- il y a 12 heures
Autopsie d'une politique. Celle menée par Michel Debré, l'ex-Premier ministre parachuté en 1963 député de La Réunion, porteur du rêve gaulliste d'un État fort, d'une Nation unie et d'une plus grande France. De cette utopie républicaine naîtront certaines dérives, et des destins brisés. Député de La Réunion pendant 25 ans, Michel Debré a fait de l'île un petit laboratoire du gaullisme. Ancienne colonie paupérisée, devenue département en 1946, La Réunion s'est modernisée à marche forcée, notamment au prix d'une politique brutale de contrôle de la démographie dont les conséquences raisonnent encore aujourd'hui. A travers l'héritage du « modèle Debré » à La Réunion, c'est toute la diversité de la Nation française qui se dessine, au coeur d'une réflexion sur les identités qui la fondent et les non- dits de la décolonisation.
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00:07Mai 1963, une victoire politique d'un homme qu'on n'attendait pas,
00:12sur un petit territoire français de l'océan Indien.
00:15Celle de l'ancien Premier ministre du Général de Gaulle, Michel Debray,
00:20devenu député de la Réunion à plus de 9000 km du pouvoir parisien.
00:40La Réunion est française, donc nous sommes français à part entière,
00:45nous désirons rester français parce que la France est la lumière du monde.
00:49Une victoire symbole d'une politique qui a façonné, modernisé une île,
00:55mais aussi révélé les zones d'ombre d'une ambition républicaine
00:58dans l'une des plus vieilles et anciennes colonies de l'Empire, la Réunion.
01:04Une politique qui rime aussi avec les mots exil, migration, enfance brisée,
01:10qui a entraîné des dérives sur le corps des femmes,
01:13entre avortement et stérilisation forcée.
01:17Conséquence d'une volonté de contrôle de la démographie,
01:20de la natalité menée dès les années 60.
01:24Dans la démarche qui est celle de Michel Debray,
01:26c'est de maintenir cette idée de la plus grande de France sous les tropiques.
01:31C'est une politique profondément assumée.
01:34C'est une politique républicaine pensée comme telle et mise en œuvre comme telle.
01:39On pourrait résumer la politique de Michel Debray à la Réunion de deux manières.
01:42Soit la fin justifie les moyens, soit nécessité fait loi.
01:51Autopsie d'une politique qui raconte la France
01:54dans son rapport au territoire qui la fonde
01:56et au non-dit de la décolonisation.
01:59L'histoire d'une île autant que d'une nation.
02:19Et voilà le général de Gaulle.
02:25Tout commence quatre ans auparavant,
02:27lorsque le général de Gaulle fait son premier voyage
02:29comme président de la République à la Réunion.
02:32Escalée claire de 18 heures.
02:37J'ai senti ici battre si fort le cœur de la France.
02:46Ah oui, vous êtes français.
02:49Vous êtes français par excellence.
02:52Vous êtes français passionnément.
02:59Derrière ces mots, une stratégie.
03:01Pour Charles de Gaulle,
03:03il s'agit de réaffirmer le caractère français
03:05de cette ancienne colonie
03:06alors que le contexte est à la décolonisation
03:09sur le continent africain.
03:17Michel Debray,
03:18premier ministre et fidèle d'entre les fidèles,
03:21fait partie du voyage.
03:23Il découvre un territoire français,
03:26mais surtout un territoire délaissé,
03:28devenu pourtant un département
03:3013 ans auparavant.
03:38Vous travaillez actuellement ?
03:40Pas trop.
03:40À un moment donné, je travaille.
03:42Pas toujours de moment.
03:43Et pourquoi vous ne travaillez pas beaucoup en ce moment ?
03:45Par la répéte de maladie.
03:46Vous êtes malade ?
03:47Oui.
03:48Et le médecin, il vient jamais dans le cirque ?
03:50Non.
03:51Quand il y a un petit enfant qui est malade,
03:52il n'y a jamais un médecin qui vient dans le cirque ?
03:54Non, il n'y a pas.
03:55Ici, les grands garçons,
03:56et même des garçons qui ont, disons, 15, 16 ans,
03:59ne sont jamais allés à l'école.
04:01Oui, tout est illettré.
04:02Tout est illettré.
04:02Vous-même, vous êtes illettré ?
04:04Illettré, oui.
04:05Tous les messieurs, ici, à Marla, sont illettrés.
04:07Ah, oui.
04:13Des visages qui racontent une île
04:15où la République n'a pas tenu ses promesses de transformation,
04:19qui restent empreintes de ses héritages coloniaux.
04:23Cette île, une île sans population préexistante,
04:27peuplée au XVIIe siècle, métissée,
04:30où blanc, noir, malgache, chinois, indien,
04:34se mélangent et se confondent aussi dans la pauvreté.
04:42La Réunion est un territoire
04:44dans lequel une grande partie des enfants sont malnutris,
04:48un territoire dans lequel vous avez des gens
04:50qui ne mangent pas à leur faim.
04:54Une île que Michel Debré va vouloir métamorphoser
04:57en vrai territoire de la République.
05:01Michel Debré rentre donc à Paris
05:03et il explique à son père,
05:06le grand pédiatre Robert Debré,
05:08qu'il a été choqué par le caractère chétif,
05:12malingre des enfants
05:13et il demande à son père ce qu'il en pense.
05:16Et il lui répond,
05:17ça n'a rien à voir avec ce qu'on appelle à l'époque
05:19la dégénérescence raciale,
05:21ça n'a rien à voir avec ça.
05:22Le problème, c'est plutôt la malnutrition,
05:25l'absence de protéines,
05:27l'alcoolisme dans les familles
05:29et Michel Debré demande,
05:32alors qu'est-ce qu'il faut faire ?
05:33Et Robert Debré lui répond,
05:35donner du lait aux enfants.
05:37Et je pense que c'est là
05:38que commence la relation politico-passionnelle
05:42entre Michel Debré et l'île de la Réunion.
05:48Derrière cette volonté humaniste
05:50se dessine toute son ambition française
05:52pour les anciennes colonies.
05:55Pour lui, il faut d'abord développer
05:57cette île sous-développée,
05:59combattre la pauvreté,
06:01terreau de l'indépendance,
06:02pour ensuite bâtir une vraie France
06:04de l'océan Indien.
06:08La volonté de Michel Debré
06:10est d'élever le niveau socio-économique de l'île
06:13pour que les Réunionnais
06:15se sentent attachés à la France
06:17et à la République française
06:19pour que leur gratitude
06:21se transforme en fidélité.
06:24C'est un plan qu'il a déjà tenté
06:26de mettre à exécution en Algérie,
06:28quelques années plus tôt,
06:29pour garder le territoire
06:30dans le giron français.
06:32Un plan qui se révélera un échec.
06:40Au moment où le FLN
06:42entre dans ce qui va devenir
06:45la guerre d'Algérie,
06:46le gouvernement français
06:47essaye de manière un petit peu désespérée
06:50de lancer un plan de modernisation
06:53économique et sociale en Algérie.
06:56Ce sera le plan de Constantiné.
06:58Il faut à l'Algérie
06:59de nouvelles écoles,
07:01de nouveaux techniciens,
07:02de nouveaux capitaux.
07:04Il faut à l'Algérie
07:05de nouvelles lois,
07:07des administrateurs plus nombreux encore.
07:09car l'Algérie
07:11entre dans la deuxième...
07:13Moderniser l'Algérie
07:14pour mieux la conserver
07:16au sein de l'ancien empire colonial.
07:20Mais le plan de Constantiné
07:21est abandonné dès 1961.
07:24L'indépendance est inévitable.
07:28Coup sur coup,
07:29l'ardent défenseur de l'Algérie française
07:31enchaîne les désillusions.
07:34Entre l'échec du plan de Constantiné,
07:36la perte d'une partie de l'Empire
07:37et la fin de son rôle à Matignon.
