00:00...
00:12Tant de fois, Edgar Morin avait vu la mort en face.
00:18À dix ans, quand son père se posa grave devant lui,
00:23le jeune Edgar Nahum comprit en un instant
00:26que sa mère était morte.
00:29Chagrin premier et inconsolable
00:31qui l'accompagna jusqu'au bout de son existence.
00:35L'année suivante, le petit garçon, frappé d'un mal mystérieux,
00:39condamné par tous les médecins,
00:42en réchappa à force de soins donnés par sa tante.
00:47À vingt ans, Edgar Nahum, devenu Edgar Morin,
00:54résistant, se rendit à un rendez-vous.
00:58Et au bas de l'escalier, un pressentiment,
01:01comme un étourdissement,
01:03il rebroussa chemin.
01:06Un piège était en effet tendu par la Gestapo.
01:11À trente ans,
01:13Edgar Morin fit paraître
01:15« L'homme et la mort », son premier livre.
01:20Dix ans plus tard,
01:22une hépatite le laissa dans le coma.
01:26Chaque fois,
01:29Edgar Morin
01:31ressuscita.
01:32Chaque fois,
01:33il voulut encore davantage
01:34vivre de mort,
01:36mourir de vie.
01:38Oui,
01:40Edgar Morin aimait la vie.
01:44Il l'aimait,
01:45et fut,
01:46tout au long de la sienne,
01:48cet homme des renaissances.
01:50Esprit de la renaissance aussi,
01:53mû par une ambition intellectuelle
01:55digne des siècles de l'humanisme
01:57et qui, comme Montaigne,
01:58entendait embrasser
01:59toutes les facettes de notre condition,
02:01les idées,
02:02les lois,
02:03les arts,
02:04les sciences,
02:05les technologies.
02:07Homme de toutes les renaissances,
02:09esprit de la grande renaissance.
02:13Et la pensée complexe
02:14qu'il établit
02:15et qu'il enseigna
02:18fut au fond,
02:19avant tout,
02:19cette pensée de la vie.
02:23Ce fut dans la résistance,
02:26d'abord,
02:28qu'Edgar Morin
02:29trouva sa voie.
02:31Il s'y engagea
02:33en patriote,
02:34enfant d'un enseignement laïque
02:36dispensé à l'école
02:37de Ménilmontant,
02:39vibrant de son identité
02:40de Français juif,
02:41traqué,
02:42opprimé,
02:44fort de sa conscience politique
02:46forgée devant la montée
02:47des fascismes
02:48dans les années 30.
02:52Malgré le deuil
02:53des camarades,
02:55la peur au ventre,
02:57il ne cessa de lutter.
02:59Dans la résistance,
03:01Edgar Nahum avait trouvé
03:02son nom clandestin,
03:04Morin.
03:06Il avait aussi et surtout
03:07trouvé un sens à sa vie,
03:10une fraternité
03:11avec des camarades extraordinaires,
03:14Jean Cassou,
03:16Florence Malraux,
03:17Mascolo,
03:18Jankelevitch,
03:19ou sa future épouse,
03:21Violette Chapello-Bow.
03:25Aux plus près de la mort,
03:28la vie s'était éclaircie.
03:31Et la pensée complexe,
03:33déjà,
03:34pour comprendre comment la barbarie
03:37fut enfantée par la civilisation
03:39dans ce silence de la mer.
03:41Alors, après la guerre,
03:43Edgar Morin,
03:44encore soldat,
03:46s'établit un temps en Allemagne
03:47sur les traces du nazisme,
03:50produit par la même nation
03:52qui avait inventé
03:53Nietzsche ou Beethoven,
03:55génie si cher à son coeur.
03:58Il en tira
04:00un livre à rebours de l'époque
04:03pour défendre l'idée
04:04de l'Allemagne qu'il aimait,
04:06l'idée de l'Europe qu'il aimait
04:07et ses idées
04:09dont il espérait la renaissance.
04:12Pensée par soi-même,
04:14même contre l'époque,
04:16même contre les siens.
04:20Dans la France de l'après-guerre,
04:22encore sous les décombres,
04:24dans ces jours de dénuement
04:25passé rue Saint-Benoît,
04:26avec Robert Antelm
04:28et Marguerite Duras,
04:29vibrés au tourbillon de la vie,
04:32chacun chez soi est reparti.
04:35Il se fit,
04:36durant ces décennies,
04:38penseur de son temps,
04:40de l'époque,
04:41avec lucidité,
04:43exigeant toujours,
04:44sans jamais donner
04:45quelques leçons.
04:47C'est parce qu'il s'exerçait
04:48à cette pensée
04:49de vérité et de contradiction
04:50qu'Edgar Morin a perçu
04:52dans la conduite
04:53de la guerre en Algérie,
04:54les risques fatales
04:55encourus par la République.
