00:00 [Musique]
00:09 Bonjour Général Desporte.
00:10 Bonjour professeur.
00:11 Général Vincent Desporte, vous êtes professeur associé à Sciences Po,
00:14 vous avez été directeur de l'école de guerre.
00:16 Général Desporte, auteur de nombreux ouvrages,
00:18 "Viser le sommet", "Entrer en stratégie", "Devenez leader",
00:21 "Décider dans l'incertitude".
00:24 Je vous reçois pour évoquer les enseignements
00:26 que l'on peut tirer de la pensée militaire appliquée à l'entreprise.
00:31 Au-delà de la question de la stratégie,
00:32 il y a la question de l'organisation, Général Desporte.
00:35 Comment les militaires voient la question de l'organisation
00:38 et notamment les États-majors ?
00:40 Alors, c'est une question importante
00:42 et là, il y a quand même une expérience assez forte des militaires
00:45 qui est presque universelle, si vous voulez.
00:50 En particulier, si on regarde les armées occidentales
00:52 qui sont quand même toutes organisées de la même manière,
00:55 les États-majors sont organisés de la même manière
00:57 pour des raisons à peu près équivalentes.
01:00 Donc, j'ai réfléchi à ça
01:02 et je dirais que le premier principe,
01:05 c'est un principe de stabilité.
01:08 C'est-à-dire qu'un État-major qui commande de grandes armées,
01:12 il ne peut pas être dans la réaction permanente.
01:14 Donc, je suis en pro-action.
01:16 Donc, l'État-major, il est toujours tiré par une grande idée
01:20 autour de laquelle il va organiser l'action de ses collaborateurs.
01:24 Et là, ça me rappelle une citation que j'aime bien
01:26 qui est celle de Jack Welch, grand dirigeant américain
01:28 qui était patron de Général Electric,
01:30 qui dit "la stratégie, c'est une grande idée
01:33 qui avance dans un monde qui bouge".
01:35 Alors, ça ne solde pas le problème de la stratégie
01:36 mais je trouve que ce n'est pas mal.
01:37 J'ai une grande idée,
01:39 après, il y a les aléas des combats, des aléas des marchés,
01:42 mais j'ai ma grande idée.
01:43 Et donc, les États-majors, ils sont tournés vers quelques grandes idées,
01:47 pas trop, quand on en change,
01:48 c'est des grands tournants de la guerre, etc.
01:50 Donc, il y a une espèce de continuité.
01:52 La deuxième idée, c'est le principe de clarté.
01:57 Dans un État-major, on sait exactement qui est responsable de quoi.
02:01 Et celui qui est responsable va faire le job
02:03 et l'autre ne va pas chercher à le faire.
02:04 Chacun se concentre sur son boulot.
02:08 Ce qui ne veut pas dire qu'il n'est pas dépendant,
02:09 mais on sait bien qui signe à la fin,
02:11 l'ordre de logistique, l'ordre de l'artillerie,
02:13 l'ordre de l'aviation, etc.
02:15 Les choses sont très claires.
02:17 Principe de clarté.
02:19 Le troisième principe qui est important,
02:23 c'est que le décideur ne va pas s'impliquer totalement
02:26 dans la préparation de la décision.
02:28 Parce que sinon, on aura un biais dans la préparation.
02:31 Donc, on a des officiers d'État-major,
02:33 qui peuvent être très haut gradés,
02:34 qui vont préparer la décision.
02:36 Et on va présenter les conclusions de l'analyse au chef,
02:40 qui, avec ses collaborateurs, va décider.
02:44 Mais celui qui prend la décision ultime,
02:47 il est dégagé de la préparation elle-même,
02:50 de manière à avoir du recul.
02:53 Sinon, il y a des biais cognitifs qui s'installent.
02:57 Donc, ce principe de la séparation du décideur
02:59 et de ceux qui préparent.
03:00 Ensuite, séparation entre ceux qui font les opérations
03:05 et ceux qui les planifient.
03:07 Ça ne sont pas les mêmes.
03:08 Parce que là encore, sinon, on a un biais qui s'installe.
03:11 Je planifie en pensant aux opérations,
03:13 j'opère en pensant à la planification.
03:15 Donc, on va faire des liens, évidemment,
03:17 mais le lien n'est pas permanent.
03:20 On sépare bien ceux qui conduisent,
03:24 c'est le troisième bureau,
03:25 de ceux qui planifient, c'est le cinquième bureau.
03:28 Alors, évidemment, il y a des inputs dans les deux sens,
03:30 mais on les sépare.
03:32 Et dans le cinquième bureau, il y a deux temporalités.
03:36 Il y a la temporalité courte,
03:38 qui est assez proche des opérations.
03:40 Et puis, on a volontairement une temporalité beaucoup plus longue,
03:43 qui est découplée du réel
03:44 et qui cherche à penser l'avenir
03:46 en cherchant à se couper des contraintes du moment
03:50 de manière à pouvoir innover.
03:52 Donc, finalement, on a trois temps.
03:54 On a l'immédiat, c'est la conduite, le G3.
03:56 Et puis, le G5, qui a deux temps.
03:59 Le temps pas immédiat,
04:01 mais à quelques jours ou à quelques semaines.
04:04 Et puis, celui qui planifie à long terme.
04:10 On trouve encore une organisation
04:13 en quatre fonctions qui sont très séparées.
04:16 Il y a des ponts, mais elles sont séparées.
04:19 Alors, ces fonctions,
04:20 c'est la fonction de la connaissance, du renseignement.
04:23 On fait très attention
04:24 à ne pas mêler le renseignement et les opérations,
04:27 parce qu'il faut que le renseignement renseigne en lui-même.
04:30 Le bureau des opérations va édicter
04:32 ce qu'on appelle des besoins à renseignement.
