- il y a 10 minutes
Suzette Bloch, ancienne journaliste à l'Agence France Presse, et petite-fille de Marc Bloch, et Florian Mazel, historien médiéviste, professeur à l'Université Paris 1, École d’histoire de la Sorbonne, sont invités sur France Inter ce mardi, jour de l'entrée au Panthéon de Marc Bloch. Plus d'info : https://www.radiofrance.fr/franceinter/podcasts/l-invite-de-8h20-le-grand-entretien/l-invite-de-8h20-le-grand-entretien-du-mardi-23-juin-2026-2590854
Catégorie
🗞
NewsTranscription
00:00Qui était Marc Bloch ? En quoi sa vie et ses travaux ? Résonnent-ils avec force aujourd'hui ?
00:05C'est un historien visionnaire, un résistant fusillé en 1944 qui entrera ce soir au Panthéon.
00:12Deux invités pour parler de lui ce matin dans le Grand Entretien et vos questions.
00:17Chers auditeurs au 01 45 24 7000 et sur l'appli Radio France.
00:21Bonjour Suzette Bloch.
00:22Bonjour.
00:23Merci d'être avec nous ce matin sur France Inter.
00:24Vous êtes donc la petite fille de Marc Bloch, ancienne journaliste à l'AFP, conseillère éditoriale d'une formidable bande
00:30dessinée de Jean-David Morvan et Laurent Bideau consacrée à votre grand-père.
00:33Ça s'appelle Marc Bloch, l'historien combattant aux éditions Talendier.
00:37A vos côtés Florian Mazel, bonjour.
00:39Bonjour.
00:39Merci d'être avec nous.
00:40Vous êtes historien médiéviste, tout comme l'était Marc Bloch, professeur d'histoire médiévale à la Sorbonne, co-directeur avec
00:47Yann Potin d'un livre sur Marc Bloch.
00:49Ça s'appelle donc Marc Bloch, l'histoire en résistance aux éditions du Seuil.
00:52Suzette Bloch, vous qui êtes dépositaire de la mémoire de Marc Bloch, dont vous protégez l'œuvre et l'héritage,
00:58quels sentiments vous traversent ce matin à quelques heures de cette entrée au Panthéon de votre grand-père ?
01:05L'émotion est en train de monter.
01:08D'ailleurs, je suis émue là, quand je vous parle à tous les deux.
01:12Je suis émue, l'émotion va monter, mais je reste jusqu'au bout lucide et je me bats toujours pour
01:20le respect de sa mémoire.
01:21Mais c'est quelque chose que vous attendiez depuis longtemps ?
01:25Oui et non.
01:26C'est-à-dire que quand l'Elysée m'a annoncé que le président souhaitait pantoniser Marc Bloch, le 24
01:36novembre 2024, j'ai été surprise parce que c'était un serpent de mer.
01:41La famille n'a jamais demandé elle-même la pantonisation.
01:46Il faut raconter la façon dont ça s'est passé.
01:48Vous avez été contacté sur les réseaux sociaux par un conseiller du président, Bruno Roger Petit, qui s'occupe de
01:53la mémoire à l'Elysée.
01:55Et vous avez hésité. Il y a eu une sorte d'échange avec la famille.
01:59Pourquoi avoir hésité avant de donner votre aval et avant d'envoyer cette lettre au président qui fixait en quelque
02:04sorte les conditions de cette pantonisation ?
02:06Oui. Le 4 novembre, j'ai été contactée sur Facebook par le conseiller mémoire qui me dit « Téléphonez-moi,
02:15le président veut faire un moment sur Marc Bloch à l'université de Strasbourg à l'occasion de la libération
02:23de la ville ».
02:24Et puis je l'appelle et il me dit « Ah, le président veut annoncer la pantonisation, on a besoin
02:30de l'autorisation de la famille ».
02:31Donc la consultation commence. La famille est nombreuse puisque Marc Bloch avait six enfants.
02:37Et là, tous les avis. Il y en avait qui étaient violemment contre en disant « Non, nous n'allons
02:43pas faire ce cadeau à Macron ».
