00:00Bienvenue à l'heure des livres, Madeleine de Gesset.
00:02Merci.
00:03Alors vous êtes enseignante en lettres, en classe préparatoire.
00:07Vous l'avez été également dans des collèges sensibles, je l'ai dit.
00:10Et vous venez de publier votre premier livre, un essai, qui s'appelle L'école des illettrés,
00:15un livre qui est paru chez Albain Michel.
00:17Un livre dans lequel vous témoignez de l'effondrement du niveau des élèves à la sortie du lycée.
00:23Mais pas seulement, vous proposez aussi des pistes pour essayer de s'en sortir.
00:28Et un livre qui paraît en même temps, ce qui est une coordination extraordinaire,
00:32qu'un rapport PISA qui évalue les connaissances et les compétences des élèves de 15 ans
00:37vers la fin de leur scolarité, qui montre que la France enregistre encore une fois
00:42une baisse de son niveau global, notamment en ce qui concerne la compréhension de l'écrit.
00:46Alors bon, ce rapport ne fait que corroborer le constat que vous avez pu faire vous-même.
00:50Vous commencez le livre en parlant d'un choc que vous avez eu en 2021,
00:55en faisant passer à des étudiants d'Hippocaine leur oral blanc de latin,
01:01et notamment à une jeune fille que vous appelez Elea dans le livre,
01:06qui bute sur une expression « douée de ».
01:09Et ensuite vous dira « je ne sais pas c'est quoi ce mot ».
01:14Et vous dites « c'est une claque ».
01:16Oui, c'est une claque. J'ai remis vraiment toute ma vocation d'enseignante en question ce soir-là,
01:22parce que je me suis dit à quoi bon leur apprendre des théories littéraires très pointues
01:28quand les bases les plus élémentaires de la langue ne sont pas là,
01:33quand ils ont des difficultés immenses parfois à savoir structurer correctement une phrase.
01:40Et pas plus tard qu'hier, une collègue me racontait que dans sa classe de Cagnes,
01:44dans un grand lycée parisien très réputé,
01:47une élève lui a dit « ah oui, c'est ce que la prof parlait l'an dernier ».
01:53Donc ça n'est pas un cas isolé.
01:55Et dans ce livre, j'ai essayé de comprendre quelles sont les causes de cet affaissement
01:59pour y remédier au mieux, parce que c'est en ciblant correctement les causes
02:03qu'on pourra prendre le mal à la racine.
02:05Oui, alors sachant qu'on parle d'hypocaine de Cagnes,
02:07ce qui est censé être l'élite des élèves littéraires en France.
02:11Alors ce qui est intéressant, c'est qu'effectivement,
02:14vous n'exprimez pas l'expression d'une forme d'élitisme littéraire,
02:18mais en fait d'abord vous constatez que c'est un mal qui est systémique,
02:22c'est-à-dire qui atteint tout le monde.
02:23À un moment, certains avaient beau jeu de dire
02:26« oui, c'est souvent les élèves issus de la diversité qui entraînent les autres ».
02:31Mais non, c'est tout le monde.
02:33Tout le monde était concerné.
02:34Personne n'est à l'abri, et je pense que cette quête d'égalitarisme
02:38au cœur de l'éducation nationale, en fait malheureusement,
02:42sous prétexte de ne laisser personne sur le bord de la route,
02:47a en réalité tiré vers le bas absolument tout le monde.
02:50Et on voit bien dans le rapport PISA que la catégorie des bons élèves
02:56s'effondre elle aussi et devient de plus en plus réduite.
03:01Et c'est très embêtant, si vous voulez, parce que la langue fait un peuple, déjà.
03:06La langue est un élément d'intégration.
03:08La langue est ce qui permet d'accéder à la pensée.
03:11Si votre langue est atrophiée, appauvrie,
03:13en fait c'est toute votre pensée derrière qui le sera.
03:16Comment voulez-vous qu'un enfant qui a du mal à construire logiquement,
03:19ne serait-ce qu'une phrase, puisse ensuite construire tout un raisonnement logique ?
