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  • il y a 1 semaine
Ce sont des destins de femmes qui seront évoqués dans Au bonheur des livres cette semaine. Claire Chazal reçoit en effet Nina Bouraoui, pour Championne (Ed. JC Lattès) et Lilia Hassaine pour JE (Ed. Gallimard), deux romans particulièrement remarqués dans la rentrée littéraire. La première interroge ainsi la place des femmes au fil d'une sorte de fable à suspense, qui met en scène une apprentie-championne de tennis dans une société patriarcale non nommée, mais qui pourrait ressembler à l'Iran ou l'Algérie... Tandis que la seconde utilise un personnage secondaire du célèbre roman de Charlotte Brontë, Jane Eyre, pour raconter le destin d'une épouse soumise, et en faire une espèce de manifeste fictionnel pour l'émancipation et la liberté. Nul doute que les deux écrivaines auront beaucoup à nous dire sur la place des femmes, dans la société et dans la littérature, au cours de leur conversation avec Claire Chazal. Année de Production :

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Transcription
00:05Musique
00:19Bienvenue dans l'émission littéraire de Public Sénat.
00:22Je suis ravie de vous retrouver pour un nouveau numéro d'Aubonneur des livres.
00:25C'est une émission hebdomadaire, vous le savez,
00:26au cours de laquelle nous essayons tout simplement de vous donner envie de lire des livres
00:31et aussi de découvrir ou de mieux connaître leurs auteurs.
00:35Nous, aujourd'hui, nous recevons deux romancières parmi les plus intéressantes de cette rentrée.
00:40Elles font l'une et l'autre le portrait d'une jeune fille, jeune ou d'une épouse
00:45qui subissent d'une certaine façon la violence des hommes et du monde.
00:50Deux beaux textes assez sombres qui ne se situent pas, je le précise, à la même époque l'un et
00:56l'autre.
00:56Mais qui portent chacun, j'allais dire, l'expérience personnelle de l'auteur.
01:01On y retrouve évidemment par certains aspects l'auteur elle-même.
01:05D'abord Nina Bouraoui qui propose son 20e roman, championne, chez Jean-Claude Lattès,
01:10la confession d'une adolescente sauvage, sportive, qui va devoir avouer une faute,
01:18on ne va pas révéler tout à fait les choses, mais avouer une faute pour grandir et continuer de vivre.
01:23C'est un livre qui est sur la première liste du prix féminin et on s'en réjouit et c
01:28'est vivement mérité.
01:29Et Lilia Hassen qui publie « Je » chez Gallimard, l'histoire d'une jeune créole au 19e siècle
01:36qui va quitter sa Jamaïque pour l'Angleterre pour suivre un mari qui s'avère pervers, manipulateur
01:42et qui va la faire passer, va faire passer son épouse pour folle et l'enfermer.
01:47Et ce livre lui aussi est promis peut-être à un prix, on le souhaite, il est sur la première
01:51liste du prix Goncourt.
01:53Merci bien, merci beaucoup à toutes les deux d'être là.
01:55Bien sûr que vous pouvez échanger quand vous voulez dans l'émission.
01:58Nina Bouraoui, vous écrivez, je précise, depuis 35 ans, des romans, souvent ailleurs tirés d'une histoire personnelle,
02:06notamment sur l'Algérie de votre enfance et de votre adolescence, le déracinement, l'identité amoureuse.
02:12Vous avez reçu le prix Renaudot pour « Mes mauvaises pensées » en 2005.
02:16Voici donc, je le disais, votre 20e ouvrage, je ne me trompe pas, c'est le 20e livre, peut-être
02:21le 21e.
02:22Il y en a eu 21, si on compte le recueil de tous les textes que j'ai écrits depuis
02:27les années 90, le temps passe.
02:28Et bien voilà, et ça s'appelle « Championne ».
02:31Alors c'est l'histoire d'une adolescente qui tape inlassablement une balle contre un mur, une balle de tennis,
02:37au pied de son immeuble.
02:39On suppose en Algérie, mais ça n'est pas clairement indiqué, nous sommes d'accord, Nina ?
02:44Non, oui, on peut supposer, c'est vrai que moi j'ai grandi en Algérie, j'ai quitté l'Algérie
02:48il y a 14 ans, mais moi je voyais plutôt un pays...
02:50Alors c'est vrai, bien sûr, qu'il y a des résonances avec le pays de mon enfance,
02:56mais quand même le point de départ, ça a été le sort de ces femmes afghanes dont nous ne parlons
03:02pas, ou très peu, et qui se meurent en silence.