02:45Non, ils n'auraient pas voulu cela. Et puis d'autres aussi. Et puis une majorité se dégage quand même
02:52pour cette pantonisation.
02:54Mais surtout, une grande crainte de l'instrumentalisation mémorielle et politique.
02:59Donc nous avons décidé de faire une lettre d'acceptation posant « conditions ».
03:07Ce n'est pas à nous de poser des conditions, mais disons de poser un cadre.
03:12Et dans cette lettre, nous demandions que l'unicité de l'homme soit respectée, l'historien, le combattant et le
03:20résistant.
03:20Puisqu'il y a toujours la tentation de mettre en avant un des aspects, soit en faire un martyr juif,
03:28soit d'en faire un héros seulement résistant.
03:32Alors justement, Florian Maisel, vous qui êtes historien médiéviste, comme il l'était, grand connaisseur de son œuvre.
03:39Pour ceux de nos auditeurs qui connaîtraient mal Marc Bloch, en quoi est-ce qu'on peut dire qu'il
03:46était un grand homme, comme on le dit, de ceux qu'on fait entrer au Panthéon ?
03:50Bien d'abord, effectivement, parce qu'il est un grand penseur et un grand historien.
03:53C'est-à-dire qu'il a véritablement renouvelé, alors pas seul, en particulier avec son compagnon partenaire Lucien Fèvre,
04:01avec lequel il a fondé la fameuse revue des annales d'histoire économique et sociale en 1929.
04:04Il est l'artisan d'un renouvellement de l'histoire tel qu'aujourd'hui, il est tellement intégré finalement dans
04:09les manières de faire de l'histoire chez les universitaires, les chercheurs.
04:13Mais même, il a déjà filtré, je dirais, dans l'enseignement, jusque dans l'enseignement secondaire,
04:17qui a une forme comme ça, où on a du mal parfois à reconnaître son apport.
04:21Mais il est, je dirais, si je devais aller vite double, il y a une première dimension, c'est qu
04:26'il a élargi considérablement le champ de l'histoire et des objets de l'histoire.
04:29C'est-à-dire qu'on était dans une histoire quand même assez politique, assez événementielle, chronologique, factuelle,
04:34enfin qu'il y avait une sorte de culte du fait, de l'établissement du fait, c'était ça le
04:37travail de l'historien.
04:39Concentré sur, voilà, l'histoire politique, militaire, diplomatique, institutionnelle.
04:43Lui, déjà, il fait de tout objet d'histoire.
04:45Il a fait de l'histoire des techniques, de l'histoire économique et sociale, de l'histoire des mentalités, de
04:50l'histoire des paysages.
04:51Et dans ce cadre, ça l'a obligé, enfin ça l'a conduit avec goût à dialoguer aussi avec toute
04:56une série d'autres sciences qui étaient en train d'émerger.
04:58La sociologie, l'économie, toutes ces sciences humaines qui sont complémentaires au travail de l'historien.
05:04Oui, tout à fait. Alors d'abord, effectivement, les deux que vous avez cités, mais aussi, finalement, l'archéologie, mais
05:09aussi la psychologie sociale,
05:11comme on disait à l'époque, on va dire, ce qui lui permet de renouveler l'histoire des mentalités.
05:15Ça, c'est le premier apport. Puis le second apport, pour moi, fondamental, c'est qu'en fait, il transforme
05:20une conception de l'histoire
05:21qui était, en quelque sorte, la mise au jour des faits qui, en quelque sorte, attendaient l'historien dans les
05:26documents,
05:26en une approche intelligente, c'est-à-dire interrogative. Il fait de l'histoire un champ de problèmes.
05:32Suzette Bloch, il y a donc l'historien, et il faut aussi, pour nos auditeurs, revenir à ce qu'était
05:38la trajectoire de votre grand-père.
05:40Il naît à Lyon, en 1886, dans une famille juive alsacienne.
05:43Il a un père qui est historien de l'Antiquité, une mère musicienne.
05:46Et il écrit, en 1941, dans son testament spirituel,
05:49« Je me suis senti ma vie entière, avant tout, et très simplement français ».
