayé d'en parler déjà à la personne qui nous hébergeait,
01:00qui était la sœur de mon père,
01:02qui en fait a fait me sourire,
01:05se rire du tout, qu'est-ce que tu racontes ?
01:07Qui a vraiment minimisé les choses.
01:09Et lors de mon retour en France,
01:12j'ai pris une décision radicale.
01:15Et c'est là que c'est difficile.
01:17La décision radicale a été la suivante.
01:19Dans mon pays, enfin en France,
01:20je me suis sentie en sécurité
01:22et je n'ai trouvé qu'une seule issue.
01:24J'ai fait une fugue.
01:26J'étais obligée de partir.
01:27Parce que ma mère ne m'a pas crue.
01:29Ma sœur a dit que j'étais folle.
01:32Je ne savais plus sur qui compter.
01:34Donc je n'ai trouvé que cette solution.
01:36Ça me paraît une bonne solution,
01:38de fuir une famille qui justement ne veut pas vous entendre,
01:42ne veut pas vous écouter.
01:43Oui.
01:44Après, il y a les ravages.
01:46Les ravages.
01:47Les ravages, c'est se retrouver toute seule.
01:49Demander de l'aide.
01:51Heureusement que j'en ai trouvé.
01:52Je ne sais pas comment j'ai trouvé cette force.
01:54C'est vraiment finalement que j'ai une sorte vitale incroyable.
01:59C'est clair.
02:00Mais alors, vous êtes réfugiée où ?
02:02Je n'avais pas de refuge.
02:04Donc au départ, j'étais dans la ruche.
02:06Je suis restée longtemps dans la ruche.
02:08Et puis un jour, je me suis dit,
02:10je sais qu'il existe ce qui s'appelait avant la DAS.
02:15Je savais ça avec mes petits 15 ans.
02:18Même si je n'avais pas encore 15 ans,
02:19je savais ça, que ça existait.
02:20Et je savais où c'était les bureaux.
02:22Et je me suis présentée au bureau.
02:24Et je lui ai dit, voilà,
02:25je voudrais que quelqu'un fasse quelque chose pour moi.
02:27Peut-être même ma sœur.
02:28Est-ce qu'elle ne peut pas m'adopter, entre guillemets,
02:30ou me recueillir comme tutrice ?
02:31Parce qu'elle est un peu plus âgée que moi.
02:33Elle était à peine majeure.
02:35Ils ont dit que j'allais étudier mon cas,
02:37mais que ça paraissait un peu trop jeune
02:39pour qu'elle puisse devenir ma tutrice.
02:42Donc à partir de là...
02:43Et vous avez raconté à la DAS
02:45que vous aviez été abusée par votre père ?
02:48Je n'ai pas été assez courageuse,
02:49entre guillemets, à ce moment-là,
02:51pour tout raconter.
02:52J'ai dit que j'avais été abusée.
02:55J'ai dit que j'avais beaucoup de violence,
02:58ce qui était vrai aussi,
02:59parce qu'il y avait beaucoup de violence.
03:00Mon père était très violent,
03:01avec ma mère, ma sœur et moi.
03:04J'ai un frère, mais lui, il a subi sans rien dire.
03:08Il ne pouvait rien faire.
03:09Il était trop jeune.
03:11Aujourd'hui, il n'est pas bien du tout.
03:13Toute cette colère, il a gardé en lui.
03:16Et c'est très compliqué.
03:18Mais bon, aujourd'hui, je ne suis pas là pour parler de lui.
03:20Malheureusement, je suis là pour parler de moi.
03:22Et moi, j'ai essayé,
03:24je ne sais pas par rapport à l'auditrice précédente,
03:26de faire jouer la justice,
03:29mais pas comme on l'imagine.
03:30En fait, la seule solution que j'ai trouvée,
03:33quand j'ai eu 18 ans,
03:35j'ai décidé de changer mon identité,
03:37à savoir mon prénom.
03:39J'ai changé un certain nombre,
03:42parce que j'avais plusieurs noms de finis,
03:43un peu qui s'accolait,
03:44un nom composé, on va dire.
03:47J'ai gardé quand même le nom de mon père,
03:49jusqu'à il y a peu.
03:52Et il y a peu,
03:53j'ai demandé à changer,
03:54et à carrément le changer.
03:56Et ça a été accordé sans problème,
03:58par décret.
04:00C'est très symbolique, bravo.
04:02Oui, exactement.
04:03Je ne sais pas si ça peut aider quelqu'un,
04:06ce n'est pas simple.