03:04Donc j'ai imaginé un pays comme un m'entouré de montagnes, avec une jeune fille qui évolue dans un
03:10pays où on tue les femmes.
03:11Et dans une famille dont on va découvrir qu'il faut exorciser sa folie, ses comportements un peu erratiques.
03:20Cette adolescente, on le comprend, va à tout prix se dépasser au tennis, devenir une championne, c'est le titre
03:25du livre.
03:27D'une certaine façon pour exprimer une colère, c'est ce qu'on sent, ce qu'il y a en
03:30elle.
03:32Décrivez-nous déjà cette famille, Nina Bouraoui.
03:35Alors l'action se déroule en une seule soirée, en fait.
03:38L'espace-temps, il est très rétréci, et en effet, c'est une jeune joueuse de tennis qui frappe ainsi
03:43un mur de balle
03:44qui serait comme, non pas un mur des lamentations, mais un mur qui répond à ses questions.
03:50C'est un livre vraiment sur la violence, dans le sens où la violence est une identité.
03:56Le pays n'est pas nommé, c'est un pays imaginaire,
04:00mais en effet, on pourrait penser à tous les pays que nous venons de nommer,
04:03même pourquoi pas l'Iran.
04:05Et c'était expliquer comment la violence est contagieuse,
04:10comment la violence est une maladie.
04:12Je pense que quand un État est violent, quand un peuple est violent,
04:15la violence franchit le seuil d'un foyer et d'une maison.
04:19Moi, je suis assez fascinée par la violence quand elle est comme un État,
04:23c'est-à-dire qu'on quitte son État pour un autre État,
04:26et comment l'absence tout d'un coup d'esprit, de morale et de justice s'envole.
04:33Et quiconque a tapé un enfant devra toujours se souvenir que l'avenir de cet enfant est compromis.
04:40Il sera marqué évidemment à jamais par ça.
04:42Il y a des scènes que vous décrivez, une scène de furie du père,
04:46une scène de mère un peu envahissante et hystérique.
04:52Une mère à l'amour dévorant.
04:53Dévorant, voilà.
04:54Une sœur qui aime être, je pense qu'au garçon, ou quelque chose comme ça.
04:59Qui est une amoureuse, alors en fait, cloîtrée, parce qu'elle est blonde,
05:02diaphane, un peu translucide.
05:04Et dans ce pays-là, où les hommes se cachent dans les troncs des arbres,
05:08des forêts, et sortent pour kidnapper des jeunes filles,
05:11les blondes ont une pureté supplémentaire.
05:15Et puis c'est aussi quand même un livre sur la différence,
05:18parce que mon héroïne, elle est androgyne.
05:20Elle est androgyne, elle se sent d'elle-même différente,
05:23elle se vit comme différente.
05:24Elle se vit comme différente, elle a un genre assez flou,
05:26et donc elle est rejetée par sa famille.
05:28Mais quand même, sa condition lui permet encore de sortir
05:31et de profiter de ce grand parc, parce qu'on est dans une cité assez bétonnée.
05:35Mais il y a quand même un parc avec beaucoup de fleurs,
05:38et une fleur qui la rend fleurs,
05:40et qui lui donne le don des mots et la clairvoyance,
05:43parce que c'est un livre qui est aussi prophétique.
05:46En fait, depuis 79, son année, l'année où se déroule le livre,
05:50elle dit, elle s'adresse au lecteur, à l'ami imaginaire, l'ami idéal,
05:54et elle dit, attention, en 2000, alors je l'ai écrit en 2025,
05:58mais maintenant en 2026, ce que je vis aujourd'hui,
06:00la condition des femmes, cela va vous arriver chez vous.
06:05Trouvez un abri.
06:05– Est-ce que Lilia Hassen, vous qui êtes, j'allais dire, algérienne d'origine,
06:11vous avez senti ces couleurs-là dans le livre ?
06:13Enfin, on ne sait pas, mais vous pensez que c'est proche de votre pays ?
06:15– Comme souvent dans les livres de Nina Bouraoui,
06:18la question de l'identité, celle du genre, celle de la violence,
06:22et cette violence, effectivement, dont on sait aussi d'où elle vient.
06:26– De ce pays-là, de toute façon.
06:28– De ses origines, évidemment.
06:30– Alors, elle a aussi, évidemment, cette violence qu'elle ressent,
06:34on a dit la différence physique, etc., il y a bien sûr une dimension sociale,
06:38parce qu'elle est d'un milieu modeste, on va dire,
06:41et qu'elle va se retrouver au milieu, par le hasard de l'histoire,
06:48échanger des balles dans des propriétés de riches,
06:51et là, il y a aussi cette violence qu'elle ressent,
06:54parce qu'il y a une différence sociale, il y a une différence de classe.