05:53Et c'est vrai que, dans tous les témoignages, on met en avant ce rapport charnel, très intime, au patriotisme,
05:59et au fait de se revendiquer pleinement français. C'était ça, votre grand-père ?
06:04Oui, même si je ne l'ai pas connu.
06:07Mais il faut comprendre qu'il y a aussi une filiation.
06:10C'est-à-dire, ses ancêtres, son grand-père, son arrière-grand-père, étaient des juifs alsaciens,
06:18et qui ont été émancipés par la Révolution française.
06:21Donc, il y a déjà un premier attachement à la République.
06:25Ensuite, il y a eu la guerre de 1970, et il y a eu son père, qui a été un
06:30optant alsacien,
06:31c'est-à-dire qu'il a choisi la France à l'invasion de l'Allemagne, quand l'Allemagne a
06:37envahi l'Alsace.
06:39Et donc, il y a ce double attachement à la République.
06:42Mais je dirais, c'est un patriote antinationaliste.
06:46C'est-à-dire que ce n'était pas un patriote étroit, c'était un Européen,
06:50c'était quelqu'un qui parlait beaucoup de langues,
06:52et c'est quelqu'un qui est très connu à l'étranger.
06:54Il fait partie de ce qu'on a appelé la génération du feu,
06:58puisqu'il est mobilisé en 1914, pendant la Première Guerre mondiale, comme simple sergent.
07:03Il finit capitaine en 1918.
07:06Il témoigne d'un courage, on le voit dans la bande dessinée,
07:09on le lit très bien, d'un courage, d'une solidarité, d'une capacité de commandement exemplaire.
07:15En quoi est-ce que cette expérience des tranchées va affûter son regard,
07:21et son regard d'historien notamment ?
07:24Eh bien, d'abord, je vais vous dire que sur le courage physique,
07:28moi, quand j'ai vu les premiers dessins dans la bande dessinée,
07:33ça m'a émue.
07:34Là, j'ai pris conscience comment cet intellectuel s'est lancé,
07:38vraiment corps et âme, dans l'étranger.
07:40Oui, un homme qui était un rat de bibliothèque, en somme.
07:43Voilà, qui était un intellectuel.
07:45Et puis, une personne qui était, même physiquement,
07:49qui faisait du sport, mais pas autant que ça.
07:52Et puis, cette expérience dans les tranchées a, comment dire,
08:00a suivi toute son œuvre historique.
08:04Là-dessus, je pense que Florian va détailler.
08:06Oui, puisqu'il a notamment documenté les fausses nouvelles de la guerre.
08:10Ça, ce qui était assez nouveau.
08:11Enfin, on dirait aujourd'hui les fake news.
08:14Il s'agissait quoi ?
08:15Des coupeurs de mains allemands ?
08:16Des faux renforts ?
08:18Oui, alors, effectivement, c'est toutes les croyances, en fait,
08:22qu'il repère parmi les autres combattants,
08:25notamment ceux qu'il a sous ses ordres, qui se diffusent,
08:28dans, effectivement, des phénomènes d'infiltration de l'ennemi,
08:31ou aussi la croyance que, par exemple,
08:33les Russes avaient réussi à bombarder Berlin.
08:35Mais ce qui est intéressant, c'est qu'en fait,
08:36il ne cherche pas seulement à dire, à discriminer le vrai du faux,
08:40comme on pourrait le faire, justement, face à des fake news aujourd'hui.
08:42Il s'intéresse surtout à pourquoi on y croit.
08:45À la mécanique.
08:46À la mécanique, et qu'est-ce qu'il fait dans un contexte donné qu'on y croit.
08:49Et d'ailleurs, il n'est pas surplombant,
08:51parce qu'il s'inclut lui-même dans cette tentation de croire à des fausses nouvelles,
08:54parce que le bombardement que j'évoquais sur Berlin,
08:56à un moment, il se surprend à vouloir y croire.
08:58Et qu'est-ce qui fait que, particulièrement dans les situations difficiles,
09:02dans les situations de crise,
09:05on croit encore davantage aux fausses nouvelles ?