07:42Michel Debré était pour l'Algérie française
07:44et donc il a été meurtri
07:45lorsque les générales de Gaulle
07:47avaient choisi d'accorder
07:48l'indépendance aux Algériens.
07:50Pour lui, la Réunion
07:51ne devait pas devenir une nouvelle Algérie.
07:54Michel Debré est un homme
07:56qui est né au début du XXe siècle.
07:57C'est-à-dire qu'il est né
07:58dans un monde dans lequel
08:00l'Empire est une réalité fondamentale.
08:03Et même s'il va accepter
08:05la décolonisation progressivement,
08:06de gré ou plutôt même de force,
08:08il va rester attaché à cette idée
08:10qu'il y a dans l'idée
08:12d'une France plus grande qu'elle-même
08:13une projection qui passe
08:15par les Outre-mer.
08:16Ce qu'il a échoué en Algérie,
08:19il va essayer de le réussir
08:21à la Réunion.
08:22Toute l'affaire se noue
08:23dans cette problématique
08:24comment transformer
08:25un territoire colonial
08:27en département républicain.
08:30Pour y parvenir,
08:32il doit vaincre un obstacle majeur.
08:34L'opposition communiste,
08:36ennemi acharné du pouvoir gaulliste
08:37qui revendique l'autonomie de Lille
08:39depuis 1959.
08:48Leur affrontement va s'incarner
08:50lors de l'élection législative
08:51de 1963.
08:54Michel Debré accepte de mener
08:56la lutte soutenue par le général.
09:02Cette île de l'océan Indien
09:04devient alors le théâtre
09:05des enjeux de l'après-guerre
09:06entre crainte des indépendances
09:08et combats contre le péril rouge.
09:25Nous sommes dans une période de guerre froide
09:28et à la Réunion,
09:30là, il trouve tous les ingrédients.
09:31Pour lui,
09:32la Réunion,
09:33ça peut devenir Cuba.
09:34Donc, il se donne une double mission,
09:38celle de civiliser un territoire
09:40et de protéger ce territoire
09:43des communistes.
09:44Mesdames, Messieurs,
09:46ne restez pas chez vous.
09:47Je vous demande, par conséquent,
09:49de bien expliquer
09:51à vos domestiques
09:53qu'il faut voter.
09:55Il faut leur donner le temps
09:56d'aller voter.
09:57Tout était bon pour faire en sorte
10:00qu'il y ait un mouvement d'opinion
10:02en sa faveur.
10:05Moi-même,
10:05j'étais lycéen à l'époque
10:06et le proviseur du lycée
10:08est passé dans les classes
10:09en disant
10:10« Il y a une manifestation,
10:11un défilé
10:12en faveur de Michel Debré.
10:13Allez marquer votre volonté
10:14et votre attachement
10:15à la France. »
10:16Et le proviseur
10:17était quasiment
10:18en service commandé.
10:19C'est vrai !
10:20C'est vrai !
10:20C'est vrai !
10:21C'est vrai !
10:22C'est vrai !
10:27Face à lui,
10:28la menace s'incarne
10:29dans la figure
10:30de Paul Vergès,
10:31le tout nouveau leader
10:32du jeune parti communiste
10:33réunionnais,
10:34le PCR,
10:36créé en 1959.
10:40Il est le chef de file
10:41d'une nouvelle génération
10:42pour qui la lutte
10:43pour l'autonomie
10:44est aussi essentielle
10:45que la lutte
10:46contre les inégalités.
10:49Paul Vergès,
10:50c'est un homme
10:50qui est à la fois
10:51très craint
10:52et très respecté
10:53parce qu'il a un charisme
10:54tout à fait extraordinaire
10:56qui est profondément aimé
10:58par une grande partie
10:59des réunionnais,
10:59notamment les réunionnais
11:00les plus pauvres.
11:01Et il apparaît surtout
11:02comme un homme du terroir,
11:03ce qui n'est évidemment
11:04pas le cas de Michel Demre.
11:05Nous réunionnais,
11:07nous descendons
11:08d'Africains
11:09venus d'Afrique,
11:10nous descendons
11:11de Malgache
11:12venus de Madagascar,
11:14nous descendons
11:16de Chinois
11:16venus de Chine,
11:18mais nous sommes
11:18dans notre pays.
11:20pour l'autonomie
11:22pour que les réunionnais
11:24aient le droit
11:25de diviser
11:26eux-mêmes leurs pays.
11:30Paul Vergès,
11:32c'est quelqu'un
11:32qui a inscrit
11:33le parti communiste réunionnais
11:34dans la mouvance
11:35du communisme international.
11:37Il va rencontrer
11:38Mao Zedong
11:38en personne,
11:39il va être accueilli
11:40à Cuba
11:41avec les honneurs
11:42par Fidel Castro lui-même
11:43dans les années 70
11:44et donc Paul Vergès
11:45est considéré
11:46très sérieusement
11:47comme un adversaire
11:48voire même
11:48comme un ennemi
11:49de la République
11:50à cette époque-là.
12:01Pour répondre
12:01à l'apport autonomiste
12:02incarné par Paul Vergès,
12:04Michel Debré
12:05peut compter
12:06sur l'appui
12:06de la préfecture,
12:07de la droite locale,
12:08de leurs hommes de main
12:09et des méthodes
12:11qui vont avec.
12:14Jean-Baptiste Ponama,
12:16frère d'armes
12:17de Paul Vergès,
12:18a subi
12:18cette répression
12:19tout au long
12:20de son engagement.
12:22Mon père,
12:23qui est l'un des cadres
12:24du Parti communiste,
12:26est devenu
12:26le bras droit
12:26de Paul Vergès.
12:29Ils étaient un peu
12:30diabolisés,
12:31complètement diabolisés.
12:33Et être opposant
12:34au gouvernement
12:34à l'époque,
12:36c'est être fiché
12:38par les renseignements
12:40généraux,
12:40mais ça c'est naturel,
12:41c'est être écouté
12:42par téléphone,
12:44c'est être interdit
12:45ni de médias,
12:46pas de radio,
12:47ni de télévision.
12:49C'est être un peu
12:50au banc
12:51de la société.
12:54Au moment des élections
12:55notamment,
12:56je sais qu'un soir,
12:57notre père n'est pas rentré
12:58et le matin,
12:59il nous a raconté
13:00qu'il avait été
13:01pourchassé
13:01dans les champs de Cannes
13:03et qu'on lui avait tiré dessus
13:04et que ça lui avait
13:05raflé la cuisse.
13:06C'était des gendarmes
13:07ou des CRS.
13:08Donc c'était
13:09les forces
13:10de la préfecture.
13:151963,
13:16c'est la victoire
13:17de Michel Debré.
13:19Malgré les soupçons
13:20de fraude,
13:21il sort victorieux
13:22de l'unique élection
13:22législative
13:23qui l'opposera
13:24directement
13:25à Paul Vergès.
13:29Pour autant,
13:31ce dernier restera
13:32la figure
13:32de l'opposition
13:33de Lille.
13:34Et ce,
13:35malgré la répression
13:36qui s'exerce aussi
13:37à travers une autre
13:38arme redoutable,
13:39politique celle-là.
13:41L'ordonnance
13:43Debré
13:43d'octobre 1960.
13:47Une ordonnance
13:48que Michel Debré
13:48a lui-même initiée
13:50et signée
13:51trois ans plus tôt
13:52alors qu'il est
13:53premier ministre.
13:55Les fonctionnaires
13:56de l'État
13:57en service
13:57dans les départements
13:58d'outre-mer
13:59dont le comportement
14:00est de nature
14:00à troubler
14:01l'ordre public
14:01peuvent être rappelés
14:03d'office en métropole
14:04pour recevoir
14:05une nouvelle affectation.