06:56– Oui, c'est vrai, elle est, de toutes les manières,
06:58dans le livre, elle est certes une bonne joueuse de tennis,
07:02mais elle a le désir de devenir championne d'elle-même,
07:06de regagner, de redorer son blason,
07:09parce qu'elle a commis un acte absolument cruel et dangereux,
07:14et en effet, son père ne peut plus payer le club de tennis,
07:17elle a un professeur qui s'appelle Monsieur Bachelard,
07:19– Qu'elle adore.
07:19– Qu'elle adore, et qui est un homme qui respecte les femmes,
07:22parce qu'elle parle aussi des hommes amis,
07:24parce qu'ils existent, les hommes amis,
07:26et dans ce pays-là, il y a quand même des hommes amis
07:28qui protègent les jeunes filles,
07:30et tout d'un coup, elle va dans le quartier des Villas,
07:33qui est un quartier huppé,
07:34elle va jouer avec des jeunes joueurs
07:37d'une autre condition sociale,
07:39et puis elle va rencontrer la fille du jardinier,
07:43qui entretient tous les jardins
07:45et tous les parcs de ces belles villas,
07:47et elle va commettre un acte sur cette jeune fille,
07:49on ne va pas en parler.
07:49– Il va se passer quelque chose dans cette jeunesse.
07:52– Oui, quelque chose d'effroyable,
07:55parce qu'il y a cette tension immense, sexuelle, sensuelle,
07:59et aussi un effet miroir.
08:01La fille du jardinier lui rappelle sa future féminité,
08:06pour l'instant qu'elle s'angle,
08:07et lui rappelle sa condition sociale,
08:09c'est-à-dire qu'elle est plus proche socialement de la fille du jardinier
08:12que des jeunes joueurs des Villas très riches.
08:17– Ces jeunes, d'ailleurs,
08:18dans lesquels il y a la violence de l'enfance,
08:20enfin, il y a la méchanceté qu'on peut percevoir à ces âges-là,
08:25parce que tous, ils sont un peu tous de la vie.
08:28– Mais parce que je crois,
08:30alors je crois en la pureté de l'enfance,
08:32en l'innocence de l'enfance,
08:34mais je crois aussi au bombardement de ceux qui vous entourent
08:37et de l'éducation,
08:39et comment très vite on peut pervertir un enfant,
08:41mais à quelque chose de très large,
08:44plus large même que le foyer.
08:46Comme je l'ai dit,
08:47lorsqu'on grandit dans un pays
08:49où il y a un climat de violence,
08:52on ne peut pas être indifférent à la violence.
08:54La violence se transmet,
08:56et donc ses enfants sont violents.
08:57Il y a une sauvagerie de l'enfance,
08:59on n'est pas perméable,
09:01on reçoit,
09:02il n'y a pas de,
09:04comment dirais-je,
09:06on est perméable,
09:07il n'y a pas de parois,
09:08et la violence est comme un virus,
09:11que chacun se transmet.
09:14Quand on a reçu la violence,
09:16on va la répliquer,
09:18soit sur les autres,
09:19soit sur soi.
09:20Sur soi, la psychanalyse existe,
09:22heureusement,
09:23pour s'en guérir.
09:24Sur les autres,
09:25c'est la grande culpabilité de cette héroïne.
09:28Alors justement,
09:29cette héroïne,
09:30qui est très attachante,
09:31elle est à la fois forte et fragile,
09:32elle a ce physique androgyne,
09:36on la sent très décidée,
09:37très déterminée.
09:39elle va,
09:41il va se passer quelque chose,
09:42bon,
09:43qu'on ne va pas détailler,
09:45et elle va être amenée à avouer une faute,
09:48et on sent que si elle ne fait pas cet aveu,
09:51elle ne pourra pas dépasser cela,
09:53et grandir,
09:54et continuer à vivre.
09:54C'est comme quelque chose d'une nécessité pour elle,
09:58c'est ça ?
09:59C'est une héroïne mystique,
10:01qui regarde beaucoup le ciel,
10:02qui croit aux anges,
10:04qui croit aux cercles du ciel,
10:05qui croit aux fantômes,
10:07qui croit aux esprits qui sont cachés
10:09dans les herbes denses,
10:10touffues et sauvages,
10:12du parc dans lequel elle se promène,
10:16elle enregistre même des voix pour sa sœur,
10:18qui elle cloîtrait,
10:18cloîtrée,
10:19elle a un dictaphone,
10:21on est en 1979,
10:23et elle est très...