09:07Oui, complètement.
09:08C'est-à-dire qu'il y a une forme de fragilisation, justement,
09:10du rapport à la vérité.
09:11Et c'est là aussi qu'il est vraiment, je dirais, pour nous,
09:14très séminal.
09:16Contemporain.
09:16Voilà, c'est-à-dire qu'en fait, il a une alerte spécifique,
09:19et surtout, il veut faire de la fausse nouvelle un objet de réflexion,
09:22un objet d'analyse et d'histoire.
09:24Si on avance dans ce XXe siècle et dans le XXe siècle de Marc Bloch,
09:29dans l'entre-deux-guerres, il adhère au comité de vigilance des écrivains antifascistes,
09:33il prend position pour les républicains espagnols contre Franco pendant la guerre d'Espagne,
09:37et en 1939, alors qu'il n'est prof à la Sorbonne que depuis deux ans et demi,
09:41il va demander à 53 ans d'être mobilisé.
09:46Il devient alors le plus vieux capitaine de l'armée française.
09:50Suzette Bloch, ce que ça dit de son rapport intégral à l'engagement au courage physique.
09:56Ce n'est pas seulement un courage intellectuel, c'est aussi un courage physique.
09:58Le fait de vouloir aller s'engager sur le front en 1939 au moment de l'invasion allemande.
10:04Oui, je crois que c'est l'unité de l'homme, c'est-à-dire qu'il y a un
10:09courage de savon aussi,
10:11dans sa révolution de la méthode historique, il va jusqu'au bout.
10:17C'est-à-dire qu'un intellectuel ne peut pas être seulement celui qui pense les tourments du monde,
10:21il doit en être un acteur.
10:22Voilà, et puis il est engagé, il est engagé dans l'histoire, il est engagé dans les guerres,
10:28il est engagé dès que la démocratie, la république est en danger.
10:32Et en fait, ses engagements d'abord pendant la première guerre mondiale, en 1939,
10:37alors qu'il avait une polyarthrite, donc il n'était pas forcément en bonne santé,
10:43ses enfants, il n'hésite pas.
10:46La république était en danger, la démocratie était menacée.
10:49Donc il s'engage et ensuite, on comprend pourquoi il s'engage dans la résistance à la suite,
10:56où c'est encore l'engagement physique et pratiquement aussi fort que pendant la première guerre mondiale.
11:01Et il en fait une analyse historique à vif, sur le moment, c'est L'étrange défaite,
11:07qui est sans doute son livre le plus connu, qu'il écrit en 1940,
11:13dans lequel il décrit la débâcle, l'effondrement de l'État, la faillite des élites,
11:18dans l'entre-deux-guerres, jusqu'à l'invasion allemande et à la capitulation.
11:23Pourquoi est-ce que ce livre est autant cité aujourd'hui ?
11:27Alors, il y a plusieurs raisons, je voudrais juste revenir un petit instant
11:30sur ce qui explique aussi la mobilisation exceptionnelle de Marc Bloch,
11:34qui le conduit à écrire aussi ce livre, c'est le sens du devoir.
11:38Ça peut paraître un peu désuet, mais quand il devance la mobilisation en 1938-39,
11:45il part de Cambridge alors qu'il était invité pour faire un cycle de conférences.
11:50Donc ça montre qu'il avait vraiment ce sentiment du devoir à accomplir.
11:55Et ça s'inscrit aussi dans une trajectoire, parce qu'on a dit tout à l'heure qu'il était
11:59un Européen,
11:59mais il l'a vécu, je dirais, vraiment de l'intérieur.
12:02C'est vraiment un patriote européen, parce que dans les années 30,
12:06comme vous l'avez dit, il souscrit un certain engagement antifasciste,
12:08mais il recrute des auteurs pour sa revue dans toute l'Europe.
12:14Il alerte contre la montée du pacifisme.
12:16Il alerte contre la montée du pacifisme.
12:20Véritablement, il y a une forme quand même aussi de continuité.
12:22C'est-à-dire qu'il n'est pas surpris, je dirais, complètement à partir de rien.
12:26Et donc, ça donne ce livre, cette étrange défaite.