14:07Les fonctionnaires
14:08sous Debré
14:09étaient les bons soldats
14:11de la République.
14:12Si les fonctionnaires
14:13disaient quelque chose,
14:14ils pouvaient être exilés.
14:16Il ne s'agissait même pas
14:17de troubler
14:18l'ordre public,
14:19il suffisait
14:20que votre comportement
14:21fût de nature
14:22à le faire.
14:23Donc, il y avait
14:24une part évidemment
14:24d'arbitraire
14:25et de subjectivité
14:27extrêmement forte
14:28là-dedans.
14:29C'était une mécanique
14:30qui était extrêmement pensée,
14:31extrêmement huilée.
14:34L'ordonnance
14:35sera appliquée
14:36à la réunion
14:37pour 13 fonctionnaires,
14:38tous engagés
14:39aux côtés du Parti communiste
14:40et le plus souvent
14:41syndicalistes.
14:45Jean-Baptiste Ponama,
14:46enseignant,
14:47était l'un d'entre eux.
14:49Mon père,
14:50lorsqu'il reçoit
14:51l'ordonnance Debré,
14:52c'est ma mère
14:53qui lui tend la missive.
14:54C'est là qu'il voit
14:55vous être muté
14:56en Seine-et-Oise,
14:58au collège
14:58Viroflé
14:59pour la rentrée
14:59de septembre.
15:03Vous imaginez un peu
15:05du jour au lendemain
15:06être arraché des siens
15:08et surtout,
15:09j'ai le sentiment
15:11qu'il avait l'impression
15:12que justice serait faite
15:13et qu'il serait retourné
15:14très rapidement.
15:16Donc pour lui,
15:17il est persuadé
15:17qu'on va lui rendre
15:21cette justice-là
15:22parce qu'il n'y a
15:23aucune raison
15:24qu'on le mute
15:25en France.
15:26Aucune.
15:27Si ce n'est que
15:28de penser différemment.
15:30Un délit d'opinion
15:31en France,
15:32mais ça ne se fait pas.
15:33Ce n'est pas possible.
15:35Il ne fallait pas
15:36que la Réunion
15:36ait des penseurs,
15:38c'est ça le problème.
15:40L'ordonnance
15:41ne sera abrogée
15:42qu'en 1972.
15:45Elle représentera
15:46un moyen de contrôle
15:47de l'administration française
15:49et une chape de plomb
15:50pendant plus d'une décennie.
15:53Michel Debré
15:53a le même rapport
15:54à la démocratie
15:55que la plupart
15:55des gaullistes de l'époque.
15:56C'est qu'il croit
15:57à ce qu'on pourrait appeler
15:58une démocratie encadrée.
15:59L'État
16:00va au-dessus de tout.
16:01La raison d'État
16:02est plus importante
16:04que toutes les autres libertés.
16:06Victorieux la députation,
16:08soutenue par les notables
16:09de Lille,
16:10Michel Debré
16:11a maintenant
16:11les mains libres
16:12pour appliquer sa politique
16:13après son élection
16:15en 1963.
16:18Tous les éléments sont réunis
16:20pour mettre en œuvre sa vision,
16:22faire de la Réunion
16:23le territoire de la République
16:24qu'il a en tête.
16:26Et pour cela,
16:27il faut d'abord moderniser
16:29et éduquer.
16:53Michel Debré est à la fois député de la Réunion
16:56et ministre de la République
17:00avec des portefeuilles de premier plan.
17:02Et ça, c'est quand même quelque chose
17:04de très puissant
17:05parce que ça montre
17:06qu'il y a une forme de paternalisme
17:08ou de protection
17:10dont est capable
17:11Michel Debré
17:12en tant que député de la Réunion
17:14mais plus largement
17:15en tant que patron de Lille.
17:22Lille sort de son isolement
17:24et se modernise
17:25à vitesse grand V.
17:29Comme dans la France
17:30des Trente Glorieuses,
17:31on construit
17:33des barrages hydroélectriques,
17:35des écoles,
17:36des infrastructures routières.
17:41En près de 20 ans,
17:43la Réunion
17:44passe d'une île des bidonvilles
17:45à celle des grands ensembles.
17:47D'une société
17:48aux héritages coloniaux
17:49à une société de consommation.
17:53N'oublions pas
17:54que c'est la mère de famille
17:56qui accomplit
17:57les mille travaux
17:58nécessaires
17:59à la vie de tous les jours
18:00grâce à la gazinière,
18:02au réfrigérateur,
18:04à la belle salle à manger.
18:06Cette maison,
18:07ses parents
18:08au milieu de leur famille,
18:10n'ont-ils pas là
18:11les conditions
18:12d'un bon avenir ?
18:15Il y a le sentiment
18:16que tout est possible.
18:17Et Michel Debré,
18:18finalement,
18:18va faire des Français,
18:19comme il le dit.
18:20Il va transformer
18:21cette population pauvre,
18:23éloignée de la citoyenneté.
18:25De fait,
18:25il va les transformer
18:26en Français,
18:27selon lui,
18:28justement,
18:28par un développement
18:29économique résolu.
18:30Ce qui va se produire
18:31en trois décennies,
18:32on ne peut pas utiliser
18:34un autre terme
18:35que révolution.
18:39c'est aussi une révolution scolaire
18:41qui se met en œuvre.
18:44On va sortir de terre
18:46des écoles.
18:47D'abord,
18:48quand on construit des écoles,
18:49on construit des écoles
18:50pour donner à manger aux gosses,
18:51parce qu'il y aura des cantines,
18:53parce qu'ils peuvent avoir
18:54au moins un repas substantiel.
18:56Donc,
18:56on va mettre en place
18:57une politique scolaire
18:59qui est inimaginable.
19:04La République sera d'autant plus forte
19:07qu'on s'attaquera aux inégalités,
19:09qu'on s'attaquera aux injustices.
19:18Nourrir un peuple
19:19et surtout développer l'éducation
19:21au service de son idéal.
19:24Une seule nation,
19:26une seule culture,
19:27une seule langue
19:28pour servir un même destin.
19:33À l'école même,
19:34est-ce que vous avez
19:35des difficultés particulières
19:36avec eux
19:37que vous ne rencontriez pas
19:38avec les autres ?
19:39Quelles sont-elles ?
19:41Des fois,
19:42il y a,
19:42parce que
19:44soit ils ne comprennent pas
19:45assez vite,
19:47surtout en vocabulaire,
19:49parce que chez eux,
19:50enfin,
19:51chez eux,
19:51ils parlent le créole
19:52avec leurs familles.
19:53Avec leurs parents,
19:53ils parlent le créole, oui.
19:54Oui,
19:55et créole,
19:56le vocabulaire,
19:57mais pas riche.
19:58Bien entendu.
19:58En classe,
20:01il faut leur apprendre,
20:02justement.
20:04Eh bien là,
20:04il faut beaucoup insister.
20:07La langue créole
20:08pouvait être tolérée
20:10comme étant un patois sympathique,
20:12mais la langue créole
20:14était surtout bannie
20:15des écoles.
20:17Donc,
20:17Michel Debré
20:18était très jacobin,
20:19était très centralisateur
20:21et tout ce qui apparaissait
20:23comme identité
20:24pouvait alimenter aussi
20:25un sentiment
20:26d'aller dire autonomiste.
20:28Donc,
20:28c'est pour ça
20:29qu'il y a eu son attitude
20:30face au créole,
20:31mais l'attitude
20:32d'une manière générale
20:33de toute l'administration.
20:37Une jeunesse
20:38qui apprend
20:38qu'on éduque,
20:40qu'on façonne,
20:41mais qui inquiète.
20:44En 1967,
20:46les mois de 20 ans
20:46représentent 60%
20:48de la population
20:49et un taux de chômage
20:51qui avoisine
20:52les 23%.