10:24Alors, elle est totalement...
10:26Son idole, c'est Borg, bien sûr,
10:27parce qu'en 79,
10:29Borg commence à remporter tous les grands chlèmes,
10:32elle est poète,
10:33elle a le don des mots,
10:34elle a ce don de la clairvoyance,
10:37et elle est, je pense, assez pure,
10:40enfin, elle recherche une forme de pureté,
10:42elle est croyante,
10:43et elle veut rétablir son âme,
10:45elle veut réparer son âme,
10:46elle veut se purifier.
10:49Et puis, elle a un grand rêve, quand même,
10:50parce que pour elle,
10:51alors c'est une idéaliste,
10:52peut-être qu'elle se trompe totalement,
10:54mais elle croit en un monde meilleur,
10:56de grande douceur,
10:57qui serait derrière la montagne de son pays,
10:59et qui serait le monde des femmes.
11:01Et en fait, son projet, cette nuit-là,
11:03c'est de s'échapper de l'appartement familial,
11:06de gravir cette montagne,
11:08et de retrouver un monde meilleur,
11:10et plus amoureux.
11:11Mais peut-être qu'elle se trompe,
11:12mais en tout cas, ce qu'on en sent bien,
11:14on parlera bien sûr de l'écriture,
11:16qui est particulière, un peu plus tard,
11:18c'est qu'elle n'est pas loin de vous,
11:20Nina Bouraoui, cette héroïne.
11:22Déjà, on sait que vous étiez sportive,
11:23que vous avez fait beaucoup de tennis.
11:25Donc, il y a quelque chose en vous,
11:27d'elle aussi, sur ce pays.
11:31Bien sûr.
11:31Et moi, je pense que la littérature
11:33est une sorte de loupe sur le réel.
11:36En littérature, il faut toujours exagérer,
11:39déformer, grossir,
11:40mais les écrivains mentent s'ils disent,
11:44ils sont toujours dans l'imagination,
11:45je pense qu'on parle toujours de soi,
11:47mais par un autre biais,
11:49d'une autre façon.
11:50Et ce livre,
11:51c'est vrai que cette voix de cette jeune fille
11:53s'est imposée à moi.
11:54Parfois, j'ai eu l'impression
11:55de devenir son scribe,
11:57parce qu'elle s'adresse au lecteur.
12:00Mais si, pour être honnête,
12:02c'est cette théorie du fossile,
12:04de la pierre, du coquillage,
12:06qui laisse son empreinte.
12:08Je ne sais pas si moi, l'auteur,
12:10je ne sais pas si je suis la pierre,
12:12je ne sais pas si je suis le coquillage,
12:14ou je ne sais pas si je suis l'empreinte,
12:16mais il y a quelque chose de cet ordre-là.
12:19Cette voix m'est totalement étrangère,
12:20et elle est totalement familière,
12:23parce qu'elle dit toutes mes obsessions,
12:25et toutes mes angoisses,
12:27et ma façon d'appréhender le monde.
12:30Et c'est une militante comme moi,
12:32puisqu'elle assume sa différence.
12:35Alors, évidemment, dans le livre dont on va parler maintenant,
12:38il y a aussi, je crois, beaucoup de l'auteur,
12:41Lilian Seine.
12:42Vous avez reçu le prix Renaudot des lycéens,
12:45en 2023,
12:46pour votre troisième roman,
12:48qui s'appelait Panorama.
12:49Et voici donc le quatrième,
12:50Je, tout simplement,
12:52qui figure aussi,
12:53je l'ai dit tout à l'heure,
12:55dans une liste d'un prix important.
12:57Alors, vous nous emmenez, vous,
12:58dans un autre siècle,
13:00au 19ème,
13:01d'abord en Jamaïque,
13:02nous sommes en 1831,
13:04où grandit une jeune créole,
13:05Antoinette,
13:06c'est son premier prénom,
13:07qui va perdre sa mère, son frère,
13:10son petit frère,
13:10dans des conditions très dramatiques,
13:13et être adopté par un riche marchand,
13:15un riche propriétaire,
13:16qui, lui, est plutôt, j'allais dire,
13:19très accommodant avec les esclaves.
13:20En tout cas, il n'est pas un monstre
13:22avec sa force de travail.
13:24Cette jeune fille va devenir,
13:26et je le précise,
13:28Berthe Mason,
13:31quand elle va épouser un Anglais
13:34quand elle est amoureuse,
13:35et elle va partir avec lui.