04:07Peut-être qu'aujourd'hui, c'est plus évident,
04:08les changements d'identité,
04:10avec notamment les personnes qui changent de sexe.
04:13Aujourd'hui, c'est facilité.
04:14Moi, j'en ai vraiment ballé.
04:16Et à chaque fois,
04:17c'est quand même quelque chose qui me revient.
04:19Par exemple, ma fille va bientôt se marier.
04:21Elle a demandé un décret d'acte de naissance.
04:23Dessus, il y avait encore mon ancien nom.
04:25Alors que j'avais fait toutes les démarches.
04:28Et hop, il a fallu recommencer encore
04:30et dire pourquoi je ne m'appelais plus comme ça.
04:32Quel décret j'avais...
04:34Il y a toujours des démarches.
04:36Je ne sais pas pourquoi, c'est si dur.
04:37Peut-être que Bruno Clavier pourrait me dire...
04:40Là, c'est plus au niveau juridique.
04:43Moi, je ne suis pas juriste.
04:45Là, je pense que c'est dur au niveau juridique.
04:47Mais s'il y a un commentaire à faire,
04:49c'est que les lois suivent les personnes,
04:52suivent la psychologie générale, je dirais.
04:54Et ce n'est pas encore acquis, tout ça.
04:56Vous voyez bien votre parcours terrible.
05:00Puis vous étiez en danger.
05:01Dès que vous avez fait la fugue,
05:03est-ce qu'il vous est arrivé des malheurs ?
05:05Parce qu'une fille toute seule dans la rue de 14 ans,
05:09c'est terrible.
05:09Je crois que j'ai été protégée, quelque part.
05:17Je pense que ce qui vous a protégée, Marie-Lou,
05:20c'est votre force de vie.
05:25Vous savez, dans la rue,
05:26on va plutôt agresser les personnes fragiles.
05:29Et on entend cette force de vie
05:31qu'il fallait une force de vie
05:33pour à 14 ans décider de fuguer,
05:36pour à 15 ans oser aller frapper aux portes de l'ADAS.
05:40Moi, je pense que c'est ça qui vous a protégée.
05:42C'est cette force de vie qui était en vous
05:44et qui est toujours en vie.
05:45D'ailleurs, on l'entend,
05:46même si, bien sûr,
05:48de répondre du saloperie.
05:50On a le droit de ne pas payer pour eux
05:54s'ils se retrouvent en EHPAD, etc.
05:58Donc ça, c'est important que vous le sachiez.
05:59Et puis, pour répondre à votre question
06:01et répondre en même temps à Anne-Marie,
06:03je crois qu'en tant qu'enfant,
06:04quand on n'a pas eu
06:05ce qu'on pouvait dignement attendre d'une mère,
06:09quelque part, on va continuer à aller s'en occuper
06:11si elle est malade,
06:12en espérant peut-être recevoir
06:14ce qu'on n'a jamais eu.
06:16Et c'est malheureusement cette pure perte
06:20parce que ce qu'elle ne vous a pas donné
06:22quand vous aviez 14 ans,
06:23elle ne vous le donnera pas plus aujourd'hui.
06:26C'est vrai.
06:27C'est vrai.
06:28Mais on a tant qu'une seule quelqu'un
06:30de cette reconnaissance,
06:31je ne sais pas,
06:31il est sûr qu'il reste la reconnaissance.
06:33Un manque de reconnaissance,
06:34la sollicule,
06:35mais avec un travail personnel
06:37au jour d'aujourd'hui,
06:38c'est ce qui me reste,
06:39comme une lecture,
06:40c'est cette absence de reconnaissance.
06:42Parce que j'ai essayé,
06:45comment dire,
06:46en tout cas de remercier,
06:48de remercier les services de la DAS,
06:51qui sont devenus aujourd'hui
06:51le service de la DAS spéciale à l'enfance.
06:53Parce que pendant 30 ans,
06:55j'ai travaillé pour ces services.
06:58Je ne sais pas pourquoi,
06:59mais c'est que c'était le hélicoptère.
07:01J'ai compensé, je ne sais pas.
07:04Et puis, il y a trois ans,
07:05je me sentis très...
07:07J'ai pensé que je n'étais pas bien,
07:10ni physiquement ni moralement.
07:12Et j'ai pensé que ma dette
07:13allait être élevée.
07:14Et j'ai décidé d'arrêter là aussi
07:16de travailler dans cet endroit.
07:17Finalement, j'ai fait lever les autres,
07:19mais ça ne m'aidait pas forcément.