04:34 Et le bureau renseignement va faire ses recherches
04:36 en mettant ses capteurs,
04:38 mais il ne doit pas se laisser influencer
04:40 sa recherche par les opérations.
04:42 Ensuite, il a des besoins à renseignement,
04:44 il trouve le renseignement, il le donne.
04:46 Donc, on a le renseignement, c'est le B2,
04:48 le bureau renseignement ou le G2.
04:50 Ensuite, on a le bureau opération qui va conduire.
04:54 Ensuite, je l'ai dit, il y a le bureau planification
04:56 qui va faire du moyen terme et du long terme.
05:00 Et puis, on a la section communication.
05:02 Pourquoi ?
05:03 Parce que la communication, la guerre n'est que communication au fond.
05:06 Tout acte de communication est acte de guerre.
05:09 - Voilà. - Vous le rappelez souvent.
05:10 Exactement, la guerre, elle est communication
05:12 avec des obus de 120 ou des rations,
05:14 mais elle est communication.
05:16 Et donc, derrière, il va falloir communiquer là-dessus
05:18 vers tous les différents publics
05:20 qui sont toujours les soldats d'un côté et de l'autre,
05:23 les populations d'un côté et de l'autre
05:25 et la population mondiale.
05:26 Donc, on a une fonction communication
05:28 qui est très importante avec des bureaux
05:30 qui sont séparés.
05:32 Sixième principe, les crises.
05:34 Voilà, alors ça, c'est quelque chose qui est très intéressant.
05:36 Il y a des crises en permanence.
05:37 Et donc, la première évidence,
05:40 c'est qu'on va mettre l'état-major sur la crise.
05:43 Non, parce que la guerre continue.
05:45 Et donc, on va à chaque fois créer des petites équipes
05:49 de planification conduite de chacune des crises.
05:52 Et je crée une petite équipe avec un logisticien,
05:55 un artilleur, un aviateur,
05:56 ceux qui sont les...
05:57 On va prendre les compétences, ils doivent...
05:59 Une petite équipe qui va réfléchir aux problèmes
06:01 et va revenir proposer la solution.
06:03 Quand la crise est passée, ces gens-là, on les réinjecte.
06:05 Ils retournent à leur place.
06:07 Mais il ne faut pas laisser les crises qui se succèdent
06:10 perturber le déroulement de la conception
06:13 et de la mise en œuvre de la bataille.
06:16 Et puis, il y a deux principes, pour en terminer,
06:19 qui sont importants.
06:20 C'est le principe, chez nous, de subsidiarité
06:23 et le principe de suppléance.
06:24 Le principe de subsidiarité,
06:26 ça veut dire qu'au fond, je vais déléguer au maximum
06:29 et je vais laisser celui qui a le bon renseignement
06:31 prendre la décision.
06:33 Et on dit, dans un état-major,
06:34 c'est que finalement, c'est celui qui est sur le terrain
06:37 qui va juger le mieux parce qu'il voit véritablement.
06:39 Alors évidemment, il y a des allers-retours,
06:41 mais on va beaucoup déléguer.
06:43 Et l'état-major ne va décider que des décisions de son niveau
06:46 et surtout pas les décisions du terrain
06:49 parce que c'est l'homme qui est sur le terrain
06:50 qui sera beaucoup mieux à même
06:52 de prendre les mesures d'adaptation.
06:54 Et le deuxième principe,
06:55 après la subsidiarité et la délégation,
06:58 c'est ce qu'on appelle la suppléance.
07:00 La suppléance, on ne peut pas donner tous les moyens à tout le monde.
07:02 Donc, on va conserver les moyens au niveau central,
07:05 par exemple, les avions, les hélicos.
07:08 Et ensuite, l'homme qui est sur le terrain,
07:09 va dire "Ok, ce problème-là, je ne peux pas le régler
07:12 avec les moyens qui m'ont été alloués.
07:14 Je demande des renforts dans tel ou tel domaine."
07:16 Donc, on va lui donner les renforts.
07:18 La petite opération est réglée, on reprend ça.
07:20 Donc, subsidiarité et suppléance.
07:22 Et c'est ces 7 ou 8 principes que j'ai expliqués là.
07:27 Finalement, il faut que les PCA fonctionnent correctement,
07:29 arrivent à travailler dans le calme,
07:31 ne sont pas déstabilisés par les crises qui se succèdent tout le temps
07:35 et font décider, font prendre les décisions au bon niveau,
07:38 en distinguant bien les différents niveaux, en séparant les métiers.
07:42 Mais tout ça étant évidemment innervé de communication
07:45 entre les différentes petites cellules
07:47 qu'on voit bien apparaître dans la description que j'ai faite.
07:49 Tout un travail de mise en relation aussi avec la pensée stratégique
07:54 appliquée à l'organisation dans le cadre des entreprises.
07:57 Vous avez cité Jack Welch,
07:58 je pense un professeur d'Harvard, Michael Jensen,
08:01 qui a réussi l'effet majeur d'imposer la théorie de l'agence
08:05 dans le corps théorique et qui dit,
08:07 quand il développe sa théorie de l'architecture organisationnelle,
08:10 la première des responsabilités du décideur,
08:12 c'est de colocaliser les connaissances spécifiques
08:16 et la prise de décision.
08:18 C'est exactement le principe de subsidiarité que vous venez d'évoquer.
08:21 Donc, des enseignements vraiment attirés, 7 principes,
08:26 pour s'organiser en stratège.
08:30 En stratège et dans la conduite des opérations
08:32 dans le long terme pour une entreprise,
08:34 sans se laisser déstabiliser par les crises.
08:36 Merci Vincent Desportes.
08:37 Merci professeur.
08:39 [Musique]
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