13:36Et, même si on n'y a pas pensé,
13:38moi, j'avoue que je n'y ai pas pensé
13:39en lisant le livre,
13:40mais je ne me souvenais pas,
13:41c'est donc une des héroïnes de Jane Eyre,
13:43le livre de Charlotte Bonté.
13:45On va bien sûr revenir sur sa vie de souffrance,
13:48mais d'abord,
13:49est-ce que vous avez tout de suite pensé à ce roman ?
13:51Vous vouliez, j'allais dire,
13:53reparler de cette héroïne secondaire,
13:55dans le roman,
13:56ce personnage de femme,
13:57qui avait visiblement souffert ?
14:00En réalité,
14:01les choses se sont passées
14:02dans l'autre sens.
14:04C'est parce que je me suis sentie
14:06à un moment de ma vie
14:08dans une situation un peu similaire
14:11que je suis allée trouver dans la littérature
14:13un point d'ancrage, quelque part.
14:16C'est parce que j'ai vécu cette situation,
14:21ce sentiment d'enfermement.
14:21C'est-à-dire d'une certaine façon
14:22d'emprise d'un homme pervers,
14:25de celui qui s'avère être ce héros.
14:27– Exactement, ce sentiment d'enfermement,
14:29ces doutes sur ma santé mentale aussi,
14:33que j'ai repensé à ce personnage féminin
14:36de la littérature que j'avais un peu occulté
14:38et qui est revenu en boomerang à ce moment-là.
14:41Et j'ai trouvé intéressant de réfléchir
14:44à cette question,
14:44pourquoi ce personnage que j'avais moi-même
14:46un peu occulté m'est revenu ?
14:48Pourquoi j'ai repensé à elle ?
14:50– Parce qu'il y en a d'autres héroïnes
14:51dans la littérature, je crois,
14:52qui sont victimes d'un…
14:53– C'est à elle que j'ai repensé.
14:55– C'est à elle que vous avez repensé.
14:55– Et j'ai trouvé que c'était intéressant
14:56parce que justement,
14:57il y a une question d'identité chez cette femme.
14:59Elle n'est ni blanche, ni noire.
15:01– Oui, elle se sent noire en Angleterre
15:03et blanche à la Jamaïque.
15:05– Exactement,
15:05et elle n'est jamais acceptée là où elle est.
15:09Elle n'appartient à aucune case,
15:11aucune catégorie.
15:13C'est une femme qui est considérée
15:14comme folle de manière un peu universelle.
15:17– Oui.
15:18– Les comportements de cet homme
15:19qui était quand même le héros romantique
15:21par excellence,
15:22quand on relit le livre,
15:23c'est quand même assez effrayant.
15:24– Mais on ne se rend pas forcément compte de cela
15:26à la première lecture du livre.
15:27– Ce n'est pas du tout le souvenir qu'on en a.
15:28– Non, c'est en le relisant.
15:29– Oui.
15:29– Et c'est ce que j'ai trouvé très intéressant,
15:31c'est que lors de ma première lecture, je…
15:33– Vous disiez, c'est Édouard Rochester,
15:35il était ses 10 ans, il est formidable.
15:37– J'étais très, très amoureux.
15:38– Je ne sais pas si vous avez des souvenirs de Jenner.
15:41– Assez lointains,
15:42mais pour moi, ce sont des lectures vraiment de jeunesse.
15:46Et c'est vrai que moi,
15:47j'étais plutôt du côté d'Horé Miller ou d'Anna Isseline,
15:50mais c'est vrai que dans mes souvenirs,
15:53il y a quelque chose de très lisse,
15:54de très romantique, de très pur.
15:57Et on ne s'attend pas du tout au double visage
16:00que justement, Lilière raconte.
16:03– C'est intéressant.
16:03– C'est ce qui a frangé notre imaginaire collectif aussi,
16:06ces récits, c'est la manière dont on nous a appris aussi
16:08en tant que femme à aimer,
16:11à réfléchir à ce qu'était le romantisme précisément.
16:14Et donc, malgré tout, c'est fondateur.
16:17Moi, je n'étais pas une grande fan de Jenner,
16:19mais je me souviens que c'était un texte parmi d'autres,
16:22effectivement, qui a…
16:23– Qui vous avait quand même marquée.
16:25– Qui m'a marquée.
16:25– Dans vos premières lectures.
16:27– Je pense d'un point de vue même culturel,
16:30qui est entrée dans la tête
16:32de suffisamment de petites filles et de futures femmes
16:36pour que ça imprime quelque chose d'une vision de l'amour.
16:38– Alors bien sûr, dans cette littérature du 19e siècle,
16:41les femmes passaient souvent pour folles,
16:42de toute façon, c'était quand même une habitude.
