00:00Bah oui, les 9h50, on est toujours en direct dans le studio de la Grande Matinale.
00:04Ma nouvelle tête s'appelle FRS Taga. Il est rappeur, écrivain, ouvrier.
00:09Tout m'intéresse chez lui et je ne suis pas la seule, il se murmure
00:12que c'est l'un des futurs grands noms du rap.
00:14Un garçon qui a connu le travail à l'usine, les cadences, les lignes de production
00:17et qui passe dans le même temps ses nuits à lire, à écrire, à penser.
00:21Dévorer des centaines de livres, Bukowski, Jack London, Annie Ernaux
00:24et la philosophie aussi Nietzsche, Camus, Comte-Smonville en chaussures de sécurité.
00:28Il a raté de peu, le Capès de philosophie. Il publie aujourd'hui, depuis son petit village de Haute-Loire,
00:34un roman, l'usine et puis des titres comme celui-ci.
00:36On s'aveugle, l'esprit guidé par des machines. 3 millions de pièces en 35 heures, c'est de la
00:51magie.
00:52On pète un câble, les boulons sautent. Plus personne chante, pourtant l'usine joue son morceau.
00:58Bonjour FRS Taga, bienvenue sur France Inter.
01:00Merci, merci beaucoup pour l'invitation.
01:02Merci d'être venu jusqu'à nous, je suis ravi.
01:04Parce que là, vous êtes dans un studio de radio, face à un micro
01:07et vous allez devoir parler de vous pendant quelques minutes.
01:10Est-ce qu'on est proche de la torture ou est-ce que ça va aller ?
01:12Ça devrait aller, même si je préfère parler aux machines finalement.
01:15J'ai l'impression que j'ai un peu un conditionnement d'ouvrier.
01:18Mais ça devrait aller, ça devrait aller, je suis en bonne compagnie.
01:20Alors on écoute le début justement de l'usine.
01:23Je pars avec, un désavantage, je suis pas dans l'industrie.
01:25Mique sa mère, rappé pour du cash, je travaille à l'usine.
01:28Je fais comme mon père, je fais mon job et je ferme ma gueule.
01:31Je regarde très mal le patron, je dis bonjour à l'hôtesse d'accueil.
01:33Je m'allume une clope, je paye le café aux collègues.
01:36Il y a un nouveau, je le reconnais, on était ensemble au collège.
01:39Il me dit que c'est dur que son ancien patron l'a viré.
01:41Que ses gamins partent en couille et que sa nouvelle meuf l'a quitté.
01:44Des années donc à travailler à l'usine, mais en ayant peur de vous embourgeoiser.
01:48Vous voulez devenir artiste, mais sans trahir les ouvriers.
01:52Vous voulez être publié, vous l'êtes déjà, sans pour autant vous sentir écrivain.
01:56Vous êtes d'accord pour être reconnu, mais vous ne voulez pas devenir un personnage
01:59sans vous perdre dans les appareils des réseaux sociaux.
02:01On est hyper mal barré !
02:03Je suis schizophrène, j'ai quelques soucis mentaux, du mal à me gérer.
02:08Ouais non, il y a beaucoup de paradoxes dans toute ma personnalité.
02:10Oui, très difficile.
02:13Cette envie d'exposition et d'être entendu, mais en même temps de rester humble et dans mon coin.
02:17Je crois qu'on est un peu tous torturés de la même manière.
02:19Il y a du bon et du mauvais dans tous les cas, donc on essaie de faire au mieux.
02:22Vous vous définissez souvent comme un prolétaire de Saint-Etienne, accessoirement rappeur.
02:28Moi, j'ai l'impression que votre parole, quand on écoute vos musiques, entre autres votre EP qui s'appelle
02:34Prolétaire,
02:35ça ne vous appartient jamais complètement et qu'elle doit toujours servir à mettre quelqu'un au premier plan, en
02:42valeur.
02:42C'est à peu près ça votre mission ?
02:44Oui, j'essaye de parler de choses sociales plutôt que de parler de moi.
02:47J'ai l'impression qu'on est dans un monde qui est plein d'égos et où tout le monde
02:51met sa petite personne en avant.
