Édouard Durand, co-président de la Commission indépendante sur l’inceste et les violences sexuelles faites aux enfants (Ciivise), le 21 septembre 2023 sur franceinfo.
00:00 Bonjour Edouard Durand, grand témoin de France Info ce matin, vous êtes magistrat et co-président de la CIVIS, la commission indépendante
00:06 sur l'inceste et les violences sexuelles faites aux enfants
00:10 qui travaille depuis deux ans et deux ans et demi maintenant vous publiez un bilan d'étapes à deux mois de la date qui est censée
00:17 marquer la fin de votre mission. Je dis qui est censée parce que précisément vous considérez que votre travail
00:22 doit se prolonger, il ne sera pas terminé le 20 novembre prochain c'est ça ?
00:26 Il ne sera pas terminé
00:30 Malheureusement il ne sera pas terminé parce que
00:32 160 000 enfants chaque année sont victimes
00:35 de violences sexuelles dans notre pays et ce sera le cas pendant le temps où vous m'accorderez un peu de parole et
00:41 heureusement il ne sera pas terminé aussi parce que c'est un espace de solidarité et de légitimité
00:48 magnifique, 27 000 témoignages ça veut dire que la CIVIS répond à une attente et à un besoin vital.
00:54 En fait c'est un travail sans fin ?
00:57 Bien sûr une société ne pourra jamais dire
01:01 nous avons complètement lutté contre le déni de l'inceste et de toutes les violences sexuelles faites aux enfants.
01:06 Pourquoi le bateau ne coule-t-il pas ? Parce que nous ne cessons dans le vélo.
01:12 Je le disais il y a 5 millions et demi de victimes estimées, vous en avez entendu
01:17 27 000, il faudrait un siècle on calculait pour les entendre toutes à ce rythme là.
01:23 Vous savez dans nos réunions publiques comme ce soir au palais de la femme à Paris
01:27 il y a beaucoup de personnes qui viennent, certaines personnes qui viennent pour prendre la parole,
01:33 d'autres qui viennent pour écouter, mais toutes font l'expérience de la solidarité et de la dignité.
01:40 Ça c'est très important. Edouard Durand le risque quand une victime parle
01:45 c'est qu'elle ne soit pas entendue, vous disiez on les écoute mais parfois elles ont le sentiment de ne pas être entendues. Je vous propose d'écouter
01:52 ensemble l'histoire d'une jeune fille que David Di Giacomo a rencontrée pour France Info et puis on en parle après.
01:58 Lilou a 15 ans quand elle pousse la porte d'un commissariat.
02:00 Celui qu'elle accuse de plusieurs viols c'est son grand-père paternel, un chef d'entreprise de la région de Besançon.
02:07 Ça s'est passé durant l'été de mes 12 ans quand on partait en vacances dans le sud de la France ou même à son domicile.
02:15 Il faisait toujours ça
02:17 cacher on va dire des yeux de ma grand-mère. Au début je me suis dit que pour moi c'était quelque chose que j'allais devoir
02:22 oublier et que j'allais devoir vivre avec et que ça allait être comme ça.
02:26 Finalement non parce que j'ai décidé de parler aussi pour
02:29 pas qu'il fasse la même chose à ma petite soeur et à ma cousine j'ai surtout pensé à elle.
02:34 Aujourd'hui à 18 ans et après trois ans de procédure,
02:37 Lilou a le sentiment qu'avec son argent son grand-père a acheté son silence.
02:42 Il m'achetait tout le temps des habits, on allait faire du shopping, quand on était en vacances on faisait des tours en hélicoptère.
02:48 Après à chaque fois qu'on se voyait il me donnait un billet de 50 euros, il me faisait aussi conduire sa Ferrari.
02:55 Il me disait aussi que si je le disais à ma maman qu'on n'allait plus se voir, qu'il ne fallait surtout pas que je le dise.
03:02 Faudrait peut-être un peu plus
03:05 lui montrer que c'est pas parce qu'il a de l'argent qu'il a le droit de se sortir de tout grâce à ça.
03:10 En garde à vue, le grand-père de Lilou a affirmé que sa petite fille était manipulée par ses parents pour obtenir de l'argent sur fond de conflits familiales.
03:17 Placé sous le statut de témoin assisté, il attend désormais de savoir si le non-lieu requis par le parquet de Besançon
03:22 sera suivi par le juge d'instruction. Une situation incompréhensible pour l'avocate de Lilou, Marina Lally.
03:29 Lilou vient nous raconter des faits extrêmement graves, il y a un conflit dans la famille, on ne peut pas savoir la vérité et on s'arrête là.
03:36 S'arrêter à dire ces paroles contre paroles, c'est trop facile et ça évite aux enquêteurs et aux magistrats
03:42 de voir leur responsabilité dans ces non-lieux.
03:44 De son côté, Frédéric Berna, l'avocat du grand-père, se dit, je cite,
03:48 "scandalisé que la partie civile
03:50 instrumentalise la presse en sortant du silence".