07:21Bon, en tout cas,
07:23c'était peut-être votre mission
07:26à un certain moment.
07:27Pour répondre à la question,
07:28enfin, à ce que vient de dire Marie-Lou,
07:31Bruno Clavier,
07:33comment on fait le deuil
07:34de cette non-reconnaissance ?
07:36On voit bien que ce n'est pas facile,
07:37puisque...
07:38Justement, comment on le fait, ce deuil ?
07:39Alors, un être humain,
07:41c'est un être familial.
07:42Déjà, c'est le premier des choses.
07:44Il n'y a pas d'humain sans famille,
07:46sans tribu, sans famille.
07:48On dit même plus que ça.
07:50Donc, dans ce cas-là,
07:51on voit que même avec la pire des familles,
07:54le pire, c'est de ne pas en avoir du tout.
07:56Alors, comment on fait avec ça ?
07:57Alors, moi, je pense qu'il y a des moments
07:59où on se fait une nouvelle famille,
08:01une famille de cœur.
08:03Et ce ne sera pas une famille de sang,
08:05mais je pense même que vous avez créé une famille,
08:08Marie-Lou, du coup ?
08:10Oui, oui, j'ai créé une famille.
08:11Et que ça se passe bien ?
08:13Vous avez des enfants, des petits-enfants ?
08:15J'ai des enfants, pas encore des petits-enfants.
08:19Et ça se passe bien ?
08:20C'est déjà ça ?
08:21Je pense que vous avez essayé de créer une famille non toxique ?
08:26J'ai essayé.
08:27Hommage, aujourd'hui, je suis divorcée.
08:30Et je retourne dans cette espèce de galère
08:32qui s'appelle la solitude.
08:34Je ne suis plus nourrie par cette famille
08:38puisque maintenant, mes enfants sont grands.
08:40Oui, c'est ça.
08:41Oui, et c'est pour ça que c'est super
08:43que je puisse témoigner aujourd'hui
08:44et que vous soyez là avec Brigitte.
08:46Parce que c'est comment retrouver
08:48cette sérénité,
08:53cette entièreté,
08:55ce que me semble vide.
08:56Oui, je comprends.
08:57C'est pour ça que je vous parle de famille de cœur.
08:59C'est-à-dire que
09:00des personnes avec qui on est proche,
09:03on n'est pas du même sang,
09:04mais on est proche,
09:04on pense pareil,
09:06on a les mêmes valeurs,
09:08les valeurs positives,
09:09vous voyez, que vous avez.
09:11Moi, je ne vois pas d'autre solution
09:12parce que quand la famille est toxique,
09:14qu'est-ce que vous voulez faire ?
09:15C'est compliqué.
09:15Bien sûr.
09:16Et puis, Marie-Lou,
09:18je le disais hier
09:19et je crois que c'est quelque chose
09:21qui peut vous parler.
09:23Je crois qu'il faut savoir aussi
09:24se nourrir de l'intérieur.
09:25Les autres nous nourrissent de l'extérieur
09:27et nous, on peut se nourrir de l'intérieur.
09:29Après, c'est en pratiquant un art,
09:33en jardinant,
09:34en se promenant dans la nature.
09:36Vous voyez quelque chose
09:37qui vous donne le sentiment
09:38d'exister par rapport à vous,
09:40vous, avec vous-même.
09:43D'accord.
09:44Je dirais aussi que
09:45dans le travail,
09:46je suis psy,
09:48et dans le travail psy,
09:49qu'est-ce qu'on fait ?
09:50Dans beaucoup de cas,
09:53on essaye de ne pas reproduire.
09:54C'est-à-dire qu'on a été,
09:55vous, vous avez été créé
09:56comme une orpheline.
09:57Et donc,
09:58il ne faut pas reproduire.
09:59Ça fait partie du travail personnel.
10:01C'est pour ça que je vous parlais
10:02d'une famille de cœur.
10:03C'est-à-dire,
10:04trouver des personnes
10:05qui vont être bonnes avec vous.
10:07Et ça, c'est tout un travail.
10:09Parce que vous n'avez pas eu l'habitude,
10:10enfant.
10:12Oui, c'est vrai.
10:13Et ça, c'est un vrai travail intérieur.
10:15Et dire non aux gens
10:16qui ne seraient pas bons pour vous,
10:17et puis dire oui aux gens
10:19qui vont être bons pour vous,
10:20et les reconnaître.
10:21Ce n'est pas évident non plus.
10:24Très bien.
10:25Merci.
10:25Merci beaucoup.
10:26Merci à vous.
10:26Merci à vous.
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