12:29Je précise d'ailleurs, l'histoire est magnifique,
12:31que le manuscrit est retrouvé sous un arbre, puisque le manuscrit était enterré.
12:35L'actualité de ce livre, de l'étrange défaite,
12:37qui est cité par les responsables politiques de tous bords,
12:41parfois instrumentalisé.
12:42Pourquoi est-ce qu'on cite autant cette étrange défaite de Marc Bloch ?
12:45Il faut rappeler qu'en fait, ce n'est pas son titre.
12:47Oui, c'est un titre trouvé par l'éditeur en 1946.
12:49Voilà, c'est le vrai titre, c'est « Témoignages écrits en 1940 ».
12:52Et ce mot, il a toute sa force, parce que « témoignages »,
12:54c'est ce sur quoi travaillent les historiens.
12:56Donc, il a tout à fait conscience, en écrivant ce texte,
12:59qu'il est en train de faire de l'histoire immédiate,
13:00c'est-à-dire qu'il produit un témoignage qui sera une source pour les historiens du futur,
13:06et en même temps, il la commande déjà.
13:07Donc, il a les deux casquettes, il produit le document,
13:09et il fait son travail d'historien.
13:11Et si ça a un tel rayonnement aujourd'hui,
13:13c'est parce que, bien sûr, il y a des effets d'écho,
13:14au regard notamment d'une forme de crise généralisée.
13:17Il y a l'effondrement militaire, mais il y a surtout l'effondrement politique.
13:20C'est-à-dire que c'est la fin, certes, c'est l'effondrement de la France,
13:22mais c'est l'effondrement de la République.
13:23Il le perçoit très tôt, en fait, que le régime qui va se mettre en place
13:28est un régime qui va prendre à rebours, justement,
13:30tout ce qu'il a constitué, lui, comme citoyen,
13:33et même comme intellectuel.
13:35C'est-à-dire qu'en fait, il sait très bien que la persécution va s'abattre très rapidement.
13:38Est-ce que cette analyse, elle a du sens aujourd'hui
13:41pour comprendre la guerre aux portes de l'Europe,
13:44pour comprendre la montée des radicalités ?
13:46Est-ce que c'est judicieux d'avoir recours à Marc Bloch
13:50et à l'étrange défaite dans le monde d'aujourd'hui, en 2026 ?
13:53Oui, je pense que c'est tout à fait judicieux,
13:56en la mesure où c'est une analyse d'une situation.
14:00Et disons, je pense qu'il ne plaquerait pas la situation actuelle sur la situation de l'époque.
14:06C'était justement toute sa force.
14:08C'est-à-dire qu'il analyse les causes, les origines, les défaites,
14:12et il le met dans un temps, dans un temps long, dans une évolution.
14:15Donc, il ne serait pas juste de plaquer l'étrange défaite sur nos situations actuelles.
14:22Disons qu'il donne une leçon de méthode,
14:25il nous donne des outils pour pouvoir analyser, maintenant, nous, la situation actuelle.
14:30Oui, vous avez raison sur cette bloc de dire
14:32qu'il n'aurait pas plaqué ce que l'on vit aujourd'hui sur ce qu'il a vécu.
14:36Il y a cette phrase qui est utilisée régulièrement par les responsables politiques,
14:39qui est dans l'étrange défaite.
14:40Il existe deux catégories de français qui ne comprendront jamais l'histoire de France.
14:43Ceux qui refusent de vibrer au souvenir du Sacre de Reims,
14:45et ceux qui lisent sans émotion le récit de la fête de la Fédération.
14:48Vous vous étiez élevé, Suzette Bloch, en 2009,
14:50contre l'utilisation de cette phrase par le président à l'époque,
14:54qui était Nicolas Sarkozy.
14:55En fait, ce qui est frappant avec la pensée de votre grand-père,
14:57c'est que tous les chiquiers politiques,
15:00qu'ils soient à droite, à gauche, à l'extrême gauche, à l'extrême droite,
15:03trouvent et, au fond, utilisent à travers sa grille de lecture la pensée de Marc Bloch.