03:23On leur demande l'impossible, tout simplement parce qu'aux primaires,
03:26les méthodes efficaces ne sont pas correctement enseignées.
03:29Alors vous dressez un tableau de ce qui ne va pas.
03:33Vous évoquez notamment le baccalauréat qui est devenu un peu une institution du mensonge généralisé.
03:40Pourquoi d'ailleurs ?
03:42Parce qu'on a, pendant des années, donné des consignes d'indulgence,
03:47parce que faute d'élever le niveau des élèves jusqu'au bac,
03:50en fait on a abaissé le niveau du bac jusqu'aux élèves, si vous voulez,
03:54pour que les parents ne s'insurgent pas du fait qu'après 15 ans de scolarité,
03:59leurs enfants ne parviennent pas au niveau du bac.
04:02Et les consignes d'indulgence ont amené à l'idée que finalement,
04:08les fautes d'expression n'étaient pas graves.
04:10Combien de fois a-t-on entendu ces consignes ?
04:13Non, ne retirez pas de points, ou un point maximum pour l'expression et la syntaxe.
04:18Ce n'est pas grave si les phrases qui sont mal construites s'enchaînent,
04:21du moment que vous arrivez à comprendre ce que dit l'élève.
04:24Mais alors du coup, le correcteur devient un traducteur à la place de l'élève,
04:27parce que l'élève est isolé, exilé, pardon, dans sa propre langue,
04:32et qu'il lui devient de plus en plus étrange, pour ne pas dire étrangère.
04:35Et ça ancre l'idée chez nos étudiants que finalement,
04:38les fautes de langue, ce n'est pas si grave que ça,
04:40ça ne sera pas pénalisé.
04:41Alors ce qui est intéressant, c'est que de vous proposer dans votre livre
04:44des solutions, notamment un vaste plan global de revitalisation
04:48de la langue française, quelles en sont les grandes lignes ?
04:52La clé pour moi, c'est vraiment la formation des professeurs des écoles.
04:56Je pense que ce sont les plus importants d'entre nous,
04:59ces professeurs des écoles, parce que ce sont eux qui fondent
05:05les connaissances, les facultés fondamentales, justement,
05:08sans lesquelles on ne peut rien édifier ensuite.
05:11Or, cette formation, il faut que l'éducation nationale reprenne la main dessus.
05:14Il y a énormément de formateurs qui n'obéissent pas aux consignes
05:16de l'éducation nationale et qui continuent à diffuser des pédagogies
05:20dont on sait qu'elles sont catastrophiques.
05:23Donc, reprendre la main sur la formation des formateurs
05:25et sur les instituts de formation.
05:26Et par ailleurs, remettre au cœur de l'école primaire
05:29des méthodes de lecture efficaces.
05:31On sait aujourd'hui que seulement 5% des enseignants les emploient.
05:34Les autres sont des méthodes mixtes, qui ont fait des ravages.
05:37Des méthodes globales.
05:38Des mélanges de méthodes globales, plaquées sur un peu de syllabique,
05:42ça ne marche pas.
05:44Il faut apprendre à lire à nos enfants plus tôt, dès la maternelle.
05:47Et ça, Céline Alvarez le dit très bien.
05:49Il faut réaffirmer l'importance de l'écrit.
05:52Nos enfants n'écrivent plus du tout assez.
05:54Trop de QCM, trop de polycopier.
05:57On ne les fait plus écrire des phrases complètes.
05:59Il faut revaloriser la poésie, l'apprentissage de textes littéraires
06:03qui entrent la syntaxe française et la langue chez nos élèves.
06:07Et par ailleurs, revaloriser la place de la grammaire
06:10qui a été conspuée à partir des années 80
06:13comme étant fasciste, austère.
06:16Or, c'est elle qui permet de comprendre la logique d'une phrase
06:20et de structurer l'esprit de l'enfant.
06:22Alors, ce qu'on risque que certains vont dire.
06:25D'accord, vous proposez le retour à l'école de papa
06:28alors qu'on est à l'ère de l'intelligence artificielle.
06:30La question n'est pas de savoir s'il faut revenir aux méthodes anciennes,
06:34mais de savoir si une méthode concrètement est efficace ou non.
