00:00Pour cette émission dédiée au XIXe siècle, j'ai le plaisir de recevoir Eric Turquin,
00:08expert en tableaux de maîtres anciens et fondateur du cabinet turcain.
00:11Merci beaucoup d'être avec nous.
00:13Et donc votre expertise s'ouvre au tableau du XIXe siècle.
00:18Vous l'avez annoncé il y a quelques mois.
00:20Quand on parle du XIXe siècle, de quel XIXe siècle parlez-vous ?
00:23C'est vrai que c'est un siècle où il y a énormément de mouvements artistiques.
00:28Alors en fait, nous avons toujours experticé les tableaux du XIXe siècle
00:32et assisté des commissaires présidents dans les ventes de tableaux du XIXe.
00:35Disons que pour nous, le XIXe s'arrêtait aux années 1830-1840.
00:39Et puis, nous nous sommes rendus compte que de plus en plus de clients
00:43venaient nous voir naturellement avec des coraux, des courbets, des Delacroix,
00:46qui sont après 1840, et nous ne savions pas leur répondre.
00:50Donc en fait, j'ai décidé de prendre le taureau par les cornes
00:54et de faire venir avec nous Pascale Pavageau,
00:57qui était pendant 20 ans l'expert en tableau XIXe de Sotheby's,
01:01avec qui j'ai toujours eu d'excellents rapports, que j'admirais beaucoup.
01:05Elle a été intouchable et j'ai réussi à la convaincre de venir nous rejoindre
01:09quand elle a quitté Sotheby's.
01:10Et donc, ça nous a permis de nous ouvrir au XIXe académique.
01:14Quand j'entends par XIXe académique, en fait, la vraie rupture pour moi,
01:17ce sont les peintures en tube.
01:19Les impressionnistes sont allés acheter des peintures industrielles
01:22qui trouvaient en tube tout le fait qu'il leur permettait de travailler dehors
01:25beaucoup plus facilement, mais avec quelque part une destruction du métier de peintre.
01:29Et nous nous intéressons aux peintres qui ont un métier,
01:32des peintres qui broient leurs couleurs eux-mêmes ou en tout cas
01:35qui sont passés, je veux dire, de façon progressive, de l'artisanat à l'art.
01:40L'impressionnisme a vraiment été une retenue et je ne touche pas à l'impressionnisme.
01:44D'abord parce que les tableaux impressionnistes valent trop cher.
01:47Moi, je m'intéresse à la peinture qui ne vaut pas très cher,
01:49qu'on peut valoriser, qu'on peut découvrir.
01:52Il n'y a pas grand de découverte à faire chez les impressionnistes.
01:55Ça fait 150 ans que tous mes confrères cherchent du tableau impressionniste.
02:00Le terrain est complètement miné, ruiné.
02:03Alors que dans le 19e, on trouve encore des courbets, des lacroix inconnus.
02:08On nous en a encore apporté un ce matin.
02:09Donc c'est vraiment passionnant.
02:11C'est un siècle de découverte et nous, nous sommes des gens de découverte.
02:14Oui, vous découvrez et ça veut dire aussi qu'il y a un marché qui se développe,
02:18qui se structure.
02:19Vous trouvez qu'il y a de plus en plus de personnes qui viennent vers vous
02:22pour vous présenter ces œuvres-là, plus qu'avant peut-être ?
02:25Le 19e, il nous touche de deux façons.
02:28Il nous touche d'abord parce que c'est un grand siècle pour la France.
02:31La France a énormément produit au 19e.
02:34On peut dire même que la France est probablement le pays qui, au 19e,
02:38a produit le plus de grands artistes.
02:40Ce n'est pas en nombre de tableaux comme ont pu le faire les Anglais,
02:43mais des lacroix, des manets, des courbets, des coraux.
02:48Puis après, des Renoirs, des Seurats.
02:50Tous les pays du monde n'ont pas su produire ça.
02:52Donc le 19e, c'est le siècle de la peinture en France.
02:55Donc c'est un siècle qui est passionnant.
02:57Mais nous nous intéressons, comme je vous le disais, qu'à la partie académique.