20:54La démographie
20:56est une obsession
20:57partagée
20:57par la quasi-totalité
20:58des élites culturelles
20:59ou politiques
21:00et surtout
21:02par Michel Debré.
21:03Pour lui,
21:04tout ce qu'il a fait
21:05pour moderniser l'île
21:07peut s'écrouler
21:07à cause
21:08de la surpopulation.
21:111970,
21:141975,
21:17avant 1990,
21:19avant le naufrage,
21:21prenez conscience
21:22du problème.
21:26Pour le député,
21:28la transformation
21:29de l'île
21:29n'est alors possible
21:30qu'accompagnée
21:30d'une vraie politique
21:31migratoire.
21:33Il est autant
21:34l'homme de la modernisation
21:35que celui
21:36des migrations.
21:38Michel Debré
21:39dispose
21:40d'une arme
21:42démographique
21:43majeure
21:43qui est le
21:44Bumidom,
21:45ce bureau
21:46pour les migrations
21:47intéressant
21:48les départements
21:49d'outre-mer.
21:49C'est l'outil
21:50démographique
21:51grâce auquel
21:52Michel Debré
21:53et les élites
21:54locales
21:54vont pouvoir
21:55éloigner
21:56un maximum
21:57de personnes
21:58vers la métropole.
21:59Il en est
22:00le grand ordonnateur.
22:01C'est lui
22:01qui va créer
22:02ce dispositif,
22:04cette mécanique
22:04extrêmement huilée.
22:06C'est une pensée
22:07quasiment militaire
22:08d'ingénierie.
22:09Il a fait une mobilisation
22:11en faveur
22:11de l'émigration
22:12et du Bumidom
22:12que personne
22:13d'autre
22:14n'aurait pu faire.
22:15Donc,
22:15d'une petite mélodie,
22:17il en a fait
22:18une symphonie fantastique
22:19mais il a donné
22:19une ampleur considérable
22:21à ce mouvement.
22:24Cette arme démographique
22:25va envoyer
22:26plus de 70 000
22:27réunionnais
22:28vers l'Hexagone
22:29pendant presque 20 ans.
22:30de l'hexagone.
22:36Madame,
22:36c'est votre fils ?
22:37Oui.
22:39Et quel âge as-tu,
22:40Gilbert ?
22:4119 ans.
22:43Et jusqu'à quand
22:44es-tu allé à l'école ?
22:4516 ans.
22:46Et qu'est-ce que
22:46tu as fait comme études ?
22:50Jusqu'à...
22:516e, oui.
22:526e ?
22:53À l'école communale ?
22:54Oui, oui.
22:55Et toi,
22:56tu veux partir ?
22:57Tu as très envie
22:57de partir ?
22:58Oui.
22:59Pourquoi tu as
23:00envie de partir ?
23:01Il faut en avoir
23:02quelque chose,
23:02Michelin.
23:04Un métier ?
23:05Pour mon avenir,
23:06voilà.
23:07C'est pour ton avenir ?
23:09Il y a un temps
23:09de la radio
23:09qui s'éteint
23:10un masque très bien.
23:11Il gagne l'argent ?
23:12Oui, oui.
23:13Il dit qu'il gagne.
23:14Il se marie là-bas aussi.
23:15Il y en a qui
23:15sont mariés là-bas ?
23:16Oui.
23:17Avec des métropolitaines ?
23:18Oui.
23:19Ça, c'est bien.
23:21Pour inciter
23:22les populations
23:23à partir,
23:24on leur présentait
23:25le territoire
23:26métropolitain
23:27comme l'Eldorado.
23:28Selon l'expression
23:29réunionnaise,
23:30la goyave de France,
23:32là où tout était possible,
23:34c'est le rêve
23:35de l'Amérique
23:37qu'ont eu
23:38certains métropolitains.
23:40C'est celui
23:41de comment
23:42on va pouvoir
23:44sortir de la misère.
23:45Vous êtes content
23:46de partir pour la France ?
23:47Oui, nous sommes contents
23:48de partir à la France.
23:49Vous êtes où ?
23:50À Belfort.
23:52Bon, alors,
23:53vous êtes tous les quatre
23:53à Belfort.
23:54Oui.
23:54Ça te rassure, Gilbert ?
23:56Tu s'envoies tout seul comme ça ?
23:57Oui, c'est pas vrai tout seul.
24:01Ils s'envolent
24:01de la Réunion,
24:02mais aussi des autres
24:03départements d'outre-mer,
24:05comme les Antilles.
24:07La plupart ne sont pas qualifiés
24:09et vont être formés
24:11pour trouver un travail.
24:13Mais leurs rêves
24:15ne se conformeront pas
24:16toujours à la réalité rencontrée.
24:31Avant de venir,
24:32je me faisais l'idée
24:33que Paris était vraiment
24:35un petit paradis,
24:36un grand paradis.
24:37Quelque chose de propre,
24:39d'accueillant,
24:40de bien plus accueillant
24:41que ce que j'ai eu en arrière.
24:46Un reportage réalisé
24:47dans les années 60
24:48a suivi les premiers pas
24:49de Pierrette,
24:51une jeune femme martiniquaise
24:52venue via le Bumidome
24:53en métropole.
24:55Le dimanche suivant,
24:57Pierrette assistait
24:58à une conférence
24:59faite par un prêtre.
25:00Le thème en était
25:01« La place faite
25:03aux travailleurs étrangers
25:04dans notre société ».
25:05Comme les étrangers,
25:07ils se sentaient tous
25:08des exilés.
25:09Est-ce que vous avez aussi
25:11des relations
25:11avec ce personnel de l'hôpital
25:14en dehors de l'hôpital ?
25:15Jamais.
25:16Après mon travail,
25:17j'ai fini avec
25:17l'entourage de l'hôpital.
25:20Vous ne voyez
25:20personne en dehors ?
25:21Personne.
25:22Comme dit,
25:22les relations amicales
25:24que vous disiez
25:24ne vont pas jusqu'à
25:26vous recevoir chez eux ?
25:28Ah non.
25:30Non.
25:30Il y a un problème alors ?
25:32Mais on n'a jamais
25:33nié qu'il y ait un problème.
25:36de par leur accent,
25:37de par leur pratique,
25:39qu'elles soient culinaires,
25:41vestimentaires,
25:42ils ont été considérés
25:43comme des immigrés.
25:45Et ils ont été assimilés
25:48aux nord-africains
25:49qui travaillaient
25:50dans les usines
25:51Simca, etc.
25:57Les déceptions ont été
25:59celles de
26:00nous vivons dans des HLM,
26:02certes nous avons le gaz,
26:04nous avons l'eau courante,
26:05mais ce n'était pas
26:07le territoire
26:08qu'on nous avait vendu.
26:10Finalement,
26:11elles vivent
26:12un peu en marge.
26:14Non, elles vivent pas.
26:15Elles vivent en marge
26:16par rapport à qui ?
26:17À la ville,
26:19aux gens qui l'habitent,
26:20aux métropolitains.
26:22On ne s'intègre pas
26:24dans une société.
26:25C'est la société
26:25qui vous intègre.
26:27Si elles vivent en marge,
26:28c'est parce qu'elles n'ont
26:29pas été intégrées.
26:35La migration
26:36a aussi pour objectif
26:38d'offrir de la main-d'oeuvre
26:39à la France prospère
26:40des Trente Glorieuses.
26:42Mais ces Français
26:43d'Outre-mer
26:43se sentent parfois
26:44moins Français
26:45en métropole
26:46que sur leur île.
26:59Pourtant,
27:00pour Michel Debray,
27:01c'est une réussite.
27:02Pour lui,
27:03il faut d'abord
27:04et toujours répondre
27:05à l'urgence démographique
27:06et intensifier
27:07à la migration
27:10avec pour objectif
27:116 000 départs par an.
