00:00Europe 1 Soir, 18h-20h, Hélène Roué.
00:04Vous écoutez Europe 1, il est 19h32, j'ai toujours le plaisir d'être accompagnée de Charlotte Dornelas,
00:09journaliste au Journal du Dimanche, et Alexandre Malafaille, fondateur de l'Institut Sinopia.
00:13Je voulais qu'on parle des agriculteurs, parce qu'évidemment il y a une grande nouvelle qui est tombée aujourd
00:17'hui.
00:17Les agriculteurs ont fait face cet été à des canicules à répétition, à une sécheresse exceptionnelle.
00:22Et alors la ministre de l'Agriculture, Annie Gennevar, a annoncé ce matin des mesures d'aide au monde agricole,
00:27un plan d'aide de plus d'un milliard d'euros est notamment lancé.
00:31Cet été, notre agriculture a affronté une situation que nous n'avions jamais connue.
00:37Canicules, sécheresse, incendie, toutes les filières ont été frappées de plein fouet.
00:43Cela s'est traduit par des récoltes perdues, des prairies qui ne repoussent pas,
00:49des stocks de fourrage qui s'épuisent et des élevages fragilisés.
00:53Mais surtout, des agriculteurs épuisés, éprouvés.
00:58J'annonce aujourd'hui au monde agricole le déploiement d'un plan à plus d'un milliard d'euros.
01:04C'est une réponse forte, un effort conséquent de solidarité de la part de tous les Français
01:10dans une situation budgétaire difficile.
01:13Alors Charlotte Dornelas, un milliard d'euros pour compenser une sécheresse historique,
01:17est-ce que c'est à la hauteur du choc ou alors c'est un pansement qui masque, encore une
01:22fois,
01:22l'absence des politiques structurelles ?
01:25Un peu les deux, en général, parce que le prix...
01:30Moi, je suis incapable de dire, là, aujourd'hui, dans telle ou telle exploitation,
01:34de combien ils ont besoin, notamment en trésorerie, pour faire face à l'urgence
01:37et en effet aux conséquences très directes de la sécheresse cet été.
01:40Donc est-ce qu'un milliard, c'est exactement ce qu'il faut si on additionne les exploitations ?
01:43Je suis incapable de vous le dire aujourd'hui. J'imagine que, quand même, la question a été sérieusement étudiée.
01:49Mais quoi qu'il arrive, c'est pas comme si l'agriculture se portait bien
01:52juste avant cet épisode de sécheresse.
01:54Il y avait déjà eu un pronostic vital engagé sur l'agriculture française pour X raisons,
02:01mais notamment de souveraineté agricole, alimentaire pour une certaine mesure,
02:07et agricole tout court.
02:08On en avait beaucoup parlé au moment du Mercosur.
02:10Donc le modèle agricole tel qu'il l'a vécu, aujourd'hui, n'a jamais été repensé différemment.
02:18Donc là, en l'occurrence, cet argent est nécessaire pour des exploitations
02:22qui, sinon, mettent la clé sous la porte d'ici deux semaines, de manière évidente.
02:25Mais ça ne règle absolument pas le problème structurel, pour reprendre votre mot,
02:29de l'agriculture de manière générale, qui doit certes s'adapter,
02:31c'est le mot un peu dont on parle ces derniers jours,
02:34pour s'adapter aux nouvelles températures qu'on a vues cet été et qui risquent de se reproduire.
02:41Mais pas seulement.
02:42Qui doit s'adapter à tous les traités qui sont signés,
02:45qui doit s'adapter aux exigences européennes qui ne sont pas forcément les mêmes que partout dans le monde,
02:50et même pas forcément les mêmes en France.
02:52Et c'est un débat qu'on avait eu.
02:53Qui doit s'adapter aux exigences écolo qui s'ajoutent les unes aux autres dans nos projets de loi.
02:57Donc c'est évidemment une agriculture qui doit se repenser elle-même.
03:01Ce qui est extrêmement difficile quand vous avez le couteau sous la gorge,
03:03et que vous ne savez même pas comment vous allez nourrir vos enfants à la fin de la semaine.
03:06Donc en effet, c'est pour ça que je vous dis les deux en même temps,
03:10c'est qu'il y a besoin d'une urgence.