04:57Et qu'il s'engagea
04:58pour messaliage
05:00et l'indépendance
05:01de l'Algérie.
05:03C'est ainsi
05:03qu'Edgar Morin
05:04sut discerner
05:05dans la puissance
05:06du Parti communiste
05:07le risque totalitaire.
05:10et qu'il s'en affranchit
05:11en publiant un livre de rupture
05:13qui fit date,
05:14autocritique.
05:16C'est ainsi
05:17qu'à l'inverse
05:18de sa génération intellectuelle
05:20prompte à effacer
05:21la figure de l'homme
05:23au profit des lois de l'économie
05:24ou des formes du langage,
05:27lui ne cessait de placer l'homme,
05:29ses passions,
05:30sa raison,
05:31au coeur de tout.
05:33Oui,
05:36Edgar Morin,
05:37par sa vie,
05:38qu'il refusait
05:39de séparer
05:40de son oeuvre,
05:41avait appris
05:42à penser
05:43contre les apparences,
05:45contre les écoles,
05:47parfois contre lui-même.
05:50pensées inclassables,
05:53intempestives
05:54et donc intemporelles.
05:59Il fut aussi ce chercheur
06:01traquant les émergences,
06:04saisissant la société
06:06dans chacun
06:07de ses soubresauts.
06:08Devenu chercheur
06:09au CNRS,
06:10il sut décrire
06:11la rumeur d'Orléans
06:12avec ses emballements,
06:13ses croyances,
06:14ses lâchetés
06:15et son travail
06:16éclaire encore
06:17ce que nous savons
06:18de ses poussées
06:19de fièvres imaginaires.
06:21Dans la folle nuit
06:22de la place de la Nation,
06:23un concert de Johnny
06:24et Sylvie Vartan,
06:26il aperçut l'émergence
06:27de la génération
06:28des yéyés,
06:29enfants nés après la guerre,
06:31animés de l'urgence
06:32de vivre.
06:33Dans les stars,
06:35il vit l'avènement
06:35d'une nouvelle culture
06:36de masse.
06:38Dans le journal
06:39de Plozevet,
06:39écrit après une immersion
06:41en Bretagne,
06:42la fin de la société
06:43rurale.
06:45Mort,
06:46naissance,
06:47renaissance toujours,
06:49vie d'une société,
06:51description de la France.
06:54Dans la Californie
06:56des années 1970,
06:59Edgar Morin
07:00se réinventa une vie,
07:02laissa son existence
07:03de chercheur
07:04et engloutit
07:06de nouveaux continents
07:07du savoir.
07:09Sur les rives du Pacifique,
07:10il se laissa gagner
07:11par l'ère de la modernité
07:13à toute allure,
07:14informatique,
07:15révolution de la jeunesse,
07:16sciences nouvelles.
07:18À la manière
07:19d'Arthur Rimbaud,
07:20il voulut se faire voyant
07:25par ce long, immense
07:27et raisonné
07:28des règlements
07:29de tous les sens.
07:33comprendre toujours
07:34comment ce qui transforme
07:37est lui-même transformé.
07:39Pour Edgar Morin,
07:40cela revenait à savoir
07:41pourquoi,
07:42après la chute
07:43du mur de Berlin,
07:44après l'essor
07:45de la mondialisation,
07:46le modèle occidental
07:47entrait en crise.
07:49Au moment de sa victoire
07:50politique et économique,
07:52il se corrodait
07:53de ses excès
07:54et de ses succès.
07:56C'était la crise écologique
07:58qu'Edgar Morin
08:00avait discernée
08:01dès 1972.
08:03C'était au coeur même
08:04de la modernité politique
08:05le retour
08:06du fondamentalisme religieux.
08:08C'était la crise
08:09de l'ordre international
08:10avec le surgissement
08:11des guerres,
08:12des conflits,
08:13des massacres
08:13à grande échelle.
08:15C'était au moment même
08:18du triomphe
08:19de la pensée humaine
08:20par le progrès matériel
08:21et technologique,
08:24la menace
08:25de son asservissement
08:26par les machines
08:27et de sa colonisation
08:29par les empires numériques.
08:34Aussi, jusqu'à la fin,
08:37Edgar Morin enseignait
08:38à des millions d'esprits
08:39à travers le monde
08:40à ne jamais se résigner
08:43au simplisme.
08:46Pour lui,
08:47la vérité ne résultait jamais
08:49d'un seul camp,
08:50d'un seul dogme.
08:53l'engagement ne pouvait
08:54être l'embrigadement
08:56et l'avenir était promis
08:58au chaos
08:58si l'on s'aidait
08:59à l'accablement
09:00ou à l'inaction.