27:13Un nombre
27:14qui ne sera jamais
27:15atteint.
27:18Debray,
27:19c'est un homme d'action.
27:20Il se donne des objectifs
27:22qu'il faut tenir.
27:23C'est-à-dire qu'il va compter.
27:24Il va se dire
27:24qu'il faut qu'il y ait
27:25des départs.
27:26Et il va mettre
27:27une pression terrible
27:29sur les fonctionnaires
27:30pour dire
27:30« Mais il n'y en a pas assez. »
27:31Comme il fallait faire
27:32du chiffre,
27:33l'idée est venue
27:34de dire
27:34« Il y a des enfants
27:38recueillis
27:38par les services sociaux
27:40qui sont en souffrance sociale. »
27:42Peut-être qu'en France
27:44métropolitaine,
27:45il leur sera plus facile
27:46de se faire un avenir.
27:51Dès les années 60,
27:52on élargit les migrations
27:53aux mineurs placés
27:54à la DAS,
27:55qu'ils soient orphelins
27:56ou qu'ils aient encore
27:57leurs parents
27:58considérés comme défaillants.
28:14Ce sont plus de 2000 mineurs
28:17qui vont être transférés
28:18en métropole
28:19entre 1962
28:20et 1984.
28:29Le transfert forcé
28:31des mineurs réunionnais
28:32est à mon sens
28:34une politique d'État.
28:35Et donc par définition,
28:36elle est collective.
28:37Bien sûr que Michel Debray
28:39a un rôle notamment
28:40parce que c'est lui
28:40qui met une forte pression
28:44sur tous ses services.
28:45C'est à la fois
28:45toute une époque,
28:46toute une philosophie
28:48toute une manière de penser,
28:50tout un contexte aussi néocolonial
28:52qui finit par transférer
28:55des milliers d'enfants
28:57loin de chez eux
28:59dans un contexte
29:01où ils sont complètement perdus.
29:04ça ne pose aucun problème
29:06qu'on arrache les enfants
29:09à leur famille
29:09et qu'on les envoie
29:11à 9000 kilomètres de chez eux.
29:13C'est même considéré
29:14comme quelque chose
29:16peut-être de positif
29:17au sens où ça vient
29:18leur donner une deuxième chance.
29:26Le voilà ce courrier.
29:29Objet
29:31migration réunionnaise.
29:33J'ai l'honneur
29:34de vous faire connaître
29:35que dans le cadre
29:36du plan de migration
29:37mis actuellement
29:38en route à la Réunion,
29:40j'ai obtenu le transfert
29:42de mon pupille.
29:43Mon pupille.
29:47Inel Annette
29:48fait partie de ceux
29:49qu'on appellera
29:49les enfants de la Creuse.
29:51Ces jeunes confiés
29:52à l'aide sociale
29:53et envoyés
29:54dans les départements français
29:55sans billet de retour.
29:57A la mort de son père,
29:59alors qu'Inel n'a que 3 ans,
30:01il est placé à la DAS.
30:02Une enquête sociale
30:04a conclu à l'inaptitude
30:05de sa mère
30:06à éduquer ses enfants.
30:08Il n'est pas possible
30:10de prolonger la situation
30:11et considérant
30:12que la santé,
30:13la moralité
30:14l'éducation
30:14et l'instruction
30:15des enfants Annette
30:16sont compromises
30:17par la présence
30:18de leur mère au foyer.
30:19Il ne peut y avoir
30:20de solution familiale
30:21possible.
30:23Inel sera ensuite
30:24transférée avec ses sœurs
30:26dans les Pyrénées
30:27à l'âge de 9 ans
30:28après que leur mère
30:29a signé un document.
30:31Ce document,
30:32c'est une autorisation.
30:35Je sous-signais
30:35Madame Annette,
30:37autorise mes enfants
30:38à partir en métropole
30:39et à y séjourner.
30:42Voilà ce que dit la phrase.
30:43à partir en France
30:45et à y séjourner.
30:47Mais quand vous lisez
30:48un papier comme ça,
30:49vous imaginez quoi derrière ?
30:50C'est que vous allez revenir.
30:52Un séjour, c'est quoi ?
30:54C'est un billet
30:55avec un retour.
30:56Ce n'est pas un départ définitif.
30:58Dans son esprit,
31:01on allait partir,
31:03mais on allait revenir.
31:04Les réunionnais,
31:05pour certains,
31:06savaient très bien
31:07ce qu'ils faisaient.
31:08C'est-à-dire qu'ils savaient
31:09très bien que leurs enfants
31:10allaient être placés.
31:12Ce qu'ils ne savaient pas,
31:13c'est qu'ils allaient partir
31:15et qu'ils ne reviendraient pas.
31:16C'est là où il y a dol,
31:17en termes de droit.
31:18C'est là où il y a eu ruse.
31:20C'est faire comme si
31:22les enfants qui avaient encore
31:23leurs parents
31:24et dont certains avaient demandé
31:25de l'aide à l'État
31:27en leur demandant
31:29de les recueillir temporairement,
31:30c'est faire comme si
31:33les parents les avaient abandonnés.
31:34Il y a une espèce
31:36de mépris social
31:37de la part de gens
31:40diplômés, éduqués,
31:42des assistantes sociales,
31:43les services de la préfecture,
31:44à l'égard de gens
31:46qui sont plutôt pauvres,
31:48qui sont considérés
31:49un petit peu comme
31:50des gens manipulables.
31:52C'est considéré que
31:54les parents réunionnais
31:55ne pourront jamais s'en occuper.
31:57C'est la prise en charge
32:00d'un individu
32:02par l'État.
32:03À l'époque,
32:04on me disait
32:05« tu pars en France ».
32:07Je disais « tu pars en France »
32:08et je n'avais pas
32:09d'autres explications.
32:10Moi, le plus important,
32:12j'étais avec mes sœurs.
32:15On est partis de la réunion,
32:16j'étais content.
32:17J'allais prendre l'avion.
32:19Si j'avais peur de Napoléon,
32:20j'adorais l'avion.
32:23Les mineurs vont être envoyés
32:25dans 83 départements,
32:27principalement ceux de l'Oise,
32:28du Gers ou de la Creuse,
32:30à la campagne comme à la ville.
32:32Et les conditions de vie
32:34sont parfois loin
32:34de celles annoncées.
32:38Le département de la Creuse,
32:40avec son foyer de l'enfance
32:41de Guéret,
32:42est probablement
32:43un des premiers départements
32:44en France
32:45qui puisse s'enorgueillir
32:46d'avoir si bien mis
32:47à la disposition
32:47de la jeunesse française
32:48d'Outre-mer
32:49l'un de ses établissements
32:51des services
32:51de l'action sanitaire
32:52et sociale.
32:54Quand ils arrivent
32:55en métropole,
32:57les pupilles réunionnais
32:59subissent un choc métropolitain.
33:02Dislocation des fratries,
33:04disparition des parents
33:06quand ils existaient,
33:08effacement du créole,
33:09du racisme,
33:11dans certains cas,
33:11de la solitude.
33:13Et d'une certaine manière,
33:14ça rend complètement impossible
33:17l'assimilation de ces enfants,
33:19sauf dans le cas
33:20où ils sont adoptés.
33:22Et c'est un cas
33:22qui a existé,
33:24qui a plutôt bien réussi.
33:25Donc, on démarque à Pau,
33:28juillet 1965,
33:29on va dans la pension
33:31dans laquelle
33:32j'étais censé aller.
33:33Et j'arrive
33:35avec mes soeurs.
33:36Puis tout d'un coup,
33:37il y a une bonne soeur
33:40qui vient me voir
33:40qui me dit
33:41« Mais tu es un garçon, toi.
33:43Tu ne peux pas rester là. »
33:46Et là,
33:47ça a été la chose
33:48la plus terrible pour moi.