03:13Mais vous allez voir qu'on ne va pas rigoler ces prochaines semaines,
03:15parce que dans le journal tout à l'heure, on vous disait,
03:18les policiers sont sortis en disant qu'on ne peut plus faire notre travail.
03:20Vous avez les pompiers qui se mettent en grève la semaine prochaine,
03:23parce qu'ils ont dit, tout l'été, on a fait tout ce que tout le monde ne peut plus
03:26faire.
03:26Donc quand les policiers ne peuvent plus aller chercher une personne ivre sur la voie publique,
03:29c'est nous qu'on appelle.
03:30Les agriculteurs ont été appelés en renfort pour les feux,
03:32parce que les pompiers n'arrivent pas à faire non plus tout ce qu'ils peuvent faire.
03:35Et vous avez de plus en plus de personnes.
03:39On a compté pendant de très nombreuses années, notamment sur leur vocation,
03:42c'est vraiment des métiers vocationnels.
03:44Et là, ils vous disent non seulement on n'y arrive plus,
03:46mais en plus notre métier n'a plus de sens.
03:47Donc là, la vocation, vous oubliez si ça n'a plus de sens.
03:50Et là se pose la question, en plus de la rémunération,
03:52donc on se prépare des crises à répétition sur des métiers.
03:56Ça nous va faire un peu mal au cœur que ça en vienne sur ces métiers-là.
04:01Alors Alexandre Malafaille, le gouvernement insiste sur le fait qu'il s'agit d'argent nouveau.
04:05Je ne sais pas trop ce que ça veut dire cette expression.
04:07Mais ce financement va évidemment encore peser sur le budget de l'État.
04:10On n'arrête pas de dire on n'a pas les moyens, on n'a pas les moyens.
04:12Et puis finalement, ils arrivent à trouver ce fameux milliard,
04:14alors qu'on ne sait même pas si ça va véritablement servir à quelque chose.
04:18Ça ne servira pas à rien, mais d'abord, il faut prendre la mesure du problème.
04:21Les organisations agricoles, notamment la FNSA, disent que ce n'est pas un milliard,
04:24c'est 10 milliards d'impact.
04:26Et c'est pour l'instant ce qui est en cours d'évaluation.
04:28Quand on traverse la France et quand on voit les réalités de la sécheresse partout,
04:33et ce qui se passe, on peut imaginer que les conséquences vont être très lourdes et très profondes.
04:36Ensuite, un milliard, c'est un milliard à la française.
04:40C'est-à-dire qu'on adore balancer des chiffres comme ça, les magic numbers, ça fait rêver.
04:43Dans la vraie vie, c'est un peu plus compliqué.
04:44C'est-à-dire qu'il y a en effet un peu de cash qui va être envoyé sous forme
04:48d'aide,
04:48mais après, c'est des allégements, c'est des dégrèvements, c'est des étalements.
04:51Ce n'est pas un milliard comme ça, net dans la poche de X agriculteurs
04:54qui auraient envoyé une facture en disant, voilà, mon besoin, c'est ça.
04:57C'est beaucoup plus compliqué, c'est beaucoup plus sophistiqué,
04:59il y a des seuils de déclenchement.
05:01Donc en clair, si vous avez perdu 30% de votre récolte,
05:03vous serez plus ou moins indemnisé à 50% davantage.
05:06Donc c'est vrai que là-dessus, il y a un peu de fourberie de la part du pouvoir
05:09qui aime bien se faire plaisir avec des chiffres et se rassurer.
05:10C'est après le milliard, on est dans un pays où il y a encore des marges de manœuvre,
05:14heureusement, mais c'est de la fuite en avant.
05:16C'est-à-dire que de toute façon, l'argent qu'on n'a pas, on l'emprunte,
05:18et on l'emprunte de plus en plus cher, donc ça atteindra ce que ça atteindra.
05:20Après, là où je vous rejoins, c'est qu'il y a un sujet majeur,
05:22c'est que je crois qu'on ne se rend pas compte à quel point
05:24le modèle agricole a été résilient ces 40 dernières années,
05:27mais à force d'être résilient, il va finir un jour par se casser en petits morceaux.
05:31Et en plus, on n'est pas du tout prêt.
05:32Vous prenez un sujet qui est majeur, sur lequel il y a eu une volonté française et européenne
05:37de ne jamais aller en termes ou quasiment d'expérimentation,
05:39c'est le sujet des semences.