02:52Je trouve que c'est bien si on arrive à remettre des causes sociales, si on arrive à parler d
02:57'un ensemble,
02:57plutôt que de chacun prendre les lumières pour soi.
03:01Donc, j'essaye de faire ça le plus humblement possible.
03:04Le plus humblement, mais c'est comme si c'était une histoire de survie.
03:10Toute la journée, vous travaillez à l'usine, toute la nuit, il fallait écrire.
03:13Il n'y avait pas d'autre choix, en fait.
03:14Oui, c'est pour ça que la démarche est égoïste de base, c'est pour ne pas mourir.
03:18Pourquoi égoïste ?
03:19Je me sauve la vie en faisant ça.
03:21Et après, l'avantage, c'est que j'arrive à retranscrire des choses qui ne sont pas propres qu'à
03:26moi,
03:26qui parlent à beaucoup de gens.
03:27Mais à la base, c'est une démarche égotique.
03:29J'écris pour moi, pas à péter les plombs, en fait.
03:47On va parler de votre père.
03:51Il est partout dans l'histoire, j'ai l'impression, votre père.
03:54Vous avez grandi seul avec lui pendant plusieurs années.
03:57Vous vivez dans une caravane pendant que lui construit la maison.
03:59Il est tourneur fraiseur.
04:00C'est lui qui vous aurait transmis l'amour du mot juste ?
04:04Exactement. Il m'a transmis l'humilité, la sagesse, se taire quand on a des problèmes et travailler pour nourrir
04:10sa famille.
04:11Il m'a surtout transmis le fait de se cultiver et de bien parler parce que c'est un peu
04:18le moyen de s'élever socialement quand on est un prolétaire.
04:21C'est d'essayer de parler correctement, d'avoir un bon vocabulaire et surtout de savoir exprimer ses émotions.
04:27Et vous avez toujours été OK avec ça ? Comment il a fait ?
04:29Je ne sais pas. Je crois que c'est un peu instinctif.
04:32C'est un peu en nous.
04:33Et puis j'ai vu que c'était beau quand il parlait.
04:36Ça dénotait du milieu d'où il venait.
04:38Donc je me suis dit que je voulais faire pareil.
04:40Il vous écoute ?
04:41Là, actuellement, je ne pense pas.
04:43Après, le rap, il ne comprend pas grand-chose au rap, mais il fait l'effort.
04:46Il fait l'effort, il fait de son mieux.
04:48En petite dose, ça tombe bien. On va écouter la dose.
05:04Vous aimez le rap, ça vous va hyper bien.
05:07Mais j'ai l'impression que vous aimez moins tout ce qui va avec.
05:11Justement, l'exposition, la mise en scène de soi.
05:13Je reviens, mais ces réseaux sociaux, je sais que ce n'est pas évident.
05:16Pourtant, votre vie, elle a changé très vite grâce aux réseaux sociaux.
05:19Entre autres, parce que vous aviez posté un son qui s'appelle « Fuck les rappeurs »
05:22et qui avait été reposté par Booba.
05:24C'est quand même là que ça a démarré.
05:26C'est encore une fois tout le paradoxe de ma personne.
05:28C'est que je déteste ce qui me construit.
05:31Après, j'essaye de retirer le meilleur de tout ça.
05:33Je me dis qu'il vaut mieux être acteur sur les réseaux sociaux que consommateur.
05:37Ça me paraît être plus sain.
05:38Après, il y a beaucoup de vices de ça.
05:40Il faut en parler.
05:42C'est à ça que sert l'art.
05:43Après, on est obligé de se servir des outils.
05:45Il faut avancer avec son temps aussi.
05:47Il ne faut pas rester bloqué dans une certaine époque.
05:49Donc, on essaie de concilier entre ne pas être trop réactionnaire,
05:52mais en même temps garder certaines valeurs
05:55et certains principes qui sont nécessaires à la vie et à la bonne cohésion.
05:58Donc, on a le droit de suivre frstaga sur les réseaux sociaux.
06:01On est OK ?
06:02Absolument.
06:02C'est autorisé.
06:03C'est même conseillé.
06:04Venez me suivre.