16:45Et là, l'idée, c'est quand même de la réhabiliter.
16:47Et ça nous donne un personnage absolument bouleversant,
16:49très attachant.
16:50C'est Antoinette qui va devenir Bertha,
16:53déjà qui va perdre un peu son identité
16:54à la demande de ce mari pervers.
16:57Donc, on voit bien la signification du « je »,
16:59le titre du livre.
17:00Donc, « je », c'est Jenner, peut-être.
17:03C'est pour dire qu'elle tient à son identité.
17:07C'est vous, je ne sais pas comment…
17:09– C'est le « je » de Jenner.
17:10C'est le « je » de l'identité, effectivement,
17:12de cette femme.
17:13C'est le « je » de la subjectivité d'une lectrice,
17:16à savoir le mien,
17:18qui est le fait que je n'ai pas lu de la même manière.
17:21Ce même texte prouve qu'on lit aussi ce qu'on a envie de lire,
17:25tout comme dans la vie, on entend ce qu'on a envie d'entendre
17:27et on voit ce qu'on a envie de voir.
17:28Et donc, c'est un jeu qui a plusieurs fonctions.
17:31C'est le jeu de toutes les autrices
17:32qui se sont emparées de ce personnage
17:34et qui est donc un jeu qui est à la fois collectif,
17:37ce n'est pas un jeu totalement narcissique,
17:40c'est un jeu collectif.
17:41Et puis, c'est un jeu qui est mouvant aussi dans le temps.
17:43– Oui, oui, bien sûr.
17:45Alors, évidemment, on découvre ce personnage de Charlotte
17:47qui, encore une fois, est très attachant.
17:49Enfin, on compatit tout à fait.
17:52Et puis, c'est Edward Rochester
17:55et tout le processus qui va évidemment être insidieux
18:01parce qu'au début, elle est folle amoureuse de lui.
18:03Et puis, il va doucement la faire passer pour folle,
18:06l'isoler complètement, l'isoler même de son fils.
18:10Et c'est ça que…
18:12Alors, vous l'avez dit un peu au début de cette émission,
18:14il y a des choses qui résonnent en vous,
18:16mais est-ce qu'on s'est finalement mieux rendu compte
18:20de ce qu'étaient, j'allais dire, les pervers narcissiques,
18:24hommes ou femmes d'ailleurs, bien sûr, avec le temps ?
18:27Je crois qu'aujourd'hui, on identifie mieux ce processus-là.
18:29Vous l'avez identifié, cette chose…
18:31Je ne sais pas.
18:32En réalité, moi, j'étais quand même très au fait de ces questions.
18:35J'avais lu toute cette littérature et pourtant, ça m'est arrivé.
18:38Et donc, je trouvais que c'est intéressant aussi.
18:41Oui, sûrement parce que l'amour, je pense, le sentiment amoureux brouille, cache, idéalise l'autre.
18:46Et puis, ces personnalités, elles savent comment jouer de ces frontières-là.
18:52Absolument.
18:52De manière très fine et assez subtile, finalement.
18:55Ce n'est pas aussi grossier que ce qu'on peut lire dans certains livres ou voir dans certains films.
19:00En tout cas, ça peut se faire de manière très progressive sur des jeux de langage.
19:05Et puis, voir aussi que tout ce qui entoure une femme participe aussi de son enfermement.
19:14En fait, un homme seul ne peut pas faire tout ça.
19:16Les questions liées à la réputation, les questions liées à l'âge.
19:19C'est une femme qui a 27 ans, qui est âgée à l'époque pour se marier, qui a déjà
19:24été fiancée.
19:24Donc, elle pèse déjà sur elle plusieurs soupçons.
19:30Elle est déjà assez mal perçue.
19:32C'est une femme qui est très jolie.
19:33Donc, il y a aussi toute cette idée de la sorcellerie sur ces îles comme la Jamaïque.
19:39Et donc, on voit que tout ça forme une sorte de piège.
19:44Et lui va s'insérer là-dedans.
19:45Mais c'est vraiment aussi comment elle devient une sorte de bouc émissaire idéal.
19:51Et comment elle est lâchée à la fois par sa famille, ses amis.
19:54Tout ça rend possible ses comportements.
19:56C'est trop simple de considérer qu'un homme seul puisse réussir à faire tout ça.
20:01On s'aperçoit souvent qu'il s'attaque à des femmes intelligentes.
20:05Oui, mais c'est toujours, ça flatte leur narcissisme.
20:08Voilà, bien sûr. Et c'est ce qui est le cas.