09:03Pour Edgar Morin,
09:06cette pensée complexe
09:09fut toujours
09:10le prélude
09:11à l'action juste.
09:15pensée complexe,
09:16le mot intimide.
09:20Edgar Morin, pourtant,
09:21l'avait illustré
09:22par sa vie.
09:25La partie vaut pour le tout,
09:28vie d'un siècle français.
09:34à présent,
09:35il n'est plus.
09:38Jamais Edgar Morin
09:39n'a paru si vivant,
09:42vivant par ses intuitions,
09:45son travail sur les rumeurs,
09:47devançant les algorithmes
09:48devenus fous,
09:50vivant grâce à son oeuvre
09:52somme,
09:53la méthode,
09:55plaidant l'unité
09:56de tous les savoirs,
09:58vision éclairée
09:59à l'heure
10:00de l'intelligence artificielle,
10:03vivant
10:04parce que la nécessité
10:05de réconcilier
10:06les hommes
10:07avec la nature
10:08et avec eux-mêmes
10:09n'a jamais été
10:11si impérieuse.
10:15Ce qui transforme
10:16est lui-même transformé.
10:19Certes,
10:21il demeurait
10:22tel qu'en lui-même,
10:24enfant de ménile montant,
10:25fou de cinéma,
10:27de Rimbaud,
10:28de Dostoyevsky,
10:29juif et méditerranéen,
10:32passionné du Maroc,
10:34monsieur le Premier ministre,
10:36proche des siens,
10:36de sa famille,
10:38de ses filles,
10:40amoureux de la vie,
10:43de son épouse,
10:45cher Sabah,
10:46complice d'existence
10:48et de pensée,
10:51aimant ses amis,
10:52fidèles de chaque instant,
10:56humaniste planétaire,
10:58certes,
10:58mais irréductiblement français,
11:00toujours,
11:01pour ses combats de liberté,
11:03celui de la résistance
11:04et du front de libération,
11:06pour ses combats
11:06d'égalité,
11:07d'émancipation,
11:08pour ses combats
11:09de fraternité,
11:10aussi,
11:11avec tous les peuples
11:12privés de leurs droits.
11:16Pourtant,
11:17Edgar Morin,
11:19au fil de ses 104 ans
11:21de pensée et de combat,
11:25avait lui-même été changé,
11:26transformé par la vie.
11:28Il avait opéré
11:30tant de renaissances,
11:33quittant les dogmes,
11:34les étiquettes,
11:36les parties
11:37et les appartenances
11:39pour se réinventer
11:41sans cesse,
11:44parce qu'il guettait
11:46en tout l'imprévu.
11:50Êtes-vous heureux ?
11:53C'était la question
11:55que posait au passant
11:57Edgar Morin
11:58dans son film documentaire
11:59tourné avec Jean-Rouge,
12:01chronique d'un été.
12:01Sommes-nous heureux ?
12:05Heureux de l'écouter encore ?
12:08Car Edgar Morin
12:09enseigne que nos générations
12:10confrontées
12:11à tant d'épreuves
12:13politiques, climatiques,
12:14stratégiques, économiques
12:15ne doivent jamais perdre
12:17l'espérance dans l'homme,
12:19seuls et ultimes responsables
12:21du monde tel qu'il est.
12:26Avec Edgar Morin,
12:29c'est un destin exceptionnel
12:31dans le siècle.
12:34Mais cette énergie française,
12:36généreuse,
12:37ambitieuse,
12:39universelle
12:41va continuer de renaître.
12:45Sommes-nous heureux ?
12:49Nous sommes désormais sans lui,
12:54privés de son sourire,
12:56de sa voix,
12:59de sa bienveillance,
13:02mais là,
13:04avec son oeuvre,
13:06sa pensée.
13:10Elle est retrouvée.
13:11Quoi ?
13:12L'éternité.
13:15C'est la mer allée avec le soleil.
13:19Alors, cher Edgar,
13:20vous avez retrouvé l'éternité
13:24et vous êtes heureux.
13:29Alors, nous sommes heureux.
13:30D'accord.
13:33Car c'est là,
13:34l'élégance de la vie
13:37que vous nous avez aussi transmise.
13:41Et chacun,
13:42en guettant ce chapeau
13:43qui pourrait s'envoler,
13:46le revoit là,
13:48avec son sourire,
13:52sa voix,
13:54revoit ses yeux fendus de bonheur
13:56et ce qui sent peut-être
13:58un pas de danse,
14:00vivre en poésie.
14:06Merci, Edgar.
14:10Vive la République.
14:12Vive la France.
14:16Sous-titrage Société Radio-Canada
14:19Sous-titrage Société Radio-Canada
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