06:05Mais en parlant de paradoxe, franchement, j'ai cru que vous m'aviez fait une blague.
06:09Vous m'avez confié qu'un son qui vous aide à vivre.
06:12C'est Mylène Farmer et c'est celui-ci.
06:23C'est ce titre-là.
06:24C'est une belle journée.
06:25C'est pas une blague du tout.
06:26Ce son me donne l'envie de vivre alors qu'il parle de mourir justement.
06:30Je vis avec ça.
06:31Je m'endors avec cette musique tous les jours pour Mylène.
06:33Oui, j'adore.
06:34Je suis un grand fan de Mylène Farmer.
06:36Génial.
06:36Elle est en train de proposer un nouvel album.
06:38Oui, mais j'ai hâte de ça.
06:40À grand regret, je ne l'ai pas encore vu en concert.
06:42C'est dans mes projets futurs.
06:44Je suis un grand fan de Mylène.
06:45Inconditionnel.
06:46Cette musique est magnifique.
06:47Elle a été écrite par Jean-Jacques Goldman, me semble-t-il.
06:49Il faut un feat avec Mylène Farmer.
06:53FR Estaga, Mylène Farmer, c'est une évidence.
06:56Je ne pense pas encore avoir les moyens ni la force nécessaire pour ça.
06:59Mais Mylène, si tu nous entends, je souhaite faire un futuring avec toi.
07:02C'est dit.
07:03C'est passé.
07:03J'ai un message à faire passer.
07:05J'aimerais bien avoir FR Estaga en live au micro de France Inter.
07:08Ouais.
07:08Ça vous va ?
07:16Je me suis planté plein de fois.
07:18J'ai loupé plus d'un virage.
07:19Si moi, je réussis, gros, c'est un putain de miracle.
07:21J'étais seul toute ma life, nique sa mère.
07:23T'étonnes pas si je te rappelle jamais.
07:25J'ai fait dix enterrement, zéro mariage.
07:27Blessure très profonde, c'est pire que la fosse des Mariannes.
07:29Perdu entre la pauvreté et l'or.
07:31Je suis tout seul, je vis comme si j'étais mort.
07:33Je tombe sur répondeur quand je suis dans la mer.
07:35Je les pardonne, mais ils le feraient pas si c'était l'inverse.
07:37Je dois faire quoi ?
07:37Je dois fermer ma gueule, dire amène à tout.
07:39Inutile d'arriver premier à personne qui m'attend.
07:41Je suis quelqu'un, même en étant personne.
07:43Je suis quand même riche, même sans belle somme.
07:45C'est un remake des Simpsons.
07:47Ils se moquent les humains, c'est des Nelson.
08:05Je dois rendre l'album dans les temps.
08:07J'écris des flingues sur les tempes.
08:09Il y a plus de lumière dans la pièce.
08:11J'ai le cœur et l'esprit éteint.
08:14Je dois rendre l'album dans les temps.
08:15J'écris des flingues sur les tempes.
08:17Il y a plus de lumière dans la pièce.
08:20J'ai le cœur et l'esprit éteint.
08:22Ils s'en foutaient de comment j'allais quand j'étais pauvre.
08:24J'ai dû la quitter pour alléger mes épaules.
08:26Ça fait 10 ans de relation avec la misère.
08:27Ça fait long, ça fait mal et surtout relativisé.
08:29J'ai tellement été en bas, j'ai tellement été dans le noir.
08:31Que les lueurs d'espoir, c'est des lumières tamisées.
08:34J'avais tellement rien que je suis bien avec eux.
08:35J'ai perdu du temps tout seul, j'en ai gagné avec eux.
08:38Qu'est-ce que je dois penser de l'amour ?
08:40Si tous les gens que j'aime font de la merde.
08:42Les promesses, les mots, c'est de la poudre.
08:44La confiance, c'est dur quand tu la perds.
08:46Enfermé chez moi, j'attends aucun appel.
08:47Mon lavabo, c'est ma douche et mon lit, c'est mon canapé.
08:49Confiné, j'ai pas la baisse.
08:52Un appel, c'est trop tard pour dire désolé.
08:54J'dois rendre l'album dans les temps, putain.