20:09Et avec toutes les fragilités qu'elle a, on l'a dit un peu, elle est noire à la Jamaïque.
20:15Enfin, elle est trop blanche à la Jamaïque, trop noire en Grande-Bretagne.
20:18Elle est transplantée, elle a eu une enfance dramatique.
20:22Intelligente et puis lucide.
20:25En réalité, la capacité d'empathie de certaines femmes joue contre elle.
20:28Oui.
20:28Le fait de se poser des questions, de trouver des excuses.
20:31On nous apprend aussi beaucoup ça en tant que femme.
20:33Trouver des excuses aux hommes, à dire, oui, le pauvre, peut-être qu'il a eu une enfance difficile.
20:37Et puis peut-être qu'il ne sait pas exactement ce qu'il fait.
20:39Et puis peut-être que...
20:40Et à force de dire peut-être qu'on se piège nous-mêmes.
20:44Et c'est vrai que cette femme, je voulais la doter de ce don de l'empathie qui est aussi
20:48un piège.
20:49Et qui s'accompagne d'une lucidité qui finalement ne l'aide que très peu.
20:56Ça vous a, j'allais dire, pour vous-même soulagé ou apporté quelque chose,
21:01de décrypter ce personnage de femme, de décrypter cette relation perverse et malsaine et toxique ?
21:06Oui, c'est une manière de reprendre le contrôle sur une narration.
21:09Et puis de détricoter tout ça.
21:12C'est-à-dire que j'avais besoin moi-même de comprendre par quelles étapes j'étais passée,
21:15comment des choses très anodines.
21:18Là, il y a la scène au début du livre d'une cuillère dans la bouche.
21:21C'est un geste qui pourrait être sensuel comme ça de l'extérieur.
21:25Mais c'est déjà une intrusion.
21:27C'est déjà suffisamment déconcertant et désarçonnant pour qu'elle se pose des questions
21:31et pour qu'elle se demande si ce qu'elle a vécu,
21:33pour qu'elle puisse même interpréter les choses.
21:36Et à partir du moment où on a des doutes concernant l'interprétation,
21:39d'un geste, déjà le cerveau a tendance à se rassurer
21:43et donc à mettre en place certains mécanismes de…
21:46Vigilance.
21:47À la fois de vigilance et puis en même temps d'endormissement.
21:50Oui, d'endormissement, alors c'est l'inverse.
21:51Parce qu'on déconnecte et donc c'est vraiment des sortes de jeux sur le cerveau.
21:57On dit souffler le chaud et le froid, mais c'est pareil, c'est trop simpliste.
22:00C'est vraiment par ce genre de geste complètement déconcertant,
22:03qu'on n'a pas l'habitude de voir, qu'on ne connaît pas,
22:07et que le cerveau va chercher à rationaliser.
22:11Et c'est là qu'un esprit peut se perdre complètement là-dedans.
22:15Bien sûr, et parfois il peut se retrouver, se récupérer, mais on le souhaite.
22:19Est-ce que vous aussi, Lina Bouraoui, en racontant cette histoire
22:23de jeune adolescente assez sauvage,
22:26vous l'avez dit tout à l'heure, il y a quelque chose d'elle en vous,
22:29naturellement, ou de vous en elle.
22:31Est-ce que ça vous a aidé à vous mieux comprendre ?
22:36Je ne sais pas, enfin, moi je dis toujours que les mots ne guérissent pas,
22:43que les mots ne sauvent pas, qu'ils entrent dans la solitude des lecteurs,
22:47ça c'est l'éclair un temps, il n'y a pas une surpuissance,
22:50ni de l'auteur, ni des livres.
22:53Mais en revanche, elle a peut-être cette héroïne,
22:58de par sa langue, de par ses spirales, de par sa poésie,
23:01de par sa folie, elle m'a parfois brutalisée à son tour.
23:06C'est-à-dire que j'écrivais 5 pages par jour, à peu près,
23:09c'est à peu près le nombre de pages, souvent,
23:11que les écrivains...
23:12Beaucoup moins !
23:13C'est vrai que c'est ça, ça doit être variable.
23:168h30 à 16h30, et quand j'étais franchement
23:18que j'étais devenue son scribe, il y avait...
23:21J'ai vécu une expérience surnaturelle, en fait, avec cette héroïne.
23:25En fait, j'étais en train d'écrire un livre, un essai sur le féminisme,
23:28qui était totalement désincarné, il y avait quelques idées,
23:31et championne, je l'apportais depuis 10 ans, j'avais le titre,
23:35et soudain, j'ouvrais un document, et j'ai cette voix,
23:38et c'est ce que je disais à mes éditrices,
23:40à chaque fois que j'ouvrais mon ordinateur,
23:42il y avait la lumière de la lampe d'Aladin.