33:49C'est qu'on m'a séparé
33:50de mes soeurs
33:51qui ont été placés
33:52dans ces fameux établissements
33:54que l'on appelle
33:55les bons pasteurs.
33:56C'était des maisons
33:57de redressement
33:58pour jeunes filles.
34:00J'avais le droit
34:01de sortir
34:01et d'aller voir mes soeurs
34:02ou bons pasteurs.
34:03Un jour,
34:04c'était nettoyage
34:05du parquet
34:05en bois.
34:06À genoux sur le parquet,
34:08un tesson de bouteille
34:09et il fallait gratter.
34:11Mes soeurs faisaient ça,
34:12je me suis mis avec elles
34:13et puis elles se grattaient.
34:15Ils ne savent pas
34:15ce qu'on a vécu.
34:17Ils ne savent pas
34:17ce que l'on a pu subir.
34:19Ce qu'il y a de terrible
34:20dans cette histoire,
34:21c'est qu'on croit
34:23connaître le bien
34:25pour l'autre
34:25sans même
34:26le lui demander.
34:28C'est une imposition.
34:30On dénie toute qualité
34:32de sujet.
34:34On fait de ces mineurs
34:36des objets.
34:37Là où ça devient
34:38beaucoup plus problématique,
34:39c'est quand,
34:40au cours des années 60
34:41et dans les années 70,
34:43on comprend qu'en fait,
34:45cette politique
34:46est en train d'échouer.
34:47Et il y a de nombreux
34:48rapports qui arrivent
34:50de Métropole
34:51et qui alertent
34:52Michel Debray en personne
34:54ainsi que les services sociaux
34:55et qui sont en train
34:57de leur dire en substance
34:58c'est la catastrophe.
34:59Il faut s'arrêter.
35:00En 1975,
35:02le directeur général
35:03de la Santé,
35:04un haut fonctionnaire
35:05du ministère de la Santé,
35:07écrit au préfet
35:08de la Réunion
35:09pour demander
35:10qu'il soit mis fin
35:11à ces pratiques.
35:13Il me paraît souhaitable
35:15qu'il soit mis fin
35:15à de telles pratiques
35:16qui me paraissent
35:17aller à l'encontre
35:18d'une politique
35:18de prévention
35:19des troubles mentaux,
35:20les jeunes ainsi écartés
35:21de leur milieu naturel
35:23étant placés
35:24dans des conditions
35:25psychosociales
35:25propres à favoriser
35:26leur inadaptation.
35:30La réponse
35:31ne se fait pas attendre.
35:33Michel Debray
35:33prend la plume
35:34et répond directement
35:35à ce haut fonctionnaire.
35:38L'envoi des pupilles
35:40est une action marginale.
35:41Elle n'en est pas
35:42moins fort utile
35:42pour des enfants
35:43dont l'avenir
35:44dans cette île
35:44au très fort peuplement
35:45serait incertain.
35:47Et elle a donné
35:47au cours des récentes années
35:48les meilleurs résultats.
35:55Michel Debray
35:56persiste et cygne
35:57et c'est là
35:58qu'on entre un petit peu
35:59dans le champ du cygne.
36:02Donc si des enfants
36:03souffrent,
36:05se clochardisent,
36:06sont internés,
36:08au fond,
36:08pour Michel Debray,
36:09c'est pas si grave
36:10que ça.
36:11L'important est
36:12que la réunion
36:12reste à la France
36:14et c'est là
36:15qu'on entre vraiment
36:16dans une espèce
36:16d'obstination
36:17qu'on a du mal
36:18à se représenter,
36:20tout a échoué,
36:21et bien ça continue
36:22quand même.
36:24Ce n'est pas une dérive,
36:26c'est pas une bavure.
36:28Au contraire,
36:29c'est une politique
36:31profondément assumée.
36:32C'est une politique
36:33que Michel Debray
36:34qualifie de républicaine.
36:36Ensuite,
36:36on en pense ce qu'on veut,
36:37on est choqué ou pas.
36:39Mais c'est pas une bavure,
36:40c'est une politique républicaine
36:43pensée comme telle
36:44et mise en œuvre
36:45comme telle.
36:51Il faudra attendre 1984
36:53pour que soit mis fin
36:54au transfert
36:55des mineurs
36:55de la Réunion.
36:58Une politique assumée
37:00donc dans laquelle
37:01un idéal républicain
37:02s'est mué
37:02pour beaucoup
37:03en souffrance.
37:04Une politique
37:05imaginée à une époque
37:07où les droits
37:07de l'enfant
37:08n'étaient pas encore
37:09inscrits
37:09dans le droit international.
37:11Un type de déplacement
37:12pratiqué dans de nombreuses
37:14zones coloniales
37:15et post-coloniales
37:16tout au long
37:17du XXe siècle.
37:31Pendant ce temps,
37:33la jeunesse réunionnaise
37:34danse,
37:35s'affiche libre
37:36et confiante,
37:37mais inquiète
37:38toujours et encore
37:39les autorités,
37:40symbole d'une bombe
37:41démographique à retardement.
37:45Michel Debré,
37:46lui,
37:47accélère la cadence.
37:48Pour endiguer
37:49ce qu'il considère
37:50comme une menace
37:51en parallèle
37:52de la politique migratoire,
37:53il met en place
37:54une politique
37:54de contrôle
37:55de la natalité
37:56dès le milieu
37:57des années 60.
38:01Une politique
38:02à l'opposé
38:03de ce qu'il préconise
38:04dans l'Hexagone
38:05en 1963
38:06dans une interview
38:07autour de son livre
38:08Au service de la nation.
38:11Deux territoires,
38:12deux politiques
38:13qui appartiennent
38:14en principe
38:15à la même France.
38:17La France,
38:18pour atteindre
38:18ce que les savants
38:19appellent l'optimum
38:20de population,
38:21devrait être
38:22beaucoup plus nombreuse
38:23qu'aujourd'hui.
38:24Et en fait,
38:25si elle était plus nombreuse,
38:26si elle avait une jeunesse
38:27plus nombreuse
38:28qu'elle nait présentement,
38:29il n'est pas douteux
38:31que notre niveau de vie
38:32serait plus élevé.
38:33Michel Debré
38:34est placé
38:34dans un paradoxe
38:36qui est un paradoxe
38:37à la fois personnel
38:38et politique.
38:40Le paradoxe
38:41est le suivant,
38:41Michel Debré
38:42est nataliste.
38:44Il veut,
38:45pour le dire
38:45un petit peu familièrement,
38:47repeupler la France.
38:48Le problème,
38:49pour lui,
38:50c'est que cette politique
38:52ne doit pas avoir
38:53cours à la Réunion.
38:55Parce qu'à la Réunion,
38:56c'est l'inverse.
38:57Il faut au contraire
38:58maîtriser la natalité
39:00et mettre en œuvre
39:01une politique
39:02de planning familial.
39:04Qu'il soit un homme
39:05de paradoxe
39:06ou un pragmatique,
39:08Michel Debré
39:09est soutenu
39:09dans sa politique
39:10par les notables de Lille,
39:11qui se sentent,
39:12eux aussi,
39:13menacés
39:14par les classes paupérisées.
39:16Ils sont charmants,
39:17les gosses,
39:18mais comptez-les.
39:19Ceux qui sortent
39:20de cette case
39:20sont tous frères et sers.
39:23Vous avez eu combien,
39:23l'enfant ?
39:2513,
39:2619.
39:27Ah bon ?
39:27Vous ne savez pas
39:28exactement combien ?
39:2919,
39:2919,
39:30mais alors 13 vivants.
39:32Vous ne savez pas combien de temps ?
39:34Il n'y arrivait pas un an.
39:39Les populations
39:40vont accepter
39:41ce qu'on leur dit
39:42en se disant
39:43« Mais tu as trop d'enfants ! »
39:45et le message
39:46il va passer
39:47mais dans l'entre-soi.