15:07Oui, alors, il déforme les phrases.
15:10Cette phrase a été complètement déformée.
15:13En général, il coupe la moitié de la phrase.
15:15En fait, c'est une icône.
15:17Marc Bloch est devenu une sorte d'icône exemplaire,
15:20justement par son œuvre et sa vie.
15:23Donc, pour les hommes politiques,
15:25il est très utile de revêtir des habits si beaux,
15:30au service de leur idéologie,
15:32même si elle est contraire, en général, à ce que pensait Marc Bloch.
15:37Ainsi, de Nicolas Sarkozy,
15:39au moment du débat sur l'identité nationale,
15:42et qui a fait appel à Marc Bloch
15:45sur le plateau des guillères dans le Vercors.
15:50Ce qui m'a fait bondir à l'époque,
15:52ce qui fait que j'ai écrit une tribune dans le monde
15:56avec Nicolas Offenstatt.
15:58Et ensuite, Jean-Marie Le Pen, Marine Le Pen,
16:01maintenant Jordan Bardella.
16:03Et aujourd'hui, Suzette Bloch,
16:05vous avez, parmi les conditions que vous aviez demandées au président,
16:07c'était l'absence du Rassemblement National
16:09à la cérémonie de panthéonisation ce soir,
16:12ce à quoi le président vous a répondu
16:13qu'il y avait des usages du protocole.
16:15Pourquoi est-ce que vous avez considéré
16:16que le RN n'avait pas sa place à cette cérémonie ?
16:21C'est naturel.
16:23J'allais dire, c'est naturel.
16:24Ça tombe de sourds.
16:25Le RN sont les héritiers des Waffen-SS
16:28qui ont assassiné mon grand-père.
16:31Vous faites référence à ceux qui ont fondé
16:33le Front National avec Jean-Marie Le Pen ?
16:34Voilà.
16:35Mais jusqu'à présent,
16:36il n'y a pas eu renouement
16:38de ce qu'a dit Jean-Marie Le Pen.
16:41Donc, il faut être clair.
16:43Il y a Marc Bloch qui était antifasciste.
16:46Alors que maintenant,
16:48le RN, l'extrême droite,
16:50a toujours utilisé,
16:52en se revêtant de ses habits
16:54de n'importe qui
16:56pour pouvoir justifier
16:57une idéologie raciste
16:59et antidémocratique.
17:01Marc Bloch était un démocrate,
17:04était un homme de gauche,
17:05d'ailleurs,
17:06même s'il n'était pas
17:07un homme publiquement engagé.
17:09Il n'était pas socialiste,
17:10pas adhérent à la SFIO ?
17:12Il a adhéré,
17:13quand il était à l'école normale,
17:14à un groupe socialiste.
17:16Donc, il était, à l'époque,
17:18adhérent automatiquement de la SFIO,
17:20jusqu'à la Grande Guerre.
17:21Ensuite, il n'a pas renouvelé son adhésion.
17:23Mais c'est des valeurs aussi
17:26qui se sont transmises jusqu'à nous.
17:28Donc, non,
17:29c'était clairement un homme de gauche.
17:31Et donc, nous avons demandé,
17:33nous avons dit non.
17:34Et le RN,
17:36Jordan Bardella a indiqué
17:38qu'il n'y aurait aucun représentant,
17:39normalement,
17:40à la cérémonie de ce soir.
17:42Donc, je trouve que c'est bien.
17:44Il y a...
17:45Sarah Knafo a indiqué qu'elle voudrait.
17:47Bon, elle essaye de faire du buzz.
17:49Mais c'est un scandale.
17:51C'est un scandale.
17:52C'est un parti
17:53qui est temps de réhabiliter Pétain.
17:56Bon, il faut comprendre,
17:58mes grands-parents,
17:59enfin, mon grand-père,
18:00a été assassiné.
18:01Ma grand-mère est morte
18:03de privation de maladie.
18:05Oui, il faut d'ailleurs préciser
18:06Simone Vidal
18:07qui, elle aussi,
18:07va rentrer au Panthéon
18:08avec votre grand-père.