23:45Et ça, ça m'a...
23:46Ça a été encore une expérience nouvelle d'écriture,
23:51après 35 ans de publication, donc...
23:53Oui, avec une forme très particulière que vous dites,
23:56presque hallucinatoire pour nous,
23:58parce qu'on est dans une espèce de...
24:00Pas de vortex, mais enfin d'écriture en spirale.
24:03Je voulais une hypnose.
24:04En fait, je voulais vraiment faire la charmeuse de Serpent.
24:06Je ne sais pas si j'y suis arrivée.
24:08C'est un peu ça que nous ressentons, je crois.
24:11Est-ce que c'est la honte ?
24:13Est-ce que c'est...
24:14Il y a peut-être énormément de ressorts derrière cette écriture,
24:17qui est très différente, je dois dire,
24:19de la vôtre, Lilia Hassen,
24:21qui d'ailleurs nous fait plus penser à la littérature du XIXe ?
24:25Enfin, je ne sais pas, est-ce que vous avez...
24:26Non, mais comme on parle de ce roman,
24:30dans ce roman n'est-ce que là ?
24:32Vous n'êtes pas loin de ça.
24:34J'avais envie d'une langue assez élégante,
24:38qu'on y croit, qu'on sente cette atmosphère du XIXe,
24:42mais sans la singer,
24:43parce que ça aurait été un petit peu ridicule
24:45d'emprunter, enfin, de tout écrire au subjonctif, imparfait.
24:49Et donc, il y a quand même une forme de...
24:51Je voulais que ce soit un roman contemporain.
24:53D'ailleurs, le titre le dit tout de suite.
24:55C'est vrai.
24:56C'est une forme de manifeste pour expliquer immédiatement
24:58qu'on est dans un roman contemporain,
24:59que le titre fait déjà partie du livre,
25:03que ce jeu qui va s'exprimer,
25:05c'est déjà aussi une réflexion sur le sujet et sur l'identité,
25:08et qu'à l'intérieur de ce dispositif-là,
25:11effectivement, il y a une sorte de réécriture XIXe,
25:15de relecture XIXe, plutôt.
25:18Et donc, c'était aussi un jeu, pour le coup,
25:21J.E.U. entre deux époques,
25:22avec certains moments qui sont...
25:24C'est vraiment une voie plus contemporaine.
25:26Bien sûr.
25:27Et à d'autres où je joue de cette atmosphère XIXe.
25:29Et bien sûr, deux livres qui sont ancrés
25:32dans des réflexions d'aujourd'hui, naturellement,
25:34sur la violence patriarcale,
25:36sur la violence de la société, de l'homme,
25:39les rapports hommes-femmes,
25:40et c'est ça qui est au cœur de ces deux beaux romans.
25:44Ça s'appelle Championne, pour Nina Bouraoui,
25:46et Je, pour vous, Lilia Assel.
25:48Merci beaucoup d'être venue nous voir.
25:50On croise les doigts pour les prix littéraires
25:52qui seront bientôt décernés.
25:53On sera ravis que vous en ayez un, chacune.
25:56Quelques coups de cœur littéraires, aussi,
25:58pour terminer cette émission.
25:59Anne-Sophie Subilia,
26:01aux très bonnes éditions suisses Zoé,
26:04qui est le public glissante d'eau.
26:06Très joli roman sur le quotidien d'une femme,
26:08après la naissance de son deuxième enfant.
26:09Et puis, amphibienne d'Emlène Landon,
26:13aux éditions du Sous-Sol.
26:14Là, c'est un beau récit d'amitié entre deux femmes.
26:16Et puis, pour ma part,
26:19la femme au manteau de l'outre,
26:21d'Alain Genesta.
26:22Alors là, c'est très romanesque,
26:23c'est chez Grasset.
26:24C'est une jeune chanteuse noire de jazz
26:26qui va mourir dans des conditions très mystérieuses,
26:29en passant sous les roues d'un métro dans les années 2000.
26:31Il va y avoir une enquête.
26:33Et évidemment, les passions de l'auteur,
26:35qui sont le New York, le jazz, la photo, le journalisme,
26:37sont présentes dans le livre.
26:39Merci infiniment.
26:40On se retrouve très vite pour un nouveau numéro
26:42d'Au Bonheur des Livres.
26:43Sous-titrage Société Radio-Canada
27:00Sous-titrage Société Radio-Canada
27:02Sous-titrage Société Radio-Canada

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