06:38Moi, je propose une approche très pragmatique.
06:40C'est-à-dire, on a la chance d'avoir un conseil scientifique,
06:45d'éminence scientifique en sciences cognitives,
06:47des retours de terrain, des évaluations standardisées
06:50qui nous permettent de voir concrètement ce qui marche
06:51et ce qui ne marche pas.
06:52Voilà, et je veux revenir à cette approche pragmatique.
06:55Et l'intelligence artificielle,
06:57ceux qui en seront les plus grands maîtres,
06:59c'est précisément ceux qui auront appris
07:02à se servir de leur intelligence,
07:04de leur esprit critique,
07:05de leur faculté de rédaction,
07:07de leur faculté de compréhension.
07:08Et tout ça se construit dans un premier temps
07:10loin de l'intelligence artificielle.
07:12Alors, est-ce que malgré vos inquiétudes,
07:15vous avez encore des joies ?
07:17Votre métier vous procure quand même encore des joies ?
07:19Bien sûr, bien sûr.
07:20Heureusement, rire avec les élèves est une chance inouïe.
07:26Voir leur regard s'illuminer quand on a réussi
07:30à leur transmettre quelque chose de la beauté,
07:33de l'intelligence d'un texte,
07:34pour moi, ça relève presque de la grâce.
07:37Et ces moments-là, heureusement, sont nombreux.
07:39Et je suis un professeur heureux.
07:43Mais voilà, j'aimerais que mes élèves puissent à leur tour
07:48devenir des professeurs heureux.
07:50Et il y a un facteur de démoralisation chez nous,
07:52c'est vrai, c'est l'abaissement du niveau de nos élèves.
07:55Et c'est, je pense, contre ce facteur de démoralisation
08:00qu'il faut agir de toute urgence.
08:02Et alors, il faut agir, mais est-ce qu'on peut agir,
08:05enfin, on ne peut agir que sur les futures générations,
08:07en fait, ceux qui sont aujourd'hui en primaire ?
08:09Ou en maternelle ?
08:10Oui.
08:11Parce qu'il y a, entre guillemets, une génération sacrifiée.
08:14Enfin, de ce point de vue-là, en tout cas.
08:15Il y a eu beaucoup de générations sacrifiées, malheureusement.
08:18Mais je suis persuadée, oui, que c'est par le primaire
08:22que tout commence.
08:23Et donc, c'est en réformant le primaire
08:25qu'on donnera une vraie chance à ces enfants-là.
08:28Et j'invite aussi les parents à prendre en considération
08:31leur rôle d'éveilleur de la langue de leurs enfants
08:34et de garant du développement cognitif de leurs enfants.
08:38Ils doivent les faire lire, ils doivent éveiller
08:40l'attrait de leurs enfants pour le livre.
08:42Trop de foyers français en sont dépourvus.
08:44Et surtout, être vraiment très ferme
08:47sur la régulation des smartphones.
08:49Il faudrait qu'il devienne inconcevable
08:51pour les parents d'offrir un smartphone à leurs collégiens.
08:53On en est encore loin.
08:54Et tout ça suppose un travail de sensibilisation
08:57très ferme que l'État n'entreprend pas encore.
09:00En tout cas, je vous conseille vivement de lire ce livre.
09:03Ça s'appelle L'école des illettrés.
09:04C'est vraiment très intéressant.
09:07Merci Madeleine de Gesset.
09:09C'est donc sorti chez Albin Michel.
09:10Et j'ai envie de juste citer cette phrase pas en entier,
09:13cette très belle phrase de Charles Péguy
09:15que vous mettez en exergue
09:17qui écrit notamment Charles Péguy
09:19« Pour toute humanité enseigner, au fond, c'est s'enseigner.
09:22Une société qui n'enseigne pas
09:24est une société qui ne s'aime pas,
09:26qui ne s'estime pas. »
09:27Et tel est précisément le cas de la société moderne.
09:30Merci.
09:31Merci beaucoup.
09:32Sous-titrage Société Radio-Canada
09:35Sous-titrage Société Radio-Canada
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