05:40Vous avez un certain nombre d'entreprises,
05:41alors maintenant elles ont disparu ou elles ont été recyclées,
05:43qui s'appellent Monsanto en l'époque, mais qui étaient très contestées,
05:45mais qui étaient très en avance sur la recherche pour permettre aux semences
05:48de faire face à des problématiques de stress hydrique.
05:50Parce que la montée en température du continent,
05:53on n'a pas attendu 2026 pour s'en rendre compte.
05:56On sait qu'il y a le travail du GIEC, on sait que ça vient de loin tout ça.
05:58Et les grands producteurs de graines, ils savent qu'il faut s'adapter à ça.
06:02Ils ont des expériences dans le reste du monde.
06:04La conquête du désert dans le Sahara, ce n'est pas une fumisterie.
06:07Il y a plein de zones du monde qui sont impactées.
06:08Donc il faut trouver des solutions, il faut avoir des graines résistantes.
06:10Nous, en Europe, on a été très mauvais là-dessus.
06:12On a beaucoup de retard.
06:14Donc en effet, on peut converter à l'agriculture, c'est essentiel.
06:16Mais la question, c'est qu'on le fait avec quelles semences ?
06:18Parce que si vous replantez le même blé le même maïs l'année prochaine
06:20et qu'on a de nouveau 40 degrés, il y aura les mêmes conséquences.
06:23Et ça ne serait pas qu'une question d'irrigation.
06:24Parce qu'en plus, pour irriguer, il y a aussi de gros investissements à faire.
06:26Charles-Ardonnelas ?
06:27Il y a aussi des modèles agricoles et des agriculteurs aujourd'hui,
06:29des éleveurs même, qui s'en sortent mieux que les autres.
06:32Et c'est eux qu'il faudrait observer évidemment.
06:33Mais quand vous les regardez de près, c'est tout un modèle
06:36mais qui va jusqu'au consommateur, qu'il faut repenser.
06:39Ce n'est évidemment pas le modèle qui, politiquement,
06:40est poussé par l'Union Européenne.
06:42C'est pour ça que je disais, même avec la volonté d'adaptation,
06:45il y a un problème aussi de choix politique.
06:47C'est-à-dire que vous ne pouvez pas à la fois dire à l'agriculture française
06:50au moment où vous avez...
06:52Parce qu'en effet, le mouvement remonte de très très loin.
06:54Vous avez l'exode urbain, si on remonte même jusque-là.
06:57La France cesse d'être un pays agricole, premièrement.
07:00Donc vous avez d'abord une incompréhension.
07:02Je me souviens d'un auteur qui avait écrit un livre là-dessus
07:05qui avait dit « le fond de l'air est urbain ».
07:07Mais c'est vrai, le fond de l'air est urbain.
07:08Donc c'est déjà des vies que l'on comprend mal,
07:11des enjeux qu'on comprend mal à l'échelle de la population française
07:14et de ses dirigeants d'ailleurs.
07:15Et ensuite, vous gardez un modèle productiviste
07:19tout en voulant réduire la production,
07:20en leur expliquant en permanence qu'il faut la réduire
07:22mais que du coup, on va importer.
07:24Vous ne pouvez même pas vendre à votre voisin
07:25parce que les normes font qu'on va plutôt importer de la viande
07:28ou des légumes qui viennent d'autres pays
07:30dans lesquels les normes ne sont pas les mêmes.
07:32Je veux dire, même à intelligence modérée
07:37sur le sujet de l'agriculture,
07:38on comprend tous que l'équation est impossible à résoudre
07:41pour les agriculteurs.
07:42Donc c'est pour ça que je dis que le modèle entier
07:44doit être repensé en effet en prenant en compte
07:47les nouvelles contraintes qui pèsent sur l'agriculture
07:50et qui pèsent de manière fatale.
07:53Je veux dire, la question en effet des températures,
07:55de la sécheresse et de sa répétition,
07:57personne n'y peut rien.
07:58Donc maintenant, soit on continue à pleurer,
08:00soit on s'adapte.
08:01En effet, on cherche à s'adapter,
08:02notamment par le biais de la recherche.
08:04Mais il y a des résistances politiques,
08:06idéologiques aussi sur ce sujet-là.
08:08Donc il y a beaucoup de questions derrière,
08:11en effet, les déblocages,
08:12même une d'urgence.
08:13Sous-titrage Société Radio-Canada