39:48Ça,
39:49il ne faut pas le faire.
39:51C'est-à-dire
39:51que l'assimilation,
39:52elle est tellement forte
39:53que la population
39:54elle-même
39:54va jouer du jeu.
39:57« Qu'avez-vous fait,
39:59Mme Payette,
40:00pour espacer vos naissances
40:02justement ? »
40:03nous a retrouvé une famille
40:05qui nous a expliqué
40:07des méthodes naturelles
40:08et c'est de là
40:10que ça a commencé.
40:11Et votre mari était d'accord ?
40:12Oui, oui, oui.
40:14Ah ben heureusement,
40:14sinon on n'aurait pas pu le faire d'ailleurs.
40:17Alors vos enfants,
40:18vous les avez eu
40:18le cinquième
40:20après combien d'années ?
40:21Après cinq ans
40:22et le sixième aussi
40:23après cinq ans.
40:27La politique de contrôle
40:29de la natalité
40:30passe donc
40:30par une méthode naturelle
40:32dite « au gino »
40:33et par l'éducation populaire.
40:36Puis,
40:36petit à petit,
40:37elle s'intensifie.
40:40Bonne heure.
40:41Petit.
40:43À partir du quatrième enfant,
40:45les allocations familiales
40:46se réduisent.
40:48L'argent récupéré
40:49vient financer
40:51en partie
40:51des associations
40:52qui vont devenir
40:53le bras armé
40:53de la politique antinataliste.
40:57Elles mettent en place
40:58des campagnes de publicité
40:59alors interdites
41:01dans l'Hexagone.
41:08Moi, j'entendais.
41:10J'écoutais la radio.
41:13Il y avait un peu
41:13de télévision en noir et blanc
41:14mais j'écoutais la radio.
41:17Et il y avait
41:18une publicité
41:20qui était odieuse.
41:22et qui disait
41:24que les femmes
41:24avaient trop d'enfants.
41:26Trop,
41:26c'est trop.
41:29Pour des enfants
41:30heureux de vivre,
41:32soyez des parents
41:33responsables.
41:35Pour un avenir
41:36meilleur,
41:39l'orientation familiale.
41:41Vous aussi,
41:42prenez la pole route,
41:44celle qui passe
41:45par l'orientation familiale.
41:49Il y avait également
41:51de grandes affiches
41:53qui étaient placardées
41:55où on voyait
41:56une femme noire
41:57avec un chapeau
41:57sur la tête
41:58qui avait un gros ventre,
41:59qui avait un enfant
42:00dans les bras
42:00et qui avait,
42:01à la Réunion,
42:02on dit,
42:02une tralée d'enfants
42:03derrière elle.
42:04Aussi,
42:05on a dit que la Réunion,
42:06elle était petite
42:07et donc la Réunion,
42:08c'était la boîte de sardines
42:09et il y avait
42:09une boîte de sardines
42:10et on représentait
42:12les petits Réunionnais
42:13avec une tête
42:15avec les cheveux crépus
42:16qui sortaient
42:17de la boîte de sardines.
42:19Ça offense une population
42:21et l'État français,
42:23à cette aune-là,
42:26elle n'était pas mieux
42:27que l'Australie
42:28qui civilisait
42:30ces aborigènes.
42:33Entre le milieu
42:34des années 60
42:34et les années 70,
42:36c'est donc toute une propagande
42:38qui a pour but
42:38d'envoyer les femmes
42:39dans ce qu'on appelle
42:40à l'époque
42:41les centres
42:41d'orientation familiale.
42:44Une politique
42:45prise en main
42:45par certains médecins
42:46de l'île
42:47qui occupent parfois
42:48des mandats politiques locaux.
42:53Bon, alors vous avez pris
42:54vos deux plaquettes
42:56et deux pilules en bas.
42:56Oui, docteur,
42:57j'ai pris,
42:57mais je voudrais
42:58que c'est stérilé,
43:00ça ne va pas mieux.
43:01Bon, alors donc
43:02on va regarder
43:03cette affaire de stérilé.
43:04Alors pour votre pilule,
43:06vous avez bien compris,
43:07vous le prenez
43:08tous les jours
43:09que vous ayez
43:10ou non des rapports
43:11pendant 21 jours.
43:12Souvent,
43:12ce qui va être considéré,
43:14c'est que les personnes
43:14ne sont pas à même
43:15de comprendre
43:16le fonctionnement
43:17de la pilule,
43:18par exemple,
43:19et le stérilé
43:21va être considéré
43:22comme étant trop cher.
43:23Nous avons ensuite
43:24la piqûre trimestrielle
43:26ou des propres d'azone
43:27qui a pour avantage
43:30d'être un moyen
43:31qui est très facile
43:32pour la femme
43:33puisqu'elle ne vient ici
43:34que tous les 80 jours.
43:36Donc on va pratiquer
43:37plutôt des injections
43:39de Dopropovera.
43:41Le Dopropovera,
43:42en fait,
43:43qui est pratiqué aussi
43:44dans le tiers-monde,
43:45c'est un petit peu
43:46la contraception du pauvre.
43:47On va leur injecter
43:49tous les trois mois
43:50un produit
43:52où il n'y aura rien à faire
43:53et où ça va stopper
43:55totalement
43:57toute possibilité
43:58d'avoir des enfants.
43:59En métropole,
43:59l'utilisation du Dopropovera
44:00pour les femmes
44:01était interdite.
44:02Il y avait un certain
44:03nombre d'inconvénients,
44:04notamment des saignements.
44:06Et puis,
44:08on traitait un peu
44:09les femmes
44:09comme du bétail.
44:11Donc c'était
44:12un certain manque
44:14de respect
44:15pour les droits
44:16de la personne humaine.
44:17C'est vraiment
44:17une conception
44:18très misérabiliste
44:20vis-à-vis de population.
44:22C'est considérer
44:23que l'autre
44:24n'est pas à même
44:25de décider
44:26et ne peut décider.
44:28On va là
44:29pratiquer
44:30une autre forme
44:31de domination
44:32qui passe par
44:33la médecine,
44:34qui passe par
44:34la gestion du corps.
44:40Une gestion
44:41du corps des femmes
44:41qui va entraîner
44:42une multitude
44:43d'avortements
44:44et de stérilisations
44:45sans consentement.
44:48c'est ce qu'on va
44:49appeler
44:49le scandale
44:50de la clinique
44:51de Saint-Benoît.
44:54Alors qu'à Paris,
44:55le gouvernement
44:56est toujours hostile
44:57à l'avortement,
44:58à la Réunion,
44:59des notables
45:00à la fois médecins
45:01et élus locaux
45:02vont invoquer
45:03la politique
45:03de contrôle
45:04de natalité
45:05instaurée
45:06par Michel Debré
45:06pour légitimer
45:08des avortements
45:08forcés.
45:10une dérive
45:11rendue publique
45:12à la fin
45:12des années 60
45:13par les journaux
45:14de Lille.
45:15En 1969,
45:17l'hebdomadaire
45:17de l'évêché
45:18croit sud,
45:19fait sa une
45:20sur ce qui se passe
45:21de façon
45:21dite clandestine
45:23à la clinique
45:24de Saint-Benoît.
45:29Il y avait un réseau
45:30de médecins
45:32qui en dirigeaient
45:34vers la clinique
45:35de Saint-Benoît
45:36de façon tout à fait
45:38consciente
45:38des femmes
45:39qui,
45:40quand elles arrivaient
45:41à la clinique
45:41de Saint-Benoît,
45:42se faisaient
45:43faire interrompre
45:44leur grossesse
45:46sans qu'elles aient
45:46fait la demande
45:47explicite
45:48ou sinon
45:49qui procédaient
45:50à des stérilisations
45:51forcées.