18:10Voilà.
18:10Et c'était une femme
18:12très courageuse.
18:13C'est un couple fusionnel.
18:15Qu'est-ce qu'on sait,
18:17Suzette Bloch,
18:18de la fin de sa vie
18:20héroïque.
18:20Il est arrêté à Lyon,
18:22fusillé par la Gestapo
18:24en 1944
18:25après avoir été torturé
18:26à la prison de Montluc
18:27comme Jean Moulin
18:28avant lui.
18:30Est-ce qu'on sait
18:31précisément
18:32dans quelles conditions
18:33tout ça s'est passé ?
18:36Elle voulait dire
18:37le...
18:38Ces derniers jours,
18:39ces dernières heures ?
18:40Non, on ne le saura pas.
18:41On ne saura pas
18:42comment on sait
18:42très peu de choses
18:43sur la résistance
18:45puisque elle était
18:47clandestine
18:48par essence.
18:49Maintenant,
18:50il y a quelques témoignages
18:53de prisonniers
18:54qui s'en sont sortis.
18:55Mais ces dernières heures
18:57ont dû être terribles.
18:58Il a été torturé
19:00à plusieurs reprises.
19:01Il a passé
19:02100 jours en prison
19:04donc dans des conditions
19:05difficiles.
19:07Ensuite,
19:08il a été abattu.
19:09Non pas fusillé,
19:11ce qui aura impliqué
19:11un procès,
19:12mais mitraillé
19:14avec 29 autres
19:17résistants.
19:18Ils ont été
19:18mitraillés
19:19comme des chiens
19:20dans un champ
19:21à la tombée
19:23de la nuit
19:23le 16 juin.
19:26et son corps
19:27a été reconnu
19:29seulement en décembre.
19:31Donc,
19:32ces dernières heures,
19:33je ne peux même
19:34pas imaginer.
19:36Dans le portrait
19:37qu'on fait
19:37de Marc Bloch,
19:38il faut aussi dire un mot
19:39et vous l'évoquiez
19:39en début de cet entretien
19:40de sa judéité.
19:41C'était ce qu'on appelle
19:42Suzette Bloch
19:42un juif laïque.
19:44Dans son testament,
19:44il affirme
19:45ne pas vouloir
19:46de prière hébraïque
19:47sur sa tombe
19:48et dans l'étrange défaite,
19:49il écrit
19:49« Je ne revendique jamais
19:50mon origine
19:50que dans un cas
19:51face à un antisémite ».
19:53Quel rapport
19:54est-ce qu'il entretenait
19:54à la religion juive ?
19:57Il était athée.
19:59Ils étaient athées
20:00depuis son père
20:02Gustave Bloch.
20:04Toute cette famille
20:06fêtait les fêtes
20:08traditionnelles
20:09catholiques,
20:10j'allais dire
20:11Noël,
20:12Pâques.
20:12Il ne fêtait pas
20:13les fêtes juives.
20:14Mais il ne reniait pas
20:16du tout
20:17son ascendance.
20:18C'est ce qu'on voit
20:19dans ce magnifique testament.
20:21Et donc,
20:22nous,
20:23c'est aussi
20:24la mémoire
20:25s'est transmise,
20:26ces valeurs
20:26sont transmises
20:27en famille.
20:28Et la famille
20:28a demandé
20:29est-ce qu'il n'y ait
20:30pas de représentants
20:31communautaires
20:32juifs également.
20:33Il a dit
20:34dans son testament
20:35qu'il voulait
20:36des obsèques
20:37civils.
20:38Il était
20:39contre l'essentialisation
20:40par la religion.
20:42C'était
20:42son essence,
20:44son essence
20:44d'historien aussi.
20:47Oui,
20:47si je pouvais
20:47juste rajouter
20:48une chose
20:48sur l'interaction
20:50notamment
20:50avec l'actualité
20:51et l'appropriation
20:52par l'extrême droite,
20:53il a cette phrase
20:54à la fin
20:54de l'apologie
20:54pour l'histoire
20:56où il dit
20:57finalement
20:57jamais un phénomène
20:58historique
20:58ne s'explique
20:59pleinement
20:59en dehors
21:00de l'étude
21:00de son moment.