03:00C'est-à-dire à une partie, cette partie du 19e qui nous passionne
03:04en laissant les très gros chiffres à mes confrères.
03:07Et quand on parle de votre cabinet qui s'ouvre au 19e,
03:10qu'est-ce que ça veut dire en termes d'organisation interne ?
03:12Vous avez fait ce nouveau recrutement,
03:14mais ça veut dire que vous développez aussi votre riche bibliothèque.
03:18Comment ça se passe en interne ?
03:20Alors en fait, j'ai toujours eu un oeil sur le 19e et j'ai toujours prévu de faire ça.
03:24J'ai annoncé à mes confrères il y a dix ans que j'allais m'ouvrir au 19e.
03:27Mais nous sommes des gens très lents, vous savez, on se déplace très lourdement.
03:33Et il m'a fallu dix ans pour dresser une stratégie.
03:35Maintenant, elle est prête et on y va.
03:37Mais depuis que j'ai fondé ce bureau, j'ai acheté de la documentation sur le 19e.
03:42Elle est archivée, elle n'est pas classée, mais elle est là.
03:45Et en ce moment, il y a huit stagiaires qui découpent, qui classent, qui rangent, qui numérisent.
03:49Mais quand vous dites pour dix ans, pour créer une stratégie, ça veut dire quoi ?
03:53Une stratégie, c'est ça.
03:54En fait, pour nous, la documentation, c'est l'âme du métier.
03:58C'est mon illustre confrère du 19e siècle, la première partie du 20e plutôt.
04:04Bernard Berenson disait à la fin, c'est celui qui a le plus de photos qui gagne.
04:08Eh bien, j'ai cherché à en avoir plus que les autres.
04:10Est-ce qu'il y a justement, vous dites que c'est un siècle de découverte,
04:14en tout cas, une période de découverte.
04:15Est-ce qu'il y a des noms d'artistes, des œuvres en particulier peut-être qui,
04:20pour vous, ont été découvertes, qui ne sont pas encore très connues du marché ?
04:24Et vraiment, vous pensez qu'il y a encore beaucoup de choses
04:27qui seraient représentatives, en tout cas, de cette période que vous voulez mettre en avant ?
04:31Oui, il y a beaucoup de tableaux du début du 19e, par exemple,
04:33de tous les élèves de David qui étaient innombrables,
04:36qui sont un peu tombés dans l'oubli, c'est vrai, qu'on peut retrouver.
04:40Puis, vous avez toute une partie du 19e siècle qui n'est plus du tout à la mode.
04:43Les grands artistes du 19e, au 19e, c'était Meissonnier.
04:46Aujourd'hui, on achète un Meissonnier pour 10 000 euros.
04:48Et Meissonnier, dans ses petites esquisses sur bois, ses petits paysages,
04:53ses natures mortes, il fait des merveilles, des choses d'une délicatesse extrême
04:57qu'on achète pour rien du tout.
04:58Le 19e, ce n'est pas cher.
05:00C'est vraiment le siècle où, avec 2, 3, 4 000 euros, on peut acheter un tableau de musée.
05:05Vous ne pouvez pas faire ça dans tous les domaines.
05:06Au 15e, ce n'est pas possible.
05:08Et comment est-ce que vous conseillerez les personnes qui nous écoutent,
05:10qui, justement, seraient intéressées pour découvrir ces artistes ?
05:15Comment avoir un œil pour trouver ces artistes du 19e
05:18qui sont encore un peu sous-estimés, peut-être, et les retrouver ?
05:25Bien sûr, déjà, aller dans les musées.
05:27Nous avons la chance, à Paris, d'avoir les plus beaux musées du monde pour le 19e siècle,
05:31entre le musée d'Orsay, la galerie du jeu de paume.
05:35On a des choses incroyables à Paris et il faut en profiter.
05:38Le musée Gustave Moreau, qui, à lui seul, est une expérience humaine absolument extraordinaire.
05:43Le musée Hébert, j'en oublie.
05:46Ça, c'est la première démarche.
05:47Mais la démarche la plus importante n'est pas là.