46:03Il y a des milliers
46:03de personnes
46:04qui ont été concernées.
46:05L'Ordre de Grandeur
46:06est plutôt de côté
46:07de plusieurs milliers
46:07de personnes
46:08qui ont été concernées.
46:12Tout cela
46:13est criminel
46:14parce que ça va se faire
46:15à l'insu des patientes
46:16sans qu'on leur ait
46:18exposé ce projet,
46:20qu'on leur cache,
46:21elles vont le découvrir
46:21plus tard
46:22et ensuite
46:23se greffe là-dessus
46:24une vaste opération
46:26d'escroquerie
46:27de la sécurité sociale.
46:30L'affaire révèle
46:31autant un détournement
46:32de fond de la sécurité sociale
46:34qu'un contrôle
46:35du corps des femmes
46:36qui,
46:37pour certaines,
46:38pensent se faire opérer
46:39pour une appendicite
46:40et ressortent avortées
46:41ou ligaturées.
46:45Une affaire
46:46qui donnera lieu
46:47à un procès
46:47en 1971
46:48suite à la plainte
46:50d'un médecin généraliste.
46:56elles seront une trentaine
46:58de femmes
46:58partie civile
46:59face à cinq chirurgiens
47:01et un infirmier
47:02inculpé.
47:06Raoul Lucas,
47:08lycéen à l'époque,
47:10a assisté au procès.
47:14Nous sommes en 71,
47:16je suis en terminale
47:17et je m'en vais
47:19lentement vers mes 17 ans
47:20et je découvre
47:23cette affaire.
47:25Il y avait une foule
47:27considérable,
47:28j'ai réussi à me faufiler,
47:29à rentrer dans ce tribunal.
47:31Du haut de mes 17 ans,
47:34il y avait des choses
47:35qui étaient quand même
47:36extrêmement violentes
47:41dans ce qui se jouait
47:42sous mes yeux.
47:47Il y avait
47:48un décorum
47:49qui était déjà
47:51très imposant,
47:52solennel,
47:53avec des personnes
47:55aux fonctions importantes.
47:57Il y avait là
47:58une cour d'avocats
47:59et de médecins.
48:02Et donc,
48:03on avait l'impression
48:04qu'on était dans un théâtre
48:05avec ses effets de manche.
48:07Il y avait là
48:08des femmes
48:09qui étaient
48:09complètement écrasées,
48:11qui allaient vers,
48:12quand on les appelait,
48:13qui tremblaient
48:14de tout leur corps,
48:15qui essayaient
48:16de s'expliquer,
48:17qui s'expliquaient
48:17en créole
48:18sur des choses
48:19qui étaient intimes
48:20dans une société
48:21qui était encore rurale.
48:22Dans un monde d'hommes,
48:24il n'y avait aucune raison
48:25de s'intéresser
48:26à ces femmes.
48:27Il y avait à s'interroger
48:29sur par quel raisonnement
48:32arrivait-on
48:32à convoquer au tribunal
48:34des hommes
48:36qui étaient diplômés,
48:38qui étaient refaits
48:39de leur savoir
48:40et de leur profession
48:42et qui faisaient
48:43qu'ils étaient là
48:44à rendre des comptes.
48:45Et ensuite,
48:46ils ne comprenaient pas
48:47qu'on pouvait
48:48leur demander
48:49des explications
48:49parce qu'ils étaient
48:50complètement persuadés
48:51qu'ils œuvraient
48:53pour le bien de l'humanité
48:54et pour le bien de la réunion.
48:56Sur tous les médecins inculpés,
48:58le principal prévenu,
48:59le docteur Lajaj,
49:01dira
49:01« Dans ce pays malade
49:03de démographie,
49:04je n'ai jamais eu
49:05le sentiment de mal faire.
49:08Tout le monde savait.
49:10Si j'ai agi ainsi,
49:11c'est parce que j'étais couvert.
49:13Seul l'avortement
49:14peut sauver ce pays. »
49:20Un chirurgien
49:20et un infirmier
49:21seront condamnés
49:22à de la prison ferme
49:23et du sursis.
49:24Les autres
49:25seront tous acquittés.
49:28Le gérant de la clinique,
49:30le docteur Moreau,
49:31notable puissant,
49:32membre de l'UDR,
49:34parti de Michel Debré,
49:35ne sera jamais inquiété.
49:39Les femmes,
49:40partie civile,
49:41seront toutes déboutées.
49:43Seules les maris
49:43de deux d'entre elles
49:44seront indemnisées
49:45au titre de la perte
49:46du fœtus.
49:51Face à cette affaire,
49:53Michel Debré,
49:54lui qui s'oppose
49:55depuis toujours
49:56à l'avortement
49:56et vantent la maternité
49:58toute puissante
49:59dans l'Hexagone,
50:01restent étonnamment silencieux.
50:05Il joue une partie
50:06d'échec politique.
50:08Sa priorité,
50:09ne surtout pas donner
50:10publiquement raison
50:11aux communistes
50:12qui dénoncent depuis toujours
50:13la domination des notables
50:15sur une partie
50:16de la population.
50:21Ce procès, du coup,
50:23montre également
50:26qu'il y a des logiques
50:27qui perdurent
50:28et que ces logiques-là
50:29sont des logiques coloniales,
50:31sont des logiques
50:31d'exploitation,
50:32sont des logiques
50:33d'oppression.
50:39Il y a deux mondes
50:40dans cette société.
50:41Il y a un monde
50:43de notables
50:43et les autres.
50:45Peut-être que ce sont
50:46des personnes
50:46dont on veut bien
50:47accepter leur présence,
50:48mais dont on considère
50:50qu'elles n'ont pas
50:52de jugement,
50:53qu'elles n'ont pas
50:53de culture,
50:54qu'elles n'ont pas
50:55d'autonomie,
50:56qu'elles n'ont pas
50:56de sens de la responsabilité
50:59et que nous,
51:01notables,
51:02sommes les mieux placés
51:03et les seuls placés
51:05pour décider pour elles.
51:07Ce que l'on ne veut pas
51:10que l'on fasse
51:11à soi,
51:12au sien,
51:14pourquoi on l'a fait
51:16aux réunionnaises ?
51:17Ceux qui ne veulent pas
51:19non plus
51:19qu'on le fasse
51:20à eux,
51:21à leur famille,
51:23à leur femme,
51:24à leur fille,
51:25pourquoi ils l'ont fait
51:27aux nôtres,
51:29aux femmes
51:30de notre peuple ?
51:35Huguette Bello
51:36va se battre
51:37pendant des années
51:38pour les femmes
51:38et va accompagner
51:40Erika Barège,
51:41députée de la Réunion
51:42à l'époque,
51:43dans son combat mémoriel
51:44pour les enfants
51:45de la Creuse.
51:46Un devoir de reconnaissance
51:47d'abord.
51:48L'État français
51:49doit reconnaître
51:49sa responsabilité morale.
51:51Le choix politique
51:52mené à l'époque
51:53était un mauvais choix.
51:55Un combat
51:55qui a porté ses fruits.
51:57En 2014,
51:5940 ans après les faits,
52:00une résolution
52:01reconnaît que l'État
52:02a manqué
52:02à sa responsabilité morale
52:04envers les pupilles.
52:09L'État d'aujourd'hui
52:10a reconnu
52:11les torts
52:12de la République d'hier,
52:13ceux d'une politique
52:14qui doit faire réfléchir
52:15sur les non-dits
52:16de la décolonisation.
52:17Une politique
52:18qui a modernisé une île
52:20quoi qu'il en coûte.
52:22Une politique
52:23qui raconte un homme,
52:24un système,
52:25autant qu'une époque
52:26dont l'écho résonne
52:28encore et toujours
52:28aujourd'hui.
52:29d'avoir regardé cetteité
52:59qui devant
52:59est un peu
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