21:01Le proverbe arabe
21:02l'a dit avant nous,
21:03les hommes ressemblent
21:04plus à leur temps
21:05qu'à leur père.
21:06Et là,
21:07cette dénonciation
21:08de l'idole
21:08des origines,
21:09on est vraiment
21:10dans quelque chose
21:10qui justement
21:11va à rebours
21:12d'une approche
21:13nationaliste
21:14de la nation
21:15parce qu'en fait
21:16elle,
21:16elle veut fonder
21:17sur finalement
21:18le culte des origines
21:19une identité nationale.
21:20Et la phrase
21:20qui est souvent appropriée,
21:22elle ne parle pas
21:22d'identité nationale,
21:23elle parle de compréhension
21:25de l'histoire de France
21:25qui n'est pas la même chose.
21:27Quand Emmanuel Macron
21:28dit il faut penser
21:28Marc Bloch au présent,
21:30qu'est-ce que ça veut dire
21:31penser Marc Bloch au présent ?
21:32Il y a cette phrase
21:34en latin
21:34qui est d'ailleurs écrite
21:35et qui est juste à côté
21:36de là où Emmanuel Macron
21:37prononcera son discours
21:39« dilexit veritatem »
21:40qui est son épitaphe
21:41qui veut dire en latin
21:42« j'ai chéri la vérité ».
21:43C'est ça,
21:44penser Marc Bloch au présent ?
21:45Alors c'est ça,
21:46mais moi j'insisterai aussi
21:47sur l'enjeu
21:47de l'exercice
21:49de la pensée critique
21:50qui fait le lien
21:51entre ses engagements politiques,
21:52ses engagements
21:54même sociaux
21:55et son travail d'historien.
21:57Et au cœur de cela,
21:58il y a la transmission
21:59auprès notamment,
22:00parce qu'il était aussi
22:01un grand professeur,
22:02la transmission
22:02auprès des jeunes.
22:04Nous avons assisté
22:05dans la préparation
22:06de la panthénisation
22:07à une mobilisation extraordinaire
22:10du monde du savoir,
22:12des élèves,
22:14des collégiens
22:15de troisième,
22:16même des primaires,
22:17CM1, CM2,
22:18des lycéens,
22:20ils seront 700
22:21sur les bancs
22:23ce soir
22:23à venir assister
22:24et tous ont travaillé
22:26sur Marc Bloch.
22:27Pourquoi ?
22:28Parce que ça résonne
22:29à l'heure actuelle
22:30et parce qu'il laisse
22:31un message posthume
22:33d'un message posthume
22:37d'émancipation
22:40par le savoir,
22:41par la raison critique,
22:43par le courage physique
22:44et moral.
22:45Et c'est pour ça
22:46que les jeunes
22:46s'en emparent.
22:47Merci,
22:48beaucoup merci
22:49à tous les deux
22:50d'être venus ce matin
22:52nous parler de Marc Bloch.
22:53On suivra
22:54la cérémonie
22:55d'entrée
22:56au Panthéon
22:56sur France Inter
22:57ce soir en direct
22:58à partir de 21h
22:59avec Christelle Rebière.
23:01Suzette Bloch,
23:01je rappelle
23:02le titre
23:03de la bande dessinée
23:04que vous avez écrite
23:05avec Jean-David Morvan
23:06et Laurent Bideau.
23:08Ça s'appelle
23:08Marc Bloch,
23:09l'historien combattant.
23:10Quant à vous Florian...
23:12Un chef-d'oeuvre
23:13d'érudition
23:13et de vulgarisation.
23:15Formidable,
23:16à mettre entre toutes les mains.
23:17Effectivement.
23:18Toutes les mains.
23:18Et Florian Mazel,
23:20historien,
23:21vous c'est Marc Bloch,
23:21l'histoire en résistance.
23:23C'est sorti ce printemps
23:25aux éditions du Seuil.
23:27Merci encore
23:27à tous les deux.
23:28La revue de presse
23:29ça suivra.
Commentaires