05:49La démarche la plus importante, c'est d'aller au marché opus,
05:52de se heurter aux œuvres, aux vraies œuvres, de les prendre entre...
05:55Si vous allez sur le marché opus, avec 1 000 euros dans la poche,
05:57vous ressortez avec un original du 19e.
06:00Un dessin, une aquarelle, une gouache, une peinture.
06:04Une esquisse de paysage d'un des grands artistes du 19e, d'un paysagiste.
06:09Vous trouvez ça pour 1 000 ou 1 500 euros.
06:12C'est extraordinaire.
06:13Bon sang, bon sang, il faut en profiter.
06:16Est-ce que, dernièrement, il y a une vente, une expertise que vous avez réalisée
06:20dont vous pourriez nous partager votre expérience ?
06:22Alors, dans les cinq dernières années, un de nos plus beaux coups de marteau,
06:26enfin, c'est celui du commissaire Presseur,
06:28c'est celui du maître Rueland, à Havannes,
06:31qui a trouvé dans un garage, dans une sous-pente,
06:34un garage sous un petit pavillon,
06:36il a trouvé un tableau d'un artiste qui s'appelle Raden Salé,
06:39qui est un artiste que très peu de gens connaissaient en France.
06:43C'est un Indonésien, un prince indonésien,
06:48donc qui était issu vraiment de l'aristocratie indonésienne,
06:50qui était protégé par l'aîné irlandais,
06:52qui était la puissance colonisatrice à l'époque,
06:56qui a été aidé par l'aîné irlandais.
06:57Ils ont financé ses études, ils l'ont fait venir en Hollande,
07:00il a étudié en Hollande, puis il est parti en Angleterre,
07:02puis en France, il était un élève d'Horace Vernet,
07:05et il est reparti dans son pays.
07:06Et donc, il a eu une formation académique tout à fait formidable,
07:10c'était aussi un gros malin, il a profité du fait qu'il était prince de Java,
07:15qu'il était plutôt beau gosse, etc.
07:17Il a fait une carrière mondaine,
07:19comme le peuvent le faire encore aujourd'hui beaucoup d'artistes contemporains,
07:22et il a eu pas mal de succès,
07:24puis ensuite, il a complètement disparu,
07:26il est reparti dans son Java, dans sa forêt.
07:29Mais là-bas, il a peint des tableaux,
07:31essentiellement, le tableau que nous avons retrouvé,
07:33il avait été peint pour un français, un breton,
07:37qui avait un comptoir en Indonésie,
07:41et qui avait ramené ce tableau quand il est revenu sur le continent,
07:44quand il est revenu en France.
07:45Et ce tableau avait complètement perdu sa valeur,
07:48personne ne savait ce que ça valait, il était pourtant signé !
07:51Et bon, nous l'avons vendu, je crois, 8 millions et demi,
07:56tout de même un petit prix, ça fait du bruit à Vannes !
07:59Ça a réveillé la Bretagne profonde,
08:02et en fait, ça c'est passionnant,
08:04et ça nous montre, si vous voulez, que le XIXe, qui est si proche de nous,
08:06si proche, parce que ce tableau a été peint il y a 150 ans,
08:09ce n'est pas très vieux,
08:10il était complètement passé à la trappe, complètement oublié.
08:14Donc le XIXe, c'est plein de ressources.
08:16C'est avec des états de conservation qui peuvent être très bons, du coup.
08:19Le tableau était sur sa toile d'origine, il n'avait jamais été touché,
08:21en fait, le tableau est rentré,
08:23les héritiers du monsieur avaient probablement gardé un très mauvais souvenir
08:27de ses frasques en Indonésie, il s'est peut-être ruiné là-bas, je ne sais pas.
08:30Enfin bref, ils ont mis le tableau dans le garage.
08:33Voilà, c'est une histoire archi-classique.
08:37Ça fait une belle redécouverte pour le cabinet turcain.
08:39Et bien merci beaucoup Eric Ducan,
08:41je rappelle que vous êtes expert en tableaux et fondateur du cabinet turcain.
08:44Et quant à nous, on se retrouve la semaine prochaine
08:46pour un nouveau numéro d'Arrêt Marché, édition week-end.
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