03:52 Voilà, Edouard Durand, ça c'est un cas typique de ce qu'on peut entendre avec un non-lieu qui est requis au bout du compte, ça décourage les victimes.
03:58 Oui, la société
04:00 envoie sans cesse des injonctions paradoxales
04:03 aux victimes de violences sexuelles et aux adultes qui les soutiennent.
04:08 Vous pouvez révéler les violences, faites-nous confiance,
04:12 mais nous ne vous protégerons pas et nous dirons que vous mentez.
04:16 C'est un peu important de parler du rôle de la justice parce qu'en même temps, le doute qui profite à l'accusé,
04:21 c'est un principe sur lequel on ne peut pas s'asseoir non plus.
04:23 Nous avons des principes fondamentaux et le juge que je suis, évidemment, les respecte.
04:30 Ils sont ce qui nous fait tenir mais nous les interprétons de façon erronée.
04:37 La présomption d'innocence n'a jamais été conçue pour générer un système d'impunité des agresseurs.
04:42 Je rappelle que seulement 3% des plaintes pour viol sur mineurs donnent lieu à la condamnation du mis en cause.
04:51 Cela dit, est-ce qu'il faut comprendre que la condamnation, quand les gens viennent vous voir,
04:57 ce n'est pas la seule chose qui compte dans le processus de réparation ?
05:01 C'est un ensemble. Il faut évidemment rendre justice aux victimes.
05:06 Mais parfois ce n'est pas possible.
05:08 Mais ça devrait l'être. Nous devons progresser.
05:10 Et nous le mettons en évidence aujourd'hui dans ce dossier de fidélité à la parole donnée,
05:16 c'est un besoin vital, c'est-à-dire de vie ou de mort,
05:21 être reconnu dans sa parole.
05:24 Le passage à l'acte de l'agresseur, c'est un anéantissement.
05:28 Il y a peut-être dans les personnes qui vous écoutent en ce moment même,
05:32 des gens qui se disent "j'ai été victime, moi".
05:35 Ça arrive, j'imagine, souvent dans les soirées auxquelles vous participez,
05:39 celles à laquelle vous serez ce soir, qu'ils disent "j'en ai jamais parlé".
05:43 Qu'est-ce que vous leur dites ce matin ?
05:45 Je leur dis "vous n'êtes pas seul".
05:49 Je leur dis "la civise est cet espace de sécurité, de solidarité et de reconnaissance.
05:58 Vous pouvez rejoindre la civise et participer à ce mouvement très puissant
06:05 de transformation de la société pour que les enfants puissent grandir en sécurité".
06:11 Mais ces personnes peuvent aussi craindre de se faire du mal,
06:14 de faire du mal à leur entourage, à leur famille.
06:18 Oui, c'est la stratégie de l'agresseur et la stratégie du déni dans la société.
06:21 Il vaut mieux ne pas parler, il vaut mieux faire comme si ça n'existait pas.
06:26 Mais cette parole à la civise, elle est toujours recueillie d'une façon inconditionnelle.
06:31 De quelle façon justement ? Quand quelqu'un vous appelle, qu'est-ce qui se passe après ?
06:36 Eh bien, vous savez, je pense à une personne que j'ai rencontrée hier soir
06:42 et qui était venue à une réunion publique où cet homme avait témoigné
06:47 et puis qui était venue en audition individuelle à la civise
06:51 avant l'été, au mois de juin et puis il y a quelques jours, en septembre.
06:56 Il m'a dit "Pendant l'été j'ai réalisé que j'avais obtenu la réparation que j'avais toujours attendue".
07:01 Eh bien, la civise fait ça, permettons-lui de continuer à le faire.
07:07 La prolongation de votre mission, on a bien compris que c'était important pour vous.
07:10 C'est entre les mains du président de la République, vous avez pu lui en parler, vous avez des garanties.
07:13 Écoutez, moi je suis à ma place à la civise, la mission qui m'a été confiée
07:19 est de recueillir cette parole et de faire des propositions de politique publique.
07:24 Nous le faisons, c'est progressivement devenu une évidence pour moi,
07:29 ce qui produit du bien, il faut le poursuivre.
07:33 Ça veut dire, je vous écoute, mais dans votre esprit manifestement
07:36 il est inimaginable que ça s'arrête le 20 novembre.
07:38 En ce qui me concerne, c'est une évidence, je ne comprendrai pas
07:42 pourquoi on dirait à ces personnes "on vous a assez entendu".
07:45 On n'a plus besoin de cette énergie qui est en train de remettre le monde à l'endroit.
07:51 Merci beaucoup Edouard Durand, co-président de la civise, d'avoir été le grand témoin de France Info.
07:56 Je rappelle le numéro de téléphone qui est le 0805 802 804
08:02 pour joindre la civise, pour les personnes qui souhaiteraient faire part du fait qu'elles ont été victimes.
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